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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 19:00

La voix du peuple catalan


Ironie du destin : le 16 février, alors que j’écrivais mon hommage à Trenet, père de la chanson française moderne et chantre francophone de la Catalogne, pour commémorer les dix ans de sa disparition, Jordi Barre nous quittait pour le rejoindre sur sa route enchantée. Jordi qui ? Jordi Barre : la voix, l’âme, l’incarnation du peuple catalan de ce côté-ci des Pyrénées. On n’en a pas parlé au plan national ? Pourtant, l’émotion, au plan régional, n’a pas été moindre que celle ressentie par la France entière à la mort de Trenet, ou plus récemment à celle de Ferrat.


C’est mon ami Bernard, catalan d’adoption bien au fait de mon histoire familiale complexe avec cette terre (voir « Cali à bras-le-cœur »), qui m’a alerté à plusieurs centaines de kilomètres de distance : « Jordi Barre est mort, et ici, en Languedoc-Roussillon, l’émotion est à son comble ! Ce qui se passe est incroyable… » Je connaissais de réputation ce chanteur français qui, après avoir vécu une première carrière à la grande époque des bals (sous le nom de Georges Barre), s’était réapproprié la langue catalane pour se faire spontanément le chantre de tout un peuple en quête d’identité. Mais je n’imaginais pas l’importance qu’il avait pu prendre au fil du temps (il avait 90 ans et avait encore donné pour l’occasion un concert mémorable en mai dernier) dans cette région qu’il n’a jamais voulu quitter, sauf ponctuellement, pour aller chanter à l’Olympia (en 1983), dans la péninsule ibérique, en Grande-Bretagne ou encore au Japon.

 

Sur les conseils de mon ami de Saint-Génis-des-Fontaines, grande bourgade proche d’Argelès-sur-Mer où naquit Jordi Barre le 7 avril 1920, je me suis branché aussitôt sur France Bleu Roussillon, la station régionale de Radio France, et n’en ai pas cru mes oreilles : trois jours durant, les habitants de Catalogne Nord, de toutes générations, n’ont cessé d’appeler pour exprimer leur peine, dire leur admiration et remercier ce « grand monsieur » dont tout un chacun, au-delà de ses qualités artistiques, a mis l’accent sur la gentillesse, la simplicité et le sens de la fraternité. Sur son humilité aussi et sa disponibilité, toujours prêt à soutenir des causes culturelles ou humanitaires. Trois jours durant, bouleversant ses programmes de fond en comble, l’antenne de France Bleu Roussillon a été ouverte à ses auditeurs. L’équivalent d’un deuil national. Comme une soupape nécessaire à évacuer un trop-plein de chagrin. Une déferlante d’émotion comme seul un chanteur venu du peuple, chantant pour le peuple, mais surtout l’incarnant dans sa totalité (ce qui est rarissime), peut engendrer.

Comme quoi il n’y a nul besoin d’être une star à l’échelle planétaire pour changer la vie des gens. Car le doute, à l’écoute des centaines de témoignages diffusés en direct, n’était pas permis : avec ses chansons, Jordi a fait partie de façon intime de la vie des Catalans, il les a accompagnés voire guidés comme un grand frère, un père ou un grand-père toujours à l’écoute, et cela pendant plusieurs décennies. Il a changé leur vie en leur faisant prendre conscience de l’importance des racines, sans connotation péjorativement communautaire, sans aucune forme de repli, montrant au contraire que leur quête était de nature universelle, utile à l’enrichissement général. Comme quoi, leçon à méditer, on peut être prophète en ses terres (et se satisfaire de l’être) et quasiment inconnu ailleurs.

Je vous l’assure, vous qui ne connaissez pas Jordi, qui peut-être même n’avez jamais entendu prononcer son nom, le choc causé par sa disparition n’a pas été ressenti moins douloureusement ni de façon moins expansive, par ceux et celles qui ont eu le bonheur de le connaître, qu’après celles de Trenet ou de Ferrat. D’ailleurs, le jour de ses obsèques, samedi… 19 février (jour des dix ans de la mort de Trenet), ils étaient tous là à s’entasser dans la cathédrale de Perpignan et dans la place attenante, archicomble, et jusque dans les rues des alentours. Le peuple catalan et tous ses élus : le président de la Région Languedoc-Roussillon, le président du Conseil général et ses conseillers généraux, les trois députés, le maire de Perpignan et ses conseillers municipaux, le président de l’agglomération… Quantité d’anonymes et puis Cali qui l’admirait énormément (c’était son « idole de jeunesse ») et le connaissait bien : il avait encore chanté avec lui, l’an dernier, la chanson que Jordi lui avait demandé d’enregistrer en duo, Quan el dia per fi tornara (Quand le jour enfin renaîtra), pour ce qui restera le dernier des quelque vingt albums de l’artiste en l’espace de trente ans.

