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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 18:37

Touchez pas à la mer !

 

On s’en va sur les traces de Brel et, comme s’il jouait le rôle d’aimant (dans tous les sens du terme), on découvre dans son sillage d’autres personnages aussi extraordinaires qu’improbables, véritables don Quichotte(s) des temps modernes... Retour sur image : à l’automne 1976, une fois installé à Hiva Oa, il vole régulièrement avec son Jojo vers l’archipel de la Société, dans les Îles du Vent (Tahiti, Moorea et Tetiaora qui appartenait à Marlon Brando), les Îles Sous-le-vent (Bora-Bora, Huahiné…), et celui des Tuamotu. Paysages de rêve qu’il décide un jour de faire partager à Charley Marouani, son ancien agent, et à Lino Ventura, son meilleur ami avec Brassens depuis que Jojo n'est plus là…

   

 

Nous sommes toujours à Punaauia, île de Tahiti, dans le faré du docteur Paul-Robert Thomas où séjournent Maddly Bamy et Jacques Brel, durant la période où ce dernier, pour revalider sa licence de pilote, effectue ses heures de vol réglementaires en compagnie d’un moniteur. « Si nous demandions à Charley et Lino de venir nous rejoindre pendant quelques jours ? lance-t-il un soir. Il y a encore de la place ici… Si ça ne te dérange pas, toubib ? » Paul-Robert acquiesce. « Plus on est de fous… » En attendant de les appeler le lendemain matin, décalage horaire oblige, Jacques explique qu’il est préférable en effet de les recevoir à Tahiti plutôt qu’aux Marquises ; en tout cas, pour le moment : « Le voyage est long. Vingt-quatre heures de vol de Paris à Papeete, et après des attentes interminables dans les aéroports des îles, et les nombreux transferts, il en faut presque autant pour arriver à Atuona… »

Lino Ventura, empêché, ne viendra pas (« il va nous manquer, dit Jacques, mais il va nous venir » : ce sera pour plus tard, à Hiva Oa, pense-t-il, quand sera terminée la maison sur la colline…), « remplacé » en l’occurrence par Henri Salvador. Celui-ci a perdu la femme de sa vie, Jacqueline, le 19 septembre précédent, et Charley qui est aussi son agent a vu dans ce voyage en Polynésie une façon d’enrayer la dépression qui s’est abattue sur lui. « Après son enterrement, avouera Salvador en 1994 dans son autobiographie (Attention ma vie, Lattès), j’ai mis des valises dans ma voiture, je ne couchais plus à la maison. Je dormais dans des hôtels. Je ne voyais plus personne. Je ne savais plus où aller. Je l’avais perdue… j’avais perdu l’amour, c’est-à-dire TOUT. Mon cœur était parti. »

   

 

De fait, ce séjour en compagnie de Brel qu’il a connu dans les années 50, « quand on passait tous deux aux Trois Baudets », lui sera des plus salutaire, Jacques se pliant en quatre pour lui changer les idées. Parties de pêche en bateau dans le lagon (« La veille de notre départ, se souviendra, ému, Henri Salvador, il organisa une dernière partie de pêche. Je me suis retrouvé dans un canot avec le fils d’un vieux pêcheur qui toute la journée s’occupa de moi. Le soir, j’ai voulu lui donner un peu d’argent pour salaire de son travail, mais il a refusé en me gratifiant d’une réplique sublime pour parler de la journée : “Ce n’était pas du travail, monsieur. C’était l’amour” »), parties de boules dans l’allée conduisant au faré et, surtout, virées aériennes avec le Jojo. Non, Henri, semble lui dire Jacky, t’es pas tout seul, je sais que t’as le cœur gros, mais arrête de pleurer. Où la réalité rejoint la chanson : « Non Jef t’es pas tout seul / Mais arrête tes grimaces / Fais bouger ta carcasse / […] Viens, il me reste ma guitare / Je l’allumerai pour toi / […] On sera bien tous les deux / On rechantera comme avant », allez viens Henri, viens, viens !

   RueUkulele-copie-1.jpg  

Dès l’arrivée de ses amis à Faaa (où l’on vous accueille, comme partout en Polynésie, au son de l’ukulélé), Brel – qui est un excellent pilote et sait que Salvador a peur de l’avion – ajoute encore, pour s’amuser, à l’inquiétude de ce dernier. « Demain, annonce-t-il, nous irons déjeuner à Moorea. Jojo doit avoir des fourmis dans les hélices. » À Paul-Robert, rappelle celui-ci dans J’attends la nuit, il donne rendez-vous à l’aéroclub vers 11 h 30. Jean-François Lejeune, le moniteur, les y attendra. « Tu es sûr qu’on ne peut pas y aller en ferry ? », espère Henri. « Non ! répond Jacques, péremptoire. Il faut que je fasse des exercices : des glissades, des décrochements, etc. » On imagine l’état d’esprit de Salvador, agitant, comme l’écrit le toubib, « son invisible trouillomètre ». Ce dont profite Brel, un large sourire aux lèvres : « Et surtout, il faut que je fasse des coupures moteur en vol et au décollage ! »

Grâce à cette « technique » du Grand Jacques, Henri Salvador se retrouve à mille lieux, sur l’instant, du drame survenu à celle qu’il invoquera encore, en 2003, dans une superbe chanson (cosignée avec Keren Ann) : « Ici, ma chère et tendre / Les choses n’ont pas changé / Dans le sac et la cendre / J’ai presque tout laissé / […] Mais nul ne peut comprendre / Les hiers et le passé / Je ne rêve que de t’entendre / Je ne veux que t’embrasser / Ma chère et tendre… »

  

 

Le lendemain, à l’heure dite, le Jojo décolle à destination de l’île sœur de Tahiti : Mooréa, dix-sept kilomètres à vol de Jojo ! Brel, s’adressant à Lejeune : « Pour l’arrêt du moteur, c’est celui que tu veux, et quand tu veux. » Ambiance… Puis se tournant vers ses passagers, Charley, Henri et Paul-Robert : « Il faudra faire attention de ne pas couper le mauvais moteur, les gars, sinon c’est la patouille. Encore que là, le mauvais moteur serait celui qui tourne rond. Beaucoup de pilotes se trompent de côté ! » Ambiance, ambiance… Bluff ? Non, aussitôt dit, aussitôt fait : le moteur droit est coupé brusquement par Lejeune, provoquant une embardée de l’appareil dont Brel, en pilote expert qu’il est depuis longtemps, rétablit la stabilité après avoir récité la procédure d’urgence réglementaire. Ce n’est pas tout : « Ne rangez pas vos maillots, poursuit Jacques, nous allons faire un essai de changement de réservoir. Il va falloir couper l’essence quelques petites secondes pour ne pas remplir d’air les carbus… »

La manœuvre se passe bien, « sinon une petite extra-systole », précise Paul-Robert, et Jacques annonce la fin des hostilités, au grand bonheur de Salvador : « Un petit dégraissage ne fait pas de mal. Vous pouvez ranger vos maillots, on va se poser… sur la piste. »

 

mooreaLagon

 

Mooréa, octobre 2011, trente-cinq ans exactement après Brel et ses amis, nous débarquons sur cette splendeur d’île qui fait office de lieu paisible de villégiature, le week-end, pour les Tahitiens stressés (si, si, il y en a ! alors que la plupart des Polynésiens sont on ne peut plus sereins, et surtout merveilleusement accueillants, d’une gentillesse naturelle et spontanée, comme rarement à ce point ailleurs dans le monde). Notre ami Louis Bresson (voir « Brel-3 ») a formé le projet de nous y emmener en zodiac, mais ce matin, la houle est trop forte en dehors du lagon, et c’est dans le ferry qu’appelait de ses vœux Henri Salvador que nous débarquons en baie de Vaiaré. Non sans avoir assisté, une fois franchie la barrière de corail à hauteur de l’aéroport de Faaa (entre Papeete et Punaauia), à un ballet superbe de baleines avec leurs baleineaux…

 

baleine-copie-1.jpg 

À Mooréa, dans la marina, nous faisons la connaissance d’un confrère, Daniel Ubertini, installé à demeure sur son voilier. Journaliste indépendant, reporter-cameraman et réalisateur de documentaires, il a bien connu (et a même barré longtemps son bateau) un certain Jean-Claude Brouillet qui, après avoir créé une ferme-pilote à Marutéa, dans l’archipel des Gambier (le premier mouillage abrité depuis Panama), développa l’exploitation de la perle noire de Tahiti pour la grande joaillerie. Auparavant, il s’était chargé de la conception des hôtels écologiques Kia Ora de Mooréa, où il a d’abord vécu, et de Rangiroa où Brel retrouvera par hasard Pierre Perret (voir « Brel-2 »). Le monde est décidément tout petit : autre coïncidence, Brouillet est l’une de mes vieilles connaissances « gabonaises ». Créateur de la compagnie Transgabon aux temps héroïques des forestiers, des pistes de brousse et des petits avions en lutte fréquente contre les éléments déchaînés, il me raconta en détail toute son histoire, à Libreville, pour que je l’offre dans les années 70, en plusieurs épisodes, aux lecteurs du quotidien national L’Union.

