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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 17:00

Ne chantez pas la mort (2/3)

 

Comme Jean-Claude Darnal, Ricet Barrier ne songeait pas à faire carrière dans la chanson. Né en région parisienne, il se destinait plutôt au métier de professeur d’éducation physique. il nourrissait pourtant, même inconsciemment, d’autres ambitions. « Après le bac, confiait-il à Serge Dillaz pour une rencontre-bilan de Chorus (n° 15), ma mère a tout de même consenti à m’emmener voir Félix Leclerc aux Trois Baudets. C’est lui, en fait, qui m’a donné envie de gratter de la guitare… ». Tout est parti de là. Près d’un demi-siècle de chanson. C’est le temps que la grande Faucheuse lui a concédé, avant de lui fixer à son corps défendant (« N’insistez pas, Stanislas… ») un ultime Rendez-vous, le 20 mai dernier.

 

 

À l’âge de vingt-trois ans, en 1955, il fait la connaissance de Bernard Lelou qui devient dès lors un compagnon de chansons inséparable (ils travailleront, paroles et musiques, en étroite complicité jusqu'à la mort de celui-ci en 1990), et c’est grâce aux Frères Jacques en particulier, qui interprètent Dolly 25 (la première des vingt et une chansons signées Barrier/Lelou qu’ils auront chantées), que Ricet Barrier se fait connaître. En 1958, son premier album (produit par Jacques Canetti) obtient le Grand Prix de l’académie du disque français : La Servante du château, La Java des Gaulois, Dolly 25, Le Crieur de journaux… Sa carrière est lancée, caractérisée par « une joyeuseté de bon aloi », famille Boby Lapointe. « Depuis quarante ans, écrivait l’ami Dillaz dans Chorus au printemps 96, ce fabuliste aux personnages pittoresques, tout droit sortis du petit théâtre de la vie, brosse à coups d’éclats de rire le portrait de notre société. »

Tout comme pour Darnal avec son dernier album, Chorus chercha à rafraîchir les mémoires en promouvant et en offrant à ses abonnés, en accord et en collaboration avec Ricet et son épouse, trois de ses albums dont une compilation, le Disque d’or (Les Spermatozoïdes, Les Vacanciers, L’Enterrement, Isabelle v’là l’printemps, Stanislas/Rendez-vous, La Java des hommes-grenouilles, Eh ! la Marie, Y a plus d’sous – une chanson plus que jamais d’actualité !) et les deux derniers, celui de 1991 (vingt titres de Faut qu’ça plaise à Thérèse à Trompet’ Spleen) et le superbe digipack double (Ricet Barrier tel quel) enregistré en décembre 1994 à la Maison de la Chanson de Québec, ex-Théâtre du Petit-Champlain où il avait fêté en 1988 ses trente ans de métier, à l’initiative, tiens tiens, d’un certain Pierre Jobin. Quand je vous dis qu’il n’y a pas de hasard...

L’an dernier à Montauban, où l’on célébrait les vingt-cinq ans du festival, l’une des « découvertes » d’Alors… Chante !, Manu Galure, avait choisi d’interpréter Les Spermatozoïdes de Ricet, son grand classique, une merveille d’humour et d’intelligence, rappelant que ce même festival lui avait fait « la Fête » en 1989. L’occasion alors, pour Si ça vous chante, de remettre à l’honneur « les Spermatos », sous-titrés 300 millions, dans leur version originale. À Chorus, l’auteur-compositeur avait confié l’origine de cette chanson qui s’était imposée d’emblée, en 1975, suite à une manifestation sanglante à la Bastille : « Maurice Fanon est arrivé au Port du Salut où je me produisais. Il était bouleversé. Dame, on déplorait des dizaines de blessés, un tué ! Là-dessus, on a gambergé sur la vie, la mort. L’idée des “Spermatos”, curieusement, est venue de cette discussion. Du hasard, de la série de miracles nécessaires à ce qu’on appelle la vie humaine… »

Vainqueur des 299 millions 999 999 autres spermatozoïdes de sa course personnelle à la vie à la mort, le dénommé Ricet Barrier (né Maurice-Pierre Barrier, le 25 août 1932 à Romilly-sur Seine) a pris définitivement la poudre d’escampette le 20 mai 2011 à Sainte-Christine, en Auvergne. Loin de la grande ville, il aimait à y cultiver son jardin personnel, entre deux séjours dans son pied-à-terre de La Chaux-de-Fonds où, il y a deux ans, fut réalisé le « portrait » suivant. Il avait alors 77 ans.  

