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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 10:00

Le voyage aux Marquises


Si l’on s’accorde assez facilement sur une liste d’artistes ayant marqué l’histoire de la chanson française contemporaine, chacun possède ses petites préférences qui ont plus à voir avec sa sensibilité propre qu’avec la valeur intrinsèque de l’œuvre concernée – à supposer qu’à ces sommets de qualité il soit objectivement possible de comparer l’écriture, la composition, l’interprétation et la teneur respectives des chansons, leur capacité à transcender les chapelles et à dépasser leur époque... Donc, à chacun son artiste, ça ne se discute pas. Ainsi, celui qui aura le plus compté pour moi – homme et créateur confondus, sa vie ayant été aussi admirable que son œuvre –, au point peut-être d’infléchir le cours de la mienne, s’appelle Jacques Brel.

   

 

Autant que je m’en souvienne, j’ai découvert Brel en 1957 – j’avais huit ans – avec Quand on n’a que l’amour. Le choc. Par le fond (« Quand on n’a que l’amour / Pour parler aux canons / Et rien qu’une chanson / Pour convaincre un tambour… », guère éloigné du chef-d’œuvre de Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour, paru un an plus tôt), autant que par la forme, ce fameux et irrésistible crescendo brélien qui deviendrait sa marque de fabrique… La suite ne fit que confirmer cette révélation. Comme si j’étais branché sur le même secteur, d’une intensité (émotionnelle) hors norme. Le discours lucide et généreux de l’homme sur ses semblables (« J’ai mal aux autres », etc., mais aussi, revers obligé de la médaille, « Mort aux cons ! », etc.) enfonça le clou.

Alors, quand le héros de mon enfance, le chevalier à la triste figure, s’incarna en Jacques Brel (j’étais à ce moment-là dans ma vingtième année), la boucle fut bouclée. Ce Grand Jacques-là était bien mon Grand Frère ! Mon aîné de vingt ans, presque jour pour jour, un vrai « bélier » avide d’aventures, débordant de rêves d’enfance. Un frère que j’avais (presque) reconnu comme tel dès 1964 ; souvenez-vous de Jef : « Viens, il me reste ma guitare / Je l’allumerai pour toi / Et on sera espagnols / Comme quand on était mômes… »

  

quichotte

 

Et puis, superbe pied de nez au show-business et plus généralement à l’ordre social qui vous rive d’office sur les rails du conformisme, le voilà qui décide à son apogée professionnelle – alors qu’il aurait pu continuer des décennies durant, et pour le plus grand plaisir du public, à « rentabiliser » ses talents multiples – d’« aller voir » ailleurs si le bonheur s’y trouve ! Il lâche tout quasiment du jour au lendemain et passe son brevet de skipper après sa licence de pilote pour se lancer dans un tour du monde à la voile censé durer cinq ans… Stupéfaction, puis admiration, dirait Souchon. L’esprit de Gerbault, St-Ex et Mermoz souffle en lui. Unique dans l’histoire du showbiz. Et rarissime dans l’absolu.

La maladie le cueillera en cours de route : parti d’Anvers le 24 juillet 1974 sur l’Askoy (un yawl au mât de 22 mètres, de 18 mètres de long et pesant 42 tonnes, beaucoup trop lourd pour un seul homme, fût-il accompagné d’une femme qui n'a pas froid aux yeux), il percevra les premières atteintes de ce « mal mystérieux dont on cache le nom » le 20 octobre lors d’une escale à Tenerife. Auparavant, accostant à Horta, dans les Açores, il avait déjà subi un coup fatal au moral en apprenant la mort, le premier septembre, de son grand ami Georges Pasquier, alias Jojo.

   

 

À celui-ci, dans la chanson éponyme de son dernier album, en 1977, Jacques Brel dira : « Nous savons tous les deux que le monde sommeille par manque d’imprudence ». Une phrase qui résume entièrement l’histoire du Grand Jacques ; et un sentiment partagé sans réserve par ma chère et tendre et moi qui, dans notre propre parcours, privilégierons toujours l’imprudence à la sécurité, la confiance à la méfiance. Avec les déceptions et les trahisons que l’on imagine (« la vie ne fait pas de cadeau… »), mais si dérisoires face aux belles rencontres suscitées par la maîtrise de son destin.