 

Le lendemain, le journal régional, L’Indépendant, qui a consacré trois jours d’affilée nombre d’articles et de témoignages à son sujet, titrait en Une sur une photo pleine page de foule prise aux obsèques : « L’Adieu du peuple catalan ». Personne, « pour rien au monde, écrit le journal, n’aurait voulu manquer l’hommage à un homme qui n’a jamais voulu entrer dans la vie politique – “Je n’avais ni l’envie, ni le profil ni la carrure”, nous avait-il glissé lors de ses 90 ans. » Tout un peuple, toutes générations confondues, je le répète (j’ai entendu aussi de jeunes enfants dire leur tristesse sur les ondes et même chanter des extraits de ses chansons ; il est vrai, comme on le voit dans la vidéo qui retrace le parcours de l’artiste, que celui-ci allait régulièrement chanter dans les écoles et enchanter les écoliers… qui ne voulaient plus le laisser partir !), et toutes classes sociales confondues. « Même le Canigou, notait le quotidien régional, même lui, scintillait de la tête jusqu’aux pieds. Comme s’il avait voulu pleurer aussi, le grand roc, la perte de son chantre amoureux… » Même la grande équipe de rugby locale, l’Usap, dont Jordi était un fervent supporter, a prévu le week-end prochain pour son match à domicile, de rendre hommage à ce chanteur « à l’humilité légendaire ».

Comme le disait son biographe dans cette vidéo, Jordi Barre « n’est ni un chanteur populiste ni un chanteur cérébral, c’est un chanteur cordial ». L’émotion qu’il dispensait sur scène, cœur offert, grand ouvert, à son public, était si profonde qu’il la ressentait lui-même, au point de laisser couler parfois ses larmes. Comme Trenet chantant Vrai vrai vrai, dont une grande part du succès et surtout de l’estime que lui portaient les gens tenait à sa vérité, à sa sincérité, Jordi Barre touchait le peuple catalan par son authenticité. Dans la même vidéo, il parle du courant qui passe entre la population et lui. « Comment il passe ? s’interroge-t-il. Le courant passe parce que je suis vrai, je répète ça sans arrêt, parce que je suis vrai… »

 


Les nord-Catalans, comme ils se définissent, ne s’y sont pas trompés. Ceux du Sud non plus, d’ailleurs, qui ont reconnu en Jordi Barre un alter ego de Lluís Llach en-deçà des Pyrénées. En 1992, il reçoit des mains de Jordi Pujol, président de la Generalitat de Catalogne (le gouvernement autonome installé à Barcelone) la Creu de Sant Jordi (Croix de saint Georges), distinction créée dans le but d’« honorer les personnes ou les institutions qui, par leurs mérites, ont prêté des services exceptionnels à la Catalogne dans la défense de son identité ou, plus généralement, sur le plan civique et culturel » (il recevra aussi, chez nous, les insignes de l’ordre du Mérite national). Et ce 19 février 2011, le ministre de la Culture de la Generalitat, Ferran Mascarell, a fait part de sa profonde tristesse, rappelant « la grande contribution en faveur de la langue catalane de ce pionnier de la “nova canço” en Catalogne Nord ».

Après la bénédiction à la cathédrale, alors que le drapeau catalan du Castillet de Perpignan (en quelque sorte l’équivalent symbolique de l’Hôtel de Ville de Paris ou de la tour Eiffel) était en berne, la sortie de sa dépouille fut saluée par des salves nourries d’applaudissements. « Le silence forcé dans lequel est plongé le peuple catalan depuis quelques jours, souligne L’Indépendant, que viendront briser ces applaudissements frénétiques, n’en est donc que plus assourdissant. “Si m’en vaig d’aquest mon…” (Si je m’en vais de ce monde)… Reste cette voix qui résonne en chacun et qui continuera longtemps à murmurer à l’oreille des Catalans. » Sa voix ? « Une patine ronde, chaude, qui pouvait prendre toutes les couleurs de la musique, a témoigné son ami metteur en scène Jean-Pierre Lacombe ; le fruit d’un travail, mais aussi une tessiture exceptionnelle, une voix qui prenait aux tripes, qui séduisait ». Une voix profonde, un timbre grave où, selon Jean-Michel Collet, « courent l’eau fraîche des torrents, la rocaille des collines, le bleu de la mer et la folie de la tramontane ».



Car Jordi était toujours sur le pont, toujours curieux du talent des autres et particulièrement à l’affût des jeunes générations. À l’approche de ses 90 ans, il enregistrait encore un duo avec le comédien Tchéky Karyo, un autre en catalan avec Cali et même, en 2010, un titre en français et en catalan avec l’excellent rappeur régional R-Can, symbole du Décloisonnement intergénérationnel qu’il défendait et qui explique sans aucun doute la portée exceptionnelle de son chant sur l’ensemble du pays nord-catalan. Écoutez et voyez cette vidéo au message émouvant : « Viens, viens, tenons-nous la main / Viens, entre dans notre ronde / C’est la danse la plus vieille du monde / C’est le creuset de notre force / Chaque musique est un chant d’amour / D’amour et de partage entre générations… »

Paris n’est pas la France, les Français ne sont pas tous parisiens, disais-je à propos du concert de soutien au peuple d’Haïti donné l’an dernier à Perpignan par les artistes de la région, Cali en tête (voir « Mille cœurs debout »). On l’a vérifié encore une fois, et une fois encore en Catalogne nord. La centralisation médiatique est une plaie absolue qui nie de tels talents. Point de salut (artistique) hors du parisianisme : si tu ne vas pas à Paris comme jadis l’ont fait, passage obligé, les futurs grands de la chanson française (et même francophone : voir Brel et a fortiori Leclerc), Paris n’ira pas à toi ! Le malheur, à vrai dire, n’est pas tant pour l’artiste quand il est du calibre et de la sagesse d’un Jordi Barre, que pour le public qui, toute sa vie, ignorera jusqu’à l’existence de talents pareils. Et de tant de trésors, à l’image d’un des « tubes » de Jordi, Cotlliure serà sempre Cotlliure (Collioure sera toujours Collioure).

