Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 10:43

Prenez pas les morts pour des cons

 

Arrêt sur image momentané dans nos « Vendanges d’automne ». Comme pour le nouvel album de Béart et les reprises de Brassens, la sortie d’un album (posthume) de Jehan Jonas, grand précurseur de la chanson moderne contestataire (mâtinée d’humour – souvent corrosif – et de poésie tendre), mérite en effet qu’on s’y attarde spécifiquement. D’autant plus qu’au-delà des modes et du temps, nombre de ses chansons restent dramatiquement d’actualité. Forcément, quand on n’est pas à une Bavure près…

  

 Soixante-neuvième sujet de Si ça vous chante – soixante-neuf comme le numéro mort-né de Chorus (visible néanmoins en grande partie sur le site de la rédaction) – avec un artiste (mort il y a trente ans) hautement représentatif de notre démarche (trentenaire) de partage du meilleur de la chanson francophone. Entre la découverte des talents en herbe et la « redécouverte » des géants consacrés, nous n’avons en effet eu de cesse de rendre justice aux artistes confirmés (et reconnus par leurs pairs) mais scandaleusement méconnus, parce qu’occultés par les médias « qui font l’opinion » pour diverses raisons (censure politique, économique, mode de production ou de distribution, « couleur d’antenne »…) dont certains comme Jacques Debronckart ou Jehan Jonas, en l’occurrence, n’avaient rien, mais vraiment rien, à envier aux plus grands.

Jehan Jonas ? Vous ne connaissez pas ? Vous n’avez jamais entendu parler de lui ou, du moins, jamais entendu la moindre de ses chansons ? Voilà une lacune (hénaurrrrrrrrme !) qui n’attendra pas davantage pour être comblée. Sachez simplement que, mort à 35 ans le 29 avril 1980 (il était né le 12 août 1944 à Paris), les cinq albums (AZ/Vogue pour les trois premiers et SFPP pour les deux autres) qu’il avait sortis entre 1966 et 1972, et n’étaient plus disponibles, furent réédités (par le producteur indépendant Michel Bachelet, chaque pochette déclinant sous une couleur de fond différente le portrait repris ici) suite à l’article qui parut dans le n° 5 de Paroles et Musique. Une simple « brève » dans le n° 2 annonçant sa disparition (en même temps que celle de Stephan Reggiani) nous valut à l’époque un courrier si abondant qu’il ne fit que conforter notre envie de lui consacrer ce sujet.

dessin.jpg

Un exemple (signé « Annie et Michel Dubois » de Vénissieux) : « Nous avons lu les deux premiers numéros de votre revue avec une grande joie, pour ne pas dire une jubilation intense, car elle correspond exactement à ce que nous attendions : elle dit ce qu’il y a à dire sur la chanson que nous aimons. Mais quelle stupeur et quelle tristesse quand, dans un entrefilet de la page 11, nous apprenons la mort de Jehan Jonas !... Nous ne possédons qu’un 33 tours de ce jeune chanteur et deux ou trois chansons enregistrées à la radio, et nous ne savons rien de lui, mais quel talent ! quelle voix extraordinaire ! et quelles merveilles que des chansons comme Mon copain de la lune, L’Album de famille, Tahiti, À celle que j’aime… Le disque a beaucoup tourné ces derniers jours… À quand une rétrospective Jehan Jonas dans Paroles et Musique, avec une discographie complète et peut-être le témoignage de Jean-Marie Vivier* dont nous avons un disque où les chansons de Jehan Jonas occupent une place de choix ? »

Sous le titre « Un “grand” de la chanson est parti sur la pointe des pieds », dans ce n° 5 de décembre 1980 (avec Alain Souchon à la Une, côtoyant Pascal Auberson, Toto Bissainthe et Quilapayun), je rappelai notamment ceci : « Jehan Jonas était en effet l’égal des “grands” de la chanson, mais ça ne se savait que dans le cercle restreint des vrais connaisseurs. Car Jehan avait été rejeté par les médias pour avoir osé chanter (et stigmatiser) la Mentalité française. Une chanson-révolte qui l’avait rendu “maudit” et lui avait valu d’être traité de “petit voyou” par un présentateur radio-télé bien connu ; alors que Jehan était en fait un véritable poète, un tourmenté, un écorché vif, dont les œuvres étaient toujours empreintes de cet humour corrosif, voire cynique, qu’il savait si bien manier. […] Il est mort brusquement, dans le silence général. Nul journal n’a donné l’information, aucune station de radio n’a diffusé la nouvelle, ne parlons même pas de la télévision… »

 

pochette.jpg

 

Aujourd’hui, trente ans pile après ces lignes, Jehan reste (hélas) l’exemple même du grand talent méconnu, une étoile filante de la galaxie Léo Ferré. On serait étonné, à l’écoute de ses chansons, de constater l’ampleur de la dette d’un Lavilliers ou d’un Renaud à son égard, et de tant d’autres (peut-être même d’un Béranger dont il avait contribué à préparer la venue), jusqu’à Jamait aujourd’hui. C’est pourquoi le travail entrepris il y a déjà une dizaine d’années par son ancienne épouse, Laure Cousin-Jonas, est capital (outre d’être digne d’éloges). Elle a notamment permis la réédition en CD dans un beau coffret digipack 5 volets (format livre) de son œuvre enregistrée, accompagnée d’un CD d’inédits. L’album qui sort cette fois est un événement, puisqu’il s’agit de chansons écrites dans les années 60 et 70 et enregistrées par Jehan comme des pré-maquettes, en guitare-voix, sur son magnétophone Revox. Des bandes, certes « malmenées par l’usure du temps, écrit Laure, mais recélant l’évolution de son écriture et de sa voix. Elles représentaient pour lui un support de préservation, d’instantanés musicaux, et de réserve à proposer à d’autres interprètes, mais évidemment pas à destination d’écoute en l’état ».