Formulant le vœu, sans trop oser y croire, de le retrouver ici, Daniel nous apprendra que la maladie s’est emparée récemment de cet aventurier avec un grand A : il est aujourd’hui hospitalisé à Los Angeles, sans espoir de retour. Aux lecteurs et lectrices de Si ça vous chante qui n’ont pas eu la chance d’entendre parler de Jean-Claude Brouillet (à l’époque où il vivait au Gabon, il était marié à Marina Vlady qui divorcera ensuite pour épouser le grand chanteur russe Vladimir Vissotski – voir « Paris-Moscou » dans ce blog), je ne saurais trop conseiller la lecture de ses deux récits, passionnants comme des romans d’aventures : L’Avion du Blanc et L’Île aux perles noires parus chez Robert Laffont en 1972 et 1984 respectivement.

En revanche, Louis Bresson nous présentera un autre aventurier nommé Alex W. Du Prel, Américain naturalisé français (« En fait, nous dira-t-il, j’ai de lointaines origines huguenotes, d’où mon nom à consonance française ») et mariée à une Tahitienne qui lui a donné une fille. Sa vie, à lui aussi, est un roman et la mise en pratique du principe d’imprudence si cher à Jacques Brel.

   

 

Ingénieur du génie civil dans de grands chantiers pétrochimiques aux Caraïbes et en Amérique latine, puis ingénieur responsable des hôtels de la chaîne Rockefeller aux Antilles, il est muté à Hawaï en 1973 où il décide de se rendre par ses propres moyens, en solitaire, sur un yacht de douze mètres qu’il a construit lui-même ! C’est le déclic : la longue traversée du Pacifique (deux mois et demi) chamboule ses valeurs. « Je me suis rendu compte, nous dit-il, de la vacuité de ma vie. J’étais un gros con qui n’avait d’autre but, comme souvent en Amérique, que de gravir les échelons de la carrière en piétinant ceux qui se dressaient sur mon chemin. J’ai décidé de tout plaquer du jour au lendemain ! »

À partir de là, comme pour Adolphe Sylvain (voir « Brel-3 »), s’ouvre une destinée hors du commun : Alex vogue partout en Polynésie, s’arrête parfois plusieurs mois dans des atolls quasiment inhabités, nouant des contacts privilégiés avec des populations authentiques, car isolées du reste du monde, qui en font un adepte et un ardent défenseur de leur mode de vie et de leur culture face aux dangers de la société de consommation. Parenthèse : il existe aujourd’hui à Moorea un village artisanal qui reproduit justement l’art de vivre ancestral et vit presque en autarcie. Les Polynésiens qui vous reçoivent au Tiki Village, c’est son nom, sculptent, tissent, cousent, peignent, renouent avec l’art ancestral du tatouage et cuisinent à l’ancienne, avec le four tahitien traditionnel. Et puis les mêmes, hommes et femmes, maris, épouses et enfants, proposent un spectacle de chants et de danses au milieu du village dont certaines scènes semblent sorties tout droit d’un tableau de Gauguin (cf. notre photo).

   spectacle-copie-1.jpg  

En 1975, Alex fait escale à Bora Bora et y crée et construit lui-même un petit hôtel, le Yacht Club, qui devient vite le point de rendez-vous des grands navigateurs de l’époque… L’amour l’appelant à Mooréa, il s’y installe en 1982 après avoir cédé son hôtel puis assure pendant deux ans, à la demande de Marlon Brando dont il devient l’ami, la direction de son atoll de Tetiaora… Enfin, ce polyglotte qui a exercé une multitude de métiers pour maintenir sa liberté de mouvement (serveur, géomètre, soudeur, maître d’hôtel, interprète, régisseur de plantation, mécanicien itinérant, convoyeur de bateaux, cuisinier, professeur de langues… et même acteur !), se prend de passion pour la presse. Il se rend à Papeete pour proposer aux Nouvelles de Tahiti, le grand quotidien polynésien, d’en devenir le correspondant pour Mooréa. Je passe les détails. Toujours est-il que le rédacteur en chef des Nouvelles le met à l’épreuve et s’aperçoit vite que notre homme au profil pour le moins atypique écrit fort bien. « Bref, il m’a eu à la bonne et m’a formé de A à Z au métier de journaliste ! » Qui, « il » ? Vous l’avez deviné : il s’agit de Louis Bresson qui, à son tour, va voler bientôt de ses propres ailes. 

 AlexLouis

 

Car l’histoire d’Alex ne s’arrête pas là : en 1991, épris plus que jamais de journalisme, surtout d’investigation, il fonde Tahiti-Pacifique magazine qui, par sa liberté de ton et la qualité de ses enquêtes, devient vite le mensuel d’information et d’économie de référence du Pacifique Sud. Trop indépendant toutefois, au goût des différents présidents de la Polynésie française, il devra faire face à de mauvais procès qui se comptent par dizaines (oui, vous avez bien lu !), de Gaston Flosse en particulier qui cherche à le faire disparaître en le saignant à blanc. Heureusement Alex et son journal ont presque toujours gain de cause jusqu’au dernier en date, « dépaysé » au Tribunal de Grande Instance de Paris, qui attire les regards des médias parisiens sur Tahiti-Pacifique. Un grand reportage télévisé lui est consacré, qu’Alex s’est fait un malin plaisir de nous diffuser dans son invraisemblable bureau-capharnaüm de Mooréa, où la profession rend justice à son intégrité et à ses rares qualités professionnelles d’enquêteur. « Pour être informés de ce qui se passe vraiment en Polynésie française, disent quasiment en chœur certains députés de l’Assemblée nationale et la rédaction du Canard Enchaîné (qui ne tarit pas d’éloges à son sujet), le journal d’Alex est incontournable. Avec lui, pas de magouille, pas de manipulation ; l’information réelle, vérifiée et recoupée… » La chance de Tahiti-Pacifique, vis-à-vis de ses détracteurs, est de compter, dans son portefeuille d’abonnés, plus d’un millier d’entre eux hors de Polynésie, dans les ambassades, les organismes culturels et les médias du monde entier. 

   

 

Sacrée rencontre ! Sacré Alex, que Brel, c’est sûr, aurait adoré connaître ! Des gens comme lui sont l’honneur de notre profession. Un vrai don Quichotte de la presse pour qui, aux difficultés politiques évoquées, aux difficultés économiques récurrentes, s’ajoute à présent le problème de la passation de pouvoir. LivreAlexL’âge aidant, la question de la continuité d’un journal après ses fondateurs devient en effet angoissante. Et si plusieurs repreneurs se présentent, encore faut-il choisir le « bon », à la fois le plus compétent et le moins magouilleur, ce qui n’est pas évident à vérifier en amont tant la duplicité et le calcul font aujourd’hui florès… Mais Alex tient bon, c’est une forte nature, un genre de colosse et un bon vivant qui aime bien rigoler. Touche-à-tout de talent il publie aussi des « Nouvelles des mers du Sud » qui sont un grand succès dans le pays : deux volumes sont déjà parus aux Éditions de Tahiti, dont Le bleu qui fait mal aux yeux qu’Alex a dédié « à feu Marlon Brando qui avait eu la magnanime gentillesse de me “prêter” son bel atoll pendant deux ans ». C’est de ce recueil que nous tirons une nouvelle – vécue qui plus est –, intitulée Les Marquises, ça se mérite… où il est évidemment question de Jacques Brel. Elle vous est proposée en exclusivité, avec nos remerciements à l’auteur, en cliquant ICI. Et si ça vous chante, n’hésitez surtout pas à la commenter ci-dessous (cf. « Écrire un commentaire ») : Alex W. Du Prel sera ravi de découvrir vos réactions.