Collioure… où a été enregistré le témoignage de sa fille Virginie, dans la vidéo résumant sa carrière ; Collioure où, pour la « petite » histoire (voir « Cali à bras-le-cœur »), est mort le poète (Antonio Machado, fuyant l’exil) et où mon père fut emprisonné pour s’être évadé du camp de concentration de Saint-Cyprien en 1939. C’était à la « forteresse », où l’on enfermait et maltraitait les républicains espagnols jugés les plus récalcitrants (le camp de la honte par excellence). Aujourd’hui restaurée, ladite forteresse, redevenue le château des rois de Majorque, est ce haut lieu touristique que l’on distingue, dans toute sa splendeur, derrière Virginie…

 

Les chansons emblématiques de Jordi Barre ? Après Canta Perpinya en 1974, A tot moment toquen les hores (À tout instant sonnent les heures), Crec (Je crois), Cotlliure serà sempre Cotlliure et Torna venir Vicens (Reviens, Vincent !) ont ensuite scellé son succès (complété par plusieurs spectacles thématiques mêlant chanson et théâtre). Voici, pour mémoire et pour le plaisir, Torna venir Vicens chanté en direct lors d’un concert donné à l’âge de… 86 ans (!).

Dans ma vie, j’ai rencontré de très nombreux artistes, j’ai eu la chance de connaître personnellement (voire de fréquenter amicalement) certains des plus grands auteurs-compositeurs-interprètes de l’histoire de la chanson francophone d’après-guerre, de Charles Trenet ou Félix Leclerc à Ferré ou Nougaro. Eh bien, je sais à présent qu’il me restera un regret immense, comme un vide impossible à combler : celui de n’avoir jamais rencontré Jordi Barre. Sa dépouille a été incinérée samedi 19 février en fin d’après-midi, au crématorium de Canet. Il nous reste, il me reste heureusement, sa voix. La voix du peuple catalan.

_______ 

NB. Grand mélodiste, Jordi Barre a porté toujours haut et fort la voix des poètes de sa terre que sont Joan Amade, Josep Carner, Josep Maria Andreu, Jordi Pere Cerdà, Joan Maragall, Jaume Queralt ou encore Joan Cayrol et Joan Tocabens. Sa collaboration avec eux a donné naissance aux albums suivants : El Fanal canta (1977) ; El Xiprer verd et Pa amb oli (1979) ; La nit on vam fugir (1981) ; Tant com me quedarà (1982) ; Cotlliure serà sempre Cotlliure (1983) ; Si t’en vas et Vi del Rosselló (1984) ; Així em parla el vent (1988) ; Angelets de la terra (1989) ; Nadal (1992) ; O món et Tradicionals (1996) ; Despleguem les banderes (1999) ; Infants de l’univers (2000) ; Camins d’amor (2001) ; Odyssud 91 (2007) ; Soc (2009).

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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 14:00

Le Roi-Soleil de la chanson française


Lundi 19 février 2001. « Charles Trenet est mort. » La nouvelle est tombée un peu après 8 h du matin. Dans les minutes qui suivent, les radios puis les chaînes de télévision la répercutent auprès du public. Les programmes sont instantanément bouleversés. Tout au long de la journée, jusque tard dans la nuit, l’audiovisuel va multiplier les réactions et les témoignages, diffuser émissions spéciales et documents d’archives. Henri Salvador, qui vient tout juste d’être honoré par les Victoires de la Musique, de quatre ans seulement le cadet du Fou Chantant (qui aurait eu 88 ans le 18 mai), réclame avec insistance un hommage national pour celui qu’il qualifie de « Roi-Soleil de la chanson française »…

 

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Dix ans après, un sondage (réalisé par BVA) montre qu’il occupe toujours une place de choix dans la culture populaire : 60 % des Français continuent d’aimer ses chansons ; parmi eux, 75 % des plus de 50 ans, 53 % des 35-49 ans et 43 % des 18-34 ans, chiffres d’autant plus impressionnants (surtout ce dernier) que, depuis sa disparition, on n’entend plus guère Charles Trenet sur les ondes. Comme c’est souvent le cas après la mort d’un chanteur, ses chansons traversent une période plus ou moins longue (voire définitive) de purgatoire… à laquelle, en l’occurrence, ce dixième anniversaire va peut-être mettre fin.

L’occasion en tout cas pour nous de rendre hommage au « père » de la chanson française moderne. Une fois de plus (et ce ne sera jamais de trop), l’ayant fait souvent de son vivant, du spécial Trenet de Paroles et Musique en 1981 (que j’eus la chance de lui remettre en mains propres, à Antibes-Juan-les-Pins) à celui de Chorus en 1999. Entre les deux, en 1989, ma chère et tendre et moi avons même édité sous notre propre label l’excellent livre de Richard Cannavo, reconnu comme la biographie de référence du Fou Chantant, Trenet, le siècle en liberté… Ouvrage que j’eus également le plaisir de lui porter et, ma foi, le plaisir semblait partagé.