Malgré cela, malgré le travail de restauration conservant délibérément quelques imperfections pour éviter d’éliminer certains titres par souci d’exigence technique (« manière de ne pas sacrifier l’humain à la technologie »), l’essentiel y est : la tendresse désespérée du créateur, à vous faire chialer (« C’est le regard des femmes / Qu’on s’accroche aux souv’nirs / C’est un peu de désir / Qui devient multigamme / C’est un chien écrasé / Qui gît sur le bitume / C’est le feu sans fumée / De la vie qui s’consume… / C’est l’espoir / Qui soupire / Dans le noir… »), la véhémence humaniste du créateur (souvent dissimulée sous une apparence nihiliste, anarchiste pour le moins), chantée sur fond de dérision ou de confidences poétiques, qui n’est pas sans faire écho à certains thèmes d’actualité. Telle cette Bavure qui donne son titre au CD : « Bavure… / Je suis né… Je suis mort Bavure / Faut croire que c’était dans ma nature / Comme d’autres sont flics ou sont curés / Membres de la magistrature / Ma vocation c’est d’être bavure / C’est une question d’ponctualité… »

  

Jehan Jonas – Bavure

À ceux qui possèdent la collection complète de Chorus, je ne saurais trop recommander la (re)lecture de l’excellent dossier signé par Michel Trihoreau (« Rappels », n° 32, été 2000). « Comme un démenti cinglant infligé à ceux qui continuent aveuglément de prétendre qu’il n’existe pas de “grands talents” voire de “génies” méconnus de leur vivant, écrivait-il en introduction, Jehan Jonas a laissé dans la chanson une trace indélébile pour ceux qui ont eu la chance de l’entendre. Auteur prolifique, poète pamphlétaire, “Pierrot noir” (selon sa propre définition), démon angélique, Jonas jongle avec les idées, provoque, joue et charme à la fois. Ses chansons ne demandent qu’à courir encore dans les rues. En dépit de son absence scandaleuse des principaux “dictionnaires” et autres “encyclopédies” de la chanson, de sa courte carrière restent aujourd’hui quelques enregistrements, le souvenir fraternel indéfectible de ses nombreux amis… mais surtout une œuvre exceptionnelle et colossale de plusieurs centaines de chansons inédites. »  

Des chansons que, grâce à l’obstination de Laure Cousin et de son association, on découvre peu à peu, soit comme ici – ô miracle ! – soit dans la bouche de ses interprètes d’aujourd’hui, car, à l’exemple d’un Jamait, ils commencent à se multiplier. En réalité, cela a démarré après le vingtième anniversaire de sa disparition, comme le notait Pierre Favre dans un autre article important de Chorus consacré à Jehan, « Le Pierrot noir est de retour » (n° 42, hiver 2002-2003). « Il serait certainement le premier à s’étonner de ce regain d’intérêt, supposait notre ami et collaborateur : “Comment !... On me chante encore ? À nouveau ?” Oui, plus de vingt ans ont passé et l’eau coule toujours sous le pont Mirabeau. L’esprit d’Apo, un cri de vieux Rimb’, une plainte à la Dimey ou à la Ferré, s’il y eut de cela en elle – par esprit de fraternité et non pour les copier –, cette œuvre que l’on entend rechanter est bien celle de Jehan Jonas. […] Un destin – enfin – heureux le remet en scène et sa justification est criante, comme évidente son actualité. Oui, Jehan Jonas n’est pas de retour par hasard. Sa chanson nous parle d’aujourd’hui. Elle s’enflamme comme un feu éteint en apparence qui, couvant en fait sous les cendres, reprend subitement, attisé de façon inattendue par les événements. Chanson-phare qui éclaire plus loin que son époque… »

 

 

Et Pierre Favre (qui l’avait vu chanter en scène), de conclure : « Occulté voire censuré par les médias, Jehan Jonas qui refusait toute concession et prenait tout en dérision, n’a guère compté d’appuis de son vivant. Comment se fait-il donc qu’aujourd’hui, près d’un quart de siècle après s’en être allé (dans une totale indifférence médiatique), il puisse revenir et vibrer avec autant d’allant, d’actualité et de vérité ? Si l’auteur-compositeur emporte ausitôt l’adhésion de tous ceux qui, maintenant, font sa connaissance, ou enfin le découvrent, n’est-ce pas parce qu’il nous chante intensément, singulièrement et avec noblesse ce qui donne un sens à la vie ? »

Rien à retrancher à cet article, huit ans exactement après sa publication. Tout au plus faut-il relativiser l’enthousiasme de son auteur, quant à la redécouverte du chanteur, emporté qu’il était alors par la sortie de son intégrale CD et la tenue de spectacles autour de son œuvre. Alors, juste pour ne pas donner l’impression de vouloir transformer en vérités absolues ce qui ne serait que jugements subjectifs de notre part, voici ce qu’en disaient à Michel Trihoreau (pour le dossier de Chorus précité) deux témoins de l’époque. Bernard Lavilliers d’abord : « Je l’ai connu à la Contrescarpe. On chantait quatre ou cinq chansons maximum. Je me souviens qu’il chantait Comme dirait Zazie. Mince, fragile, il était toujours en velours noir, avec une grande écharpe. J’étais pote avec lui, mais les cabarets ce n’était pas mon truc ; on vivait une époque charnière, on allait vers autre chose. Mais Jehan, lui, nous donnait l’impression d’avoir réussi : il avait une 404 cabriolet et il avait fait des disques, alors qu’on était nombreux à galérer… C’était un anar romantique. »