  

AlexFred-copie-1.jpg 

Dernière précision (outre le contact de Tahiti-Pacifique, auquel on peut s’abonner) : les bureaux de sa rédaction feraient frémir la majorité des journalistes et patrons de presse. Une grande pièce tout en bois, des étagères et des dossiers partout, les couvertures des numéros parus punaisées au plafond, des panneaux solaires sur le toit qui assurent l’alimentation électrique (et le haut débit) en cas de coupures intempestives du réseau, deux ordinateurs et un bazar semble-t-il généralisé… mais en apparence seulement. Quand on a créé, comme Louis Bresson et nous-mêmes, des journaux de toutes pièces, en s’y investissant corps et âme, la réussite d’un organe de référence comme Tahiti-Pacifique (le numéro 248 de janvier 2012 marquera l’entrée du magazine dans sa vingt-deuxième année) est des plus réjouissante. Salut Alex, encore bravo ; bon vent et à la revoyure !

   

 

Brel ? C’est vrai : dire que Jacky est mort, dire qu’il est mort Jacky ! J’y reviens, d’autant plus naturellement qu’Alex a publié dans son mensuel plusieurs reportages réalisés à Hiva Oa, notamment lors du vingt-cinquième anniversaire de sa disparition – pour l’inauguration de l’Espace Brel, en 2003 – et auparavant ce qu’il a appelé, dans le numéro daté de décembre 1999, « La Guerre des femmes » autour de sa tombe : « La veille de la Toussaint, peut-on y lire, dans le petit cimetière d’Hiva Oa, en compagnie d’un gendarme, Maddly, l’ancienne compagne du chanteur Jacques Brel, décédé en 1978, ôtait les deux plaques en laiton que France Brel, la fille de l’artiste, avait apposées fin juillet sur la stèle au nom de la “famille légitime”, pour y replacer la plaque désormais célèbre, une sculpture montrant la tête du chanteur et de Maddly. Alertée par des habitants de l’île, la famille fit déposer un cadre contenant la copie d’un fax qui déclare que “les plaques ont été illégalement arrachées” et que “la famille déplore cette profanation inacceptable qui ne rend certainement pas hommage à celui qui repose ici”. Courageuse et sûre de son bon droit, Maddly réapparaissait deux semaines plus tard à l’aéroport de Tahiti-Faaa où elle sollicitait auprès des résidents et touristes la signature d’une pétition réclamant le maintien de la stèle telle qu’elle l’a été pendant plus de vingt ans. »

 

Tombe-copie-1.jpg  

Quoiqu’il en soit de cette « guerre » passée – aujourd’hui, les choses sont rentrées dans l’ordre entre Maddly et Miche (venue à Hiva Oa pour la première fois en 2008), avec la cohabitation sur la tombe et à côté de celle-ci de la plaque d’origine, retirée en 99 par France puis remise par Maddly, et d’une des deux voulues par la famille remerciant sobrement le visiteur de son passage au nom du poète, « du bleu de son éternité » –, ils furent bien rares ceux qui rendirent visite au Grand Jacques de son vivant. Surtout aux Marquises… À Tahiti, fin 76, il y eut donc Charley Marouani et Henri Salvador, lequel, marqué par sa trouille de l’avion, précise ceci dans son autobiographie : « Ce fut d’ailleurs la première fois que j’ai pris un 747 ! » Avant de commenter ainsi sa dernière rencontre avec Brel : « Un personnage extraordinaire qui, hélas, n’avait plus que quelques années à vivre [NDLA : en fait, moins de deux ans] et n’allait pas tarder à être en deuil de lui-même. Au tournant d’une conversation, je lui appris que j’aimais les noix de coco : il en a fait venir un camion ! Avec son aéroplane (j’emploie ce mot à dessein car son avion donnait toujours l’impression de planer majestueusement), on a visité les îles de l’archipel… »

   

 

Les îles ? Après Mooréa, Huahiné et Bora Bora (où en 1942, suite à l’attaque de Pearl Harbor, les Américains construisirent la première piste d’aviation de Polynésie française, antérieure à celle de Tahiti) : deux îles que Paul Gauguin découvrit dès 1895, invité par le gouverneur à suivre à bord de l’aviso-transporteur Aube une expédition pacifique mais historique d’annexion, les reines locales ayant accepté la vente de leurs terres à la France. Seules Tahiti, Moorea et les Marquises étaient officiellement françaises jusque-là : les choses se gâteront avec deux autres îles Sous-le-vent, Raiatea et Tahaa, dont les rois n’entendaient pas céder la souveraineté de crainte de perdre leur culture et leur mode de vie ancestral… Ne touchez pas à la mer, s’écrierait plus tard Antoine dans une belle chanson écrite sur Voyage (son deuxième voilier après Om), mouillant alors à Huahiné dans l’accueillante et magnifique baie d’Avéa.bateauAntoine 

Image garantie du paradis sur terre… et vidéo amusante, histoire de boucler la boucle, où Renaud, admiratif, chante en 1993 avec Antoine… à qui nous avions fait découvrir Renaud en 1979 à Djibouti (voir « Brel-1 ») !

   

 

C’est d’ailleurs cette expédition maritime qui encouragea Gauguin à s’installer dans une île « moins civilisée » que Tahiti. Une fois à demeure à Hiva Oa, il écrivit ceci à son ami Daniel de Monfreid : « On n’a pas idée de la tranquillité dans laquelle je vis ici, dans ma solitude, entouré de feuillages. C’est le repos et j’en avais bien besoin, loin de tous ces fonctionnaires qui étaient à Tahiti. Je me félicite tous les jours de ma résolution. » Retour vers le futur : les vols dans « l’aéroplane » de Brel se succédèrent au fil des jours et des semaines du mois de novembre 1976. Puis vint pour Marouani et Salvador le temps du départ, du retour vers Paris, début décembre.

 

BoraBoraAerien

 

Paul-Robert Thomas, lui (PRT, comme l’appellent encore aujourd’hui ses proches et amis), quittera Tahiti après le décès de Brel pour Bora Bora, rendue célèbre par le grand navigateur Alain Gerbault (le premier Français à traverser l’Atlantique et à faire le tour du monde en solitaire dans les années 20), Gerbaultdont les cendres, selon son vœu, furent rapatriées ici après son décès à Timor : une stèle figure aujourd’hui en bonne place sur le port de Vaitape, la « capitale » de l’atoll.

Le médecin, également gynécologue, s’y s’installera sur les conseils de Paul-Émile Victor (curieux : deux noms composés avec  trois prénoms chacun : PRT et PEV !) qui, lassé du Grand Nord, vivait depuis 1977 sur l’un des motu délimitant « la perle du Pacifique » – un îlot, soit dit en passant, pour lequel il avait obtenu un bail de 99 ans auprès de l’agence Sylvain de Punaauia… Le monde est petit. Et quand le grand explorateur polaire, ami d’Antoine, accostera d’autres rivages en 1995, c’est Louis Bresson qui fera les photos de l’immersion de sa dépouille en haute mer, « privilège » requérant une dérogation du Président de la République. Oui, le monde est vraiment tout petit ; ou bien c’est que le hasard n’existe pas.

 

AntoinePEV

 

Puis PRT rentrera en France et s’installera à Nîmes, entre 2000 et 2004, où il créera un atelier chanson d’écriture : chanson, quand tu nous tiens… Avant de repartir. En Guyane d’abord, à Maurice ensuite – virus de l’outre-mer, quand tu nous tiens… – où sa course s’achèvera le 10 décembre 2008. Mais auparavant, de l’automne 76 au printemps 77, chez lui à Punaauia, il aura eu la chance insigne de voir Jacques Brel travailler à l’écriture de son prochain et dernier album et même d’entendre des esquisses de certaines des chansons à venir…

   

 

Mais c’est là une autre histoire que je vous conterai peut-être… si ça vous chante. Car dans cette maison d’amour, rien n’est obligatoire, tout est facultatif. Dans la négative, je me réserverai la suite... À l’inverse, je vous proposerai de me suivre jusqu’au bout de ma quête. Partir où personne ne part… Jusqu’à ces îles où le temps s’immobilise, jusqu’à cette ville qui s’endormait lorsque le Grand Jacques y a débarqué. Cette ville où chaque jour un coin de ciel continue de brûler, où l’on continue de mourir de hasard en allongeant le pas ; cette ville où la mer, loin, si loin des lagons paradisiaques qui enchantent, se désenchante : « Je veux dire en cela / Qu’elle chante d’autres chants / Que ceux que la mer chante / Dans les livres d’enfants… » Cette ville accrochée à la montagne dont je commence même à oublier le nom… Alors, à vous de nous dire : stop ou encore ?

