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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 12:24

Sa nouvelle adresse

 

Lorsque Brel quitte le canal de Panama, le 22 septembre 1975, il met directement le cap sur les Marquises, sans passer par l’escale traditionnelle des Galapagos : pas question pour lui d’aborder dans un territoire appartenant à un pays, l’Équateur, vivant sous dictature militaire. Mais ce choix, en le menant hors de la route des alizés, lui vaudra de connaître ce que les marins appellent « le pot au noir », le calme plat, dix-sept jours durant… Au total, la traversée jusqu’à Hiva Oa où l’Askoy jette l’ancre le 19 novembre prendra cinquante-neuf jours. En avion, aujourd’hui, on relie Paris aux Marquises en moins de trente heures, après une étape obligée à Tahiti, « capitale » et seule île de Polynésie française capable d’accueillir des vols intercontinentaux. Tahiti où Brel, on le sait moins, séjournait régulièrement et d’où il rayonnait par la voie des airs d’une île à l’autre.

 

Ce « Voyage aux Marquises » passera donc par l’archipel de la Société et les atolls des Tuamotu, afin de suivre le plus complètement possible les traces du Grand Jacques dans ce « pays » (1) où il se sentait chez lui et comptait bien, « lassé d’être chanteur » et résolu à retrouver l’anonymat du temps où il s’appelait Jacky, s’installer définitivement à demeure.   

 

  

Ça a commencé comme ça… ou plutôt, n’en déplaise à Céline, ça a fini de commencer comme ça, au Théâtre des Trois-Baudets. Ce soir-là, mercredi 29 septembre 2010, ma chère et tendre et moi étions honorés dans ce haut lieu de la chanson où « Jacky », à Paris, réalisa ses vrais débuts sous la houlette de Jacques Canetti. À vrai dire, sans fausse modestie, et l’occasion faisant le larron, ces distinctions nous ont surtout offert le bonheur de pouvoir réunir une jolie palette d’amis, artistes, journalistes et professionnels pour l'essentiel (voir « Allain Leprest, fin », paragraphe « Bien mérité »). Parmi eux, chargé d’officier pendant la petite cérémonie obligatoire, un certain Jean-Michel Boris qui fut plus de quarante ans directeur artistique de l’Olympia où Brel, toujours lui, fit ses fameux et mémorables adieux du 6 octobre au premier novembre 1966. Les Trois-Baudets, l’Olympia, tout un symbole.

 

TroisBaudets.jpg

 

Ce soir-là, la boucle était bouclée. D’autant plus, d’ailleurs (voir le « Prologue » précédent), qu’Antoine était de la partie, tout juste rentré de sa Polynésie d’adoption, dont il s’est fait par ses livres, ses films et ses conférences le chantre par excellence. Extrait de notre dialogue du moment :

 « Bon, maintenant que vous allez avoir le temps, que vous n’êtes plus assujettis à des délais de parution, le moment est venu pour vous de découvrir Tahiti…
– Et de nous rendre aux Marquises, pourquoi pas ? Un rêve de trente ans… »

À plusieurs reprises auparavant, le globe-flotteur ex-chanteur avait tenté de nous faciliter la venue en Polynésie pour y effectuer un reportage sur les musiques locales (« Les Polynésiens sont un peuple-né de chanteurs et de musiciens, vous verrez ; il y a beaucoup à dire sur la chanson polynésienne et l’amour de la chanson des Polynésiens… »), à l’image des dossiers déjà publiés dans nos « Cahiers de la chanson » sur les pays d’Europe du Sud ou d’outre-mer (histoire d’élargir le champ de vision principalement francophone de la revue). Et puis, Chorus a disparu… Mais pas notre envie de continuer à promouvoir la chanson (quand on est tombé dedans à la naissance, c’est incurable) ni de parcourir les distances qu’il faut pour aller à sa découverte.  

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« Un rêve de trente ans » : trois bonnes décennies en effet à écrire sur le Grand Jacques et à multiplier dans nos journaux les dossiers à son sujet : par deux fois dans Paroles et Musique (en juin 82 et en octobre 88), par deux fois aussi dans Chorus (n° 25, automne 98, et n° 65, automne 2008), en variant chaque fois les angles pour éviter les redondances et compléter le travail précédent.  

 

  

Dans l’édito du premier dossier du « mensuel de la chanson vivante » (qui comportait de formidables photos inédites de Jean-Pierre Leloir, apprécié particulièrement du chanteur : voir ci-dessus ce document exceptionnel de décembre 1964 où il parle de lui et des photographes), je faisais déjà référence à l’imprudence prônée par Brel : « Pour la petite histoire de l’origine de la revue, une boucle vient d’être bouclée. Il fallait une certaine dose (et même une dose certaine) de folie pour lancer une telle entreprise sans capitaux ni le moindre soutien publicitaire. C’est là qu’intervient la responsabilité (indirecte) de Jacques Brel… Il a suffi, en effet, d’une phrase de son dernier disque pour placer vraiment en orbite ce qui n’était encore qu’une espèce d’étoile inaccessible. Une phrase toute simple, mais si juste, qui disait que “le monde sommeille par manque d’imprudence”… » Seize ans plus tard, le n° 25 des « Cahiers de la chanson » proposera la somme la plus importante jamais réalisée sur Brel dans la presse francophone : un dossier de 90 pages (soit presque la moitié du numéro) !

livrebbf.jpgCe n’est pas tout, loin de là : en 1997, pour le cinquième anniversaire de Chorus, François-René Cristiani et Jean-Pierre Leloir (voir « L’œil de la musique ») nous accorderont l’exclusivité de la publication intégrale de la table ronde réalisée par eux le 6 janvier 1969 avec Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré. François-René me confiera ses cassettes que je décrypterais moi-même et Jean-Pierre une douzaine de photos inédites (alors qu’il avait refusé des fortunes – y compris un chèque en blanc d’un grand hebdomadaire national ! – pour publier après la mort du Grand Jacques d’autres images que celle du célèbre poster de cette rencontre historique). Le résultat publié dans le n° 20 de Chorus leur conviendra tellement que je n’aurai guère à insister, quelques années plus tard, pour les convaincre d’enrichir ce travail de mémoire dans un « beau livre » – en narrant sa genèse et sa tenue pour l’un, et en exhumant près de cinquante photos pour la plupart inédites (dont une bonne part en couleur !) pour l’autre – en ouverture symbolique du « Département chanson » coédité par Chorus et Fayard, dont j’assurerais la direction en liaison étroite avec Claude Durand, président de Fayard.

GrandJacquesDans l’intervalle, nous aurons eu le plaisir de rencontrer voire d’accueillir chez nous des proches de Brel, ses filles Chantal et France, son neveu Bruno, ainsi que ses musiciens et amis Jean Corti, Gérard Jouannest et François Rauber. D’autres encore… Et puis, et surtout peut-être, j’aurai suivi de bout en bout l’évolution de Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, la fameuse biographie signée Marc Robine (voir « Le colporteur de chansons ») qui obtint aussitôt le grand prix de l’académie Charles-Cros. Parue en 1998 en coédition Chorus/Anne Carrière, elle fut signée dès 1988 chez « Hidalgo Éditeur », label que nous décidâmes ensuite de mettre en sommeil pour nous consacrer totalement à la création de Chorus. Dix ans de travail donc pour ce grand œuvre de l’ami Marc. « La meilleure des biographies de Brel », estimera la regrettée Anne-Marie Paquotte dans Télérama, tandis que Bertrand Dicale (quelques années avant de collaborer à Chorus) le plébiscitera ainsi dans Le Figaro : « Robine s’insurge, s’enthousiasme, converse avec Brel en nourrissant son propos d’une somme unique d’informations. Son travail est exemplaire non seulement par son ampleur, mais aussi par sa pertinence. »

 

 

Ce rappel pour dire combien Brel est resté proche de nous, toujours, avant (voir « Prologue ») et après sa disparition (sans même parler de Si ça vous chante et de son Don Quichotte d’avatar qui a forcément à voir, aussi, avec lui : « On n’oublie rien, de rien / On n’oublie rien du tout / On n’oublie rien de rien / On s’habitue, c’est tout… ») ; et combien, par conséquent, il nous était nécessaire d’aller au bout de notre démarche. Alors, quand Antoine a remis le sujet sur le métier, l’affaire était déjà entendue, il ne restait plus qu’à la mettre en musique… Puis embarquer, enfin, jusqu’à l’endroit où le Grand Jacques avait choisi non pas de marquer une pause mais de se fixer vraiment, durablement (voire pour le reste de sa vie comme le montreront les témoignages recueillis sur place), jusqu’au lieu finalement devenu son ultime demeure. Pourtant, Hiva Oa ne devait être qu’une simple escale dans son tour du monde à demi-achevé. Après une période de cabotage autour de Tahiti, des îles de la Société et des Tuamotu, le voyage devait se poursuivre via les Fidji. Mais la fatigue, due à la fois aux conséquences de l’opération subie un an plus tôt comme aux difficultés de maniement de l’Askoy, a vite pris le dessus. La fatigue, mais pas que : l’éblouissement aussi...