 

photo.jpg

Puis Marc Jolivet : « Cette année-là, en 1966, j’avais seize ans, ceux de ma génération célébraient les Stones, les Beatles, Jean Ferrat, Léo Ferré, que nous appréciions aussi… Mais, avec mon frère Pierre, notre idole s’appelait Jehan Jonas et ce sont ses chansons que nous apprenions à la guitare. Pour nous, il incarnait le chanteur-poète révolté, insoumis, intègre, et nous allions l’écouter à la Mutualité, aux côtés de Brel ou de Ferré, nous insuffler l’esprit de résistance. Quelques années plus tard, lorsqu’on a eu du succès, on a souhaité le rencontrer. On l’a peu connu, mais ce peu-là nous a alors confortés dans notre première impression. C’était un grand artiste, original et contestataire. L’homme que je suis aujourd’hui ne l’oublie pas. »

Révolté, insoumis, intègre, c’est sûr. Mais toujours (à quelques chansons près de tendresse pure) la plume trempée dans l’encre noire d’un humour ravageur ; qu’il apostrophe un Flic de Paris, un an avant Mai 68 (« Dans le panier de la connerie / Tu vas taper sur les gars qui / N’ont pas voulu marcher tout droit / Et qu’ton odeur n’impressionne pas / Tu m’diras qu’tu fais ton boulot / Qu’t’es pas payé pour le cerveau / Heureusement qu’on t’paye pas pour ça / Parce que sinon tu boufferais quoi ? »), ou nous adresse une carte postale d’outre-tombe : « Après on dira / Comme on l’dit toujours / Que les morts n’ont pas / Le sens de l’humour / Gardez donc vos r’mords / Vos larmes, vos chandelles / C’est quand on est mort / Qu’la vie est belle… »

  

Jehan Jonas – Prenez pas les morts pour des cons

Deux vidéos accompagnent ce sujet : la première (une belle réalisation de l’association Jehan Jonas Second Souffle) donne une idée globale du parcours du chanteur (il faudrait encore parler de l’auteur de pièces de théâtre, de nouvelles radiophoniques et de sketches, du dialoguiste de cinéma… et même de l'auteur d’ouvrages érotiques) ; quant à la seconde, c’est un document : son passage dans la mythique émission de Denise Glaser, Discorama, le 19 mars 1967, la seule apparition qu’il ait faite à la télévision (du moins à notre connaissance), excepté le Bienvenue de Guy Béart qui l’avait rencontré dès 1964, l’année de ses débuts dans les cabarets parisiens et à la Mutualité, en novembre, en compagnie de Léo Ferré. Il y chante Le Manège, chanson extraite de son premier album sorti en juin 1966. À noter qu’en 1967, l’année de Discorama, il participa à un grand spectacle organisé au Théâtre du Vieux-Colombier, avec Les Enfants Terribles, Bernard Haillant, Jacques Serizier et une certaine Hélène Martin (qui nous fait l’honneur de suivre ce blog de près). Il n’y a pas de hasard.

Dernière chose, c’est Jehan Jonas qui a écrit ce texte que je considère fondateur, au point de l’avoir publié en intégralité dans le n° 5 de Paroles et Musique :
« Artiste. La noblesse d’un mot. Les privilèges et les abnégations qu’il représente. Au service d’un art… De l’Art. Que ce soit l’art de tailler la pierre, de se balancer sur un trapèze en costume pailleté à quinze mètres du sol, de se dessaper au rythme d’un blues devant une poignée d’excités (dont je suis, parfois), d’écrire Anna Karenine, ou d’annoncer tous les soirs depuis trente ans que “Madame est servie” sur la scène des Capucines. Un monde à part. Sans hiérarchie. C’est Toulouse-Lautrec qui hantait les coulisses du Moulin Rouge. C’est Verlaine, le nez dans le ruisseau à deux heures du matin, rue Descartes. Tous, les mêmes souffrances, les mêmes joies, le même but : amuser, distraire, faire rire ou pleurer, faire penser, frissonner, bander. Bref procurer une émotion par la route des sensations.


 

« L’émotion… Mot-clef de l’artiste. Qu’elle vienne du cœur, de l’esprit ou du sexe (n’en déplaise aux gens qui pensent qu’on ne doit pas toucher à “ces choses-là” parce que c’est sale ! Ces gens qui font des enfants, on se demande comment et surtout pourquoi). Nous sommes des marginaux. Qu’importe si nos émotions à nous, sur la piste ou sur la scène, soient des émotions factices, du moment que celles ressenties par le public sont vraies. Sans émotion, pas de pensées ; pas d’idées ; rien. Pas même de sentiment car il n’y a pas de sentiment sans émotion. La Révolution est née d’un sentiment d’injustice que des artistes ont contribué à développer, qu’on le veuille ou non. La faim a fait le reste. »

Un texte étonnant de lucidité et d’authenticité. De vécu. Une véritable profession de foi, venue du fond des tripes mais adoubée par la raison. Vous pourrez le lire en totalité dans le coffret de « l’intégrale » si toutefois vous décidez de poursuivre la (re)découverte. C’est tout le malheur que je vous souhaite. En attendant, écoutez ici (en tenant compte du côté brut de ce qui n’était même pas encore des maquettes) si l’émotion – ce maître-mot de la chanson, celui en tout cas qui a guidé toute ma vie « professionnelle » – est au rendez-vous. Si oui, plus de quarante ans après ces enregistrements artisanaux, c’est que Jehan Jonas est bel et bien vivant.

   

• Bavure, 21 titres (Les Années douces – On l’appelait la gitane – Bonne impression – J’écrirai des violons – Bavure – L’Arbre – La Vie au singulier – La Femme de Sydney – C’est l’espoir – Une singesse qui m’attend… – Square Dance Peace – Pour vivre nos vingt ans… – Oh ! Non ! Madame – De Villeneuve à Montauban – Le Récalcitrant – Wanda – Sur un air de Chopin – Tu ressembles à tes caresses – Demain peut-être – Le Mort de théâtre – Prenez pas les morts pour des cons), 60’29. Prod. et distr. Association Jehan Jonas Second Souffle (site de l’association), Le Pradal, 7 allée du Stade, 31570 Bourg Saint-Bernard. 