Délesté d’un poumon ou presque le 16 novembre, Brel remontera à bord de son bateau dès le 21 décembre ! Malgré l’épuisement visible, il n’entend pas se reposer davantage. Le 25 décembre est celui du « fameux » réveillon improvisé en compagnie d’Antoine qui vient mouiller dans le même port des Canaries, à Puerto Rico, avec sa première goélette baptisée Om. Un bien mauvais procès lui sera intenté par la suite, dont le simple et authentique exposé des faits (grâce à Chorus et Marc Robine) suffira à montrer l’ignominie. Mais plus tard, bien après, quand le mal sera fait et que la calomnie aura rempli son triste office ; trop tard, surtout, le Grand Jacques étant resté convaincu jusqu’à sa mort, semble-t-il, qu’Antoine avait « vendu » son cancer à la grande presse, alors que rien n’était plus faux. En réalité, la rumeur de la maladie avait filtré depuis Bruxelles où Brel s’était fait opérer, suivie d’échos dans la presse belge et même d’une dépêche de l’AFP, ce que certains proches de Jacques ne pouvaient ignorer...

Passons... pour le moment, et reprenons le fil. Le 30 décembre 1974, Brel, sa compagne Maddly et sa fille France, entreprennent la traversée de l’Atlantique. Deux représentantes du « sexe faible » et un homme physiquement diminué, incapable de s’atteler aux tâches les plus dures : dans ces conditions et avec un tel bateau, c’est une véritable gageure. Don Quichotte à l’assaut des moulins à houle… Et pourtant ! Telle une cathédrale de voile (écoutez – et voyez ! – cette extraordinaire chanson écrite aux Marquises et restée inédite jusqu’en 2003, La Cathédrale, où Brel retrace son propre trajet par le détail, quasiment du départ d’Anvers au mouillage d’Hiva Oa), L’Askoy arrive le 26 janvier dans la baie de Fort-de-France.

   

 

Après plusieurs mois de cabotage aux Antilles, au cours desquels les paparazzi tentent par tous les moyens de photographier le mort en sursis, Jacques et Maddly poursuivent seuls le voyage jusqu’au Venezuela. Le temps d’un aller-retour Caracas-Bruxelles en avion pour un contrôle médical six mois après l’opération, ils mettent les voiles jusqu’au canal de Panama. L’objectif est de traverser le Pacifique, via les Marquises, Tahiti, les îles Sous-le-Vent et les Fidji, puis de gagner l’océan Indien, les Seychelles, la mer Rouge et le canal de Suez pour regagner enfin l’Europe par la Méditerranée.

Le 22 septembre, l’Askoy se lance à l’assaut de l’immense océan. Cap sur les Marquises : 7 500 kilomètres sans escale ! Et le 19 novembre 1975, un an et trois jours après l’ablation partielle de son poumon gauche, Jacques Brel parvient avec Maddly Bamy en vue de la baie de Taaoa, dite baie des Traîtres, derrière laquelle s’étale la petite ville d’Atuona, au pied d’un pic impressionnant d’un vert sombre de plus de mille mètres. C’est la baie voisine de Tahauku, aménagée sommairement en mouillage, qu’ils choisissent pour ancrer leur bateau. Il n’en bougera quasiment plus, en dépit des projets de navigation que nourrissait encore le couple.

 

Baie-Tahauku.jpg

 

À cette époque-là, ma chère et tendre et moi vivons au Gabon où, après y avoir créé le journal L’Union, hebdomadaire national d’information générale, nous nous apprêtons, quelques semaines après l’arrivée de Brel aux Marquises, à le transformer en quotidien. Ce sera chose faite le 30 décembre 1975, non sans avoir formé au préalable une équipe d’aspirants journalistes, avec le concours de collègues gabonais et d’un trio d’excellents confrères polyvalents de nos amis. Dont Louis Bresson… dont on reparlera.

Coïncidence : je me rendrai en monomoteur à Lambaréné pour réaliser un reportage sur l’hôpital Schweitzer, « à l’orée de la forêt vierge », pendant qu’un certain Antoine voguait sur l’Ogooué (le grand fleuve gabonais que Gainsbourg immortalisera plus tard dans son film Équateur), vers le village du grand docteur musicien. Qui a parlé de hasard ?! Mais surtout, entre-temps, le 20 novembre, à Hiva Oa comme à Libreville, on sablera le champagne parce qu’enfin « Franco est tout à fait mort » !