   FredAtuona-copie-1.jpg

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 18:48

Si t’as été à Tahiti…

 

De retour de Paris (et de Bruxelles où il s’est rendu pour un rapide contrôle médical), c’est en juin 1976 à Tahiti, sur le tarmac de l’aéroport international de Faaa, que Jacques Brel fait la connaissance de Michel Gauthier, le pilote du vol d’Air Polynésie en partance pour les Marquises. L’appareil est un Twin Otter de dix-huit places – le même qui est utilisé aujourd’hui par Air Tahiti pour aller de Nuku Hiva à Hiva Oa ou dans les autres îles de l’archipel. Le Grand Jacques et sa compagne ont hâte de rejoindre Atuona où ils se sont installés depuis quelques mois (sans doute en février selon nos sources locales, et non au printemps comme on le croit généralement). Une rencontre et un vol déterminants puisque c’est au cours de celui-ci que Brel (à qui le copilote cédera momentanément la place) se décide à revalider sa licence et que Gauthier lui propose d’être son moniteur (en alternance, on l’a dit, pour des raisons de disponibilité, avec Jean-François Lejeune) : il deviendra dès lors l’un des membres du cercle intime de l’artiste, invité à dîner et à refaire le monde chez lui à chaque rotation hebdomadaire sur Hiva Oa (lieu d’escale nocturne des vols sur les Marquises).

        MooreaLB

 

À Tahiti, Brel fera une autre rencontre d’importance, celle du médecin Paul-Robert Thomas qui vit et travaille depuis 1976 dans la commune de Punaauia, à une quinzaine de kilomètres au sud de Papeete, dans un faré – en l’occurrence une villa en bois recouverte de feuilles de pandanus – situé au bord du lagon face à Mooréa. Situation sublime, surtout au coucher du soleil… Des retrouvailles, en réalité, puisque les deux hommes, par un curieux hasard, se sont croisés à Paris douze ans auparavant, en novembre 1964, lors d’une émission télévisée de Guy Lux, Le Jeu de la chance, auquel participaient Thomas, en tant qu’aspirant chanteur, et Brel en vedette… Sélectionné pour l’émission parmi deux cents candidats, Paul-Robert, qui écrivait des chansons tout en suivant ses études de médecine, a choisi justement d’interpréter une création de Brel.

Pendant les répétitions, en l’absence de ce dernier, Gérard Jouannest prévient qu’il faut vérifier le micro du chanteur. « Je peux essayer ? », demande Thomas. Le musicien acquiesce et voilà notre homme chantant Les Bonbons accompagné par les propres musiciens du Grand Jacques ! « Probablement très maladroit, écrira-t-il plus tard dans un livre de souvenirs (cf. Jacques Brel, j'attends la nuit, 2001, Le Cherche Midi éditeurl), j’ai vécu cependant un instant magnifique… J’étais sur un nuage. Qui donc a jamais chanté du Brel avec son orchestre ? » Surtout du vivant de l’artiste !

    

    

Après l’émission, Paul-Robert Thomas ose remettre ses textes de chansons à Jacques au moment où il s’engouffre dans la DS 19 qu’il utilise en tournée, un certain Jojo au volant… Entre 1976 et 1978, c’est chez lui, à Punaauia, que Jacques et Maddly logeront à chacune de leur venue à Tahiti, une semaine par mois en moyenne pour s’approvisionner en vivres ou autres, ou un mois d’affilée environ, en novembre-décembre 1976, le temps pour Brel de repasser sa qualification de vol. D’abord sur un bimoteur d’Air Polynésie (une filiale d’UTA) avec Michel Gauthier, puis avec un appareil du même type, un Beechcraft 50 Twin Bonanza, qu’il a demandé à Jean-François Lejeune (pilote et fils du fondateur de la toute nouvelle compagnie locale Air Tahiti) de lui trouver. Celui-ci aussi fera partie des intimes d’Atuona où il ne se posera jamais sans apporter des légumes et du vin, qui font grand défaut là-bas.

L’avion est acheté, d’occasion (sa construction à Wichita, au Kansas, date de 1956), le 30 novembre 1976 au nom de Maddly. Conçu pour transporter sept passagers, il possède une autonomie d’un peu plus de cinq heures à une vitesse de croisière de 300 km/heure. Cinq heures, c’est la durée approximative du vol entre Tahiti et Hiva Oa (distantes de quelque 1500 km), que Brel comme les différents pilotes de ligne n’effectueront jamais d’une traite, une escale de ravitaillement ayant lieu dans les Tuamotu, car trop grand est le risque de s’abîmer dans l’océan. avion2Repartis entre-temps à Hiva Oa, Jacques et sa Doudou d’Antillaise reviendront en prendre possession début janvier 77, une fois achevées les améliorations techniques réglementaires indispensables pour voler jusqu’aux Marquises. Blanc, rouge et ocre, immatriculé F-ODBU, le bimoteur sera aussitôt baptisé et signé, de chaque côté du fuselage avant, du nom de Jojo.

Jojo, justement ! Le jour anniversaire de la mort de Georges Pasquier, le premier septembre précédent à Hiva Oa, Jacques s’est remis à l’écriture et, avec sa guitare, à la composition de nouvelles chansons. À commencer par le brouillon d’un hommage attendri à son grand ami : « Six pieds sous terre / Il n’est pas mort / Six pieds sous terre / Il m’aime encore… » Mais j’anticipe, on en reparlera bientôt. Pour l’heure, revenons à Punaauia, chez Paul-Robert Thomas, en 1976 : « Pendant mes séjours à Tahiti, j’aimerais bien vivre chez toi, lui déclare Jacques, à condition que je participe au loyer et à la vie de la maison. » Aussitôt dit, aussitôt fait.

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Tahiti ? C’est d’abord un mythe, celui de la « Nouvelle Cythère » découverte le 2 avril 1768 par Bougainville. Le mythe du paradis et des vahinés que ne cesseront de reprendre et d’amplifier par la suite les grands écrivains aventuriers des mers du Sud : Herman Melville, Robert Louis Stevenson, Jack London, etc., qui feront rêver des millions de lecteurs et des dizaines de générations à travers le monde. Jusqu’à Pierre Loti, Victor Ségalen et les Américains James Norman Hall et Charles Nordhoff qui s’installèrent sur place pour écrire l’histoire vraie des mutinés de la Bounty. Une trilogie achevée en 1934. Aujourd’hui, Hall (dont la maison d’Arué, près de Papeete, est devenue un musée) est enterré en face de la baie de Matavai où le navire du capitaine Bligh avait jeté l’ancre ; sur sa tombe est posée une plaque avec ce poème de sa composition, au texte éloquent : « Regarde vers le nord, étranger / Juste au-dessus du flanc de la colline, là / As-tu jamais vu dans tes voyages / Une terre sembler plus belle ? »

Matisse-fenetre.jpgTahiti, ça peut être encore Murnau, le célèbre cinéaste allemand, qui tourna ici en 1931 son dernier chef-d’œuvre, Tabu ; ça peut être aussi Matisse qui, après Gauguin mais de façon plus fugace, vint peindre à Tahiti (voir ci-contre sa « Fenêtre sur Moorea ») et s’immerger à Fakarava, dans les Tuamotu. Et puis, beaucoup plus prosaïquement, dans la mémoire d’un petit garçon amoureux de la chanson, ça peut être une ritournelle à succès des années 50, portée par une chanteuse humoristique nommée Paola. Cette année-là, en 1958, on découvrait Brel, admiratif, avec Quand on n’a que l’amour, et on souriait avec Paola et Si t’as été à Tahiti. Paola qui, avant de nous quitter (en 2010), aura eu le petit bonheur de voir « sa » chanson remise au goût du jour, sans se prendre davantage au sérieux, et devenir un des tubes de l’été 2008, interprétée par Albert de Paname : « Si t’as été à Tahiti / T’as pas pu y aller en cerceau / Si t’as été à Tahiti / T’as pu y aller qu’en bateau / Mais non, pas en bateau / T’as pu y aller qu’en bateau / Mais non, pas en bateau / T’as pu y aller qu’en bateau ! / Mais non voyons / J’ai pris l’avion / Ah bon ! »

   

 

Lors de leurs premiers séjours à Tahiti, Jacques Brel et Maddly Bamy vaquent à leurs occupations, partant d’abord à la découverte de la « capitale ». Papeete : une ville portuaire étirée en longueur et adossée à la montagne, avec ses embouteillages, déjà, son commerce naissant de la perle noire, sa vie administrative, ses échoppes en tout genre, ses cinémas, son marché couvert qui abonde en produits alimentaires de toutes sortes – Jacques, comme on le verra, s’est d'ailleurs découvert une nouvelle passion pour la cuisine…

 

Papeete             

Papeete et ses musiciens et chanteurs de rues, omniprésents, qui s’accompagnent à la guitare locale, la tita, et surtout à l’ukulélé tahitien dont tout le monde semble savoir jouer, dès son plus jeune âge. Curiosité de celui-ci par rapport à son cousin hawaïen, il possède la particularité de présenter de face un manche et un corps pleins, sa bouche s’ouvrant à l’arrière de l’instrument ; ce qui laisse au luthier toute liberté pour le décorer comme il l’entend. Ses cordes, normalement au nombre de quatre, sont souvent doublées voire triplées à l’unisson ou à l’octave.