________

*Suite à leur rencontre en 1969, qui marqua le début d’une réelle amitié, Jehan Jonas confia dès lors nombre de ses chansons à Jean-Marie Vivier, interprète à la guitare fort couru et respecté dans le milieu de la chanson d’auteur, qui les créa souvent sur scène et les enregistra régulièrement (tous renseignements sur son site), avant de se constituer son propre répertoire (en collaboration étroite avec Yannick Mathias).

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
commenter cet article
25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 23:16

 Le colporteur de chansons



Il y a des dates impossibles à oublier : le 26 août 2003 est de celles-là qui marquait, avec la disparition de notre ami et collaborateur Marc Robine (à l’âge seulement de 52 ans), une perte irréparable pour la chanson française. Les médias n’en parleront pas davantage cette année que les précédentes, le « métier » restera fort discret à son sujet, mais les uns et les autres – du moins les vrais « pros » – savent combien la collectivité nationale est redevable à Marc Robine de son action sans pareille de préservation de notre patrimoine chansonnier.

  

C’est ainsi : il y a ceux qui occupent le devant de la scène et ceux qui sont cantonnés aux coulisses, malgré un rôle au moins aussi utile, si ce n’est davantage. Bref. J’aurais voulu ici tout rappeler, tout dire, tout expliquer en détail de ce qu’il nous a apportés (parler aussi de sa personnalité exceptionnelle : quel charisme il avait ! Avec lui, nos réunions de rédaction étaient un bonheur…), mais aujourd’hui encore je ne peux écrire sur Marc ni penser à lui sans une vive douleur. Néanmoins, pour ne pas participer au silence sinon à l’oubli généralisé, vous me permettrez de reprendre ici les textes que j’écrivis en ouverture et en conclusion du dossier spécial que nous lui consacrâmes dans le n° 46 de Chorus. S’il faut les lire en les remettant dans le contexte d’il y a (déjà) sept ans, pas un mot n’est à retrancher : le temps passé n’a rien fait à l’affaire, et le vide immense de son absence est toujours aussi présent. Il nous reste heureusement sa voix, comme un prolongement de son âme, dont la seule écoute nous écorche le cœur.

 

Marc Robine – Il pleure dans mon cœur
   

Homme à casquettes (ou plutôt à chapeaux !) d’une étonnante diversité, doué d’une exceptionnelle faculté de partage, d’une égale et rare compétence dans chacun de ses domaines d’activité, Marc Robine n’en redoutait pas moins la confusion des genres. Même si l’ensemble de ses occupations professionnelles convergeait toujours vers la chanson, il tenait à revendiquer d’abord sa vocation de chanteur. Quitte à parler de lui à la troisième personne : « Avant toute chose, avait-il écrit dans un texte autobiographique, dissipons un malentendu : malgré sa collaboration régulière à la revue Chorus et malgré les différents ouvrages qu’il a consacrés à l’histoire de la chanson, Marc Robine n’est pas un écrivain-journaliste qui se serait mis subitement à chanter ; mais un chanteur-musicien qui, après plus de dix ans de pratique professionnelle, s’est soudain découvert l’envie de parler de la chanson, afin de partager un peu ce trop-plein de passion qui l’animait. »  

 

Chapeau

  

En fait, ces deux statuts étaient pour lui absolument complémentaires, et Marc n’a jamais songé à négliger l’un au profit de l’autre. Ainsi fêterait-il aujourd’hui son dixième album, Poétique attitude (le premier remonte à 1976, cinq ans avant qu’il ne commence à collaborer à Paroles et Musique), et s’apprêterait-il à attaquer son septième livre, sans ralentir pour autant sa participation à Chorus... Formé à l’école du folk, au début des années 70, Marc Robine s’est rapidement orienté vers l’écriture de ses propres chansons, tout en ponctuant ses récitals de titres empruntés à des amis comme Michel Bühler, David McNeil, Etienne Roda-Gil, Luc Romann... Toujours par souci de partager cette passion qui faisait de ce nomade dans l’âme un véritable « colporteur de chansons », ainsi qu’il aimait à se définir lui-même.


Marc Robine – Le Temps des chevaux
   

Si chacun de ses spectacles était une invitation au voyage, ses chansons d’errance, d’amour et d’aventures étaient des jalons d’itinéraire griffonnés en hâte sur un coin de bar, une banquette d’aéroport ou le couvercle d’un étui de guitare, comme « des feuillets épars d’un carnet de route jamais tenu à jour, jamais daté, jamais classé, jamais relié ». Un fragment de mémoire, porté par le regard attentif et tranquille d’un spectateur de passage dont les mots aimaient à se frotter à toutes sortes de musiques, et dont la soif s’étanchait à toutes sortes de rencontres. Un spectateur en éternel transit, curieux de la marche du monde et de l’histoire quotidienne de ceux qu’il croisait en chemin – pour quelques heures ou des pans entiers de vie. 

CD Errance

Grand voyageur devant l’Éternel et aventurier textuel, mi-Corto Maltese mi-Hugo Pratt (qui lui dessinera d’ailleurs sa pochette de L’Errance…) ; héritier spirituel de Woody Guthrie et de Gaston Couté ; frère de cœur du Grand Jacques auquel il aura consacré ses plus belles pages ; Marc Robine, historien, collecteur et directeur artistique, nous lègue surtout une œuvre phonographique unique : son Anthologie de la chanson française, des trouvères à nos jours, véritable monument historique en quatre-vingt-dix albums ! Ni assez long ni jamais tranquille, le fleuve de sa vie a brusquement quitté son lit. Mais la source qui l’alimentait n’est pas près de se tarir et longtemps, longtemps, longtemps après que cet ami des chanteurs et des poètes aura disparu, sa chanson continuera de vivre en nous.