   

 

L’imprudence... On n’était plus au temps où Bruxelles bruxellait dans l’insouciance, mais à celui des valises et des mallettes, des corrompus et des corrupteurs… Il était temps pour nous de quitter ce marigot pour une autre aventure, en repartant de zéro. Pour continuer à vivre debout, à vivre nos rêves. Comme Brel avait quitté la scène pour le cinéma, puis le cinéma pour la navigation hauturière avant de s’atteler à son dernier disque dans un archipel des antipodes. Les Marquises passeront en boucle, sur notre Uher à bandes, dans une République naissante de la Corne de l’Afrique, aux premiers pas de laquelle nous essaierons de contribuer au mieux (malgré l’engeance représentée par certains néo-coopérants mais ex-vrais colons à la – grave – mentalité inchangée). C’est là, à Djibouti, que nous apprendrons avant tout le monde sur place, par une dépêche AFP tombant sur le téléscripteur de mon bureau, la mort de notre héros survenue à l’Hôpital franco-musulman de Bobigny, le lundi 9 octobre 1978 à 4 h 30 du matin. Moins d’un demi-siècle – quarante-neuf ans et six mois seulement – après sa naissance, le 8 avril 1929 à Schaerbeek (Bruxelles).

Le vendredi 13 octobre en fin de matinée, Jacques Brel était inhumé à Hiva Oa, à l’endroit précis choisi par lui : non loin de la tombe de Paul Gauguin, à la droite d’un grand Christ blanc de cinq mètres de haut : « Pour qu’il soit entouré de ses deux larrons ! », avait-il lancé comme une boutade, lui le bouffeur de curés, l’anticlérical notoire. À ses obsèques : les amis d’Atuona dont les sœurs du collège Sainte-Anne et nombre d’enfants marquisiens ; parmi les proches d’avant les Marquises, seul son ancien imprésario et fidèle ami Charley Marouani a fait le voyage, convoyant la dépouille de Jacques aux côtés de Maddly.

   

 

Le sait-on ? Douze ans plus tôt, en avril 1966, six mois avant ses adieux à l’Olympia, Brel était à l’affiche à Djibouti, accompagné par quatre musiciens, dont Jean Corti et Gérard Jouannest (voir le document vidéo d’Une île, tourné pour l'essentiel sur place). C’était dans le cadre de sa tournée dans l’océan Indien (du 21 avril à Djibouti au 3 mai à l’île Maurice en passant par Madagascar et la Réunion). L’organisateur de sa venue, Guy Arnaud, me confia que le Grand Jacques, ayant constaté que son hôtel-restaurant de La Siesta où il devait se produire ne roulait pas sur l’or, lui fit cadeau de son cachet : « Spontanément et intégralement ! » Par la suite, on apprendrait que le chanteur, qui ne s’en vantait pas, était coutumier du fait, ou plus exactement qu’il offrait plus souvent qu’à son tour, à l’issue de son spectacle, l’enveloppe contenant son cachet à des gens qu’il jugeait dans le besoin… Quand je le rencontrai, après l’indépendance de Djibouti, Arnaud avait vendu La Siesta pour ouvrir une enseigne culturelle que Brel aurait aimée, la Librairie Omar-Khayyâm, du nom du grand poète et savant perse qui se répandait en éloges épicuriens.

Antoine1979C’est encore à Djibouti, enfin, que nous ferons la connaissance d’Antoine, de passage dans la Corne de l’Afrique sur Om. Il m’invita à plusieurs reprises à son bord comme nous l’invitâmes chez nous. Six mois d’escale, le temps d’écrire un nouvel album (Quel beau voyage !, Barclay, 1980), avec un titre décoiffant sur la coopération mal comprise : Le Blues des coopérants.

Deux souvenirs marquants à son sujet : un, celui du plaisir de lui faire découvrir le premier 30 cm d’un jeune chanteur français qui parlait de lui et de Dylan (cf. notre photo) : « Y a eu Antoine avant moi / Y a eu Dylan avant lui / Après moi qui viendra ? / Après moi, c’est pas fini / On les a récupérés / Oui, mais moi on m’aura pas ! » Je revois la réaction amusée du globe-flotteur, toute de tendresse envers Renaud – puisqu’il s’agissait bien sûr de lui –, bien qu’il eût mis totalement à côté de la plaque : qui mieux qu’Antoine, justement, avait réussi à prendre de telles distances avec la société, ou plutôt à se jouer d’elle ? Oui, qui d’autre dans le showbiz… à part Brel ?