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Autre souvenir pas banal lié à ce beau travail (650 pages bien denses !) : mon « incrustation » chez Cabu, plusieurs matins par semaine pendant près d’un mois, le temps de repartir avec les dessins que je lui avais demandés pour illustrer chacun des chapitres de ce siècle en liberté. Le résultat, venant d’un grand fan comme Cabu, ne pouvait être que génial (et souvent inattendu !) ; encore fallait-il qu’il trouvât le temps nécessaire à cette tâche, d’où mon insistance que d’autres que Cabu auraient jugée quelque peu déplacée, alors que je garde en fait de ces petits matins-là le souvenir de nos fous rires à l’évocation du dessin à naître : Trenet et l’Académie Française, par exemple…

Les chansons préférées des Français, selon le sondage cité (qui constate aussi que les sympathisants de gauche sont presque 10 % de plus que ceux de droite : 65 % contre 56, à aimer les chansons de Trenet – peut-être le souvenir pour la « génération Mitterrand » du soutien du chanteur à l’homme politique) ? Dans l’ordre : Douce France, La Mer, Que reste-t-il de nos amours ?, Y a d’la joie !, Le soleil a rendez-vous avec la lune, L’Âme des poètes, Le Jardin extraordinaire, Je chante, Boum !

 

Bien difficile, en vérité, de choisir dans cette œuvre immense, quand on sait que cet éternel revenant, tombé du ciel, chantait encore (à Pleyel, en novembre 99) soixante-six ans exactement après ses débuts sur scène, le 3 novembre 1933, à l’Alcazar de Paris, en compagnie de Johnny Hess... « Ça, c’est du music-hall / On dira tout c’qu’on peut en dire / Mais ça restera toujours, toujours, l’école / Où l’on apprend à mieux voir / Entendre, applaudir, à s’émouvoir / En s’ fendant de larmes ou de rire... » Chacun a sa chanson préférée de Trenet (la mienne c’est La Folle Complainte), car aujourd’hui, dit Jacques Higelin, héritier direct s’il en est, « Les hommes font l’amour / Du sport, la guerre / Des enfants, des joints / De culasse, la sieste... / Charles Trenet fait l’unanimité. »

On reconnaît en effet en lui le principal novateur de la chanson française du XXe siècle. Notamment par l’apport de rythmiques nouvelles. Cette évidence, certains mal entendants mirent pourtant longtemps à l’admettre, ne voyant en Trenet qu’un saltimbanque superficiel, aux airs légers, datés, jardinier de l’éphémère. Comme ils se trompaient ! « Toi, ma pauvre chanson / Je te garde dans mon cœur / À l’abri des saisons / À l’abri des choses qu’emporte le vent / Des choses qu’emporte le temps / À l’abri du faux et du clinquant des modes / [...] Et tous deux, tous deux main dans la main / Nous irons jusqu’au bout du chemin », chantait-il en 1965, en pleine traversée du désert.

Il fallut l’exigeante et intelligente lucidité d’un Jean Cocteau pour remettre les pendules à l’heure. « Ceux qui lui reprochent d’être un feu de paille, une poudre aux yeux, se trompent. Ils ne savent pas de quel charme ils sont victimes. S’il est exact que M. Trenet lance de la poudre aux yeux, la boîte où il la puise il est le seul qui la possède, et s’il allume un feu de paille, il connaît le moyen magique d’empêcher ce feu de s’éteindre. Il éternise un feu de joie. Il n’en reste pas moins le sourcier d’une source auprès de laquelle ses collègues de la chanson passent très vite et sans la voir. »

 

Cette source, toutes les générations de chanteurs venant après l’avènement du Fou Chantant s’y abreuveront pourtant peu ou prou... Inconsciemment souvent, parfois de façon délibérée : et les signes de reconnaissance, dès lors, les témoignages d’admiration et de gratitude de se multiplier. De l’homme au canotier, Maurice Chevalier, qui, le premier, popularisa Y a d’la joie en 1937 : « Je suis heureux, et un peu fier, de vous avoir donné le départ avec Y a d’la joie, lui écrira-t-il en 1961. Je vous ai depuis regardé de loin suivre votre route enchantée. Vous avez beaucoup créé, souvent réussi, admirablement tenu. [...] Vous méritez grandement de la chanson française. C’est avec beaucoup d’estime que je vous donne un coup de chapeau – de paille. » Jusqu’à Charles Aznavour, devenu aujourd’hui le « patron » de la chanson française (il aura 87 ans le 22 mai prochain) : « C’est l’ami de ma prime enfance, car c’est lui qui m’a éveillé à la chanson. C’est grâce à lui que je suis arrivé à devenir l’auteur-compositeur que je suis, parce qu’il est mon maître, il est mon modèle. »

Jean Ferrat témoignera de souvenirs identiques : « Certains enfants sont élevés au lait, moi je fus nourri au Trenet... » ;  Nougaro lui devra, de même qu’à Piaf, sa découverte de la chanson française ; Brassens lui vouera – toujours – une grande admiration, comme le montre cette savoureuse vidéo du 21 mars 1966 où on le voit accompagner Trenet à la guitare, puis à la voix… Léo Ferré aussi qui, le sait-on, l’a chanté… et de quelle admirable façon (cf. le document audio de décembre 1980) ! Quant à Brel, il aura cette formule qui restera célèbre : « Sans Trenet, aujourd’hui nous serions tous experts comptables... »

 