« J’aurais voulu lui dire je t’aime »  

Raconter l’histoire de Marc Robine à Paroles et Musique et à Chorus reviendrait à écrire l’histoire de ces deux journaux, et il y faudrait tout un livre... voire plusieurs tomes ! Alors, au moment de refermer ce dossier sur l’un des personnages objectivement les plus importants que la chanson francophone contemporaine ait connu – l’un des plus compétents, actifs et « partageux » qui soient, jamais amer, jamais cynique ni pessimiste (bien que d’une extrême lucidité), toujours positif et enthousiaste, sans cesse tendu vers des lendemains qui chantent (au sens propre) et de nouveaux projets à mener à bien, comme on réalise ses rêves d’enfance –, on se limitera ici à poser quelques bornes pour la mémoire.

 Marc Robine est venu au journalisme en autodidacte pour faire partager sa passion, dévorante mais non exclusive, pour la chanson (il avait bien d’autres centres d’intérêt, de Cendrars à Moitessier en passant notamment par le polar, la BD, la Formule 1 ou les Amérindiens... !). Pas d’études journalistiques spécifiques, mais une culture générale aussi vaste que sa mémoire était phénoménale, une connaissance approfondie des techniques et de l’histoire de la musique, et une force de conviction hors du commun : le tout mis au service de la chanson – qu’il connaissait comme sa poche et vulgarisait (surtout du temps des trouvères à l’avènement des grands ACI) comme personne –, c’était Marc Robine, auteur, biographe, conférencier, journaliste.

 

reunion 98

Très vite, j’ai compris son fonctionnement en la matière, qu’il s’agisse de presse ou d’édition : inutile de lui demander d’écrire sur des artistes qui le laissaient indifférent. Marc Robine était tout le contraire de ces mercenaires de la plume qui sévissent sans complexe et sans scrupules au service du plus offrant. Il ne travaillait que sur (ou avec) des artistes qu’il aimait vraiment, « têtes d’affiche » ou illustres inconnus – la notoriété n’entrait pas en ligne de compte dans ses choix –, ou appréciait pour leurs grandes qualités professionnelles (quand celles-ci étaient indéniables, sauf à être d’une parfaite mauvaise foi ou à refuser par commodité sectaire d’ouvrir les yeux – et les oreilles ! – sur la réalité, toutes choses parfaitement étrangères à Marc).

D’emblée, il me cita un mot d’Aragon qui définissait à la perfection sa conception du métier : « La critique doit être une pédagogie de l’enthousiasme. » Une assertion qui résumait aussi, grosso modo (car ce n’est pas toujours possible de l’appliquer à la lettre), notre ligne éditoriale...

Flagrant délit

Une fois prise la décision de créer Paroles et Musique (et le premier numéro de juin 1980 en route), entre autres journalistes pressentis par nous pour former l’équipe première du « mensuel de la chanson vivante » (comme Marc Legras), je sollicitai en particulier Jacques Vassal (alors chef, au « vrai » Rock & Folk, de la rubrique « Les Fous du Folk » et auteur notamment d’un ouvrage de référence sur la chanson française, Français, si vous chantiez). Prudent, il attendit de voir le n° 1 de P&M pour croire vraiment ce que je lui avais annoncé, mais dès le n° 2 il devint l’un de ses piliers essentiels et ce jusqu’à son ultime numéro d’avril 90 – le n° 100 (avec Renaud à la une, en vendeur de journaux à la criée, P&M en main et dans la sacoche) !

 

UneRobine

 

Un numéro dont Marc Robine réalisa le dossier spécial, « L’interview de la décennie » (à partir des propos recueillis tout au long des 99 numéros précédents), plaçant, en exergue, une citation de Woody Guthrie (tirée de Cette machine tue les fascistes, livre traduit par... Jacques Vassal). À relire aujourd’hui ce texte choisi de Woody, c’est Marc que j’entends : « Je hais une chanson qui vous dit que vous n’êtes bon à rien. Je hais une chanson qui vous fait penser que vous êtes né pour perdre. Bon pour personne. Bon pour rien. [...] Je suis là pour combattre ce genre de chansons jusqu’à mon ultime souffle d’air et ma dernière goutte de sang. Je suis là pour chanter des chansons qui vous prouveront que ce monde est à vous. [...] Je suis là pour chanter des chansons qui vous rendent fier de vous et de votre travail. Et les chansons que je chante sont faites, pour la plupart, par toutes sortes de gens à peu près comme vous. »

Des années plus tard, fidèle à ses idées comme à ses amis, Marc (dans la « Rencontre » que Chorus n° 22 lui consacrerait en qualité d’artiste – la seule en onze ans d’existence, car nous nous étions interdits, par souci déontologique, d’en faire trop sur l’un des membres de notre équipe) compléterait les propos du génial folk-singer américain. « La chanson n’appartient à personne, disait Marc à Serge Dillaz. Elle circule et si les gens la fredonnent, elle traverse les siècles. Quelqu’un comme Woody Guthrie ne mettait jamais de copyright sur ses chansons. Mais sur l’un de ses recueils, on trouve cette phrase fabuleuse, que je fais mienne : “Celui qui sera pris en flagrant délit de chanter l’une de ces chansons sans ma permission a toutes les chances de devenir l’un de mes bons copains”... »  

 

Marc Robine – Le Pieu
   
Woody Guthrie, Bob Dylan, Bruce Springsteen, Herman Van Veen, Atahualpa Yupanqui, Paco Ibañez, Lucio Dalla, Francis Bebey, Angélique Ionatos, Klaus Hoffmann, Lluís Llach (dont il adapta L’Estaca en français, devenue Le Pieu), etc., la liste est longue des chanteurs étrangers que Marc appréciait vivement ; car bien sûr (comme toute l’équipe de Chorus, malgré sa prédilection pour la francophonie), il aimait les chansons d’où qu’elles viennent, pourvu qu’elles soient authentiquement populaires, profondément sincères, qu’elles ne mentent pas... À la réflexion, c’est d’ailleurs cet état naturel de sincérité qui caractérisait Marc (parfois bien dissimulé sous des doses, à assommer un bœuf, d’une mauvaise foi provocatrice à but dialectique !) qui nous mettait, à son endroit, en état permanent de tendresse.