Brel évidemment, Brel infiniment. Second souvenir marquant de nos conversations djiboutiennes. Avec tout le tact possible, j’interrogeai Antoine sur ce Noël 74 passé sur l’Askoy à Puerto Rico de Gran Canaria… et les suites que l’on sait. L’auteur de Pourquoi ces canons ? en était terriblement meurtri. Pas tant de la cabale, d’ailleurs, que de penser que Brel était à tort resté persuadé de sa « trahison »… Je lui expliquai alors combien celui-ci avait compté pour moi au moment, crucial, auquel tout un chacun est tôt ou tard confronté, entre tenter d’accomplir ses rêves d’enfance et chercher à « réussir dans la vie » ; combien j’avais adhéré à sa définition du talent : rien d’autre, avec le travail rigoureux qu’il suppose en aval, que d’« avoir envie », vraiment envie ! Et combien j’aurais aimé pouvoir lui dire tout ça, en tête à tête…

   

 

Et me voilà, seul, tout seul, trente-trois ans (33 tours !) presque jour pour jour après qu’il eût été porté en terre, à méditer cette histoire, dans l’aube naissante, devant la tombe modeste et fleurie du Grand Jacques. Tel un paumé du petit matin, pendant que ma moitié boucle les bagages dans notre chambre de passage, avant que l’on regagne l’aéroport Jacques-Brel… Quarante ans après nos épousailles, impossible pour nous de ne pas songer dans cet archipel où le temps s’immobilise, à dix-huit mille kilomètres du Plat Pays, à La Chanson des vieux amants. « Finalement, finalement / Il nous fallut bien du talent / Pour être vieux sans être adultes. »

 

 

Cela se passait, il y a seulement quelques semaines, aux Marquises, île d’Hiva Oa, commune d’Atuona... Si ce « prologue » vous parle, je vous convie à me suivre, à nous suivre (et à faire chorus, peut-être, car nous rapportons quelques informations et documents étonnants, voire plus) jusqu’à cette île, « au large de l’amour / Posée sur l’autel de la mer / Satin couché sur le velours / Une île / Chaude comme la tendresse / Espérante comme un désert / Qu’un nuage de pluie caresse… » Oui, si ça vous chante, suivez-nous sur les traces de Jacques Brel.

(À SUIVRE)

___________ 

NB. Cet article, cent-seizième du nom, est aussi celui qui marque le second anniversaire de Si ça vous chante, puisque ce blog de promotion de la chanson, ouvert à tous et à toutes, a été lancé le 18 novembre 2009. Répétons-le : il ne s’use que si l’on ne s’en sert pas…

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 13:43

Chanter plus fort que la mer

 

Il existe au Québec, plus exactement en Gaspésie, sa péninsule du Sud-Est située entre l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, un « petit » festival, totalement méconnu ou presque dans notre vieille Europe, qui vaut franchement le détour. Non content d’être atypique, le Festival en chanson de Petite-Vallée est aussi la vitrine d’un village (d’à peine 250 âmes) qui vit principalement pour et par la chanson ! Nous y sommes allés hors festival, justement… et rien que pour vous.

 

On le sait, la Belle Province est la terre originelle des grands rassemblements populaires de chanson. N’est-ce pas l’exemple du Festival d’été international de Québec, le premier du genre (créé en 1967, il en est aujourd’hui à sa 43e édition !), et le souvenir de la Super Francofête d’août 1974 (marquée en guise de feu d’artifice final par la reprise, devant quelque 150 000 personnes massées sur les Plaines d’Abraham, du titre emblématique de Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour, par Robert Charlebois, Gilles Vigneault et Félix Leclerc) qui donnèrent l’idée et surtout l’envie de créer le Paléo Festival Folk de Nyon en 1975, le Printemps de Bourges en 1977 puis les Francofolies de La Rochelle en 1985 ?  

 

 

Or, pour alimenter ces manifestations autrement qu’avec les mêmes vedettes en tournée dans l’année, il faut bien qu’un travail de découverte et de formation des nouveaux talents soit effectué en amont, et à la base. C’est ce que font notamment dans ce beau « pays » les festivals de Granby et de Tadoussac (42e et 27e édition respectivement en 2010). Mais aussi ce Festival en chanson de Petite-Vallée qui attire pendant une semaine, à cheval entre juin et juillet, quelque cent cinquante aspirants chanteurs (dont certains, bien connus aujourd’hui, ont fait leurs débuts ici) en provenance de l’ensemble du Québec et parfois des autres provinces du Canada, autour d’un parrain ou d’une marraine de l’édition et d’autres artistes francophones de renom. 

