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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 16:20

Les rêves sont en nous

 

Besoin de faire une pause, tant la quête entreprise sur les traces de Jacques Brel aux Marquises est émotionnellement intense, presque épuisante. Alors, voici une plage de bonheur avec Pierre Rapsat, l’artiste (belge) que j’ai le plus aimé… après un certain Grand Jacques.

   

 

Les choses étant ce qu’elles sont, le hasard et le destin s’amusant parfois à lancer des passerelles éloquentes entre les êtres, si le père de Pierre Rapsat était flamand comme celui de Brel, sa mère était espagnole (comme le chantait Jacques Debronckart, mon second grand Jacques à moi), arrivée en Belgique à l’issue de la guerre civile. Cette hérédité vaudra d’ailleurs à Rapsat d’écrire deux chansons magnifiques, Aurore, sur sa grand-mère antifranquiste qui dut fuir l’Espagne avec ses enfants (« Ils sont venus lui prendre / Celui qu’elle aime / […] L’histoire est souvent cruelle / Elle a quitté le soleil / Pour arriver dans ce plat pays / Pour que ses enfants grandissent ici… »), et Adeu (« Adieu »), sur son dernier album studio, où il est question, comme pour conjurer l’histoire, de tramontane et de douceur catalane « sous un ciel de folie à la Dali ».

Son dernier album, oui, car Pierre Rapsat, qui reste très méconnu en France, est mort le 21 avril 2002 – il y aura bientôt dix ans – à l’âge de 53 ans. Quatre ans de plus, seulement, que Brel... Il se trouvait alors, professionnellement parlant, lancé sur une orbite irréversible de nature à lui faire atteindre bientôt son apogée. S’il était déjà et depuis longtemps, chez lui, l’auteur-compositeur-interprète le plus populaire après Brel, du moins celui qui jouissait en Belgique du plus grand crédit de tendresse, il lui restait encore et toujours à conquérir la France, ce que son album de 2001, Dazibao, et un passage annoncé à l’Olympia, à l’automne 2002, en… première partie (!) de Maurane (l’occasion, en fait, d’accompagner la sortie simultanée de son disque dans l'Hexagone), allaient probablement concrétiser. Mais la maladie et une grave opération rejetèrent brusquement ce projet aux calendes grecques.

 

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Enthousiasmé par la splendeur de son album (l’un des dix ou douze qui figurent aujourd’hui dans mon panthéon personnel), je décidai néanmoins de lui confirmer notre propre projet de « Rencontre », pour Chorus, dès qu’il serait en état d’accueillir notre correspondant en Belgique, Francis Chenot. Ce qui fut fait chez lui, à Verviers, durant sa convalescence, le premier jour du mois d’octobre 2001. Quelques semaines plus tard, Pierre « montait » à Paris pour régler les détails de la sortie de son disque dans l’Hexagone et participer à une seule et unique séance de photos, avec Francis Vernhet, pour compléter l’illustration de sa « chronique » chorusienne. À la parution de celle-ci (entre celles de Goldman et de Noir Désir, excusez du peu) dans le numéro suivant (n° 38, hiver 2001) – dont il eut le geste rare de se déclarer heureux et même ému –, Pierre apprécia tellement le portrait d’ouverture réalisé par notre talentueux collaborateur, qu’il sollicita l’autorisation de l’utiliser pour la pochette d’un album live à paraître en Belgique : l’enregistrement du concert donné le 28 avril 2001 au Cirque royal de Bruxelles, avant que la maladie ne le frappe de plein fouet, pour marquer la sortie de Dazibao.