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Partout à Tahiti mais plus généralement en Polynésie, qu’on soit homme ou femme, on chante et on joue (voir nos photos). Des airs légers, des chansons d’amour le plus souvent ou bien des himéné qui sont des chants traditionnels poétiques, mélange polyphonique de folklore polynésien et d’hymnes religieux hérités des premiers missionnaires protestants. Avec des variantes selon les archipels ; surtout aux Marquises, berceau de la culture polynésienne dans son ensemble : des vestiges archéologiques, lieux de culte (appelés pae pae dans ces îles septentrionales et marae ailleurs) où se dressent d’étonnantes sculptures de pierre (les tiki, effigies des anciens dieux du peuple maori), aux chants et danses typiques en passant par l’artisanat et le tatouage. D’où l’importance pour toute cette zone de l’Océanie du Festival des arts des Marquises qui se tient tous les deux ans depuis 1985 dans une île différente de l’archipel et a lieu justement cette année, en ce mois de décembre, à Nuku Hiva.

Aux premiers temps de la valse tahitienne, « Brel et la Doudou » (comme il signera souvent les cartes postales adressées aux amis) se procurent de quoi meubler ou décorer à leur goût la maison d’Atuona. Jacques achète aussi une chaîne hi-fi, un magnétophone à bandes, des disques vinyle qui s’ajouteront aux cassettes emportées sur l’Askoy. De la musique classique pour l’essentiel. Côté chanson, peu de choix, du Trenet, du Brassens bien sûr… et du Nougaro : « le meilleur chanteur de notre génération, assure-t-il à son copain Paul-Robert. Il a le rythme dans le sang, la voix dans le cœur, le texte fidèle et ingénieux, généreux. » Dans la nouvelle génération, en écoutant la radio, il a repéré un jeune du nom d’Alain Souchon… Il passe également commande d’un orgue électronique avec boîte à rythmes que lui livrera la « goélette » qui dessert une fois par mois les Marquises.

        

 

Il y aura ainsi la période de l’entraînement quotidien à l’aéroclub de Faaa, dans le second semestre 76, les venues régulières en 77, pour le ravitaillement... et puis un dernier séjour en 78, qui sonne comme un Tango funèbre. « Cette nuit-là, écrit Paul-Robert Thomas, Jacques sait qu’il doit bientôt partir. Pour Paris. […] Nous venons de finir ce qui sera notre dernier repas. Il tousse et manque d’air. Le retour lui fait peur. […] Le lendemain matin, il s’envole pour les Marquises, à bord de son Jojo. » Le compte à rebours a débuté pour le Grand Jacques. « Ce soir-là nous ne parlons pas. Il pense à haute voix. Aucune musique... »

   

        

Mais auparavant, à intervalles réguliers durant deux ans et demi, le soir après le dîner, dans le salon du faré où le piano voisine avec la chaîne et « des piles de disques vinyle classés par genre : chanson, jazz, classique », Paul-Robert dialogue avec Brel. Ou plutôt, après que Maddly a rejoint le bungalow attenant réservé au couple, le médecin écoute l’artiste se confier et refaire le monde jusqu’au milieu de la nuit, de la musique en sourdine. De ces conversations passionnantes, dont il prend soin de noter l’essentiel, naîtra un livre-document plein d’enseignements : Jacques Brel, j’attends la nuit (Le Cherche Midi éditeur, 2001).

Tout cela, on l’a dit, se passe non pas à Papeete mais à Punaauia, un site privilégié du lagon de Tahiti offrant une vue incomparable sur Moorea. À Punaauia où déjà, quatre-vingt ans plus tôt (fin 1895), avait vécu un certain Paul Gauguin. Sur la fin de son séjour à Tahiti (où le coquin n’apprécie pas que les vahinés, la musique aussi comme l’indique sa toile « La chanson tahitienne des bergers », ci-dessous), il crée un journal mensuel, Le Sourire, dont le premier numéro paraît le 21 août 1899.

 

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« Seul journal illustré de Tahiti », son fondateur mêlant ses dessins à sa prose entièrement manuscrite et imprimée sur quatre pages, délibérément polémique, Le Sourire tourne surtout en dérision le gouverneur et l’administration locale. Il fait beaucoup parler de lui mais, à l’instar de sa carrière de peintre maudit, Gauguin-patron de presse n’a pas beaucoup d’acheteurs, alors que le besoin de renouer exclusivement avec son art le taraude de plus en plus. Il est temps de penser à filer vers « un pays plus simple avec moins de fonctionnaires ». GauguinAutoportrait.jpgÀ son ami Daniel de Monfreid (le père d’Henri, futur auteur des Secrets de la mer Rouge et vrai aventurier), auquel il dédie du reste l'autoportrait ci-contre, il écrit, plein d’illusion : « La Bretagne est devenue de l’eau de rose avec Tahiti. Et Tahiti deviendra de l’eau de rose avec les Marquises… »

Le 27 septembre 1901, Paul Gauguin achète à l’Évêché d’Hiva Oa un terrain pour y construire sa fameuse Maison du jouir… Il y recommence à peindre, multipliant les chefs-d’œuvre, tout en se battant sans relâche pour l’amélioration du sort des indigènes et se heurtant de même à des représentants butés ou sectaires de l’administration et du clergé. C’est là une autre histoire, bien qu’on pourrait recenser d’étonnantes similitudes entre Brel et Gauguin, dans leurs destinées, leur comportement – qui en font des Don Quichotte chacun à sa manière – et leurs caractères respectifs. Depuis Pont-Aven, déjà, Gauguin n’avait-il pas écrit qu’il avait besoin de s’éloigner « du monde civilisé » ? « Je vais aller à Tahiti et j’espère y finir mon existence. J’espère, là-bas, cultiver mon art pour moi-même à l’état primitif et sauvage. Il me faut pour cela le calme ; qu’importe la gloire… » La gloire que fuyait Brel, le calme auquel il aspirait… Sait-on, aussi, que le peintre aimait chanter en s’accompagnant à la guitare ou à la mandoline ? Des instruments qu’il ne manqua pas d’emporter dans ses bagages jusqu’aux Marquises...

C’est à Punaauia encore, en 1946, qu’un jeune photographe correspondant de guerre, séduit par son escale à Tahiti, alors qu’il regagne la France en provenance d’Indochine, choisit de se fixer. Son nom ? Adolphe Sylvain. Son histoire ? Un roman qui mériterait d’être écrit toutes affaires cessantes s’il n’existait déjà un beau livre de ses photos préfacé par son ami Jean Lacouture. Sylvain.jpgQu’on en juge par ces simples repères : ingénieur des travaux publics à l’origine, il participe comme conducteur de char, son Rolleiflex en bandoulière, à la Libération de Paris dans la deuxième DB du général Leclerc. Arrivé à Tahiti, il épouse une superbe vahiné, prénommée Jeanine Tehani, et devient correspondant des plus grands magazines internationaux tout en assurant la couverture des actualités polynésiennes pour Pathé-Journal. Il filme et photographie ainsi l’arrivée du fameux Kon-Tiki du Norvégien Thor Heyerdahl ou le retour des cendres d’Alain Gerbault à Bora-Bora.