Comment expliquer – sinon par le génie – pareille unanimité, tant de ses pairs que du public, toujours aux anges – quelle que soit sa tranche d’âge – lorsqu’il assistait à un spectacle du Fou Chantant ? « Quand Charles Trenet ouvre sa porte, à midi / Chacun voit midi à sa porte » (Higelin). Son premier biographe traduisait ainsi le « miracle Trenet » : « Si ce soir vous vous sentez d’humeur morose, prenez l’un de ses disques au hasard et écoutez-le. L’émotion que vous éprouverez, personne n’a jamais vraiment pu la définir. Pourquoi vous sentirez-vous tout autre, plus mélancolique ou plus heureux ? Pourtant les mots qu’il emploie sont simples et familiers, les airs faciles à retenir... Ça, c’est le miracle... »

Une magie, un mystère, qui ont – le génie à part – beaucoup à voir avec la sincérité, la vérité de l’artiste : « Si je parle de rêve, de solitude, c’est parce que je les ai connus à l’âge où les impressions marquent le cœur d’un fer rouge... » L’œuvre du chanteur de Narbonne abonde en éléments biographiques : « On n’invente pas ses sentiments, ses souvenirs, expliquait-il au début des années 50. Ils vivent au fond de soi, puis un jour mûrissent, éclatent. Alors, selon son tempérament, et suivant ses moyens d’expression, on peint, on chante, on écrit, on compose une symphonie. La part d’invention poétique reste minime, mais toujours sincère, car sans franchise ne peuvent exister de création valable ni de contact avec les autres. »

 

Soixante plus tard, comme le prouve le sondage évoqué plus haut, Trenet continue d’en… traîner ses contemporains sur cette route enchantée qu’il a lui-même tracée. Hors modes, hors saison, dirait certain chanteur du Sud-Ouest que son homologue catalan affectionnait. Son secret ? À l’en croire, encore et toujours son authenticité. « Je n’ai pas voulu composer un “personnage” : “je suis comme je suis”, dit une chanson de Jacques Prévert... » Vrai, vrai, vrai, en somme. D’accord... mais le chapeau ? « Oh ! le chapeau... Ce fut, puisque vous voulez le savoir, répond l’intéressé, une aide bien précieuse à un débutant haut de six pieds qui se sentait petit et perdu, seul sur la scène, et ne savait que faire de ses bras et de ses mains. Le chapeau lui sauva la mise. Il le portait négligemment en entrant en scène, derrière la tête (car il voulait montrer ses cheveux). Il l’ôtait, le remettait, lui donnait toutes les formes. Cela l’aidait à souligner un geste, une attitude et lui faisait oublier la gaucherie de ses dix doigts. Peu à peu, cet auxiliaire des premiers jours devint un accessoire, puis un fétiche. »

Auteur d’un millier de chansons environ, un rien le fait chanter... et le monde entier reprend son répertoire, quitte à se l’approprier. « Longtemps, longtemps, longtemps / Après que les poètes ont disparu / Leurs chansons courent encore dans les rues / La foule les chante, un peu distraite / En ignorant le nom de l’auteur... » (voir les vidéos de cette chanson et de La Folle Complainte dans « Alors… Chante ! » du 21 février 2010.) En 1995, quarante-quatre ans après L’Âme des poètes, fidèle à lui-même, Trenet persistait et signait humblement avec Le Peintre perdu, jolie fable dont la morale nous « prouve / Qu’avec lenteur / L’œuvre recouvre / Son créateur. »

 

Enfin, Les poètes descendent dans la rue (1999), la chanson éponyme de son dernier opus studio (excepté l’album posthume Je n’irai pas à Notre-Dame, paru en 2006), à l’inspiration, l’écriture, la composition et l’interprétation aussi incroyablement fringantes et fraîches qu’aux premiers jours, enfonce tout à fait le clou. En résumant admirablement la philosophie du Fou Chantant, son irréductible optimisme (« Enfin, enfin, on aime les poètes ! / Les poètes, heureux, descendent dans la rue ») ne servant jamais à occulter la réalité de la vie d’artiste : « Ce sont tous des amis dont beaucoup ont souffert / Masquant les mauvais jours de sourires frivoles / Parlant de Paradis pour oublier l’Enfer / Et pour signer le tout : Musiques et Paroles... »

Cette chanson valait bien un hommage, sans doute.
Alors... chapeau, Maestro !
________

PS. Quelques précisions concernant les vidéos de ce sujet : Charles Trenet chante Le Jardin extraordinaire au Palmarès des chansons le 20 avril 1967, Fidèle sur scène en mai 1972, puis L’Ami des lendemains en 1990 (il a alors 77 ans) dans une émission qui lui est consacrée. On le découvre d’autre part en compagnie de Georges Brassens, le 21 mars 1966, et – autre document exceptionnel – on entend Léo Ferré chanter Que reste-t-il de nos amours ? au Tribunal des Flagrants Délires, la fameuse émission de Claude Villers sur France Inter, le 24 décembre 1980 : sacré cadeau de Noël !!!CDCollec.jpg CDIntegrale.jpg

NB. Plusieurs compilations sortent évidemment à l’occasion de ce 10e anniversaire. Parmi celles-ci, nous recommandons spécialement les deux suivantes. 1) Le coffret 3CD « Platinum Collection » qui, en 60 chansons,  réussit à présenter  les principaux standards de Trenet  (dont les chansons préférées des Français, citées plus haut)  mais aussi nombre de titres beaucoup moins connus et qui méritent de l’être davantage, voire de véritables raretés (chez EMI). 2) Le plus récent coffret 2CD de l’Intégrale Charles Trenet publiée chez Frémeaux & Associés, qui présente l’insigne avantage de rassembler des enregistrements rares, truffés de bribes d’interviews, de répétitions et d’émissions de radio, outre ici quelques chansons interprétées par Juliette Gréco, Guylaine Guy ou Les Compagnons de la Chanson (volume 10, période 1949-1955, 41 plages, livret de 24 pages en anglais et français signé Daniel Nevers).