 


Il y aurait évidemment beaucoup à dire, encore, sur lui (voir son SITE officiel) pour tenter simplement de retracer les grandes lignes de sa carrière, de La Mythologie (un album-concept pour les Frères Jacques) au Roman de Renart adapté en comédie musicale, en passant par l’anecdotique qui lui valut pourtant une renommée certaine : la voix qu’il prêta de 1964 à 1970 au personnage principal de la série télévisée, fort populaire, de Jean Tourane, Saturnin le canard… Mais le mieux à faire, aujourd’hui, c’est plutôt de l’écouter, lui. Dans ses chansons bien sûr, mais aussi dans la dernière interview qu’il donna le 3 mars 2011 à l’émission Carnet de notes de la Radio Suisse Romande, et dont Añe Barrier nous a fait l’amitié de nous informer.

Cet entretien d’une heure, entrecoupé de chansons, a été recueilli par Philippe Robin qui annonçait ainsi sa diffusion, le 19 août dernier : « Lorsque nous avons rencontré Ricet Barrier, nous l’avons découvert, comme toujours, accueillant, volubile, malicieux et bavard. Nous pourrions presque dire en pleine forme. Et puis, au cours de la discussion, autour d’un bon café, Ricet nous avouait qu’il avait perdu une vingtaine de kilos. La maladie nous était masquée par sa bonne humeur communicative, et son plaisir d’évoquer ses souvenirs à notre micro. Et puis, le 20 mai 2011, la nouvelle de son décès était publiée. Il aurait eu 79 ans le 25 août. Quelques jours après, Añe Barrier nous envoyait un message pour nous apprendre que notre interview fut la dernière de la vie du chanteur fantaisiste. » C’est cette discussion, « chaleureuse et animée », que l’on vous propose de découvrir aujourd'hui, en cliquant ICI.

ricet 
  

Entre autres souvenirs personnels, je garderai au cœur celui d’un déjeuner de fins gourmets avec lui et son épouse, qui ne s’acheva qu’au milieu bien sonné de l’après-midi : le temps qu’il me raconte toute son histoire, avec la bonne humeur et l’autodérision dont il avait le secret. Sur la même longueur d’ondes, nous refîmes le monde en mode rigolade. Le monde tout court… et celui de la chanson où certains sont beaucoup moins chanceux que d’autres, mais font souvent preuve de beaucoup plus d’humanité. Eh oui, Ricet, comme tu le disais toi-même (cf. On t’enterrera, olé !, 1973), « Ce sont toujours les meilleurs qui nous quittent les premiers. »

(À SUIVRE)

 

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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 18:59

Ne chantez pas la mort (1/3)

 

Dur-dur, de voir les artistes que l’on a accompagnés depuis leurs débuts, et dont la fidélité était réciproque, tirer leur révérence avant l’heure : Lhasa de Sela et Mano Solo, Alain Bashung, Allain Leprest… Dur-dur de voir nos proches collaborateurs, auxquels la profession devrait tresser des lauriers, comme Jean-Pierre Leloir récemment, contraints de lâcher la rampe, « par arrêt de l’arbitre ». Dur-dur de voir les phares qui nous ont guidés dans notre traversée s’éteindre d’un coup alors qu’on les croyait éternels (et ils le sont à travers leur œuvre), comme Jean Ferrat. « Ne chantez pas la Mort », prévient Jean-Roger Caussimon (mis en musique et chanté ici par Ferré), « C’est un sujet morbide / Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit / Les gens du show-business vous prédiront le bide / C’est un sujet tabou / Pour poète maudit… » Certes, mais comment faire autrement sans contribuer à l’indifférence médiatique généralisée ? Dur-dur en effet que les adieux successifs, le printemps dernier, de Jean-Claude Darnal, de Ricet Barrier et de Claude Léveillée n’aient suscité en France que si peu d’écho…