Fin 1975, un mois et demi durant, Jacques et Maddly naviguent dans cet archipel de douze îles (dont six seulement sont habitées), entre Fatu Hiva, la plus méridionale, à trois heures de bateau, aux deux principales du « groupe nord », Hua Uka et Nuku Hiva. Leur décision de s’installer à Hiva Oa sera définitivement arrêtée après leur passage à Nuku Hiva qui, considérée comme la capitale administrative des Marquises, offrait pourtant plus de « commodités », dont une meilleure desserte depuis Tahiti et l’existence d’un hôpital alors qu’Hiva Oa ne comptait qu’un dispensaire. Mais justement ! Depuis ses mésaventures aux Antilles avec les paparazzi, Brel a soif de tranquillité et recherche l’anonymat avant tout. De plus, il a tout de suite apprécié le charme particulier d’Hiva Oa : « Je suis pris par la beauté de cette île. C’est bien la première fois que ça m’arrive », confie-t-il à son copain belge Vic (croisé jadis à Bruxelles et retrouvé par hasard fin 1973 dans un port des Canaries) qui navigue avec sa compagne Prisca Parrish quasiment de conserve avec l’Askoy depuis les Açores et dont le voilier le Kalais a mouillé une semaine plus tôt à Tahauku.

 

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Alors, quand les autorités administratives et les notables de Nuku Hiva, prévenus de l’arrivée de l’artiste, mettent les petits plats dans les grands et se mettent eux-mêmes sur leur trente-et-un pour l’accueillir en rade (superbe) de Taiohae, la « capitale » de l’île qui a des allures de sous-préfecture, Brel revit ce qu’il raillait dans Je suis un soir d’été en 1968 : « Il pleut des orangeades / Et des champagnes bien tièdes / Et les propos glacés / Des femelles maussades / De fonctionnarisés… » S’ils nourrissaient quelque espoir de le voir s’installer chez eux, ils ont tout faux ! Jacques fera contre mauvaise fortune bon cœur, mais n’en livrera pas moins son verdict, immédiat, à Maddly : « Ça n’est pas pour nous… »  

 

 

Le couple poussera encore jusqu’à Tahiti, histoire de découvrir de visu Papeete et le « bateau amiral » de la Polynésie française mais surtout de vérifier, par comparaison, que sa première impression a été la bonne en ce qui concerne Hiva Oa. Par la suite, Brel et sa compagne (sa « Doudou ») reviendront régulièrement à Tahiti, environ une semaine par mois, comme on va « en ville », pour s’ approvisionner en produits alimentaires ou matériels divers introuvables aux Marquises, répondant à des invitations (notamment au mariage du dernier gouverneur, Charles Schmitt), allant au cinéma, au restaurant, et surtout passant son temps en compagnie de pilotes, à l’aéroport international de Faaa. Car le virus de l’avion l’a repris. Ou plutôt il ne l’a jamais quitté. Installé à Atuona, il n’aura en effet plus qu’une idée : revalider sa licence et acheter un bimoteur. Or, quand on n’a pas piloté depuis un certain temps, il est obligatoire, avant de reprendre seul les manettes, de voler un certain nombre d’heures en compagnie d’un instructeur : en l’occurrence et à tour de rôle Michel Gauthier, pilote d'Air Polynésie, ou Jean-François Lejeune, fils du fondateur d’Air Tahiti qui assure des rotations sur Moorea, « l’île sœur », et sur les Tuamotu, ces îles de corail aux étroites bandes de terre délimitant un lagon immense.

 

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C’est ainsi qu’un jour de 1976 (probablement en novembre, d’après nos sources) Jacques s’est posé à Rangiroa dont le lagon pourrait contenir la totalité de l’île de Tahiti. C’est l’image du paradis, telle qu’on l’imagine dans l’hémisphère nord. Sables blancs ou roses, lagon bleu clair enchâssé dans le grand lagon, telle une perle précieuse dans l'océan bleu foncé, végétation luxuriante : vu d’avion, c’est une explosion incomparable de couleurs. Deux milliers d’habitants tout au plus, une petite mairie à Avatoru, une école et un collège, une banque, un centre médical, un bureau de poste et quelques épiceries. Les voitures sont rares, presque inutiles, on circule surtout en deux-roues. L’aérodrome, lui, ne peut accueillir que de petits appareils.

 

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Coïncidence : Pierre Perret, qui venait de faire un break dans sa carrière, y séjourne justement. Il est descendu à l’hôtel Kia Ora, le seul de l’île, composé de paillottes plantées dans le lagon et reliées entre elles jusqu’à la plage par un ponton de bois d’où l’on voit évoluer toutes sortes de poissons multicolores, des raies et même des requins pointe noire ou dormeurs, que l’on dit inoffensifs… Ce soir-là, raconte aujourd’hui un ancien copain de Jacques du temps où il travaillait comme prof à Hiva Oa, « la fête a duré toute la nuit ». Brel et Perret s’étaient déjà rencontrés quelques mois plus tôt, au printemps 1975, aux Antilles. « Pierrot » rappelle cet épisode en préface du Grand Jacques de Marc Robine : « “Sur la fin, me dit-il, je faisais du Brel. J’avais l’impression de me singer moi-même. Il était temps d’arrêter… Et puis, dès le début, ce métier m’a rendu malade ! Tu en es là, toi ?” Non, moi, je n’en étais pas là en 1975 lorsque nous nous rencontrâmes dans la mer des Grenadines. Mais ce qu’il venait de me dire m’avait quand même filé le tracsir… pour la suite (à moi qui venais d’arrêter pour “souffler” déjà depuis deux ans). »  

 

 

Moralité : Pierre Perret ne tarda pas à regagner la France pour enregistrer un nouvel album (Papa, maman, 1976) contenant cette superbe chanson autobiographique, Ma nouvelle adresse, qui s’achève en forme de coup de chapeau au Grand Jacques : « Oui mes amis j’ai largué tout / Pour l’archipel des Tuamotu / Où quel que soit le cours du franc / On offre son poisson vivant / Pour une poignée de riz blanc… / Mon copain Jacques a mis les bouts / Toutes voiles dehors et vent debout / Il chante dans les alizés / Quelques chansons dont le succès / N’aura jamais su le griser / Prenez sa nouvelle adresse / Il vit dans le vent sucré des îles nacrées / Et à sa nouvelle adresse / Une fille s’amuse à rire de ses souvenirs… »  

 

 

Sa nouvelle adresse ? Une maison de bois et de tôle ondulée à mi-chemin du sentier menant en forte pente de la gendarmerie, tout en bas du village, au cimetière d’où la vue sur Atuona et sa baie, dans laquelle émerge l’impressionnant rocher Hanakee, est pour le moins spectaculaire. Enfoncé, le cimetière marin de Paul Valéry ! Aux antipodes de Sète, celui de Gauguin offre un panorama « imprenable ».