Voilà toute l’histoire… ou presque. On attendait le disque. Il nous arriva au moment du bouclage du n° 40 de Chorus, un mois environ après la mort subite de Pierre, le 21 avril 2002. Dimanche noir. Chagrin… Que dire de plus ? Peut-être, encore, que nous nous étions retrouvés à Bruxelles, Pierre et moi (la première fois, c’était à Bobino où j’étais allé le saluer, séduit par sa prestation en première partie de Mama Béa, en avril 1982), pour une émission de télévision de la RTBF animée par Jacques Mercier, le 10 février 1994. Pierre y chantait des chansons de son dernier album en date, Brasero, mais dialoguait aussi avec nous – Chorus, qui venait de publier un dossier sur la chanson belge, constituant d’un artiste à l’autre le fil rouge de cette émission (dans laquelle débutait une certaine Axelle Red). Hors antenne, j’évoquai avec lui notre vécu commun, de ces événements qui, au-delà d’une même sensibilité, font de deux frères humains deux frères d’âme et de cœur. Car c’est dans Brasero, justement, que figurait son hommage à Aurore, lequel semblait raconter l’histoire de ma propre grand-mère, contrainte à l’exil avec ses enfants, après que les fascistes à la solde de Franco eurent fait disparaître son trop humaniste d’époux…

 

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Dix ans presque entre Brasero (1992) et Dazibao (2001), dix ans pile entre Brasero et Tous les rêves... Un album double (son dix-neuvième) à la sortie duquel Pierre ne put assister. Un album posthume, « absolument parfait de bout en bout », écrivais-je alors, dont la somptuosité dans le fond comme dans la forme aurait dû lui valoir enfin la reconnaissance des médias et du public français. C’est de ce spectacle, où il était accompagné par son groupe rock et un orchestre symphonique (et qui a heureusement été filmé : un DVD est disponible auprès du label bruxellois Team For Action), dont je tire deux des vidéos de ce sujet : L’Enfant du 92e (qui lui apporta en 1977 un semblant de renommée en France, quatre ans après le succès d’estime de la chanson titre de son premier album, New York) et Les rêves sont en nous, où l’on croit retrouver le Grand Jacques : « Tous les rêves, tous les rêves / Que l’on a partagés / Tous les rêves, tous ces rêves / Faut pas les oublier / […] Tous les rêves, tous ces rêves / Tous ces baisers volés / Tous ces rêves envolés / Qu’on a abandonnés / Et qui nous donnent l’envie / D’aller jusqu’au bout / À présent nous supplient / De rester debout. »

   

 

Je réécoute Pierre et je pleure… de bonheur et de tristesse mêlés. Quelle beauté formelle ! Quelle force d’émotion ! De la chanson populaire dans le meilleur sens du terme. Comme Maurane le confia à Chorus, juste après sa disparition : « Son dernier album, déjà disque d’or en Belgique, était sur le point de passer les frontières… Artistiquement, Pierre avait créé une sorte de rock en français, avec une empreinte particulière. Ses albums ont toujours été d’une grande qualité, non seulement grâce à ses chansons, mais aussi parce qu’il était attentif au moindre détail… Il était vigilant sur tout ! C’était un grand chanteur populaire… » La ferveur populaire qu’il savait créer spontanément, sans la quémander comme trop d’artistes, trop souvent, ni même la suggérer car le talent n’a pas besoin d’expédients, ce soir du 28 avril 2001, il l’avait si intensément ressentie, sur scène, qu’il s’adressa ainsi au public : « Quand je vous entends aussi chaleureux à mon égard, aussi émus…, j’ai l’impression que je rêve. Je rêve… et les rêves sont en nous. » Oui, malgré le renoncement des adultes, les chausse-trapes dont les nuisibles parsèment notre chemin, l’envie d’aller voir reste là, le besoin d’accomplir nos rêves d’enfance, pour vivre debout, jusqu’au bout.