Petite-Vallée ? Fondée en 1856, près d’une anse du fleuve, sur le versant nord de la Gaspésie, par des familles de pêcheurs, elle est loin de tout, y compris de Gaspé, la « capitale » de cette magnifique péninsule sillonnée de rivières à saumons, au relief montagneux à l’intérieur des terres et aux grandes étendues préservées, parcs naturels peuplés d’ours, de caribous et autres orignaux. En partant de Montréal, on arrive à Petite-Vallée – à 100 km au nord-ouest de Gaspé, où Jacques Cartier, découvreur du Saint-Laurent, accosta en 1534 (pour mémoire, Champlain fonda Québec en 1608) – après… dix heures de route. « Si j’avais un char / Ça changerait ma vie / J’irais me promener / Sur le bord de la Gaspésie » (Stephen Faulkner)

 

Un village en chanson  

Une fois passé Grande-Vallée, avant de quitter la nationale 132 qui fait le tour de la Gaspésie, un panneau indicateur donne la distance restant à parcourir jusqu’à « Petite-Vallée, village en chanson ». Étonnant ! Réjouissant… Et certainement unique dans l’espace francophone. En tout cas c’est la première fois, après trois bonnes décennies de pérégrinations chansonnières, que nous découvrons pareilles indications routières, répétées au fur et à mesure que l’on s’approche dudit « Village en chanson ». 

 bienvenue-copie-1.jpg  

On laisse la 132 poursuivre son « tour de l’île », bifurquant sur la gauche pour arriver rapidement en haut d’une falaise, avec vue imprenable sur le Saint-Laurent, qui vient s’échouer sur une courte plaine côtière. À ce niveau proche de l’embouchure du « chemin qui marche » (l’expression amérindienne pour décrire les cours d’eau), le fleuve, dont il est impossible de distinguer l’autre rive, se confond avec « la mer ». D’où le nom de ce territoire qui, dérivant de « Gespeg », signifie « le bout du monde ». Et c’est vrai que là, à deux pas du « centre-ville » qu’on ira visiter tout à l’heure, on a vraiment l’impression d’être déconnecté du reste du monde. « Des fois quand j’ai le cœur / Écœuré d’être en ville / Je viens le voir passer / Les pieds vissés à terre / Mais les yeux envolés / Vers l’est plus loin que l’île / Où l’horizon bascule / Et les rives se perdent » (Sylvain Lelièvre).  

 

Sylvain Lelièvre – Le Fleuve

 

Bientôt, on ressentira plutôt l’impression de se trouver dans une bulle. De bonheur, pour qui aime la chanson. Car le bout du bout est une maison où les chansons aiment entrer. Mais n’anticipons pas. Nous avons loué un « char » et pris la route sans prévenir personne de notre venue, pas même le responsable et créateur du festival, Alan Côté, lecteur de toujours de Paroles et Musique puis de Chorus, mais jamais rencontré auparavant. Alors, il faut d’abord songer à assurer le gîte et le couvert. Le temps d’admirer le paysage et d’apercevoir deux cents ou trois mètres en contrebas une jolie auberge en bois au bord du fleuve, tout près de quelques bungalows et d’un vaste bâtiment aux couleurs du Québec (sur lequel se détache de loin le mot chanson), et nous voilà rendus à la Maison Lebreux où une dame et trois jeunes femmes nous accueillent.

 

vue generale2

 

 Une fois installés, nous interrogeons la première. « Alan Côté ? fait-elle en écho, le sourire dans la voix, c’est mon fils ! Il est au bureau du festival, au village… » Affaire de famille : la dame, Denise Lebreux, est assistée de ses nièces Line et Jocelyne et de sa fille Fanny, la sœur d’Alan. « Denise a élevé ses enfants seule, a écrit Richard Séguin, l’un des ex-parrains du festival (dans un dossier spécial de L’Actualité, « Le Tour du Québec en 10 chansons »), le père est parti ailleurs. Elle travaille fort, elle tient tout, les quatre murs de la maison, en bas de la côte, près des galets, dans l’immensité à couper le souffle. » La Maison Lebreux est devenue au fil des ans l’auberge du festival, celle qui accueille les artistes, à deux pas du bâtiment où flotte l’étendard fleurdelysé qui, lui, est le théâtre du festival.