 

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Sa nouvelle adresse ? Justement, ce chemin de terre ne porte pas de nom : il faut se rendre à la Poste pour récupérer son courrier. Mais Brel, pour l’heure, vient seulement de jeter l’ancre à Hiva Oa et, comme tous les marins qui font le tour du monde, il a demandé à ses proches et amis de lui écrire en poste restante. Cela va être sa première démarche personnelle, le lendemain matin de son arrivée, juste après avoir satisfait, en tant qu’étranger débarquant en Polynésie française (notre homme est belge, ne l’oublions pas), aux formalités douanières obligatoires auprès de la gendarmerie située, dans la rue principale, juste en face de la Poste.

Tout de blanc vêtus, Jacques et Maddly montent à bord du dinghy de l’Askoy et débarquent sur la grève qui ferme la baie de Tahauku. Ils ignorent sans doute l’existence du passage qui remonte directement vers le village, dit « Escalier Gerbault », vestige du sentier emprunté jadis par le célèbre navigateur. Chemin faisant, ils croisent un pêcheur à la ligne, un popaa (comme les Polynésiens désignent plus généralement les « Blancs » ou les Français de métropole) qui les salue de loin, d’un signe de la main. On y reviendra…

 

VueTahauku.jpg

 

Il faut environ une demi-heure pour se rendre à pied jusqu’au « centre-ville », à quelque trois kilomètres du mouillage. Le jeune postier polynésien qui les accueille est le seul employé, à la fois receveur et homme à tout faire de l’Office des postes et télécommunications local. Il se nomme Fiston Amaru. De lui aussi on reparlera, car il sera bientôt du cercle des intimes de Brel. Leur premier contact, de part et d’autre du guichet, donne lieu à un dialogue surréaliste, sachant l’immense notoriété dont jouit alors le chanteur-comédien dans tout l’espace francophone. Et même ailleurs, en Amérique latine notamment : quelques mois plus tôt au Venezuela, en escale au port de La Guaira, n’a-t-il pas eu la surprise de voir un officier se présenter à la passerelle de l’Askoy et demander après lui : « Cher Monsieur, messieurs les ministres de l’Information et du Tourisme aimeraient venir vous saluer » ?!

Matin du 20 novembre 1975, bureau de poste d’Atuona.

« Bonjour, je m’appelle Jacques Brel, je dois avoir du courrier en poste restante…
– Ah ! très bien, monsieur, répond Fiston (oui, c’est son vrai prénom !), j’ai bien fait de le garder plus longtemps que le délai normal. Je prévois toujours le possible pot au noir en pensant aux marins qui traversent le Pacifique… J’ai beaucoup de courrier au nom de Brel. »
Silence et attente réciproque :
« Voulez-vous me montrer une pièce d’identité ?
– Mais…
– C’est indispensable, monsieur ; on ne peut pas délivrer de courrier sans savoir à qui on a vraiment affaire. Et pour cela, j’ai besoin d’une carte d’identité ou d’un passeport... »

On imagine Brel écarquiller les yeux, de joie autant que d’incrédulité, avant de se tourner vers sa compagne, un large sourire aux lèvres : « Tu te rends compte, la Doudou, ici on ne me connaît pas ! »

Ce que Jacques Brel n’osait plus espérer, cet anonymat tant recherché pour repartir de zéro sans tricher, il venait contre toute attente de le trouver dans cette terre d’imprudence aux plages de sable noir battues par l’océan, aux vallées profondes cernées de falaises abruptes. Une île en apparence inhospitalière, dominée de pics envahis par la brume, et pourtant rêvée de longue date ; une île « au large de l’espoir / où les hommes n’auraient pas peur ». 316 km carrés oubliés de tous ou presque, aux pistes de terre seulement en cours de traçage ou d’élargissement au sein de paysages somptueux mais tourmentés, peuplés de chevaux sauvages : Hiva Oa, latitude 9° 45’ 0’’ Sud. « Voici venu le temps de vivre / Voici venu le temps d’aimer. » Et bientôt le temps de nouvelles vocalises…  

 

 

(1) Depuis 2003, c’est un « pays d’outre-mer de la République française » (POM) régi par une assemblée territoriale, un « président de la Polynésie française » élu par elle et un gouvernement local, les pouvoirs régaliens étant assurés par un « Haut-Commissaire » de la République. À l’époque de Brel, encore Territoire d’outre-mer (TOM), il était dirigé par un gouverneur nommé par la France.

(À SUIVRE)

 

 

 
 
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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 10:00

Le voyage aux Marquises


Si l’on s’accorde assez facilement sur une liste d’artistes ayant marqué l’histoire de la chanson française contemporaine, chacun possède ses petites préférences qui ont plus à voir avec sa sensibilité propre qu’avec la valeur intrinsèque de l’œuvre concernée – à supposer qu’à ces sommets de qualité il soit objectivement possible de comparer l’écriture, la composition, l’interprétation et la teneur respectives des chansons, leur capacité à transcender les chapelles et à dépasser leur époque... Donc, à chacun son artiste, ça ne se discute pas. Ainsi, celui qui aura le plus compté pour moi – homme et créateur confondus, sa vie ayant été aussi admirable que son œuvre –, au point peut-être d’infléchir le cours de la mienne, s’appelle Jacques Brel.

   

 

Autant que je m’en souvienne, j’ai découvert Brel en 1957 – j’avais huit ans – avec Quand on n’a que l’amour. Le choc. Par le fond (« Quand on n’a que l’amour / Pour parler aux canons / Et rien qu’une chanson / Pour convaincre un tambour… », guère éloigné du chef-d’œuvre de Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour, paru un an plus tôt), autant que par la forme, ce fameux et irrésistible crescendo brélien qui deviendrait sa marque de fabrique… La suite ne fit que confirmer cette révélation. Comme si j’étais branché sur le même secteur, d’une intensité (émotionnelle) hors norme. Le discours lucide et généreux de l’homme sur ses semblables (« J’ai mal aux autres », etc., mais aussi, revers obligé de la médaille, « Mort aux cons ! », etc.) enfonça le clou.

Alors, quand le héros de mon enfance, le chevalier à la triste figure, s’incarna en Jacques Brel (j’étais à ce moment-là dans ma vingtième année), la boucle fut bouclée. Ce Grand Jacques-là était bien mon Grand Frère ! Mon aîné de vingt ans, presque jour pour jour, un vrai « bélier » avide d’aventures, débordant de rêves d’enfance. Un frère que j’avais (presque) reconnu comme tel dès 1964 ; souvenez-vous de Jef : « Viens, il me reste ma guitare / Je l’allumerai pour toi / Et on sera espagnols / Comme quand on était mômes… »

  

quichotte

 

Et puis, superbe pied de nez au show-business et plus généralement à l’ordre social qui vous rive d’office sur les rails du conformisme, le voilà qui décide à son apogée professionnelle – alors qu’il aurait pu continuer des décennies durant, et pour le plus grand plaisir du public, à « rentabiliser » ses talents multiples – d’« aller voir » ailleurs si le bonheur s’y trouve ! Il lâche tout quasiment du jour au lendemain et passe son brevet de skipper après sa licence de pilote pour se lancer dans un tour du monde à la voile censé durer cinq ans… Stupéfaction, puis admiration, dirait Souchon. L’esprit de Gerbault, St-Ex et Mermoz souffle en lui. Unique dans l’histoire du showbiz. Et rarissime dans l’absolu.

La maladie le cueillera en cours de route : parti d’Anvers le 24 juillet 1974 sur l’Askoy (un yawl au mât de 22 mètres, de 18 mètres de long et pesant 42 tonnes, beaucoup trop lourd pour un seul homme, fût-il accompagné d’une femme qui n'a pas froid aux yeux), il percevra les premières atteintes de ce « mal mystérieux dont on cache le nom » le 20 octobre lors d’une escale à Tenerife. Auparavant, accostant à Horta, dans les Açores, il avait déjà subi un coup fatal au moral en apprenant la mort, le premier septembre, de son grand ami Georges Pasquier, alias Jojo.