 

Pierre Rapsat, Jacques Brel… On y revient. Et on terminera cette fois par ce plat pays qui les relie. « Mon père venait du nord / Ma mère vient du sud / Je suis né dans un pays / Grand comme un confetti… » On sait combien il est difficile de chanter Brel sans faire du sous-Brel ou, à l’opposé, sans le dénaturer lamentablement. Les exemples de réussites sont relativement rares, tant son interprétation a marqué ses chansons d’une empreinte indélébile. Mais, pour reprendre le commentaire d’un auditeur découvrant la version rapsatienne du Plat Pays, comment ne pas s’avouer « simplement soufflé ! » ? « Réinterpréter ce texte et cette mélodie sans donner l’envie de crier de rage n’est pas donné à tout le monde. Alors, réussir à faire couler les larmes… là, c'est juste inespéré. » Pierre Rapsat ? « Un “grand” tout simplement ». Dont Le Plat Pays, quand il l’enregistre en 1997, est « encore » le sien… alors que Jacques Brel a rejoint celui, tourmenté, de Gauguin où « s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été ». Pour créer, sans le vouloir, en toute humilité, La Légende d’Hiva Oa (album J’ouvre les yeux, 1989) : « On raconte souvent / Que dans l’île d’Hiva Oa, dans Atuona / Là-bas dans le Grand Bleu / Un voilier pêcheur d’étoiles / Cherche les alizés qui feront danser la voile / […] Le vent se lève, le vent se lève et on l’entend chanter / Il vient du Nord et son rire nous emporte… »

 

Pierre Rapsat – La Légende d'Hiva Oa

   

Voilà. C’était un moment de pause, un simple instant suspendu qui rend la chanson vivante. Comme « en apesanteur / Loin de la douleur / Loin de la gravité / Prêt à s’évader / Comme libéré. » C’était rien qu’une chanson, « un manque de raison / Un peu d’émotion / Qu’on lâche comme des ballons / […] Et plonger et plonger / Plonger dans une eau claire / Et nager et nager / À contre-courant / Prolonger prolonger / Prolonger l’éphémère… » Merci, merci, Pierre ; merci pour tout. On n’oublie rien, tu sais, on n’oublie rien du tout. On s’habitue, c’est tout.

 

 

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 14:32

Dans ma maison d’amour et d’amitié

 

Malgré les difficultés que l’on nous annonce, entre les incantations des uns et la démagogie des autres, pour l’année nouvelle je vous souhaite (à l’instar d’une fidèle « abonnée », salut et merci Annie !) de sauvegarder le « Triple A » qui nous rassemble – Amour, Amitié, Altruisme – et surtout de le faire fructifier, non pas à la corbeille, mais plus simplement de bouche à oreille.

 

  voeux maison

 

Cela pourrait d’ailleurs être la devise de cette « maison d’amour » qui se nomme Si ça vous chante. Comme la belle chanson de Pierre Vassiliu, Amour amitié, à qui j’ai également emprunté Dans ma maison d’amour… Se rejoignent en effet ici, dans ce qui, grâce à vous, est plus qu’un blog, ceux et celles qui Aiment Aimer Avant tout et s’accordent à partager leurs coups de cœur sans rien attendre en retour. Sauf de contribuer à maintenir le Beau dans un monde désespérant de laideur et de conformisme. Le Beau ? Cela s’appelle l’âme des poètes... et des musiciens et de l’Art en général qui reste et restera la seule trace qui vaille de notre passage.

   

   

Bonne année aux amoureux de la chanson vivante, celle qui vient du cœur ou des tripes, qui exprime mieux que tout le meilleur de l’Homme ; bonne année à ceux et celles qui auront eu le rare talent, dans ce monde âpre au gain et hostile à l’humain (« Pauvre monde, insupportable monde / C’en est trop, tu es tombé trop bas / Tu es trop gris, tu es trop laid / Abominable monde »), d'avoir su vieillir sans devenir adultes, toujours prêts à insuffler des rêves d’enfant dans une histoire sans gloire. À tous ceux-ci, avec Vassiliu (rencontré la première fois à Libreville en 1972, il y a quarante ans !), je dis bienvenue chez vous : « Je veux qu’ma maison soit pleine comme toujours / De bruits, de déraison, de calme et puis d’amour / Qu’il y ait des poivrots, musiciens et poètes / Des vrais, qu’ont du talent et qu’ont pas la grosse tête… »