En 1948, Sylvain s’installe un temps à Huahiné, dans l’archipel de la Société (où Gauguin s’est également rendu) pour y lancer un cinéma en plein air – comme Brel le fera à Hiva Oa. En 1949 il crée la première maison de disques polynésienne, Maréva, étant lui-même auteur-compositeur (et interprète, pour le plaisir). La même année, à la demande du gouverneur, il jette les bases de Radio Tahiti avec Emmanuel d’Astier de la Vigerie, l’ancêtre de l’actuelle RFO. Entre 1952 et 1968 il réalise de nombreux films documentaires dont Atoll à l’heure H, sur les expérimentations nucléaires françaises en Polynésie. De 1968 à 1970, il écrit, produit et réalise pour la seconde chaîne de TV un feuilleton de treize épisodes, Teva dans l’Opération Gauguin, que l’ORTF choisira pour promouvoir la diffusion de la télévision en couleur.

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Après bien d’autres expériences (Sylvain est également écrivain, poète et inventeur) mais toujours et avant tout photographe – LE photographe de Polynésie (tant et si bien que ses photos serviront de modèles à l’émission de nombreux timbres et même de billets de banque locaux) –, il devient ami de Marlon Brando rencontré sur le tournage des Révoltés du Bounty (toutes les photos du film sont de lui). De passage à Tahiti, il n’est pas de star du show-business qui ne demande à faire sa connaissance. DeGaulleJeanineSylvainC’est ainsi que sa maison de Punaauia verra défiler le must des acteurs et chanteurs américains et français. En 1956, sachant que le général de Gaulle, annoncé à Tahiti, a prévenu qu’il refuserait qu’on lui passe autour du cou, en guise de bienvenue, le collier traditionnel de fleurs de tiaré, c’est à son épouse qu’il demande de l’accueillir : de Gaulle s’incline… et la photo fait le tour du monde !    

En 1977, enfin, il commet la bévue professionnelle de sa vie : Jacques Brel le sollicite pour une séance de photos ! Un rendez-vous est arrêté… que Sylvain, parti faire du bateau en famille, oublie carrément ! Qui sait si le Grand Jacques ne comptait pas précisément sur ces photos-là pour illustrer son dernier album ? On ne le saura jamais comme jamais on ne saura à quelles photos, forcément de qualité, on a échappé… Mais sa femme Jeanine, qui lui a consacré un petit musée privé et dont la fille Maïma tient aujourd’hui à Punaauia une agence immobilière réputée, nous a confirmé que Jacques Brel avait attendu longtemps avant de s’en aller finalement, « l’air aussi dépité que furieux ». On l’imagine sans peine, quand on sait quel privilège c’était, pour un photographe (comme Jean-Pierre Leloir par exemple) d’être adoubé par lui. Ce soir-là, Adophe Sylvain – que tout le monde sur place avait rapidement pris l’habitude d’appeler seulement « Sylvain », comme s’il s’agissait de son prénom – devait être bien triste.

Dernière chose (pour cette fois) : j’ai promis dans le « Prologue » de reparler d’un certain Louis Bresson qui faisait partie de notre équipe à Libreville, le temps de transformer en quotidien national l’hebdomadaire L’Union que nous avions créé en 1974. Eh bien, c’est à Tahiti et plus précisément à Punaauia (décidément !) que nous l’avons retrouvé après nous être perdus de vue en 1980, alors que ma chère et tendre et moi lancions Paroles et Musique et que lui me succédait… à Djibouti (auparavant, à nous trois, nous avions également créé et animé un hebdomadaire local socioculturel du nom de Forum). Nos retrouvailles auront donc tardé plus de trente ans, période durant laquelle cet aventurier de la presse, amoureux de la mer, aura (notamment) assuré la rédaction en chef du principal quotidien de Polynésie française, Les Nouvelles de Tahiti, créé son propre quotidien (Tahiti Matin) et deux hebdos (La Tribune polynésienne et La Semaine de Tahiti), avant de diriger l’agence Tahiti Presse ! Et le voilà qui repart de zéro, plein de nouveaux projets. Beau parcours d’un homme libre qui renvoie à la fois à la définition du talent selon Brel – rien d’autre que l’envie (et le courage) d’entreprendre – et au constat que d’aucuns ne sont pas à vendre, comme tentait de le faire comprendre le chanteur lors de sa tournée d’adieux à la scène…

 

 

Mais surtout, surtout, pendant que l’on s’attelait à la préparation de Chorus, de son côté, Louis Bresson de Punaauia rencontrait Maïma, une charmante Tahitienne appelée à devenir « la femme de sa mort » (pour reprendre le joli mot d’amour que Nougaro m’avait confié pour définir son Hélène), fille d’un nommé Sylvain… Et c’est à Punaauia que les circonstances nous ont fait « atterrir » pour entamer ce reportage, dans ce même petit périmètre où se situaient le faré du grand photographe, celui que Gauguin s’était fait construire et celui de Paul-Robert Thomas qu’occupait le Grand Jacques. Qui donc a parlé de hasard ?

(À SUIVRE)

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 12:24

Sa nouvelle adresse

 

Lorsque Brel quitte le canal de Panama, le 22 septembre 1975, il met directement le cap sur les Marquises, sans passer par l’escale traditionnelle des Galapagos : pas question pour lui d’aborder dans un territoire appartenant à un pays, l’Équateur, vivant sous dictature militaire. Mais ce choix, en le menant hors de la route des alizés, lui vaudra de connaître ce que les marins appellent « le pot au noir », le calme plat, dix-sept jours durant… Au total, la traversée jusqu’à Hiva Oa où l’Askoy jette l’ancre le 19 novembre prendra cinquante-neuf jours. En avion, aujourd’hui, on relie Paris aux Marquises en moins de trente heures, après une étape obligée à Tahiti, « capitale » et seule île de Polynésie française capable d’accueillir des vols intercontinentaux. Tahiti où Brel, on le sait moins, séjournait régulièrement et d’où il rayonnait par la voie des airs d’une île à l’autre.

 

Ce « Voyage aux Marquises » passera donc par l’archipel de la Société et les atolls des Tuamotu, afin de suivre le plus complètement possible les traces du Grand Jacques dans ce « pays » (1) où il se sentait chez lui et comptait bien, « lassé d’être chanteur » et résolu à retrouver l’anonymat du temps où il s’appelait Jacky, s’installer définitivement à demeure.   

 

  

Ça a commencé comme ça… ou plutôt, n’en déplaise à Céline, ça a fini de commencer comme ça, au Théâtre des Trois-Baudets. Ce soir-là, mercredi 29 septembre 2010, ma chère et tendre et moi étions honorés dans ce haut lieu de la chanson où « Jacky », à Paris, réalisa ses vrais débuts sous la houlette de Jacques Canetti. À vrai dire, sans fausse modestie, et l’occasion faisant le larron, ces distinctions nous ont surtout offert le bonheur de pouvoir réunir une jolie palette d’amis, artistes, journalistes et professionnels pour l'essentiel (voir « Allain Leprest, fin », paragraphe « Bien mérité »). Parmi eux, chargé d’officier pendant la petite cérémonie obligatoire, un certain Jean-Michel Boris qui fut plus de quarante ans directeur artistique de l’Olympia où Brel, toujours lui, fit ses fameux et mémorables adieux du 6 octobre au premier novembre 1966. Les Trois-Baudets, l’Olympia, tout un symbole.

 

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Ce soir-là, la boucle était bouclée. D’autant plus, d’ailleurs (voir le « Prologue » précédent), qu’Antoine était de la partie, tout juste rentré de sa Polynésie d’adoption, dont il s’est fait par ses livres, ses films et ses conférences le chantre par excellence. Extrait de notre dialogue du moment :

 « Bon, maintenant que vous allez avoir le temps, que vous n’êtes plus assujettis à des délais de parution, le moment est venu pour vous de découvrir Tahiti…
– Et de nous rendre aux Marquises, pourquoi pas ? Un rêve de trente ans… »

À plusieurs reprises auparavant, le globe-flotteur ex-chanteur avait tenté de nous faciliter la venue en Polynésie pour y effectuer un reportage sur les musiques locales (« Les Polynésiens sont un peuple-né de chanteurs et de musiciens, vous verrez ; il y a beaucoup à dire sur la chanson polynésienne et l’amour de la chanson des Polynésiens… »), à l’image des dossiers déjà publiés dans nos « Cahiers de la chanson » sur les pays d’Europe du Sud ou d’outre-mer (histoire d’élargir le champ de vision principalement francophone de la revue). Et puis, Chorus a disparu… Mais pas notre envie de continuer à promouvoir la chanson (quand on est tombé dedans à la naissance, c’est incurable) ni de parcourir les distances qu’il faut pour aller à sa découverte.  