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• D’autre part, il nous reste quelques exemplaires collectors du numéro CHARLES TRENET de Chorus (n° 28, été 1999) comportant un dossier spécial de 36 pages abondamment illustré de photos et de dessins (biographie, œuvre, interview, discographie, bibliographie… et un beau témoignage de Charles Aznavour). Si intéressé(e), nous adresser un courriel en cliquant sur sicavouschante.info@orange.fr .

   

 

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 17:40

L’œil de la musique

Le photographe Jean-Pierre Leloir, homme intègre et fidèle à sa passion pour la musique d’un bout à l’autre de sa vie, est mort. Sa disparition n’est pas simplement l’histoire d’un drame ordinaire, c’est une page importante de la chanson francophone de la seconde moitié du XXe siècle qui se tourne. Jean-Pierre était en effet le photographe privilégié, voire l’ami, des plus grands noms de notre chanson, qu’il a su capturer dans son objectif – d’Édith Piaf à Allain Leprest, sans parler de la rencontre unique entre Brel, Brassens et Ferré dont la fameuse image a fait le tour du monde – comme nul autre. Accessoirement – mais avec quelle passion et quel bonheur partagés ! –, il fut plusieurs années durant, quand la presse l’avait « oublié », ne voyant plus en lui qu’une sorte de conservateur de musée iconographique, « l’œil » de notre mensuel Paroles et Musique, dont il était membre du comité de rédaction. 

 

 Né le 27 juin 1931, Jean-Pierre Leloir est décédé à l’âge de 79 ans mercredi 22 décembre à son domicile parisien, des suites d’un cancer. Le ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, a tenu à lui rendre aussitôt hommage : « Passionné de musique depuis sa plus tendre enfance, il avait immortalisé ses rencontres avec quelques-uns des plus grands chanteurs de notre temps. […] Il avait ainsi constitué des archives très précieuses, comme un merveilleux musée en images. Jean-Pierre Leloir n’était pas seulement le photographe des concerts, des séances d’enregistrement et des répétitions. Son œuvre apparaît, maintenant que l’on peut la considérer dans toute son étendue, d’une diversité passionnante. »

 

LeloirPhotographiant

Je pourrais continuer à retracer ainsi, de façon purement journalistique, la carrière de Leloir depuis ses débuts en 1951, évoquer son amour du jazz américain et sa passion pour la chanson française, rappeler son statut de photographe de l’Olympia dans les années 60 et sa contribution à la création du mensuel Rock & Folk, mais je n’ai guère le cœur à ce genre d’exercice aussi convenu qu’artificiel. Pour tout dire, si je me fais un devoir de rendre cet hommage personnel à celui qui incarnait l’œil de la musique (non sans avoir laissé passer le temps de l’émotion la plus brute, quitte à ce que cela devienne, hélas, le premier sujet de Si ça vous chante de l’année nouvelle), c’est en me faisant violence tant la disparition de Jean-Pierre Leloir me renvoie à ma propre histoire.

 Dans un sujet de l’été dernier consacré ici à Claude Nougaro, « le Motsicien », je rappelai la journée que j’avais passée en tête à tête chez lui, avenue Junot, le 9 septembre 1984, jour anniversaire de ses 55 ans, sous l’œil attentif mais extrêmement discret, le temps de mettre en boîte la matière dont il avait besoin, du seul Jean-Pierre Leloir. Et celui-ci, qui m’avait appris lui-même en début d’année 2010 la maladie dont il souffrait (tout en se déclarant résolument optimiste), avait recherché dans ses archives, pour me les adresser, plusieurs photos (complémentaires de celles que nous avions publiées dans le dossier Nougaro de Paroles et Musique) où l’on me voyait hors interview avec Claude, en train de choisir certains de ses textes manuscrits…

 

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Quelques années auparavant, Jacques Vassal, qui avait collaboré avec lui dans les années 70 à Rock et Folk (et deviendrait l’un des piliers de Paroles et Musique puis de Chorus) avait facilité notre rencontre. Et Jean-Pierre, séduit par l’esprit qui soufflait sur Paroles et Musique, répondait volontiers à toutes nos demandes de photos d’archives. Jusqu’au jour où je lui ai proposé de rejoindre officiellement notre équipe. De façon invraisemblable, en effet, Jean-Pierre Leloir – LE photographe de la chanson française, des « géants », de TOUS les géants de la chanson française, celui qui avait fait les pochettes de dizaines d’albums devenus historiques, multiplié les reportages en studio (comme celui de Brel enregistrant La Quête en direct), les interviews ou les prises de vue de concerts – ne travaillait plus avec aucun journal ! Ou, plus exactement, aucun journal ne songeait plus à faire appel à lui autrement qu’en homme-ressource. Seuls les documentalistes des rédactions et des maisons d’édition le contactaient quand ils avaient besoin d’une photo que lui seul détenait, jamais les patrons de journaux, sans doute malades d’inculture ou de jeunisme.