   

   

Mais surtout, devant la grande menace promise pour ce millésime 2012 par les oiseaux de mauvais augure, et anticipée par le poète dans un monument (méconnu) de la chanson, je formule un vœu plus que jamais nécessaire : « Il nous faut des porteurs de parole avec des chenilles d’acier dans la tête / La vérité, la vérité comme si la vie en dépendait ! / Je vous dis qu'il est temps, ce monde est dans ce carnet qu’on referme / D’un geste las et qu’on écrase comme un cœur / Que se lèvent ici ceux qui ont de l’esprit pionnier dans la tête / Il va falloir dès ce soir tout recommencer... » (Jacques Bertin, Menace, 1977).

 

    

Et j’insiste, persiste et signe avec un autre grand Jacques qui savait mettre ses paroles en actes : il va falloir repartir à l’assaut des moulins à vent et puis lutter encore, sans peur, « lutter toujours / Pour l’or d’un mot d’amour / Pour atteindre, à s’en écarteler / Pour atteindre… l’inaccessible étoile ! » Alors seulement, on pourra dire : « Vous les dragons, les sorciers, les sorcières / Votre règne se meurt aujourd’hui », et proclamer enfin l’avènement du chant des hommes.

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 11:01

Trompe la mort

 

Né à Sète le 22 octobre 1921, Georges Brassens est mort à St-Gély-du-Fesc, une semaine après son soixantième anniversaire, le jeudi 29 octobre 1981 à 23 h 14. Le vendredi 30, la nouvelle filtrait dans l’après-midi. Le soir à l’Olympia, Montand annonçait son décès en voix off, et Le Forestier pleurait sur scène à Bobino : j’y étais et je me souviendrai toujours, entre la stupeur et le désarroi frappant le public de Maxime, de celui-ci forcé d’interrompre, la gorge nouée par le chagrin, Dans l’eau de la claire fontaine qu’il avait voulu chanter en hommage au grand chêne de la chanson ; Maxime, le cœur serré et le regard noyé de larmes impossibles à réprimer... Ce soir-là, le « Théâtre de la chanson et de la gaîté », que Brassens avait marqué de son empreinte, portait bien mal son nom.

   


Entre ces deux dates – 22 octobre 1921, 29 octobre 1981 –, soixante ans d’une vie de chanteur assez ordinaire, mais la création d’une œuvre sans pareille qui fait et fera date à jamais dans l’histoire de la chanson. Non par un éventuel côté pléthorique comme chez Trenet ou Ferré, puisqu’elle compte à peine cent cinquante chansons enregistrées en studio (138 exactement, soit l’équivalent de douze albums 30 cm quand tant d’artistes de la génération suivante ont atteint voire dépassé le seuil de la vingtaine), mais par son côté extraordinairement achevé, peaufiné et poli comme un ouvrage d’artisan cent fois remis sur le métier. Une œuvre raffinée et populaire à la fois. Simple et profonde. Accessible aux plus « modestes », grâce notamment à son art des mélodies, et cependant adulée des « intellectuels ».

Une œuvre, pourquoi ne pas le dire, formellement parfaite, qui réalise la quadrature du cercle, constituant un ensemble étonnamment homogène, de ses premières chansons sorties au printemps 1952 (Le Gorille, La Mauvaise Réputation et Le Mauvais Sujet repenti, excusez du peu) à son ultime album de 1976 (Trompe la mort…). Parfaite, oui, dans l’écriture et la composition, et intemporelle, indémodable sur le fond, car intimement et définitivement enracinée dans l’âme humaine, ce qui lui vaut d’être reprise sans cesse, dans l’espace francophone et ailleurs où les interprètes de Tonton Georges et les versions en tout genre de ses chansons (car elles se prêtent à tous les styles musicaux, à tous les arrangements) ne se comptent plus.