 

La force tranquille  

Direction le village, en haut de la côte. Avec, dans un petit périmètre, la mairie, le « Camp chanson » (un centre de formation qui propose des ateliers d’interprétation et d’écriture « aux enfants, aux adolescents et aux adultes de niveau intermédiaire ou avancé », doté d’une grande salle de spectacles et de répétitions, ainsi que de locaux d’hébergement) et la maison du festival. Alan Côté, surpris mais ravi (les numéros de Chorus côtoient dans son bureau le « Félix » 2003 du « meilleur événement culturel de l’année »), nous reçoit à la québécoise… Chaleureusement. L’homme dégage une force tranquille, à l’image de son physique imposant, colosse aux allures de marin, casquette ad hoc, lorsqu’il quitte le bureau pour nous faire les honneurs du « village en chanson ».

 

Alan cote

 

Visite du « Camp » d’abord (et hostie d’tabernac’, que c’est émouvant, en plein centre d’une localité, de voir la chanson pareillement mise en valeur !) puis du lieu principal du festival, près de l’auberge : le Théâtre de la Vieille Forge, ainsi baptisé, nous explique Alan, parce que le jour de ses 21 ans, en 1983, il décida avec des amis de transformer la vieille forge, celle où travaillait jadis son grand-père, en boîte à chansons, le Café de la Vieille Forge. « Un miracle ! écrit encore Richard Séguin. Les voix se reconnaissent, on organise des spectacles, on présente du théâtre. L’euphorie se moque de tout : là, à 10 h de Montréal, il y a dans ce coin de la Gaspésie un lieu de création. “Ils ont réalisé tout ça, car ils ne savaient pas que c’était impossible”, dirait le poète. La suite du monde se fait avec l’énergie des choses rêvées… »  

Depuis, bien sûr, la boîte à chansons originelle a évolué, le Café est devenu Théâtre, les aides financières ont afflué devant la pertinence du projet (qui allie l’art dramatique à la chanson). Le nouveau lieu – que bien des grandes villes pourraient envier – est surprenant à plus d’un titre : par son implantation, quasiment en bord de mer, par sa conception parfaitement fonctionnelle, par son charme irrésistible… Tout ici respire la chanson vivante, comme l’annonce, sur la façade principale, cette citation éloquente de Félix Leclerc : « Il y a des maisons où les chansons aiment entrer. »

 

Theatre

 

De fait, dès qu’on pénètre dans le hall, des photos d’artistes et autres affiches historiques de spectacle vous accueillent ; il y a même, comme tombant du ciel, une guitare offerte par Richard Desjardins, conquis comme tant d’autres chanteurs par l’endroit et l’esprit qui y règne. Aussitôt après, un espace café-restauration (l’occasion pour Alan de nous faire découvrir au bar l’excellent vin rouge d’un viticulteur local qui figure parmi les sponsors – pardon, les « commanditaires » – du festival) raconte les grands moments de la chanson québécoise, via des documents et illustrations de toutes sortes présentés sous verre d’une table à l’autre (lesquelles, cerise sur le gâteau, portent toutes un nom : la table Félix Leclerc, la table Gilles Vigneault, la table Robert Charlebois, etc.) !  

La salle de spectacle, d’une capacité médiane, parfaitement équipée, est comme un bijou dans son écrin. Quant aux loges des artistes, c’est bien simple, elles sont dignes par leur ampleur et leur confort des théâtres les plus renommés. Rien ne manque ici, de l’étage au sous-sol, pas même un atelier de fabrication de décors de théâtre, car celui-ci est pour beaucoup aussi dans la vie du village qui compte sa propre troupe, Jeune-Théâtre. Avec déjà plusieurs dizaines de productions (et de créations) à son actif, il lui arrive d’attirer des milliers de spectateurs avec une seule pièce.

 

Entre musique et poésie  

Hors saison hivernale, la chanson est toujours chez elle à Petite-Vallée, avec des artistes qui arrivent de tout l’espace francophone. On y a même inauguré, une semaine par an depuis octobre 2001 (avec Néry, Polo, Marie-Jo Thério et « Les Chanteurs du Village »), une formule de résidence de création… Et tout cela, répétons-le, dans une localité de moins d’un quart de millier d’habitants, dont une large majorité se met au service de la chanson en période de festival et une bonne part le reste de l’année grâce aux activités du Théâtre et du Camp chanson du printemps à l’automne. Ensuite, les rigueurs de ce nord du Nord, comme dirait Vigneault, reprennent le dessus.  