   

 

À celui-ci, dans la chanson éponyme de son dernier album, en 1977, Jacques Brel dira : « Nous savons tous les deux que le monde sommeille par manque d’imprudence ». Une phrase qui résume entièrement l’histoire du Grand Jacques ; et un sentiment partagé sans réserve par ma chère et tendre et moi qui, dans notre propre parcours, privilégierons toujours l’imprudence à la sécurité, la confiance à la méfiance. Avec les déceptions et les trahisons que l’on imagine (« la vie ne fait pas de cadeau… »), mais si dérisoires face aux belles rencontres suscitées par la maîtrise de son destin.

Délesté d’un poumon ou presque le 16 novembre, Brel remontera à bord de son bateau dès le 21 décembre ! Malgré l’épuisement visible, il n’entend pas se reposer davantage. Le 25 décembre est celui du « fameux » réveillon improvisé en compagnie d’Antoine qui vient mouiller dans le même port des Canaries, à Puerto Rico, avec sa première goélette baptisée Om. Un bien mauvais procès lui sera intenté par la suite, dont le simple et authentique exposé des faits (grâce à Chorus et Marc Robine) suffira à montrer l’ignominie. Mais plus tard, bien après, quand le mal sera fait et que la calomnie aura rempli son triste office ; trop tard, surtout, le Grand Jacques étant resté convaincu jusqu’à sa mort, semble-t-il, qu’Antoine avait « vendu » son cancer à la grande presse, alors que rien n’était plus faux. En réalité, la rumeur de la maladie avait filtré depuis Bruxelles où Brel s’était fait opérer, suivie d’échos dans la presse belge et même d’une dépêche de l’AFP, ce que certains proches de Jacques ne pouvaient ignorer...

Passons... pour le moment, et reprenons le fil. Le 30 décembre 1974, Brel, sa compagne Maddly et sa fille France, entreprennent la traversée de l’Atlantique. Deux représentantes du « sexe faible » et un homme physiquement diminué, incapable de s’atteler aux tâches les plus dures : dans ces conditions et avec un tel bateau, c’est une véritable gageure. Don Quichotte à l’assaut des moulins à houle… Et pourtant ! Telle une cathédrale de voile (écoutez – et voyez ! – cette extraordinaire chanson écrite aux Marquises et restée inédite jusqu’en 2003, La Cathédrale, où Brel retrace son propre trajet par le détail, quasiment du départ d’Anvers au mouillage d’Hiva Oa), L’Askoy arrive le 26 janvier dans la baie de Fort-de-France.

   

 

Après plusieurs mois de cabotage aux Antilles, au cours desquels les paparazzi tentent par tous les moyens de photographier le mort en sursis, Jacques et Maddly poursuivent seuls le voyage jusqu’au Venezuela. Le temps d’un aller-retour Caracas-Bruxelles en avion pour un contrôle médical six mois après l’opération, ils mettent les voiles jusqu’au canal de Panama. L’objectif est de traverser le Pacifique, via les Marquises, Tahiti, les îles Sous-le-Vent et les Fidji, puis de gagner l’océan Indien, les Seychelles, la mer Rouge et le canal de Suez pour regagner enfin l’Europe par la Méditerranée.

Le 22 septembre, l’Askoy se lance à l’assaut de l’immense océan. Cap sur les Marquises : 7 500 kilomètres sans escale ! Et le 19 novembre 1975, un an et trois jours après l’ablation partielle de son poumon gauche, Jacques Brel parvient avec Maddly Bamy en vue de la baie de Taaoa, dite baie des Traîtres, derrière laquelle s’étale la petite ville d’Atuona, au pied d’un pic impressionnant d’un vert sombre de plus de mille mètres. C’est la baie voisine de Tahauku, aménagée sommairement en mouillage, qu’ils choisissent pour ancrer leur bateau. Il n’en bougera quasiment plus, en dépit des projets de navigation que nourrissait encore le couple.

 

Baie-Tahauku.jpg

 

À cette époque-là, ma chère et tendre et moi vivons au Gabon où, après y avoir créé le journal L’Union, hebdomadaire national d’information générale, nous nous apprêtons, quelques semaines après l’arrivée de Brel aux Marquises, à le transformer en quotidien. Ce sera chose faite le 30 décembre 1975, non sans avoir formé au préalable une équipe d’aspirants journalistes, avec le concours de collègues gabonais et d’un trio d’excellents confrères polyvalents de nos amis. Dont Louis Bresson… dont on reparlera.

Coïncidence : je me rendrai en monomoteur à Lambaréné pour réaliser un reportage sur l’hôpital Schweitzer, « à l’orée de la forêt vierge », pendant qu’un certain Antoine voguait sur l’Ogooué (le grand fleuve gabonais que Gainsbourg immortalisera plus tard dans son film Équateur), vers le village du grand docteur musicien. Qui a parlé de hasard ?! Mais surtout, entre-temps, le 20 novembre, à Hiva Oa comme à Libreville, on sablera le champagne parce qu’enfin « Franco est tout à fait mort » !

   

 

L’imprudence... On n’était plus au temps où Bruxelles bruxellait dans l’insouciance, mais à celui des valises et des mallettes, des corrompus et des corrupteurs… Il était temps pour nous de quitter ce marigot pour une autre aventure, en repartant de zéro. Pour continuer à vivre debout, à vivre nos rêves. Comme Brel avait quitté la scène pour le cinéma, puis le cinéma pour la navigation hauturière avant de s’atteler à son dernier disque dans un archipel des antipodes. Les Marquises passeront en boucle, sur notre Uher à bandes, dans une République naissante de la Corne de l’Afrique, aux premiers pas de laquelle nous essaierons de contribuer au mieux (malgré l’engeance représentée par certains néo-coopérants mais ex-vrais colons à la – grave – mentalité inchangée). C’est là, à Djibouti, que nous apprendrons avant tout le monde sur place, par une dépêche AFP tombant sur le téléscripteur de mon bureau, la mort de notre héros survenue à l’Hôpital franco-musulman de Bobigny, le lundi 9 octobre 1978 à 4 h 30 du matin. Moins d’un demi-siècle – quarante-neuf ans et six mois seulement – après sa naissance, le 8 avril 1929 à Schaerbeek (Bruxelles).

Le vendredi 13 octobre en fin de matinée, Jacques Brel était inhumé à Hiva Oa, à l’endroit précis choisi par lui : non loin de la tombe de Paul Gauguin, à la droite d’un grand Christ blanc de cinq mètres de haut : « Pour qu’il soit entouré de ses deux larrons ! », avait-il lancé comme une boutade, lui le bouffeur de curés, l’anticlérical notoire. À ses obsèques : les amis d’Atuona dont les sœurs du collège Sainte-Anne et nombre d’enfants marquisiens ; parmi les proches d’avant les Marquises, seul son ancien imprésario et fidèle ami Charley Marouani a fait le voyage, convoyant la dépouille de Jacques aux côtés de Maddly.

   

 

Le sait-on ? Douze ans plus tôt, en avril 1966, six mois avant ses adieux à l’Olympia, Brel était à l’affiche à Djibouti, accompagné par quatre musiciens, dont Jean Corti et Gérard Jouannest (voir le document vidéo d’Une île, tourné pour l'essentiel sur place). C’était dans le cadre de sa tournée dans l’océan Indien (du 21 avril à Djibouti au 3 mai à l’île Maurice en passant par Madagascar et la Réunion). L’organisateur de sa venue, Guy Arnaud, me confia que le Grand Jacques, ayant constaté que son hôtel-restaurant de La Siesta où il devait se produire ne roulait pas sur l’or, lui fit cadeau de son cachet : « Spontanément et intégralement ! » Par la suite, on apprendrait que le chanteur, qui ne s’en vantait pas, était coutumier du fait, ou plus exactement qu’il offrait plus souvent qu’à son tour, à l’issue de son spectacle, l’enveloppe contenant son cachet à des gens qu’il jugeait dans le besoin… Quand je le rencontrai, après l’indépendance de Djibouti, Arnaud avait vendu La Siesta pour ouvrir une enseigne culturelle que Brel aurait aimée, la Librairie Omar-Khayyâm, du nom du grand poète et savant perse qui se répandait en éloges épicuriens.