   

 

Alors, c’est vrai, tout est bon chez Brassens, y a rien à jeter ? À quelques titres près, marqués par l’actualité, c’est vrai, oui, car l’auteur-compositeur – circonstances et période exceptionnelles aidant (la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation…) – avait déjà fait ses premières armes avant d’entrer effectivement dans le métier. Quand il a débuté chez Patachou, il n’y avait plus une parole, plus une note de musique superflues chez lui. Déjà, Brassens allait jusqu’à l’os de la chanson. Depuis lors, pas la moindre graisse, jamais, dans son œuvre. De la pure gemme. Une pierre précieuse. LE joyau – le grand chêne – de la chanson française.

 

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C’est en partant de ce constat qu’au moment d’infléchir notre destin, ma chère et tendre et moi, en prenant la décision de mettre fin à nos aventures africaines pour créer le journal de chanson qui faisait alors défaut dans le paysage médiatique français et même francophone, nous avons spontanément pensé à Brassens – à tout seigneur tout honneur – pour la Une du premier numéro. Un quart de siècle plus tard, alors que nous tentions avec Jacques Vassal de convaincre Pierre Onténiente, alias Gibraltar (l’ami par excellence de Brassens, le « copain d’abord », celui qui ne l’a jamais quitté d’une semelle du jour où ils s’étaient connus en 1943, au camp de Basdorf en Allemagne – où les deux hommes avaient été enrôlés dans le Service du Travail Obligatoire –, jusqu’au jour de sa mort), de nous livrer son témoignage, unique et sans pareil par définition, celui-ci se souvenait encore de notre lettre adressée à l’artiste depuis un endroit aussi peu habituel et improbable que Djibouti.

   

 

Nous changerons finalement notre fusil d’épaule (voir « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz » notamment), dans l’attente d’un nouvel album, mais Georges n’aura pas le temps d’enregistrer les chansons auxquelles il travaillait alors et resteront à jamais posthumes – à l’instar des différents dossiers que nous lui consacrerons dans Paroles et Musique puis dans Chorus au cours des années 1980, 1990 et 2000. Le premier parut en juin 1984, non pas à l’occasion d’une commémoration mais pour saluer la mise en vente de P&M dans le commerce, le « mensuel de la chanson vivante » n’ayant jusqu’alors été distribué que par correspondance.

 

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Sous le titre « Il suffit de passer le pont », j’annonçais ainsi la nouvelle à nos abonnés : « Aujourd’hui, Paroles et Musique franchit le gué, saute le pas de la distribution commerciale. Un petit pas peut-être à l’échelle du lecteur, mais un bond immense pour notre mensuel, dont le tirage est quadruplé à partir de ce numéro [NB : nous passions alors de dix mille à quarante mille exemplaires]. Curieusement, continuais-je plus loin, cette mise en vente de P&M chez les marchands de journaux de France et de Navarre coïncide avec le dossier sur Georges Brassens que nous avions projeté de réaliser pour le n° 1, en juin 1980. Des contacts en ce sens avaient été pris, dès 1979, avec Brassens lui-même et aussi avec Pierre Onténiente, son secrétaire (et ami). Ce n’est que la crainte – sans doute justifiée à l’époque, l’équipe de P&M étant encore en gestation – de ne pas assumer le sujet avec toute la rigueur nécessaire, qui nous avait poussés à le reporter. La suite, hélas, on la connaît : avec la disparition prématurée de l’auteur de Trompe la mort, le 29 octobre 1981, il n’était plus question d’envisager ce numéro avant que la douleur se fût apaisée dans les mémoires. » Et de préciser enfin que certains des témoignages figurant dans ces pages du n° 41 (le dossier à lui seul faisant la moitié du numéro, soit 44 pages sur 88) étaient, du reste, « les premiers accordés à la presse depuis lors »… et inédites « la plupart des photos de Jean-Pierre Leloir illustrant ce dossier. »