Vigneault, parlons-en ! Parrain de l’événement, « passeur » comme le furent Sylvie Tremblay, Richard Séguin, Laurence Jalbert, Sylvain Lelièvre, Plume Latraverse, Michel Rivard, Louise Forestier, Claude Gauthier, Luce Duffaut, etc., jusqu’à Paul Piché en 2009 et Zachary Richard cette année, Gilles Vigneault écrivit et offrit au festival sa chanson Entre musique et poésie pour contribuer à la mise en œuvre du Village en chanson (matérialisée de fait en 2001 avec la salle de spectacle, une salle d’interprétation et le camp spécialisé en chanson). « Entre musique et poésie / Entre prescience et nostalgie / Entre espoir et mélancolie / Entre la corde et l’arcanson / Entre le cri et la parole / Entre le ruisseau et l’école / Est née un jour la Sage-Folle / Qu’on appelle encore la chanson… »  

 

 

L’histoire est belle. Mais celle qu’Alan va nous conter après la visite des lieux est carrément édifiante. Passons sur celle qui veut que le village ait été fondé par une troupe de théâtre et de chansonniers dont le bateau se serait échoué ici, la légende est toujours plus belle que la réalité. La réalité, elle, est souvent tragique : en juillet 1966, Freddy Lebreux, le grand-père d’Alan et père de Denise, trouva ses deux fils morts, noyés, sur la grève. Ils étaient partis à la pêche le matin. « C’était pourtant un matin clair / Bon déjeuner, petit salaire / La mer en huile, deux gars, deux frères / Par une journée ben ordinaire… »  

Les gens d’ici assurent que, pour calmer son chagrin, le père Lebreux passait ensuite son temps à chanter des complaintes dans la forge. Il est vrai que tout le monde a toujours chanté ou joué d’un instrument à Petite-Vallée ; d’ailleurs, les fils Lebreux faisaient partie de l’orchestre du village. Alan lui-même est chanteur, comme la plupart des villageois qui ne manquent pas la moindre occasion de se réunir pour chanter. Pour le plaisir, pour le bonheur pur. Par thérapie aussi au début, après le drame, comme l’écrit Alan dans cette chanson autobiographique et ô combien émouvante : « Jour de lavage, le téléphone / Un grand silence qui pèse une tonne / Ma mère en pleurs, cœur qui résonne / Comme un tambour, un glas qui sonne / Parsonne a vu, parsonne peut dire / La barge en vue, Freddy chavire / Deux naufragés, c’est du délire / Couchés su’ la grève, cauchemar le pire… » Et de conclure au refrain : « Y faut chanter plus fort que la mer / Pour rattraper le temps qui passe / Pour éloigner les peines, les misères / Chanter, chanter plus fort qu’la mer… »

 

Les Chanteurs du Village – Chanter plus fort que la mer

 

Chanter plus fort que la mer ! C’est ce que font les gens de Petite-Vallée. À tel point qu’ils ont créé un groupe, à géométrie variable, mais avec un socle minimal de huit personnes, « Les Chanteurs du Village », qui fait entendre sa voix (ses voix !) pendant le festival et partout ailleurs où on les invite avec leur spectacle du moment.  

Accoudés au bar du Théâtre, un verre succédant à l’autre (le viticulteur, d’origine italienne, a implanté son savoir-faire d’une péninsule l’autre…), encore sous le choc de l’histoire narrée avec moult détails et force émotion par Alan, nous voilà rendus presque au soir. Coucher de soleil sur le Saint-Laurent… Mais nous n’en avons pas fini avec les verres… ni les vers. Tout d’un coup, Alan nous souffle : « Peut-être que ça vous dirait d’assister à nos répétitions ? Ce soir, le groupe se retrouve à la maison pour travailler à notre prochain spectacle… » Comment ça, si ça nous dirait ? Mais ça nous ravit, Alan !