 

 

Trois artistes de générations antérieures à la nôtre qui, ayant une haute idée de la chanson, nous avaient pourtant fait l’amitié d’être attentifs à notre démarche. Et de l’encourager de diverses façons depuis le début des années 80... Ce printemps 2011 nous a fait revivre le printemps meurtrier de l’année 2002 où Bernard Haillant, Francis Lemarque, Pierre Rapsat et Sylvain Lelièvre nous quittèrent en l’espace de deux semaines : « quatre grands amis de Chorus, quatre grands noms pour tous les amoureux de la chanson, écrivais-je dans notre numéro d’été (cf. Chorus n° 40) : deux Français, un Belge et un Québécois aux modes d’expression musicale aussi spécifiques que différents, mais unis par un même esprit de simplicité, d’ouverture, de fraternité et de solidarité. Par un même talent, surtout, scandaleusement méconnu ou à jamais populaire, mais un talent immense… »

Si je me permets cette autocitation, c’est non seulement parce qu’il ne faut pas manquer une occasion de saluer la mémoire des gens qui ont œuvré, chacun à sa façon, à rendre la vie meilleure et plus belle, mais aussi parce que ces mots, j’ai l’impression qu’on pourrait les reprendre tels quels à propos de Jean-Claude Darnal, Ricet Barrier et Claude Léveillée : pas des « stars » ni des « people », cela n’a jamais été leur ambition, mais d’authentiques artisans de la chanson francophone, deux Français (dont un presque Franco-Suisse : bien que né à Paris, Ricet avait épousé une Suissesse, Añe, et vivait en partie en Suisse romande) et un Québécois, partis comme pour Leprest dans la même globale (et révoltante) indifférence des grands médias hexagonaux – voire du « métier » lui-même. « Putain, le beau métier ! » disait Ricet avec cette bonne humeur qui le caractérisait, toujours égale et contagieuse malgré les coups du sort et le temps qui passe…

 

 

C’est Darnal qui a pris le premier la poudre d’escampette, mardi 12 avril, à l'âge de 81 ans (il était né à Douai en 1929). À vrai dire, il ne chantait plus depuis longtemps – sauf à titre exceptionnel, ou d’illustration comme dans la vidéo ci-dessous –, ayant choisi de se consacrer pleinement et avec beaucoup de bonheur à l’écriture de romans. Pour lui, nous avions inventé une rubrique spéciale dans Chorus : « La Croisée des chemins », moyen détourné de parler d’un ex-chanteur – mais en l’occurrence toujours auteur-compositeur en même temps qu’écrivain, scénariste et dramaturge – que nous avions tant aimé (il avait fait ses premières armes aux Trois Baudets aux côtés de Brassens).

S’il se fit surtout connaître de la génération du baby-boom par ses chansons pour enfants (il co-animait le jeudi une émission à la télévision…), Darnal a écrit ou a été chanté pour et par les plus grands interprètes de l’époque, comme les Compagnons de la chanson, les Frères Jacques, Juliette Gréco, Édith Piaf ou Catherine Sauvage. On se souvient entre autres du Soudard, du Tour du monde… (on peut écouter nombre de ses chansons en cliquant ICI) ou de Quand la mer monte, dont son ami Raoul de Godewarsvelde, « le barde des Flandres », fera un succès.

 

 

Ironie du destin : cette « Croisée des chemins », dans laquelle l’artiste se décrivait en « papillon scribomane » (du nom de son totem d’ancien scout, qu’il souhaitait donner à l’autobiographie en deux tomes à laquelle il travaillait sous le titre générique On va tout seul au paradis…), figure dans le même numéro (41, automne 2002) que la « Chorusgraphie » consacrée à Leprest… Premier disque, un 45 tours EP, en 1955, sous la houlette de Jacques Canetti et Boris Vian ; des enregistrements réguliers jusqu’à l’album M’am Little Suzanne Dublanc en 1970 ; puis dix ans d’attente pour découvrir ce qui sera son ultime 33 tours 30 cm.