 

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En 2005, fidèle à cette histoire et à notre propre fidélité à la mémoire de Georges, Pierre Onténiente acceptera enfin de se confier sans réserve à Jacques Vassal pour laisser aux génération futures un témoignage irremplaçable. Ce livre, Brassens, le regard de Gibraltar, que j’ai la faiblesse de considérer comme le document le plus important jamais publié sur l’auteur du Grand Chêne, car émanant du personnage qui fut le plus proche, et sur la durée la plus longue, de toute la vie de Brassens, parut en 2006, édité par votre serviteur chez Chorus/Fayard.

Quinze ans plus tôt, en 1991, nous avions déjà eu l’occasion de publier sous notre propre label Hidalgo Éditeur (en coédition cette fois avec Fixot) l’un des ouvrages aujourd’hui considérés de référence sur le Sétois, préfacé par Renaud : Georges Brassens, histoire d’une vie, de Marc Robine et Thierry Séchan.

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Enfin, à l’automne 2006 parut le dernier de nos dossiers, dans le n° 57 de Chorus. Introduit par un édito que j’intitulais sans hésiter « Tous derrière et lui devant », il proposait soixante pages d’analyse et de témoignages (dont ceux des jeunes artistes de la « Génération Chorus » recueillis par Jean Théfaine : « Ils ont tous en eux quelque chose de l’oncle Georges… ») et même une interview de Brassens datant de 1970 et restée inédite jusqu’alors. Celui-ci avouait entre autres que s’il n’avait pas « toujours été très négligent », il aurait écrit « beaucoup plus »

C’est dans ce dossier aussi que notre excellent collaborateur Damien Glez publia cette planche satirique « Et si Brassens était toujours là ? » dont il suffit de remplacer la mention « À 85 ans » par « À 90 ans » pour qu’elle demeure d’actualité.

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Notons au passage le dialogue d’outre-tombe entre Brel et Ferré, clin d’œil à la rencontre historique des trois géants de la chanson, organisée en janvier 1969 par François-René Cristiani avec la collaboration de Jean-Pierre Leloir (une « table ronde » que j’eus également l’honneur et le privilège d’éditer dans sa version intégrale, en 2003, chez Chorus/Fayard, accompagné de nombreuses photos inédites de Leloir, sous le titre Trois hommes dans un salon).

   

 

Vous le voyez, il ne me manque pas de motifs de me montrer intarissable au sujet de Brassens. En effet, si j’ai déjà dit tout ce que je devais à Ferré, de révolte et de fraternité, dans le choix et l’expression de mon propre parcours, alors que Brel m’a donné à jamais le besoin vital d’« aller voir », c’est Brassens qui, tout petit, m’a fait aimer la chanson française (et sa langue, qui n’était pas celle de mes parents). Brassens qui m’a communiqué le goût de l’indépendance (déjà mis en pratique par mon oncle Lamolla, artiste-peintre catalan – voir « Cali à bras-le-cœur ») –, illustrateur du Libertaire… lorsque Brassens y collaborait). Un goût incurable pour la liberté d’esprit et d’action qui se paie au quotidien et parfois au prix fort (« Après le Frente Popular / L’hidalgo non capitulard / Qui s’avisait de dire “niet” / Mourrait au son des castagnettes… », cf. Tant qu’il y a des Pyrénées, chanson hélas posthume de GB), mais dont la saveur est à nulle autre semblable… « Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens ! »

Je me garderai donc d’en rajouter ici, pour laisser plutôt la parole à l’un des plus grands amis de Georges. Ils vécurent même un temps sur le même palier d’immeuble (Le Méridien, rue Émile-Dubois à Paris), ce qui valut à Brel – car c’est bien sûr de lui qu’il s’agit – d’emmener lui-même d’urgence Brassens à la clinique, victime d’une crise sévère de coliques néphrétiques, pour y être opéré un soir de mai 1966. Dans un témoignage recueilli par Europe 1 et repris dans le 30 cm Philips 20 ans d’émissions avec Georges Brassens à Europe 1, le Grand Jacques a sûrement dit sur le Grand Chêne les choses les plus sensibles qu’on ait pu entendre de leur vivant à tous deux.