Après nous avoir confié des dizaines de photos inédites pour notre dossier « spécial Brel » de Paroles et Musique (n° 21, juin 1982), alors qu’il avait refusé de vendre ces mêmes photos aux requins de la presse venus l’assaillir, à la mort du Grand Jacques, en lui proposant de véritables petites fortunes, Jean-Pierre allait intégrer notre comité de rédaction. Dès lors, sa participation à Paroles et Musique (avec sa présence assidue à nos réunions mensuelles) n’allait pas seulement se traduire par des images d’archives et des couvertures exclusives (Catherine Ribeiro, Leonard Cohen, Nougaro, Yves Simon, Barbara, Catherine Lara, Montand, Thiéfaine, Vigneault…) mais surtout par nombre de photos d’actualité destinées à illustrer nos dossiers (dont le premier consacré à Jean-Jacques Goldman), rencontres, comptes rendus de festivals ou simples portraits de talents en herbe ; le tout avec le même intérêt personnel et professionnel – ce qui lui permit par exemple de mettre en boîte, pour Paroles et Musique n° 51 (juin 85), les premières photos posées d’Allain Leprest, un an avant la sortie de son premier album.

 

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Au Printemps de Bourges, Jean-Pierre courait les salles du matin au soir, alors que nous étions plusieurs rédacteurs à nous séparer les concerts, comme en témoignent ses nombreuses photos illustrant nos papiers : couvBashung.jpglors de l’édition 1984, il immortalisait dans nos pages les spectacles de Jean Sommer, William Sheller, Renaud, Laffaille, Christian Camerlynck, Bruno Ruiz, France Léa, Nougaro, Jean-Michel Piton, Pierre Akendengué, Jacques Yvart, Danielle Messia, Pierre Meige, Higelin, Mil Mougenot, Ribeiro, Michel Hermon, Guy Bedos… C’est encore au Printemps de Bourges, l’année suivante, qu’il photographie Alain Bashung pour la couverture du numéro spécial 50 de Paroles et Musique, où l’on trouvait entre autres des images d’entretien et de scène d’Areski et Brigitte Fontaine, de Leprest déjà, de Gréco, Sapho, Branduardi, Jean Mouchès, Paolo Conte… Bel éclectisme, et belle énergie, lui qui était notre aîné à tous de deux ou trois décennies !

Plus tard, après que Francis Vernhet, incarnant la nouvelle génération, nous eut rejoints à son tour pour faire chorus dans tous les sens du terme, Jean-Pierre Leloir continua de suivre de près notre aventure de presse musicale. Mais la plus grande marque d’amitié dont il me gratifiera (pour le plus grand bonheur des amateurs de chanson française) sera son accord de publication, à l’occasion du cinquième anniversaire de Chorus (n° 20, été 97), de dix photos inédites de la rencontre du 6 janvier 1969 entre Brel, Brassens et Ferré, montée avec son aide par son jeune collègue rédacteur François-René Cristiani (ancien de Jazz Hot, alors pigiste à Rock & Folk, il était aussi assistant occasionnel du photographe : « Je venais me faire quelques sous chez Jean-Pierre, en classant et archivant des photos de chanteurs, plutôt que de faire le pompiste pendant les vacances »).

Il aura fallu attendre vingt-huit ans (!) pour que ce document soit enfin publié – dans Chorus et nulle part ailleurs – en intégralité (seuls des extraits étaient parus en février 69 dans Rock & Folk) et avec des photos jamais vues (le contenu de cette interview étant resté la propriété exclusive des deux journalistes). « Pour les photos, m’assura Jean-Pierre, il n’y a eu aucune espèce de préalable : Brel et Brassens me connaissaient bien. Léo un peu moins, c’est vrai, mais les rapports que j’entretenais, depuis longtemps déjà, avec les deux premiers ont fait que j’ai pu travailler dans une confiance totale. » Et sur le contenu, il gardait intacte « la conviction que cette rencontre reste une grande leçon d’humanité… en considérant, bien sûr, la forte personnalité de ces trois artistes et leur sens inné de la provocation. »

Très heureux du résultat, Jean-Pierre Leloir ne se fit pas (trop) prier quand, six ans plus tard – pour lancer d’un commun accord avec Claude Durand, président « historique » de la Librairie Arthème Fayard, un « Département chanson » en coédition –, je lui proposerai d’éditer ce document sous forme de « beau livre » intitulé Brel, Brassens, Ferré, Trois hommes dans un salon (voir « L’Inaccessible Étoile », sujet précédent de ce blog…). Il en résultera 80 pages de texte (l’intégrale intégralissime… Cristiani ayant retrouvé un passage qu’il n’avait pas retranscrit à l’origine) et surtout une cinquantaine de photos, inédites pour la plupart, dont une moitié environ en couleur, outre celle du « fameux poster » en noir et blanc !