Antoine1979C’est encore à Djibouti, enfin, que nous ferons la connaissance d’Antoine, de passage dans la Corne de l’Afrique sur Om. Il m’invita à plusieurs reprises à son bord comme nous l’invitâmes chez nous. Six mois d’escale, le temps d’écrire un nouvel album (Quel beau voyage !, Barclay, 1980), avec un titre décoiffant sur la coopération mal comprise : Le Blues des coopérants.

Deux souvenirs marquants à son sujet : un, celui du plaisir de lui faire découvrir le premier 30 cm d’un jeune chanteur français qui parlait de lui et de Dylan (cf. notre photo) : « Y a eu Antoine avant moi / Y a eu Dylan avant lui / Après moi qui viendra ? / Après moi, c’est pas fini / On les a récupérés / Oui, mais moi on m’aura pas ! » Je revois la réaction amusée du globe-flotteur, toute de tendresse envers Renaud – puisqu’il s’agissait bien sûr de lui –, bien qu’il eût mis totalement à côté de la plaque : qui mieux qu’Antoine, justement, avait réussi à prendre de telles distances avec la société, ou plutôt à se jouer d’elle ? Oui, qui d’autre dans le showbiz… à part Brel ?

Brel évidemment, Brel infiniment. Second souvenir marquant de nos conversations djiboutiennes. Avec tout le tact possible, j’interrogeai Antoine sur ce Noël 74 passé sur l’Askoy à Puerto Rico de Gran Canaria… et les suites que l’on sait. L’auteur de Pourquoi ces canons ? en était terriblement meurtri. Pas tant de la cabale, d’ailleurs, que de penser que Brel était à tort resté persuadé de sa « trahison »… Je lui expliquai alors combien celui-ci avait compté pour moi au moment, crucial, auquel tout un chacun est tôt ou tard confronté, entre tenter d’accomplir ses rêves d’enfance et chercher à « réussir dans la vie » ; combien j’avais adhéré à sa définition du talent : rien d’autre, avec le travail rigoureux qu’il suppose en aval, que d’« avoir envie », vraiment envie ! Et combien j’aurais aimé pouvoir lui dire tout ça, en tête à tête…

   

 

Et me voilà, seul, tout seul, trente-trois ans (33 tours !) presque jour pour jour après qu’il eût été porté en terre, à méditer cette histoire, dans l’aube naissante, devant la tombe modeste et fleurie du Grand Jacques. Tel un paumé du petit matin, pendant que ma moitié boucle les bagages dans notre chambre de passage, avant que l’on regagne l’aéroport Jacques-Brel… Quarante ans après nos épousailles, impossible pour nous de ne pas songer dans cet archipel où le temps s’immobilise, à dix-huit mille kilomètres du Plat Pays, à La Chanson des vieux amants. « Finalement, finalement / Il nous fallut bien du talent / Pour être vieux sans être adultes. »

 

 

Cela se passait, il y a seulement quelques semaines, aux Marquises, île d’Hiva Oa, commune d’Atuona... Si ce « prologue » vous parle, je vous convie à me suivre, à nous suivre (et à faire chorus, peut-être, car nous rapportons quelques informations et documents étonnants, voire plus) jusqu’à cette île, « au large de l’amour / Posée sur l’autel de la mer / Satin couché sur le velours / Une île / Chaude comme la tendresse / Espérante comme un désert / Qu’un nuage de pluie caresse… » Oui, si ça vous chante, suivez-nous sur les traces de Jacques Brel.

(À SUIVRE)

___________ 

NB. Cet article, cent-seizième du nom, est aussi celui qui marque le second anniversaire de Si ça vous chante, puisque ce blog de promotion de la chanson, ouvert à tous et à toutes, a été lancé le 18 novembre 2009. Répétons-le : il ne s’use que si l’on ne s’en sert pas…

 
 
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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 13:43

Chanter plus fort que la mer

 

Il existe au Québec, plus exactement en Gaspésie, sa péninsule du Sud-Est située entre l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, un « petit » festival, totalement méconnu ou presque dans notre vieille Europe, qui vaut franchement le détour. Non content d’être atypique, le Festival en chanson de Petite-Vallée est aussi la vitrine d’un village (d’à peine 250 âmes) qui vit principalement pour et par la chanson ! Nous y sommes allés hors festival, justement… et rien que pour vous.

 

On le sait, la Belle Province est la terre originelle des grands rassemblements populaires de chanson. N’est-ce pas l’exemple du Festival d’été international de Québec, le premier du genre (créé en 1967, il en est aujourd’hui à sa 43e édition !), et le souvenir de la Super Francofête d’août 1974 (marquée en guise de feu d’artifice final par la reprise, devant quelque 150 000 personnes massées sur les Plaines d’Abraham, du titre emblématique de Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour, par Robert Charlebois, Gilles Vigneault et Félix Leclerc) qui donnèrent l’idée et surtout l’envie de créer le Paléo Festival Folk de Nyon en 1975, le Printemps de Bourges en 1977 puis les Francofolies de La Rochelle en 1985 ?  

 

 

Or, pour alimenter ces manifestations autrement qu’avec les mêmes vedettes en tournée dans l’année, il faut bien qu’un travail de découverte et de formation des nouveaux talents soit effectué en amont, et à la base. C’est ce que font notamment dans ce beau « pays » les festivals de Granby et de Tadoussac (42e et 27e édition respectivement en 2010). Mais aussi ce Festival en chanson de Petite-Vallée qui attire pendant une semaine, à cheval entre juin et juillet, quelque cent cinquante aspirants chanteurs (dont certains, bien connus aujourd’hui, ont fait leurs débuts ici) en provenance de l’ensemble du Québec et parfois des autres provinces du Canada, autour d’un parrain ou d’une marraine de l’édition et d’autres artistes francophones de renom. 

Petite-Vallée ? Fondée en 1856, près d’une anse du fleuve, sur le versant nord de la Gaspésie, par des familles de pêcheurs, elle est loin de tout, y compris de Gaspé, la « capitale » de cette magnifique péninsule sillonnée de rivières à saumons, au relief montagneux à l’intérieur des terres et aux grandes étendues préservées, parcs naturels peuplés d’ours, de caribous et autres orignaux. En partant de Montréal, on arrive à Petite-Vallée – à 100 km au nord-ouest de Gaspé, où Jacques Cartier, découvreur du Saint-Laurent, accosta en 1534 (pour mémoire, Champlain fonda Québec en 1608) – après… dix heures de route. « Si j’avais un char / Ça changerait ma vie / J’irais me promener / Sur le bord de la Gaspésie » (Stephen Faulkner)

 

Un village en chanson  

Une fois passé Grande-Vallée, avant de quitter la nationale 132 qui fait le tour de la Gaspésie, un panneau indicateur donne la distance restant à parcourir jusqu’à « Petite-Vallée, village en chanson ». Étonnant ! Réjouissant… Et certainement unique dans l’espace francophone. En tout cas c’est la première fois, après trois bonnes décennies de pérégrinations chansonnières, que nous découvrons pareilles indications routières, répétées au fur et à mesure que l’on s’approche dudit « Village en chanson ». 

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On laisse la 132 poursuivre son « tour de l’île », bifurquant sur la gauche pour arriver rapidement en haut d’une falaise, avec vue imprenable sur le Saint-Laurent, qui vient s’échouer sur une courte plaine côtière. À ce niveau proche de l’embouchure du « chemin qui marche » (l’expression amérindienne pour décrire les cours d’eau), le fleuve, dont il est impossible de distinguer l’autre rive, se confond avec « la mer ». D’où le nom de ce territoire qui, dérivant de « Gespeg », signifie « le bout du monde ». Et c’est vrai que là, à deux pas du « centre-ville » qu’on ira visiter tout à l’heure, on a vraiment l’impression d’être déconnecté du reste du monde. « Des fois quand j’ai le cœur / Écœuré d’être en ville / Je viens le voir passer / Les pieds vissés à terre / Mais les yeux envolés / Vers l’est plus loin que l’île / Où l’horizon bascule / Et les rives se perdent » (Sylvain Lelièvre).  