   

 

« Je vais parler de Brassens, avertit Jacques Brel, un peu comme un enfant parle de sa maman. Tous les enfants sont un petit peu amoureux de leur maman. Et puis d’ailleurs, qu’on me comprenne bien quand je dis cela, je n’évoque pas du tout Georges Brassens avec des bigoudis et en robe de chambre le matin, je ne veux pas du tout disséquer Brassens, je n’en ai pas le droit et en plus il le fait infiniment mieux que moi. Donc, Brassens étant une porte ouverte, je n’ai pas du tout envie de l’enfoncer, j’ai envie simplement de vous faire pénétrer dans son salon, et non pas du tout dans sa chambre, voilà !

« Brassens a une manière bien à lui de poser certains problèmes, mais il les pose, oh ! il ne les pose pas, il les dépose en réalité… Parce que Brassens, je crois qu’au fond de lui il ne croit pas aux solutions ; je crois que Brassens ne croit pas aux disciplines que nécessite une solution, il n’y croit pas, il dépose ça, en réalité, comment vous dire ?... C’est un arbre de Noël, Brassens, il ne croit pas qu’il est là pour faire de l’ombre ; il croit simplement qu’il est là pour amener un sourire à des enfants qui regardent ça une nuit de Noël ; et les enfants étant nous, il pose tout de même au bout de ses branches non pas simplement des boules scintillantes ou des guirlandes, mais il pose certains petits points d’interrogation qui ne scintillent pas mais qui vibrent au fond de notre cœur.

« Brassens doit constater une forme d’espoir, il ne doit pas en être fier parce qu’il est trop intelligent pour s’envoyer des fleurs parce qu’il se découvre un peu d’espoir, et puis d’un autre côté il se heurte à cette envie de bonheur qu’il doit avoir envie de distribuer du coin de son sourire. J’insiste sur le sourire de Brassens qui est le plus beau sourire d’homme que je connaisse, d’ailleurs…

   

 

« En réalité, c’est la première ride d’adulte, et je crois qu’il faut se faire des rides dans l’oreille. Je crois que c’est un péché mortel de ne pas écouter Brassens. On peut ne pas l’aimer, on ne peut pas ne pas l’essayer. »

En codicille à cette déclaration de Brel, en particulier à son éloquente conclusion, il n’y a qu’à l’intéressé qu’on puisse céder la parole, tant il est vrai, en dépit du temps qui passe, qu’il continue d’être présent et de nous accompagner dans nos vies, quitte, comme il l’avait prédit, à s’exhumer régulièrement de son caveau du cimetière de Sète : « Et si jamais au cimetière / Un de ces quatre, on porte en terre / Me ressemblant à s’y tromper / Un genre de macchabée / […] Ce sera rien que comédie / Rien que fausse sortie / Et puis, coup de théâtre, quand / Le temps aura levé le camp / Estimant que la farce est jouée / Moi, tout heureux, tout enjoué / Je m’exhumerai du caveau / Pour saluer sous les bravos / C’est pas demain la veille, bon Dieu ! / De mes adieux. »

 

NB. On trouvera dans Si ça vous chante d’autres sujets où il est question de Brassens, d’autres vidéos de lui, notamment dans les articles suivants : « Vendanges d’automne », « Les Amis de Georges », « La Chanson de proximité »« Jean Ferrat, “la” bio ! », « Le Bon Lait d’l’automne ». Rappelons aussi la sortie récente de l’ouvrage de référence signé Jacques Vassal, Brassens, homme libre, la bio à coup sûr la plus complète à ce jour : voir à la fin d’« Allain Leprest (suite) ».

 

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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