Dans les années 90, lancé dans la littérature, il rencontre Pierre Jobin, ex-agent de Félix Leclerc et de Claude Léveillée, qui sympathise avec lui et l’invite à se produire “Aux Oiseaux de passage”, le petit lieu qu’il a ouvert après son départ du fameux Théâtre du Petit-Champlain, devenu en 1994 sous sa direction « la Maison de la Chanson » du Québec. Le récital est enregistré, et un CD intitulé Nature en rend compte, sans autre distribution française, hélas, que celle réservée (gracieusement) aux abonnés de Chorus : « Pour l’instant, disait Darnal à notre collaborateur Serge Dillaz, seuls les lecteurs de votre revue peuvent en bénéficier avec “Le Fil de Chorus”. La suite des événements ne dépend pas de moi. » 

 

 

Mais la vie, l’amour, la mort… n’est-ce pas, matelot ou plutôt capitaine Caussimon ? « La Mort / Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles / Il semble que la Mort est la sœur / De l’amour / La Mort qui nous attend, l’amour que l’on appelle / Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours… » C’est en 1981, au stand Paroles et Musique de la Fête de l’Huma, que j’ai fait la connaissance de Jean-Claude Darnal : il m’en reste cette photo où on le voit, entre deux dédicaces de son dernier album, en train de converser avec… Jean-Roger Caussimon – il n’y a pas de hasard.

 
Darnal2.jpg
Vingt ans après, pour son mini-dossier bilan de Chorus, il avait toujours la même allure d’adolescent bourlingueur. « Une démarche chaloupée, écrivait Serge Dillaz, héritée du temps où il voguait sur les mers d’Afrique. » Enfant,
Jean-Claude Darnal (voir son SITE officiel) se rêvait en effet capitaine au long cours. En mettant les voiles pour le voyage sans retour, il s’est mis en règle avec son enfance : « Tant mieux si la route est longue / Je ferai le tour du monde… »  

(À SUIVRE)

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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 09:00

SOS amor


La mort des autres ne nous tue pas, mais leur absence nous ronge, surtout quand on s’applique à l’ignorer. Play Blessures… Si vivre c’est mourir un peu chaque jour, vivre en oubliant ceux qui nous ont quittés après avoir mérité l’estime générale, c’est mourir beaucoup : « C’est mort et ça ne sait pas », disait mon cher Frédéric Dard. Au contraire, donner une seconde vie à ceux qui nous ont ouvert le chemin nous permet de continuer à tracer le nôtre. Voilà pourquoi, aujourd’hui, on ne veut pas oublier Alain Bashung. SOS amor

 

Lundi 9 mars 2009 : nous donnons les derniers bons à tirer du numéro de printemps de Chorus. 196 pages comme d’habitude. Il est imprimé et façonné dans la semaine, puis transporté vendredi 13 chez le routeur pour être expédié aux abonnés et livré au distributeur de la presse nationale. C’est alors que tombe samedi 14 à 20 h 47, reprise en temps réel sur le site de Chorus, une dépêche de l’Agence France Presse annonçant la nouvelle que nous redoutions : « Alain Bashung, 61 ans, est mort samedi après-midi entouré des siens à l’hôpital Saint-Joseph à Paris des suites de sa maladie. Depuis l’automne 2007, il était atteint d’un cancer du poumon et suivait une chimiothérapie. En raison de sa maladie, il avait dû annuler ses concerts prévus ce samedi 14 mars à Longjumeau (Essonne) et les 17 et 18 mars au Grand Rex à Paris. »

Cette nouvelle, nous la redoutions, tout le monde la redoutait, depuis que l’on avait revu Alain Bashung, le soir des 24es Victoires de la musique, le 28 février au Zénith de Paris, très amaigri, d’une extrême fragilité ; visiblement à bout de force et pourtant très heureux d’être là, salué par la profession et ses pairs : « Ils m’ont tous fait passer une soirée magnifique, avait-il déclaré en recevant son troisième trophée, devant un public l’ovationnant debout ; je ne pourrai jamais oublier cette soirée. » Trois Victoires de la musique on ne peut plus méritées, c’est certain, même si l’on ne pouvait s’empêcher de penser que « le métier » avait préféré prendre les devants, craignant que cela soit sa dernière occasion de montrer son estime à ce grand monsieur de la chanson.