C’est donc Jacques Vassal qui nous présenta Marc, fin 1980 ou début 81, je ne sais plus exactement ; l’essentiel étant que nos routes respectives, professionnelles et affectives, seraient dès lors et jusqu’au bout étroitement mêlées. Sur les six livres que Marc a publiés, j’en ai fait quatre avec lui en tant qu’éditeur et/ou directeur d’ouvrage : Cabrel d’abord, Julien Clerc dans la foulée, Brassens ensuite, Brel enfin... Brel surtout dont le contrat d’édition initial fut signé entre lui et « Hidalgo Éditeur » dès 1988 ! Dix ans de travail acharné et sans concessions pour un livre reconnu aujourd’hui (y compris par les collaborateurs les plus proches de Brel : Corti, Jouannest et Rauber) comme la référence absolue. Que de peaux de banane, pourtant, glissées sous les pieds de l’auteur, que de menaces proférées contre l’éditeur par des malfaisants, envieux... et pas forcément désintéressés.

 

Corti

 

Pour la petite histoire, le premier article de Marc dans Paroles et Musique fut une rencontre avec Luc Romann (l’auteur du Temps des chevaux...) dans le n° 9 d’avril 81. Suivit une autre dans le n° 11 avec Henri Gougaud, et après deux pages consacrés par Jacques Vassal à Robine-le-chanteur dans le n° 20 de mai 82, Robine-le-journaliste fit son entrée en fanfare chez nous en coréalisant, avec Vassal, le dossier... Brel du n° 21 (été 82). La suite se confond intimement, je l’ai dit, avec l’histoire du mensuel puis avec celle de Chorus où Marc, à son tour, fit entrer d’emblée Michel Bridenne (qui lui avait dessiné plusieurs pochettes d’albums, dont Le Temps des cerises) et Jean Théfaine...

 

CD Cerises 

Rendez-vous dans dix ans

À la parution du Cabrel, à l’automne 87, Marc nous fit cette dédicace : « Notre premier livre ensemble. Vivement la suite... » Elle ne tarda guère puisque son Julien Clerc sortit début 88 : « Déjà dix ans de route ensemble. Quelle aventure ! Rendez-vous dans dix autres. » S’il anticipait quelque peu la durée de notre collaboration passée, en revanche le rendez-vous qu’il nous fixait allait être tenu, ô combien ! En septembre 98 paraissait son Grand Jacques (le roman de Jacques Brel), sitôt couronné du Grand Prix de Littérature de l’académie Charles-Cros ; et après des centaines voire des milliers de feuillets publiés dans cette revue qu’il aura voulue au moins autant que nous, et marquée à jamais de son empreinte*, en 2003 il trouvait encore le moyen – en l’espace de seulement six mois ! – d’écrire le dossier consacré à Jacques Bertin (n° 42), de cosigner celui sur Johnny, en effectuant un travail biographique et d’analyse incroyablement minutieux (n° 43), puis de raconter la vie et l’œuvre de Ferré (n° 44), Léo qu’il fut d’ailleurs le dernier à interviewer (lire son témoignage à ce sujet dans Chorus n° 40, p. 35)… pour la toute première « Rencontre » de la revue !

 

reunion 02

Tout cela – qui, une fois de plus, montre le formidable éclectisme du personnage – en poursuivant d’un numéro à l’autre son extraordinaire série sur l’histoire de la chanson française** (via les auteurs), puis en y mettant le point final – comme s’il avait voulu remplir tous ses engagements avant de plier bagage – pour le n° 45 de l’automne...

Entre autres projets d’écriture, il devait maintenant s’attaquer, sous la forme d’un tête-à-tête avec l’un des plus grands artistes actuels (de ses amis), à un nouveau livre, pour le « Département Chanson Fayard/Chorus »... Plein de dossiers aussi en vue pour Chorus... Mais aujourd’hui c’est lui, Marc Robine, que Chorus épingle à son tableau d’honneur ! Une « consécration » certes on ne peut plus méritée, mais qui constitue vraiment la dernière des choses à laquelle nous aurions voulu sacrifier. Si c’est là, vieux frère, le seul stratagème que tu as trouvé pour qu’on te dise enfin je t’aime***, le prix est cher à payer, mais c’est sûr... t’as gagné, mon salaud !

 

  

*Je n’ose penser dans quel état l’aurait laissé l’annonce, par un simple coup de fil et sans la moindre concertation préalable avec les membres de sa rédaction, de la cessation de parution immédiate de Chorus...

**J’y ajouterais finalement un avant-propos et une postface pour l’éditer en livre : Il était une fois la chanson française, 2004. Autre ouvrage posthume de Marc Robine paru en 2006 chez Fayard/Chorus : Charles Aznavour ou le destin apprivoisé, dont son collègue de Chorus, Daniel Pantchenko, accepta de reprendre le manuscrit (le premier tiers environ en était déjà écrit) pour le mener à son terme.

*** « J’aurais voulu lui dire je t’aime / Et c’est à vous que je le dis... » (Lucienne, album L’Errance, 1990), paroles et musique de Marc Robine.