 

Sylvain Lelièvre – Le Fleuve

 

Bientôt, on ressentira plutôt l’impression de se trouver dans une bulle. De bonheur, pour qui aime la chanson. Car le bout du bout est une maison où les chansons aiment entrer. Mais n’anticipons pas. Nous avons loué un « char » et pris la route sans prévenir personne de notre venue, pas même le responsable et créateur du festival, Alan Côté, lecteur de toujours de Paroles et Musique puis de Chorus, mais jamais rencontré auparavant. Alors, il faut d’abord songer à assurer le gîte et le couvert. Le temps d’admirer le paysage et d’apercevoir deux cents ou trois mètres en contrebas une jolie auberge en bois au bord du fleuve, tout près de quelques bungalows et d’un vaste bâtiment aux couleurs du Québec (sur lequel se détache de loin le mot chanson), et nous voilà rendus à la Maison Lebreux où une dame et trois jeunes femmes nous accueillent.

 

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 Une fois installés, nous interrogeons la première. « Alan Côté ? fait-elle en écho, le sourire dans la voix, c’est mon fils ! Il est au bureau du festival, au village… » Affaire de famille : la dame, Denise Lebreux, est assistée de ses nièces Line et Jocelyne et de sa fille Fanny, la sœur d’Alan. « Denise a élevé ses enfants seule, a écrit Richard Séguin, l’un des ex-parrains du festival (dans un dossier spécial de L’Actualité, « Le Tour du Québec en 10 chansons »), le père est parti ailleurs. Elle travaille fort, elle tient tout, les quatre murs de la maison, en bas de la côte, près des galets, dans l’immensité à couper le souffle. » La Maison Lebreux est devenue au fil des ans l’auberge du festival, celle qui accueille les artistes, à deux pas du bâtiment où flotte l’étendard fleurdelysé qui, lui, est le théâtre du festival.

 

La force tranquille  

Direction le village, en haut de la côte. Avec, dans un petit périmètre, la mairie, le « Camp chanson » (un centre de formation qui propose des ateliers d’interprétation et d’écriture « aux enfants, aux adolescents et aux adultes de niveau intermédiaire ou avancé », doté d’une grande salle de spectacles et de répétitions, ainsi que de locaux d’hébergement) et la maison du festival. Alan Côté, surpris mais ravi (les numéros de Chorus côtoient dans son bureau le « Félix » 2003 du « meilleur événement culturel de l’année »), nous reçoit à la québécoise… Chaleureusement. L’homme dégage une force tranquille, à l’image de son physique imposant, colosse aux allures de marin, casquette ad hoc, lorsqu’il quitte le bureau pour nous faire les honneurs du « village en chanson ».

 

Alan cote

 

Visite du « Camp » d’abord (et hostie d’tabernac’, que c’est émouvant, en plein centre d’une localité, de voir la chanson pareillement mise en valeur !) puis du lieu principal du festival, près de l’auberge : le Théâtre de la Vieille Forge, ainsi baptisé, nous explique Alan, parce que le jour de ses 21 ans, en 1983, il décida avec des amis de transformer la vieille forge, celle où travaillait jadis son grand-père, en boîte à chansons, le Café de la Vieille Forge. « Un miracle ! écrit encore Richard Séguin. Les voix se reconnaissent, on organise des spectacles, on présente du théâtre. L’euphorie se moque de tout : là, à 10 h de Montréal, il y a dans ce coin de la Gaspésie un lieu de création. “Ils ont réalisé tout ça, car ils ne savaient pas que c’était impossible”, dirait le poète. La suite du monde se fait avec l’énergie des choses rêvées… »  

Depuis, bien sûr, la boîte à chansons originelle a évolué, le Café est devenu Théâtre, les aides financières ont afflué devant la pertinence du projet (qui allie l’art dramatique à la chanson). Le nouveau lieu – que bien des grandes villes pourraient envier – est surprenant à plus d’un titre : par son implantation, quasiment en bord de mer, par sa conception parfaitement fonctionnelle, par son charme irrésistible… Tout ici respire la chanson vivante, comme l’annonce, sur la façade principale, cette citation éloquente de Félix Leclerc : « Il y a des maisons où les chansons aiment entrer. »

 

Theatre

 

De fait, dès qu’on pénètre dans le hall, des photos d’artistes et autres affiches historiques de spectacle vous accueillent ; il y a même, comme tombant du ciel, une guitare offerte par Richard Desjardins, conquis comme tant d’autres chanteurs par l’endroit et l’esprit qui y règne. Aussitôt après, un espace café-restauration (l’occasion pour Alan de nous faire découvrir au bar l’excellent vin rouge d’un viticulteur local qui figure parmi les sponsors – pardon, les « commanditaires » – du festival) raconte les grands moments de la chanson québécoise, via des documents et illustrations de toutes sortes présentés sous verre d’une table à l’autre (lesquelles, cerise sur le gâteau, portent toutes un nom : la table Félix Leclerc, la table Gilles Vigneault, la table Robert Charlebois, etc.) !  

La salle de spectacle, d’une capacité médiane, parfaitement équipée, est comme un bijou dans son écrin. Quant aux loges des artistes, c’est bien simple, elles sont dignes par leur ampleur et leur confort des théâtres les plus renommés. Rien ne manque ici, de l’étage au sous-sol, pas même un atelier de fabrication de décors de théâtre, car celui-ci est pour beaucoup aussi dans la vie du village qui compte sa propre troupe, Jeune-Théâtre. Avec déjà plusieurs dizaines de productions (et de créations) à son actif, il lui arrive d’attirer des milliers de spectateurs avec une seule pièce.

 

Entre musique et poésie  

Hors saison hivernale, la chanson est toujours chez elle à Petite-Vallée, avec des artistes qui arrivent de tout l’espace francophone. On y a même inauguré, une semaine par an depuis octobre 2001 (avec Néry, Polo, Marie-Jo Thério et « Les Chanteurs du Village »), une formule de résidence de création… Et tout cela, répétons-le, dans une localité de moins d’un quart de millier d’habitants, dont une large majorité se met au service de la chanson en période de festival et une bonne part le reste de l’année grâce aux activités du Théâtre et du Camp chanson du printemps à l’automne. Ensuite, les rigueurs de ce nord du Nord, comme dirait Vigneault, reprennent le dessus.  

Vigneault, parlons-en ! Parrain de l’événement, « passeur » comme le furent Sylvie Tremblay, Richard Séguin, Laurence Jalbert, Sylvain Lelièvre, Plume Latraverse, Michel Rivard, Louise Forestier, Claude Gauthier, Luce Duffaut, etc., jusqu’à Paul Piché en 2009 et Zachary Richard cette année, Gilles Vigneault écrivit et offrit au festival sa chanson Entre musique et poésie pour contribuer à la mise en œuvre du Village en chanson (matérialisée de fait en 2001 avec la salle de spectacle, une salle d’interprétation et le camp spécialisé en chanson). « Entre musique et poésie / Entre prescience et nostalgie / Entre espoir et mélancolie / Entre la corde et l’arcanson / Entre le cri et la parole / Entre le ruisseau et l’école / Est née un jour la Sage-Folle / Qu’on appelle encore la chanson… »  

 

 

L’histoire est belle. Mais celle qu’Alan va nous conter après la visite des lieux est carrément édifiante. Passons sur celle qui veut que le village ait été fondé par une troupe de théâtre et de chansonniers dont le bateau se serait échoué ici, la légende est toujours plus belle que la réalité. La réalité, elle, est souvent tragique : en juillet 1966, Freddy Lebreux, le grand-père d’Alan et père de Denise, trouva ses deux fils morts, noyés, sur la grève. Ils étaient partis à la pêche le matin. « C’était pourtant un matin clair / Bon déjeuner, petit salaire / La mer en huile, deux gars, deux frères / Par une journée ben ordinaire… »  