 

Portrait.jpg
On le redoutait d’autant plus qu’il avait dû annuler cinq concerts les semaines précédentes (le tout dernier aura eu lieu le 14 décembre 2008 à l’Élysée-Montmartre, trois mois exactement avant sa mort), mais on voulait croire à la fameuse rémission. On était loin de penser, en tout cas, que l’issue interviendrait aussi vite. Mais le crabe, encore et toujours lui, a fait sa triste et basse besogne. Il lui aura fallu cette fois moins de dix-huit mois pour arriver à ses fins. Alors, ce samedi 14 mars 2009, pour l’équipe de Chorus, il n’y avait plus qu’à joindre son chagrin à l’immense cohorte des anonymes qui avaient fini par comprendre toute l’importance de cet artiste nommé Bashung.

 C’était certes plus facile ces dernières années. Disons depuis dix ans, et la sortie de Fantaisie militaire qui allait être élu en 2006 meilleur album des vingt ans des Victoires de la musique (et, accessoirement, monterait sur le podium du « Top 60 » de Chorus, à l’occasion de son 60e numéro, aux côtés de C’est déjà ça d’Alain Souchon et de Samedi soir sur la Terre de Francis Cabrel). Mais combien auraient parié sur lui à ses débuts ? Je rappelais justement dans l’édito du numéro précédent de nos « Cahiers de la chanson » (n° 67, printemps 2009), à propos du fait qu’il était devenu le recordman des Victoires de la musique, que je l’avais vu chanter à la sortie de son premier album (1977), dans une petite salle… devant moins de cinquante personnes.  « “Roman photos” ? Il fallait que je me prouve que j’étais capable de faire un album qui tienne debout, nous avait-il déclaré pour son dossier du n° 50 de Paroles et Musique, en mai 1985. En fait c’était pas encore mûr. Les gens qui m’entouraient avaient trop la frousse de ce que j’allais faire après, de ce que potentiellement je pouvais être. Et je leur en veux parce qu’ils m’ont freiné. »

 

 

Plus tard, malgré les succès de Gaby (1980) – chanson qui comportait le prénom, fort peu usité, de ma chère et tendre : vous savez, celle « qu’est belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette », du moins celle croquée par l’artiste ! – et de Vertige de l’amour (1981), je me souviens d’un certain animateur de télévision autoproclamé « défenseur de la chanson française de qualité » (sic !) mais qui n’admirait personne autant que lui-même (paix à son âme), commentant ainsi en substance une prestation de Bashung : « Vous avez vu comment celui-là prétend chanter, il mâchonne ses mots de façon incompréhensible, c’est lamentable, pauvre chanson française… » Non, ce n’était ni gagné d’avance ni gagné tout court, malgré l’optimisme lucide de l’intéressé : « J’ai une tronche bizarre et une façon de chanter pas ordinaire, reconnaissait-il. Pourquoi mes défauts ne deviendraient-ils pas des qualités ? »

 

 

Onze Victoires de la musique plus tard, le temps lui a donné plus que raison. « J’aime bien lorsque tout fonctionne : le texte, le sexe, le cœur. S’il n’y a qu’un seul truc qui fonctionne, c’est pauvre. C’est pourquoi le temps est un facteur important. Voilà pourquoi je me sens mieux dans ma peau aujourd’hui qu’à l’époque de Gaby, quand le public voyait ce morceau et rien derrière, alors qu’aujourd’hui on discerne la perspective. Oui, il faut du temps ! C’est comme le vin. » En fait, il lui aura fallu une vingtaine d’années – de son premier 45 tours, Pourquoi rêvez-vous des États-Unis ? (1966), sous l’orthographe de Baschung (avec un c), à son sixième album studio, Passé le Rio Grande… (1986) – pour devenir vraiment incontournable.