______

NB. Le dossier spécial de Chorus dont sont extraits ces articles comportait trente pages : une longue bio-œuvre (signée Jacques Vassal), une présentation commentée de sa bibliographie (par Serge Dillaz), des témoignages de ses amis et proches (dont ceux de Francis Cabrel et Julien Clerc recueillis par Jean Théfaine), un autre écrit par Didier Daeninckx, un rappel de l’extraordinaire travail mené en commun chez EPM avec son complice François Dacla (par Daniel Pantchenko), un compte rendu de la soirée hommage qui eut lieu le 13 octobre 2003 à la Maroquinerie, la veille de ce qui aurait été son 53anniversaire, des repères biographiques, sa discographie (dix albums personnels, instrumentaux et de chanson, et de nombreuses participations à des disques collectifs)… enfin, une très émouvante « Lettre-océan » d’Hélène Triomphe-Robine, à qui ce sujet de Si ça vous chante est évidemment dédié.

 

Marc Robine – Je parle de la mer
   
Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
commenter cet article
5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 18:55

La voix royale 

 

Cher Claude,

Pourquoi cette lettre ?

Sûrement pas pour mettre un point final à notre histoire ! Pour mettre les points sur les i ? En partie sans doute. Un jour tu m’as dit que l’on s’était « reconnus » avant même de bien se connaître. Un peu d’Espagne en nous qui pointait sa corne à Toulouse, où en 1939, dix ans après ta naissance, mes futurs parents, républicains espagnols, vivaient une part de leur exil. Un peu d’Afrique aussi, ce continent mythique qu’enfant, dans ton quartier des Minimes, tu découvrais dans les illustrés et que tu imaginais à travers les musiques des grands musiciens noirs américains ; cette Afrique où je me retrouverais immergé, au seuil de ma vie d’adulte, alors que tu lui écrivais, avec L’Amour sorcier et Locomotive d’or, ton propre hymne à l’amour. Comme c’est mystérieux, tout ça : Piaf, si importante dans ta vie et ta carrière (Comme un Piaf au masculin…), c’est le soir où elle s’est effondrée sur scène, à bout de souffle, presque à bout d’existence, que mes parents avaient prévu de m’emmener, tout gamin, à mon premier spectacle, en guise de baptême de la chanson vivante !

Pourquoi cette lettre ? Pour l’amour de la chanson, bien sûr, pour la passion partagée de la parole, de la musique, du chant incarné. Peut-être bien aussi parce que tu as été le premier chanteur que j’aie jamais vu « dans la vie en vrai », comme dirait Anne Sylvestre, ailleurs que sur les planches. Rencontre fugace, certes, lors de l’inauguration du rayon disques d’un supermarché de province. J’avais déjà ton premier 45 tours « officiel » : Une petite fille, Les Don Juan, Le Jazz et la Java, Le Cinéma (réf. Philips Médium 432.809.B).

 

 

noug_disque.jpgCe « super » 45 tours, je me l’étais acheté moi-même, avec mon argent de poche, subjugué, captivé, bouleversé d’émotion sensuelle (ah ! Le Cinéma…), enthousiasmé par ces chansons-là, qui, sans rien renier de l’héritage textuel de la rive gauche, étaient à la fois, dans le rythme, en totale rupture avec celle-ci et à des lieux de la déferlante yéyé, pâle et conformiste copie conforme du modèle américain, qui envahissait déjà les ondes et trustait les ventes (« C’est une chanson qu’ont con- / Une chanson qu’ont con- / Sacrée / Toutes les ventes / Une chanson qu’on paie / Bref une chanson com- / Pétente »…). Mais ce jour de 1962 – j’avais treize ans et toi trente-trois – t’apercevant ainsi sans m’y attendre à portée de main et de voix, incrédule, émerveillé, je m’étais empressé de faire l’aller-retour entre le magasin et la maison pour casser ma tirelire et m’offrir mon tout premier 33 tours 25 cm, qui était aussi ton premier « véritable » album. Avec les quatre titres précités mais aussi… La Chanson [voir « Le Motsicien »]. Tout un programme pour qui lui vouerait l’essentiel de sa vie professionnelle.

  

 

Pourquoi cette lettre ? Étrangement, parce que j’ai été l’artisan indirect de ta rencontre à la Réunion, en 1984, avec la femme de ta vie. Ou plutôt, comme tu me l’as confié en tête à tête, au mitan d’une ensorcelante nuit africaine, la femme de ta mort... Tu as tenu parole, puisque vingt ans après, quasiment jour pour jour, Hélène était là, ta Kiné d’amour, toujours aussi aimante, tendre et attentionnée. « J’aime une kiné / Kiné kiné kiné / Plus en exercice / Ses mains et ses doigts / Je les garde pour moi / Les deux plus les dix / Car kiné kiné / Pas aux anges / Corps abandonné / Entre ses phalanges ? »

 

 

Cette tournée au sein du continent noir (et d’abord à Djibouti et dans l’océan Indien) – dont j’ai été sinon l’organisateur (tout le mérite en revient à mon vieil ami « africain » Bernard Baños-Robles, désireux de monter un réseau de diffusion chanson avec ses collègues des centres culturels français en Afrique), du moins celui qui a soufflé ton nom, et rien que le tien, pour ouvrir le bal –, j’ai eu le privilège d’en être l’unique témoin « objectif », avec mon alter ego d’amours et d’aventures. Une « campagne d’Afrique », comme tu l’avais nommée, fabuleuse à vivre et à suivre : à 57 ans, tu te mettais en règle – enfin ! – avec ton enfance, tout en confrontant l’Afrique de tes rêves, celle de ton répertoire, et la vraie, celle de toute éternité, berceau de l’humanité.  