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« Un rêve de trente ans » : trois bonnes décennies en effet à écrire sur le Grand Jacques et à multiplier dans nos journaux les dossiers à son sujet : par deux fois dans Paroles et Musique (en juin 82 et en octobre 88), par deux fois aussi dans Chorus (n° 25, automne 98, et n° 65, automne 2008), en variant chaque fois les angles pour éviter les redondances et compléter le travail précédent.  

 

  

Dans l’édito du premier dossier du « mensuel de la chanson vivante » (qui comportait de formidables photos inédites de Jean-Pierre Leloir, apprécié particulièrement du chanteur : voir ci-dessus ce document exceptionnel de décembre 1964 où il parle de lui et des photographes), je faisais déjà référence à l’imprudence prônée par Brel : « Pour la petite histoire de l’origine de la revue, une boucle vient d’être bouclée. Il fallait une certaine dose (et même une dose certaine) de folie pour lancer une telle entreprise sans capitaux ni le moindre soutien publicitaire. C’est là qu’intervient la responsabilité (indirecte) de Jacques Brel… Il a suffi, en effet, d’une phrase de son dernier disque pour placer vraiment en orbite ce qui n’était encore qu’une espèce d’étoile inaccessible. Une phrase toute simple, mais si juste, qui disait que “le monde sommeille par manque d’imprudence”… » Seize ans plus tard, le n° 25 des « Cahiers de la chanson » proposera la somme la plus importante jamais réalisée sur Brel dans la presse francophone : un dossier de 90 pages (soit presque la moitié du numéro) !

livrebbf.jpgCe n’est pas tout, loin de là : en 1997, pour le cinquième anniversaire de Chorus, François-René Cristiani et Jean-Pierre Leloir (voir « L’œil de la musique ») nous accorderont l’exclusivité de la publication intégrale de la table ronde réalisée par eux le 6 janvier 1969 avec Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré. François-René me confiera ses cassettes que je décrypterais moi-même et Jean-Pierre une douzaine de photos inédites (alors qu’il avait refusé des fortunes – y compris un chèque en blanc d’un grand hebdomadaire national ! – pour publier après la mort du Grand Jacques d’autres images que celle du célèbre poster de cette rencontre historique). Le résultat publié dans le n° 20 de Chorus leur conviendra tellement que je n’aurai guère à insister, quelques années plus tard, pour les convaincre d’enrichir ce travail de mémoire dans un « beau livre » – en narrant sa genèse et sa tenue pour l’un, et en exhumant près de cinquante photos pour la plupart inédites (dont une bonne part en couleur !) pour l’autre – en ouverture symbolique du « Département chanson » coédité par Chorus et Fayard, dont j’assurerais la direction en liaison étroite avec Claude Durand, président de Fayard.

GrandJacquesDans l’intervalle, nous aurons eu le plaisir de rencontrer voire d’accueillir chez nous des proches de Brel, ses filles Chantal et France, son neveu Bruno, ainsi que ses musiciens et amis Jean Corti, Gérard Jouannest et François Rauber. D’autres encore… Et puis, et surtout peut-être, j’aurai suivi de bout en bout l’évolution de Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, la fameuse biographie signée Marc Robine (voir « Le colporteur de chansons ») qui obtint aussitôt le grand prix de l’académie Charles-Cros. Parue en 1998 en coédition Chorus/Anne Carrière, elle fut signée dès 1988 chez « Hidalgo Éditeur », label que nous décidâmes ensuite de mettre en sommeil pour nous consacrer totalement à la création de Chorus. Dix ans de travail donc pour ce grand œuvre de l’ami Marc. « La meilleure des biographies de Brel », estimera la regrettée Anne-Marie Paquotte dans Télérama, tandis que Bertrand Dicale (quelques années avant de collaborer à Chorus) le plébiscitera ainsi dans Le Figaro : « Robine s’insurge, s’enthousiasme, converse avec Brel en nourrissant son propos d’une somme unique d’informations. Son travail est exemplaire non seulement par son ampleur, mais aussi par sa pertinence. »

 

 

Ce rappel pour dire combien Brel est resté proche de nous, toujours, avant (voir « Prologue ») et après sa disparition (sans même parler de Si ça vous chante et de son Don Quichotte d’avatar qui a forcément à voir, aussi, avec lui : « On n’oublie rien, de rien / On n’oublie rien du tout / On n’oublie rien de rien / On s’habitue, c’est tout… ») ; et combien, par conséquent, il nous était nécessaire d’aller au bout de notre démarche. Alors, quand Antoine a remis le sujet sur le métier, l’affaire était déjà entendue, il ne restait plus qu’à la mettre en musique… Puis embarquer, enfin, jusqu’à l’endroit où le Grand Jacques avait choisi non pas de marquer une pause mais de se fixer vraiment, durablement (voire pour le reste de sa vie comme le montreront les témoignages recueillis sur place), jusqu’au lieu finalement devenu son ultime demeure. Pourtant, Hiva Oa ne devait être qu’une simple escale dans son tour du monde à demi-achevé. Après une période de cabotage autour de Tahiti, des îles de la Société et des Tuamotu, le voyage devait se poursuivre via les Fidji. Mais la fatigue, due à la fois aux conséquences de l’opération subie un an plus tôt comme aux difficultés de maniement de l’Askoy, a vite pris le dessus. La fatigue, mais pas que : l’éblouissement aussi...

Fin 1975, un mois et demi durant, Jacques et Maddly naviguent dans cet archipel de douze îles (dont six seulement sont habitées), entre Fatu Hiva, la plus méridionale, à trois heures de bateau, aux deux principales du « groupe nord », Hua Uka et Nuku Hiva. Leur décision de s’installer à Hiva Oa sera définitivement arrêtée après leur passage à Nuku Hiva qui, considérée comme la capitale administrative des Marquises, offrait pourtant plus de « commodités », dont une meilleure desserte depuis Tahiti et l’existence d’un hôpital alors qu’Hiva Oa ne comptait qu’un dispensaire. Mais justement ! Depuis ses mésaventures aux Antilles avec les paparazzi, Brel a soif de tranquillité et recherche l’anonymat avant tout. De plus, il a tout de suite apprécié le charme particulier d’Hiva Oa : « Je suis pris par la beauté de cette île. C’est bien la première fois que ça m’arrive », confie-t-il à son copain belge Vic (croisé jadis à Bruxelles et retrouvé par hasard fin 1973 dans un port des Canaries) qui navigue avec sa compagne Prisca Parrish quasiment de conserve avec l’Askoy depuis les Açores et dont le voilier le Kalais a mouillé une semaine plus tôt à Tahauku.

 

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Alors, quand les autorités administratives et les notables de Nuku Hiva, prévenus de l’arrivée de l’artiste, mettent les petits plats dans les grands et se mettent eux-mêmes sur leur trente-et-un pour l’accueillir en rade (superbe) de Taiohae, la « capitale » de l’île qui a des allures de sous-préfecture, Brel revit ce qu’il raillait dans Je suis un soir d’été en 1968 : « Il pleut des orangeades / Et des champagnes bien tièdes / Et les propos glacés / Des femelles maussades / De fonctionnarisés… » S’ils nourrissaient quelque espoir de le voir s’installer chez eux, ils ont tout faux ! Jacques fera contre mauvaise fortune bon cœur, mais n’en livrera pas moins son verdict, immédiat, à Maddly : « Ça n’est pas pour nous… »  

 

 

Le couple poussera encore jusqu’à Tahiti, histoire de découvrir de visu Papeete et le « bateau amiral » de la Polynésie française mais surtout de vérifier, par comparaison, que sa première impression a été la bonne en ce qui concerne Hiva Oa. Par la suite, Brel et sa compagne (sa « Doudou ») reviendront régulièrement à Tahiti, environ une semaine par mois, comme on va « en ville », pour s’ approvisionner en produits alimentaires ou matériels divers introuvables aux Marquises, répondant à des invitations (notamment au mariage du dernier gouverneur, Charles Schmitt), allant au cinéma, au restaurant, et surtout passant son temps en compagnie de pilotes, à l’aéroport international de Faaa. Car le virus de l’avion l’a repris. Ou plutôt il ne l’a jamais quitté. Installé à Atuona, il n’aura en effet plus qu’une idée : revalider sa licence et acheter un bimoteur. Or, quand on n’a pas piloté depuis un certain temps, il est obligatoire, avant de reprendre seul les manettes, de voler un certain nombre d’heures en compagnie d’un instructeur : en l’occurrence et à tour de rôle Michel Gauthier, pilote d'Air Polynésie, ou Jean-François Lejeune, fils du fondateur d’Air Tahiti qui assure des rotations sur Moorea, « l’île sœur », et sur les Tuamotu, ces îles de corail aux étroites bandes de terre délimitant un lagon immense.