Avec Osez Joséphine (1991), l’artiste se faisait définitivement une place au panthéon de la chanson française, que Chatterton (Ma petite entreprise…), Fantaisie militaire (Malaxe, La nuit je mens…), L’Imprudence (2002) et finalement Bleu pétrole (2008) magnifiaient chaque fois davantage. Ah ! Bleu pétrole (sa couleur préférée, soit dit au passage), le chef-d’œuvre de l’artiste, plus limpide que jamais : Je t’ai manqué, Résidents de la République, Tant de nuits, Hier à Sousse, Vénus, Sur un trapèze, Je tuerai la pianiste, Le Secret des banquises… Et puis deux reprises : Suzanne de Leonard Cohen (texte français de Graeme Allwright) et Il voyage en solitaire de Gérard Manset. Sans omettre ce grand, cet immense moment de l’album, Comme un lego, paroles et musique du même Manset, créé à l’Olympia en juin 2008 : « Si ça m’est arrivé deux-trois fois d’être fier dans ma vie, confiait ensuite Manset à Chorus, c’était gamin pour une remise de prix. Depuis, jamais. Mais quand j’ai vu Alain, à l’Olympia, attaquer Comme un lego, seul à la sèche, alors là, oui, j’étais fier ! »

 

Bashung et la chanson française ? Avec Boris Bergman, « nous voulions faire rendre gorge aux mots, à la syntaxe française, pour les accoupler au tempo ». Brel d’abord, Brassens à moitié, Gainsbourg surtout… jusqu’à la découverte sur scène de Boby Lapointe, l’extraterrestre piscénois : « Lui, nous assura-t-il, c’était un grand ! Tu écoutes et tu te dis : Quel est le mec qui est en train de faire cette connerie ? Mais pour la faire, il faut être très fort ! J’avais treize ans, et je passais dans un petit groupe rock avant lui, lors d’une fête genre comité d’entreprise. Boby Lapointe chantait dans l’indifférence générale. Personne ne comprenait, rien du tout… Avanie et Framboise… Je me suis dit : “Qu’est-ce que c’est que ce truc ?” J’adorais ! Oui, on est passés à côté d’un truc énorme avec lui. Ça me fait penser aussi à Trenet… Parce que lui aussi passait pour un jobastre, un chanteur fantaisiste. En fait, il y a des trucs terribles, du genre : “Ficelle, sois donc bénie, je me suis pendu cette nuit…” À l’époque, les gens sont un peu passés à côté. Maintenant, non ! Tu vois le temps qu’il faut pour que la boucle soit bouclée ? »

Quand je dis qu’il ne faut pas oublier les morts, qu’ils sont nécessaires pour continuer de tracer – chacun à sa façon – le chemin qu’ils ont défriché... Quand je rappelle sans cesse que la chanson est une chaîne qui n’a ni début ni fin, dont chaque artiste n’est qu’un humble maillon – d’aucuns plus brillants que d’autres, voilà tout – et que l’artiste véritable se distingue du faiseur par sa capacité à prendre des risques (voir Cali avec son dernier album), à la façon d’un funambule... « Le grand professionnalisme, nous avait confirmé Bashung, c’est de savoir jusqu’à quel point tu peux pousser le risque. Parce que faire un truc équivoque, c’est difficile. Ça m’intéresse, être sur le fil… Au départ on me prenait un petit peu pour désinvolte. On ne savait pas si j’étais un balèze ou un escroc. Et ça m’amusait. Le public était affolé ; mais ceux qui avaient compris s’éclataient vraiment. » Je confirme, Alain : toi qui as été si longtemps le mal-aimé de la chanson, quel « balèze » tu faisais ! Un cador. Un vrai de vrai, qui n’a pas fini de nous faire défaut.

___________
CouvChorus.jpgNB. Il nous reste quelques exemplaires collectors du numéro BASHUNG de Chorus réalisé à l’occasion de la sortie de Fantaisie militaire, proposant bio, œuvre, interview, témoignages de Boris Bergman et de Jean Fauque, repères et discographie, le tout abondamment illustré, y compris de photos personnelles (n° 24, été 1998, 22 pages) ; ainsi que du n° 68 (été 2009) qui comportait un hommage très complet de 18 pages, avec des repères définitifs et une discographie exhaustive (le reste du numéro proposait notamment deux autres dossiers sur Olivia Ruiz et Claude Nougaro, un reportage sur Renan Luce en studio, diverses rencontres : Alexis HK, Maurane, etc.). Si intéressé(e), nous adresser un courriel en cliquant sur sicavouschante.info@orange.fr

 

 

 

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