Quel bonheur exceptionnel de voir le pygmée occitan renouer ainsi chaque jour à la ville et chaque soir à la scène, presque un mois durant, avec ses racines ancestrales… L’Amour sorcier, Prométhée, avec le masque africain sur le visage… Délire du public ! Quelle résonance aussi de t’entendre chanter Toulouse à Douala, Abidjan, Brazzaville, Kinshasa (où des Toulousains vinrent spécialement de Lumumbashi, distante de quelque deux mille kilomètres !)... Pour le coup, oui, qu’il était loin ton pays, qu’il était loin…

  

 

Pourquoi cette lettre ? Parce que, comme tu l’avais pressenti, nous nous étions humainement, fraternellement reconnus, toi né en 29, moi en 49. « Ami, quelles que soient nos vies / Dans les lignes de nos mains / Et l’étoile qui nous lie / À nos destins / Ami, je viens de la nuit / Tu arrives du matin / Et nous voici réunis / À mi-chemin… » Ce n’est pas pour rien qu’après de nombreux livres déjà, mon premier travail d’éditeur sous mon propre label, te serait consacré. À toi et à nul autre. C’était en janvier 1989, tu étais dans ta soixantième année, tu incarnais la voix royale de la chanson… Un collector, aujourd’hui.

  

noug_livre.jpgPourquoi cette lettre ? Pour te faire renaître une fois de plus, toi le Phénix des hôtes de la chanson française (au sein de laquelle tu t’offrais une superbe Récréation en 1974, une première à l’époque !), trop longtemps considéré en marge des Trenet, Brel, Brassens, Ferré, Barbara, Aznavour, Gainsbourg et autres Béart, Bécaud ou Ferrat, alors qu’à ta façon tu réunissais à toi seul l’ensemble de leurs immenses qualités. Parce qu’il t’aura fallu une patience infinie (et jamais la moindre amertume ouverte, à peine un regret évoqué entre amis), avant d’être vraiment adoubé par le métier. « Au baccara du tapis vert de la poésie / La poésie, qu’est-ce ? / C’est le tam-tam / La grosse caisse du verbe / Rythmée par le clown d’un Dieu / Qui rit avec ses larmes / Qui pleure avec ses dents… »

À 59 ans, enfin, tu étais doublement sacré aux Victoires de la Musique : meilleur artiste de l’année et meilleur album avec Nougayork, lequel n’aurait probablement jamais vu le jour sans cette « campagne d’Afrique » où tant de choses de ta vie future – personnelle et professionnelle – se sont décidées et mises en place. 

 

 

Pourquoi cette lettre, cher Claude ? Pour tourner la page après notre longue fréquentation, jalonnée de beaux repères, du premier dossier de Paroles et Musique conçu et mis en boîte chez toi, avenue Junot, le jour de tes 55 ans, au tout dernier, posthume, anticipant les 80 ans de ta naissance… dans l’ultime numéro de Chorus ? Non, bien sûr que non, car tu restes toujours aussi vivant dans mon cœur que dans la mémoire collective.

Alors, pourquoi ? Parce que la vie – quelle histoire, hein, qu’on l’écrive blanc sur noir ou bien noir sur blanc –, le hasard… Le destin ? Parce que « l’âme sœur, le corps frère »… Semblables. Comme l’étaient tous ces gens qui manifestaient bruyamment leur joie, dans la fournaise de cette salle de Brazza, lors de ce premier concert en terre d’Afrique où tu te démultipliais à l’infini, comme si tu voulais rattraper le retard accumulé avant cette seconde naissance. « Je ne suis pas noir / Je suis blanc de peau / Quand on veut chanter l’espoir / Quel manque de pot… »

   

 

C’était Nougaro-ci, Nougaro-là ! Jamais, jusque-là, je n’avais vu la chanson rassembler et toucher aussi profondément dans la différence. « Au-delà de nos oripeaux / Noir et Blanc / Sont ressemblants / Comme deux gouttes d’eau... » Tu étais, ô Nougaro, l’incarnation même de la notion de « chanson vivante » qui était alors l’emblème de notre mensuel Paroles et Musique – dont le dixième anniversaire, quatre ans après cette ballade africaine, nous vaudrait cette magnifique lettre :

  Noug_lettre.jpg 

Depuis ce soir-là, autour de minuit (et jusqu’à point d’heure, sous le ciel congolais, avec  des musiciens du cru), où j’ai tant vibré, nous n’avons cessé de partager nos rimes. « J’aime la vie quand elle rime à quelque chose / J’aime les épines quand elles riment avec la rose / Rimons rimons tous les deux / Rimons rimons si tu veux / Même si c’est pas des rimes riches / Arrimons-nous on s’en fiche ! » Toi et ton Hélène sur la page blanche et les planches du motsicien, nous deux (comme l’écrivit ton pote Caussimon pour Léo Ferré… qui vécut dans le village d’enfance de ma Chère et Tendre – eh oui, le monde est petit) sur les ponts, la soute ou les cales des navires bâtis tout exprès pour embarquer les amoureux du mot et de la note enlacés.

 

les Hidalgo Nougaro

 Ensemble, nous avons vogué longtemps, sous toutes les latitudes, par mer d’huile ou par gros grain, mais le plus souvent contre vents et marées. Avec cette devise en guise de figure de proue : « Il serait temps que l’homme s’aime / Depuis qu’il sème son malheur. » Aujourd’hui, c’en est assez : « De l’air, de l’air, vieille galère / L’équipage tourne la page / De l’air, de l’air, vieille galère / Va-t’en ailleurs faire naufrage / Y a les mousses qui veulent que ça mousse / Dans le lait de chaque vague / Grimper au mât dans l’cinéma / Sur la toile où l’on baise les étoiles. »

De la toile (du Net ?) aux voiles ! Oui, « tu nous les brises, galère ! On en a marre de plier / Tes avirons pervers / Dans un rêve de noyé / On veut hisser des voiles / Comme des lits d’amants / Boire des rasades / De soleils levants. » Rendez-vous droit devant, ami Claude, pour un prochain embarquement immédiat… et ensemble, si tu me permets cette nouvelle rime (plutôt téléphonée : n’est pas Nougaro qui veut, tout Hidalgo qu’on soit), mettons la barre sur le cap de l’Espérance en l’homme, et point barre.

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
commenter cet article