 

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C’est ainsi qu’un jour de 1976 (probablement en novembre, d’après nos sources) Jacques s’est posé à Rangiroa dont le lagon pourrait contenir la totalité de l’île de Tahiti. C’est l’image du paradis, telle qu’on l’imagine dans l’hémisphère nord. Sables blancs ou roses, lagon bleu clair enchâssé dans le grand lagon, telle une perle précieuse dans l'océan bleu foncé, végétation luxuriante : vu d’avion, c’est une explosion incomparable de couleurs. Deux milliers d’habitants tout au plus, une petite mairie à Avatoru, une école et un collège, une banque, un centre médical, un bureau de poste et quelques épiceries. Les voitures sont rares, presque inutiles, on circule surtout en deux-roues. L’aérodrome, lui, ne peut accueillir que de petits appareils.

 

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Coïncidence : Pierre Perret, qui venait de faire un break dans sa carrière, y séjourne justement. Il est descendu à l’hôtel Kia Ora, le seul de l’île, composé de paillottes plantées dans le lagon et reliées entre elles jusqu’à la plage par un ponton de bois d’où l’on voit évoluer toutes sortes de poissons multicolores, des raies et même des requins pointe noire ou dormeurs, que l’on dit inoffensifs… Ce soir-là, raconte aujourd’hui un ancien copain de Jacques du temps où il travaillait comme prof à Hiva Oa, « la fête a duré toute la nuit ». Brel et Perret s’étaient déjà rencontrés quelques mois plus tôt, au printemps 1975, aux Antilles. « Pierrot » rappelle cet épisode en préface du Grand Jacques de Marc Robine : « “Sur la fin, me dit-il, je faisais du Brel. J’avais l’impression de me singer moi-même. Il était temps d’arrêter… Et puis, dès le début, ce métier m’a rendu malade ! Tu en es là, toi ?” Non, moi, je n’en étais pas là en 1975 lorsque nous nous rencontrâmes dans la mer des Grenadines. Mais ce qu’il venait de me dire m’avait quand même filé le tracsir… pour la suite (à moi qui venais d’arrêter pour “souffler” déjà depuis deux ans). »  

 

 

Moralité : Pierre Perret ne tarda pas à regagner la France pour enregistrer un nouvel album (Papa, maman, 1976) contenant cette superbe chanson autobiographique, Ma nouvelle adresse, qui s’achève en forme de coup de chapeau au Grand Jacques : « Oui mes amis j’ai largué tout / Pour l’archipel des Tuamotu / Où quel que soit le cours du franc / On offre son poisson vivant / Pour une poignée de riz blanc… / Mon copain Jacques a mis les bouts / Toutes voiles dehors et vent debout / Il chante dans les alizés / Quelques chansons dont le succès / N’aura jamais su le griser / Prenez sa nouvelle adresse / Il vit dans le vent sucré des îles nacrées / Et à sa nouvelle adresse / Une fille s’amuse à rire de ses souvenirs… »  

 

 

Sa nouvelle adresse ? Une maison de bois et de tôle ondulée à mi-chemin du sentier menant en forte pente de la gendarmerie, tout en bas du village, au cimetière d’où la vue sur Atuona et sa baie, dans laquelle émerge l’impressionnant rocher Hanakee, est pour le moins spectaculaire. Enfoncé, le cimetière marin de Paul Valéry ! Aux antipodes de Sète, celui de Gauguin offre un panorama « imprenable ».

 

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Sa nouvelle adresse ? Justement, ce chemin de terre ne porte pas de nom : il faut se rendre à la Poste pour récupérer son courrier. Mais Brel, pour l’heure, vient seulement de jeter l’ancre à Hiva Oa et, comme tous les marins qui font le tour du monde, il a demandé à ses proches et amis de lui écrire en poste restante. Cela va être sa première démarche personnelle, le lendemain matin de son arrivée, juste après avoir satisfait, en tant qu’étranger débarquant en Polynésie française (notre homme est belge, ne l’oublions pas), aux formalités douanières obligatoires auprès de la gendarmerie située, dans la rue principale, juste en face de la Poste.

Tout de blanc vêtus, Jacques et Maddly montent à bord du dinghy de l’Askoy et débarquent sur la grève qui ferme la baie de Tahauku. Ils ignorent sans doute l’existence du passage qui remonte directement vers le village, dit « Escalier Gerbault », vestige du sentier emprunté jadis par le célèbre navigateur. Chemin faisant, ils croisent un pêcheur à la ligne, un popaa (comme les Polynésiens désignent plus généralement les « Blancs » ou les Français de métropole) qui les salue de loin, d’un signe de la main. On y reviendra…

 

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Il faut environ une demi-heure pour se rendre à pied jusqu’au « centre-ville », à quelque trois kilomètres du mouillage. Le jeune postier polynésien qui les accueille est le seul employé, à la fois receveur et homme à tout faire de l’Office des postes et télécommunications local. Il se nomme Fiston Amaru. De lui aussi on reparlera, car il sera bientôt du cercle des intimes de Brel. Leur premier contact, de part et d’autre du guichet, donne lieu à un dialogue surréaliste, sachant l’immense notoriété dont jouit alors le chanteur-comédien dans tout l’espace francophone. Et même ailleurs, en Amérique latine notamment : quelques mois plus tôt au Venezuela, en escale au port de La Guaira, n’a-t-il pas eu la surprise de voir un officier se présenter à la passerelle de l’Askoy et demander après lui : « Cher Monsieur, messieurs les ministres de l’Information et du Tourisme aimeraient venir vous saluer » ?!

Matin du 20 novembre 1975, bureau de poste d’Atuona.

« Bonjour, je m’appelle Jacques Brel, je dois avoir du courrier en poste restante…
– Ah ! très bien, monsieur, répond Fiston (oui, c’est son vrai prénom !), j’ai bien fait de le garder plus longtemps que le délai normal. Je prévois toujours le possible pot au noir en pensant aux marins qui traversent le Pacifique… J’ai beaucoup de courrier au nom de Brel. »
Silence et attente réciproque :
« Voulez-vous me montrer une pièce d’identité ?
– Mais…
– C’est indispensable, monsieur ; on ne peut pas délivrer de courrier sans savoir à qui on a vraiment affaire. Et pour cela, j’ai besoin d’une carte d’identité ou d’un passeport... »

On imagine Brel écarquiller les yeux, de joie autant que d’incrédulité, avant de se tourner vers sa compagne, un large sourire aux lèvres : « Tu te rends compte, la Doudou, ici on ne me connaît pas ! »

Ce que Jacques Brel n’osait plus espérer, cet anonymat tant recherché pour repartir de zéro sans tricher, il venait contre toute attente de le trouver dans cette terre d’imprudence aux plages de sable noir battues par l’océan, aux vallées profondes cernées de falaises abruptes. Une île en apparence inhospitalière, dominée de pics envahis par la brume, et pourtant rêvée de longue date ; une île « au large de l’espoir / où les hommes n’auraient pas peur ». 316 km carrés oubliés de tous ou presque, aux pistes de terre seulement en cours de traçage ou d’élargissement au sein de paysages somptueux mais tourmentés, peuplés de chevaux sauvages : Hiva Oa, latitude 9° 45’ 0’’ Sud. « Voici venu le temps de vivre / Voici venu le temps d’aimer. » Et bientôt le temps de nouvelles vocalises…  

 

 

(1) Depuis 2003, c’est un « pays d’outre-mer de la République française » (POM) régi par une assemblée territoriale, un « président de la Polynésie française » élu par elle et un gouvernement local, les pouvoirs régaliens étant assurés par un « Haut-Commissaire » de la République. À l’époque de Brel, encore Territoire d’outre-mer (TOM), il était dirigé par un gouverneur nommé par la France.

(À SUIVRE)

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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