Les gens d’ici assurent que, pour calmer son chagrin, le père Lebreux passait ensuite son temps à chanter des complaintes dans la forge. Il est vrai que tout le monde a toujours chanté ou joué d’un instrument à Petite-Vallée ; d’ailleurs, les fils Lebreux faisaient partie de l’orchestre du village. Alan lui-même est chanteur, comme la plupart des villageois qui ne manquent pas la moindre occasion de se réunir pour chanter. Pour le plaisir, pour le bonheur pur. Par thérapie aussi au début, après le drame, comme l’écrit Alan dans cette chanson autobiographique et ô combien émouvante : « Jour de lavage, le téléphone / Un grand silence qui pèse une tonne / Ma mère en pleurs, cœur qui résonne / Comme un tambour, un glas qui sonne / Parsonne a vu, parsonne peut dire / La barge en vue, Freddy chavire / Deux naufragés, c’est du délire / Couchés su’ la grève, cauchemar le pire… » Et de conclure au refrain : « Y faut chanter plus fort que la mer / Pour rattraper le temps qui passe / Pour éloigner les peines, les misères / Chanter, chanter plus fort qu’la mer… »

 

Les Chanteurs du Village – Chanter plus fort que la mer

 

Chanter plus fort que la mer ! C’est ce que font les gens de Petite-Vallée. À tel point qu’ils ont créé un groupe, à géométrie variable, mais avec un socle minimal de huit personnes, « Les Chanteurs du Village », qui fait entendre sa voix (ses voix !) pendant le festival et partout ailleurs où on les invite avec leur spectacle du moment.  

Accoudés au bar du Théâtre, un verre succédant à l’autre (le viticulteur, d’origine italienne, a implanté son savoir-faire d’une péninsule l’autre…), encore sous le choc de l’histoire narrée avec moult détails et force émotion par Alan, nous voilà rendus presque au soir. Coucher de soleil sur le Saint-Laurent… Mais nous n’en avons pas fini avec les verres… ni les vers. Tout d’un coup, Alan nous souffle : « Peut-être que ça vous dirait d’assister à nos répétitions ? Ce soir, le groupe se retrouve à la maison pour travailler à notre prochain spectacle… » Comment ça, si ça nous dirait ? Mais ça nous ravit, Alan !

 

« Les vraies gens »

 

Chanteurs

 

Quelle belle soirée, dans la maison bleue d’Alan, juste en haut de la côte ! Le groupe arrive et s’installe à la bonne franquette, entre la cuisine, la salle à manger et le petit salon attenant où se trouve le piano (dont joue admirablement l’une des filles du couple Côté). Outre les chansons à « travailler » (une ou deux fois par semaine, en toute saison), on a droit à un mini-récital spécial rien que pour nous, guitares-piano-voix ; pour nous remercier d’avoir fait le déplacement : Aznavour, Brel, Leclerc, Vigneault, Les Fous de Bassan, superbe toune quasiment du cru de Jacques Blanchet (la plus grande colonie du monde de fous de bassan est en Gaspésie, près de Percé, à l’île Bonaventure ; ce qui n’a pas manqué d’inspirer Romain Didier lors d’un séjour ici)… Chanter plus fort que la mer, bien sûr, que l’on découvre ainsi, in situ… Et puis cette curiosité, Sous le ciel de la Gaspésie, l’hymne du « pays », aux paroles issues de la tradition sur l’air de… La Pimpolaise, de Théodore Botrel.

 

Les Chanteurs du Village – Sous le ciel de la Gaspésie

 

Assis simplement autour de la table à manger, chacun avec son cahier de chanson, ou sur un tabouret, les membres du groupe vivent ce moment avec une joie visible, simple et contagieuse. Ils sont une dizaine ce soir, tous amateurs au sens propre du terme – doublement même, amateurs comme amoureux, passionnés, et amateurs comme non professionnels, mus simplement par le plaisir de se retrouver pour chanter en chœur, car il y a ici le directeur et la maîtresse d’école, le pharmacien, le comptable, le garagiste, le plombier, l’infirmière… L’aubergiste aussi, car Fanny Lebreux, la sœur d’Alan, est de la partie (elle vient d’ailleurs d’enregistrer un mini-CD). Bref, c’est un échantillon représentatif des gens du village – du « village en chanson », appellation qui trouve là l’une de ses raisons d’être, tous ces « amateurs » étant d’excellents interprètes, avec des voix à la québécoise, belles et assurées, et ce petit plus, dans le ressenti et le vécu, qui fait de la chanson, non pas une compétition d’égocentrisme, mais un moyen naturel de vous rapprocher d’autrui.

 

Piano

 

Pas de star à Petite-Vallée, rien que des gens « ben ordinaires », dirait Charlebois, de « simples gens », dirait Duteil… Leur spectacle ne s’appelle-t-il pas « Les Vraies Gens » ? Croyez-moi ou pas, ce sentiment inattendu de toucher ainsi au but, loin, si loin des faux-semblants et des faux amis, nous a fait monter les larmes aux yeux. Pas de sensiblerie, non. Plutôt de voir se matérialiser devant nous, en toute simplicité, une conception de la chanson défendue une vie durant : la preuve par le désintéressement et le partage du pouvoir fraternel et de la beauté inégalable de cet art populaire de l’émotion. 

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Histoire de laisser une trace et d’assurer la promotion du Festival en chanson de Petite-Vallée, un album a été enregistré localement (enfin, juste à côté dans un studio de « la vieille usine » de L’Anse-à-Beaufils) par Les Chanteurs du Village. Il comprend douze chansons, la plupart d’Alan Côté (dont une, Au beau pays des cantaloups, a été mise en musique par Michel Rivard), mais aussi Les Fous de Bassan et Sous le ciel de la Gaspésie déjà cités et un formidable « collage de chansons » de Gilles Vigneault, sous le titre Le nord du Nord. Ce soir-là dans la maison bleue en haut de la colline, nous avons eu droit à une version spéciale avec La Danse à Saint-Dilon, Mettez vot’ parka, Tam di de lam, I went to the market, Ah ! que l’hiver, Gens du pays... et Alan et ses amis étaient tout surpris de constater que nous reconnaissions chaque extrait.

 

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Oui, ce soir-là, alors qu’on ne s’était jamais vus quelques heures auparavant, nous faisions tous partie de la même famille. Le bonheur était palpable comme dans le célèbre texte de Félix, repris par Julos Beaucarne, où sa famille voit le bonheur passer, réunie au complet autour d’une simple soupe…

 

La voix immense du cœur humain 

Et le festival dans tout ça, direz-vous ? Au départ simple concours régional d’amateurs, il est devenu l’une des manifestations les plus courues du Québec (sinon les plus médiatisées), où les talents en herbe (parmi lesquels on a retrouvé les noms de Catherine Major, Daniel Boucher et autre Isabelle Boulay, ou plus récemment Alexandre Désilets – programmé cette année aux Francofolies de La Rochelle –, Tricot Machine, etc.) partagent désormais leurs espérances avec l’expérience des anciens. Ici pas de compétition, donc pas de stress négatif mais, assure Alan Côté, « une émulation certaine, non plus dictée par la peur d'être éliminé et d'avoir à quitter le navire au milieu du voyage, mais par le désir du dépassement face à ses pairs et au public ». Voici ce qu’écrivait encore Richard Séguin, l’un des « passeurs » de Petite-Vallée, en 2003 :

« Léger matin de la fin juin dans ce village de 230 habitants. De la fenêtre de la salle de répétition nous parviennent les voix des enfants. Cent cinquante jeunes du primaire qui, comme chaque année, apprennent par cœur une dizaine de chansons de Plume [Latraverse], de Vigneault, de Léveillée, de Félix… Tu imagines quel bagage ils auront à la fin de leur primaire… Les chansons qui entrent dans l’enfance sont des découvertes qui t’accompagnent toute la vie.  

« On est le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste. Des auteurs, des compositeurs, des interprètes sont venus de tous les coins du Québec pour la rencontre des amoureux de la chanson. Je ne connais aucun autre endroit où on accueille la chanson avec autant d’amour. Tous les habitants des villages de Petite-Vallée et de Grande-Vallée s’approprient musiques et mots pour cette fête : musiques actuelles ou lointaines, celle de l’artisan, celle des villes, celle des silences.  