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Je me revois dans l’atelier de Jean-Pierre (où je suis si souvent allé, à deux pas de la Bourse et de l’Agence France Presse), en avril 1997, interviewant les deux compères (photographiés par Francis Vernhet) sur les tenants et aboutissants de cette rencontre à jamais unique, pendant que l’on choisissait de concert, sur planches contacts, les photos à publier dans Chorus. Et Jean-Pierre qui nous rappelait qu’à la mort de Jacques Brel un grand magazine (que je ne citerai pas) lui avait proposé « un chèque en blanc » pour ces photos-là ! « J’ai tout refusé. Question de fidélité et de décence. »

Voilà. C’était « ça », Jean-Pierre Leloir ! Intègre, définitivement fidèle… et complice envers ceux auxquels il avait accordé sa confiance et avaient su travailler normalement avec lui ; intransigeant voire pire à l’encontre de ceux qui ne faisaient que le solliciter avec condescendance comme on s’adresse à un vulgaire marchand, alors qu’il était de toute évidence un artiste… « Il aime la chanson, écrivait son épouse Arlette en préface de La Chanson d’Olympia (1984), merveilleux ouvrage en forme de florilège de la chanson française (ah ! cette séance avec Barbara !) et autres coups de cœur internationaux de Jean-Pierre (John Coltrane, Lionel Hampton, Sidney Bechet, Louis Armstrong, Judy Garland, Frank Zappa, Otis Redding, James Brown, Jimi Hendrix, Erroll Garner, Count Basie… ou encore Myriam Makeba, Amalia Rodrigues, Paco Ibañez…), la musique, et surtout ce qui passe de l’homme ou de la femme, ce qu’ils donnent d’eux-mêmes, par la voix, le texte, mais surtout avec leur visage, leur regard, leur corps. Pour lui, le son devient image. […] Jamais de vol, de viol. Jean-Pierre Leloir a trop de pudeur, de respect pour l’homme. Le chanteur se dévoile tout entier à travers ses textes et ses interprétations. À nous d’y découvrir comment il souffre d’amour, d’amitié, de liberté. Et ce sont ces émotions que Jean-Pierre Leloir essaye de traduire en images. Derrière le rideau rouge se tenait, il n’y a pas très longtemps, “le Patron”, Monsieur Coquatrix. […] “The show must go on” : le spectacle continue aujourd’hui grâce à Jean-Michel Boris… »

Il n’y a pas de hasard, je ne cesse de le constater. J’étais à l’Olympia, le 2 décembre 1969, pour ce fameux concert de Paco Ibañez (voir « Au grand galop » dans ce blog) dont les seules images, chargées d’émotion, sont signées Leloir. En 1993, c’est à l’Olympia encore (dont l’avenir était alors menacé, l’année même de ses cent ans) que nous organiserons la seule et unique table ronde des membres du Comité éditorial (francophone) de Chorus, invités et accueillis (dans la fameuse Salle de Billard) par le président dudit comité, un certain… Jean-Michel Boris.

Parmi tant d’autres souvenirs communs, je conserverai en particulier celui de sa présence à notre première fête en chanson, en juin 1985, pour le cinquième anniversaire de Paroles et Musique. Une date particulièrement symbolique pour nous. Peut-être même la date entre toutes, puisque celle du premier jalon officiel de notre parcours au service de la chanson. Journée en paroles (à notre domicile personnel) et soirée en musique (à l’Atelier à Spectacle de Vernouillet) jusqu’à point d’heure. Tous nos amis étaient là, nos collaborateurs en tête (dont un certain Marc Robine), journalistes, professionnels et artistes (des « grands aînés » comme Graeme Allwright, Guy Béart ou Anne Sylvestre aux « petits jeunes » comme Allain Leprest). Et nos parents… et Arlette, la femme de Jean-Pierre. Double souvenir inoubliable en ce qui nous concerne, imprimé dans la mémoire affective surtout, mais aussi noir sur blanc, « Monsieur Leloir » nous ayant offert, pour la mémoire collective de la chanson, le reportage photo de cet événement.

 

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« ll y a des tas de gens que l’on aime, avait-il confié à Paroles et Musique en 1982 (répondant aux questions, genre « l’arroseur arrosé », de notre premier et lui aussi talentueux photographe Rénald Destrez), qui doivent bien le sentir s’ils sont aussi formidables qu’on les imagine… Ils doivent sentir que si l’on est là, si l’on s’approche, ce n’est pas uniquement pour faire des photos… Je ne dirai pas qu’il y a un acte physique, comme un acte d’amour, mais c’en est pas loin. » Oui, c’était « ça », Leloir : la photo vécue quasiment comme un acte d’amour. Il a rejoint désormais ce bistrot tranquille dont parle Renaud, en compagnie de tous ceux qu’il a côtoyés et immortalisés : « ll y a là, bien sûr, des poètes, le Prince / Tirant sur sa bouffarde, l’ami Georges Brassens / Il y a Brel aussi et Léo l’anarchiste / Je revis, avec eux, une célèbre affiche… » Adieu l’artiste, adieu Jean-Pierre, comme disait ton copain Brel, on t’aimait bien, tu sais.

PS. En complément, je vous propose ici un document exceptionnel : une vidéo de l’INA extraite de l’émission Chambre noire de Claude Fayard, diffusée le 12 décembre 1964 à la télévision française, où Jacques Brel parle de ses pochettes de disques, évoquant en particulier celles de Jean-Pierre Leloir et ses séances de photos avec celui-ci. On découvre en outre le jeune Leloir (il avait alors 33 ans et Brel 35) en pleine action à l’Olympia, dans la salle et en coulisses, pendant le spectacle de l’artiste. C’était en octobre 1964, lors du tour de chant immortalisé par la création d’Amsterdam

 

  

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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