« Sur la grève, toute la nuit, ça “jamme”. Sebastian improvise en espagnol, Stef donne son riff de guitare, les harmonies se mêlent à un refrain de Jean Leloup, les percussions vont rejoindre la nuit chaude d’Abbittibbi… On se croise au Théâtre de la Vieille Forge, au village. Ma sœur Marie-Claire et Marc Chabot, philosophe et parolier, donnent leurs ateliers de chant et d’écriture dans l’ancienne salle du conseil. Tout le mystère de ce qui passe par la voix, par le corps et les mots…  

« À quelques pas du feu, dans la vieille forge, la scène est là. Chacun, chacune peut y monter ; il y a un micro, un piano, des voix partout, dans la salle du conseil, à la bibliothèque, sur les perrons, des voix et des guitares dans l’air… Et les gens des villages de la région sont au rendez-vous ; écoutez-les parler, ils en savent long sur le travail et le talent. Parler ensemble de l’effet dans nos vies de ces ondes sonores, de ces petites vibrations dans l’espace, ce qu’elles nous donnent et ce qu’on leur donne. Les voix, toujours les voix, surtout les voix. “La chanson c’est la voix immense / Qui parle au nom du cœur humain.” La nuit, le jour, à Petite-Vallée, les rires, les pleurs, les voix, le travail, le battement de cœur… Ici, tout s’écoute autrement. »

Ça donne envie, non ? Tant mieux, c’est le but de ce reportage, car moi non plus je n’ai jamais connu ça ailleurs.

 

Quand le présent convoque le passé  

Cette année, hélas, à quelques semaines de la nouvelle édition, le présent a convoqué le passé : le guitariste Dan Gaudreau, l’un des membres éminents des Chanteurs du Village, avec Jérôme Béland, Marie-Josée Roy, Gilles et Fanny Lebreux, Danielle Vaillancourt, etc., a été retrouvé noyé ! On a repêché son corps le 16 mai dernier. Il n’avait que 33 ans et s’apprêtait à amorcer sa dixième année au sein de l’organisation du Village en chanson. Alan Côté témoigne : « On se souviendra longtemps de son grand apport, autant comme chef d’orchestre, musicien, chanteur, animateur, comédien... qu’en tant qu’être humain d’une rare intelligence, avec son sens de l’humour, ses facilités à tous nous imiter et sa joie de vivre contagieuse qui nous gardaient réveillés... »  

Et Alan de rappeler que la formule de spectacles Au tour de... (« un karaoké organique ayant pour but de promouvoir la chanson et de garder le fait de chanter bien vivant dans les communautés »), que Dan Gaudreau avait initiée, connaissait un succès grandissant. Depuis, l’été 2009, « cette série de spectacles a fait la joie des publics de Petite-Vallée, de l’Anse-à-Beaufils et de Gaspé, dans le cadre des activités commémorant le 475e anniversaire de l’arrivée de Cartier ».

 

Des rencontres qui chantent  

Mais ici comme ailleurs – plus qu’ailleurs en fait car la chanson à Petite-Vallée est profondément ancrée dans la vie de chacun et la mémoire collective – le spectacle continue. Le passeur de l’édition 2010 du festival qui vient tout juste de s’achever était Zachary Richard, Cajun de Louisiane, qui n’a pas dérogé à l’atmosphère de l’endroit : « Je suis ici pour partager », déclarait-il le premier soir au Théâtre de la Vieille Forge pour lancer cette 28e édition, du 25 juin au 3 juillet. Compte rendu de cette soirée d’ouverture par quelqu’un du cru : « Tour à tour, chansonneurs, paroliers, compositeurs, participants aux “Rencontres qui chantent” se sont succédés sur scène sous un feu nourri d’applaudissements. Les arrimeurs et formateurs Marc Chabot, Marc Pérusse, Andréanne Alain, Luc de La Rochellière, Daniel Lavoie, Edgar Bori, Marie-Claire Séguin et Michel Faubert ont également été présentés à la foule. »  

En tout, plus de 70 artistes de la francophonie étaient présents à Petite-Vallée, dont Florent Vollant, Gaële, Jipé Dalpé, Josianne Paradis, Louis Étienne, le slammeur Ivy, le groupe Feufollet de la Louisiane, Samian, Bernard Adamus, Pépé, Juan Sebastian Larobina, l’harmoniciste Guy Bélanger, Pascal Lejeune (qui faisait partie des dernières Découvertes de Montauban), Joseph Edgar, le groupe Chinatown... Autant d’artistes qui auront gravité « autour des paroliers, compositeurs et chansonneurs invités à se produire au festival à travers un processus de sélection s’étant déroulé précédemment ». À Petite-Vallée, il n’est en effet pas question de concours mais d’une sélection d’artistes émergents. Au programme : ateliers, encadrement, formation, spectacles divers, rencontres professionnelles, bref du partage et de la confrontation d’idées dans tous leurs états. Sans oublier des prix et bourses (d’un montant global de plus de trente mille dollars) décernés par différents jurys « pour souligner les forces et qualités des artistes sélectionnés : audace et originalité, présence sur scène, qualité du texte, de la mélodie, prix du public, » etc.

 

Pour en savoir plus sur le « projet » du Village en chanson de Petite-Vallée (« contribuer au développement de l’intérêt populaire pour la culture et, plus précisément, pour la chanson québécoise »), outre l’extrait du film Chanter plus fort que la mer que je vous propose ici (réalisé en 2002 par Guylaine Maroist et Éric Ruel, il donne déjà une bonne idée de l’esprit du village), je vous invite à vous promener sur le site du festival et celui du Village. Comme j’invite les participants à l’édition qui vient tout juste de s’achever à témoigner de celle-ci sous forme de commentaire à cet article. Ne serait-ce pas la façon la plus éloquente de confirmer tout ce qui précède ? À savoir qu’il existe dans un petit coin perdu de Gaspésie, un village (d’irréductibles ?) où la chanson et le folklore ont toujours été essentiels à la vie quotidienne, où les soirées familiales sont depuis des générations égayées par les danses et chants traditionnels. Où l’on invite à la fois les plus jeunes à redécouvrir le patrimoine, et l’ensemble des villageois et « visiteurs », artistes et spectateurs, à faire du Festival en chanson de Petite-Vallée un havre de création, berceau d’avenir.

 

La reine de la turlute

 

LaBolducEt puis, pour ceux et celles que ce reportage inciterait carrément à se rendre l’an prochain à sa 29e édition, je ne saurais trop les encourager à faire « le tour de l’île » (je précise que je ne suis sponsorisé – pardon, commandité – par personne). À la majesté sauvage des lieux, entre mer et montagne (comptez une petite semaine pour 900 km de pourtour), vous ajouterez à votre besace un bon pan de l’histoire du pays en passant par New-Carlisle, le village natal de René Lévesque (eh oui, un Gaspésien), et surtout par Newport, celui de La Bolduc* (eh oui, une Gaspésienne !), la mère fondatrice de la chanson québécoise, reine de la « turlute ». Un musée imposant lui est consacré, qui vous attend au bord de la 132, près de la Baie des Chaleurs… Mais, bon, c’que j’vous en dis, vous connaissez la rengaine, c’est rien que si ça vous chante. Pour ma part, c’est sûr, comme Charlebois, « Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Boeing bleu de mer / J’ai besoin de revoir l’hiver / Et ses aurores boréales », mais aussi, à dix heures de « char », dans ce village en chanson sans pareil nommé Petite-Vallée.  

 

 

Bolduc Musée

 

 

*À l’entrée du musée figure cette plaque : « Mary Travers, dite La Bolduc (1894-1941). Mary Travers, connue sous le nom de son mari (Édouard Bolduc), eut une influence considérable sur la culture populaire québécoise en tant qu’auteure-compositrice-interprète. De 1929 à 1939, elle enregistra près de cent chansons qu’elle avait composées. Sa façon nouvelle d’aborder l’actualité, la critique sociale et les relations homme-femme, alliée à sa manière caractéristique de “turluter”, la propulsèrent au rang de vedette. Plusieurs tournées effectuées au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et dans le nord de la Nouvelle-Angleterre renforcèrent sa popularité. »

(Photos F. et M. Hidalgo) 

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