 

« Les vraies gens »

 

Chanteurs

 

Quelle belle soirée, dans la maison bleue d’Alan, juste en haut de la côte ! Le groupe arrive et s’installe à la bonne franquette, entre la cuisine, la salle à manger et le petit salon attenant où se trouve le piano (dont joue admirablement l’une des filles du couple Côté). Outre les chansons à « travailler » (une ou deux fois par semaine, en toute saison), on a droit à un mini-récital spécial rien que pour nous, guitares-piano-voix ; pour nous remercier d’avoir fait le déplacement : Aznavour, Brel, Leclerc, Vigneault, Les Fous de Bassan, superbe toune quasiment du cru de Jacques Blanchet (la plus grande colonie du monde de fous de bassan est en Gaspésie, près de Percé, à l’île Bonaventure ; ce qui n’a pas manqué d’inspirer Romain Didier lors d’un séjour ici)… Chanter plus fort que la mer, bien sûr, que l’on découvre ainsi, in situ… Et puis cette curiosité, Sous le ciel de la Gaspésie, l’hymne du « pays », aux paroles issues de la tradition sur l’air de… La Pimpolaise, de Théodore Botrel.

 

Les Chanteurs du Village – Sous le ciel de la Gaspésie

 

Assis simplement autour de la table à manger, chacun avec son cahier de chanson, ou sur un tabouret, les membres du groupe vivent ce moment avec une joie visible, simple et contagieuse. Ils sont une dizaine ce soir, tous amateurs au sens propre du terme – doublement même, amateurs comme amoureux, passionnés, et amateurs comme non professionnels, mus simplement par le plaisir de se retrouver pour chanter en chœur, car il y a ici le directeur et la maîtresse d’école, le pharmacien, le comptable, le garagiste, le plombier, l’infirmière… L’aubergiste aussi, car Fanny Lebreux, la sœur d’Alan, est de la partie (elle vient d’ailleurs d’enregistrer un mini-CD). Bref, c’est un échantillon représentatif des gens du village – du « village en chanson », appellation qui trouve là l’une de ses raisons d’être, tous ces « amateurs » étant d’excellents interprètes, avec des voix à la québécoise, belles et assurées, et ce petit plus, dans le ressenti et le vécu, qui fait de la chanson, non pas une compétition d’égocentrisme, mais un moyen naturel de vous rapprocher d’autrui.

 

Piano

 

Pas de star à Petite-Vallée, rien que des gens « ben ordinaires », dirait Charlebois, de « simples gens », dirait Duteil… Leur spectacle ne s’appelle-t-il pas « Les Vraies Gens » ? Croyez-moi ou pas, ce sentiment inattendu de toucher ainsi au but, loin, si loin des faux-semblants et des faux amis, nous a fait monter les larmes aux yeux. Pas de sensiblerie, non. Plutôt de voir se matérialiser devant nous, en toute simplicité, une conception de la chanson défendue une vie durant : la preuve par le désintéressement et le partage du pouvoir fraternel et de la beauté inégalable de cet art populaire de l’émotion. 

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Histoire de laisser une trace et d’assurer la promotion du Festival en chanson de Petite-Vallée, un album a été enregistré localement (enfin, juste à côté dans un studio de « la vieille usine » de L’Anse-à-Beaufils) par Les Chanteurs du Village. Il comprend douze chansons, la plupart d’Alan Côté (dont une, Au beau pays des cantaloups, a été mise en musique par Michel Rivard), mais aussi Les Fous de Bassan et Sous le ciel de la Gaspésie déjà cités et un formidable « collage de chansons » de Gilles Vigneault, sous le titre Le nord du Nord. Ce soir-là dans la maison bleue en haut de la colline, nous avons eu droit à une version spéciale avec La Danse à Saint-Dilon, Mettez vot’ parka, Tam di de lam, I went to the market, Ah ! que l’hiver, Gens du pays... et Alan et ses amis étaient tout surpris de constater que nous reconnaissions chaque extrait.

 

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Oui, ce soir-là, alors qu’on ne s’était jamais vus quelques heures auparavant, nous faisions tous partie de la même famille. Le bonheur était palpable comme dans le célèbre texte de Félix, repris par Julos Beaucarne, où sa famille voit le bonheur passer, réunie au complet autour d’une simple soupe…

 

La voix immense du cœur humain 

Et le festival dans tout ça, direz-vous ? Au départ simple concours régional d’amateurs, il est devenu l’une des manifestations les plus courues du Québec (sinon les plus médiatisées), où les talents en herbe (parmi lesquels on a retrouvé les noms de Catherine Major, Daniel Boucher et autre Isabelle Boulay, ou plus récemment Alexandre Désilets – programmé cette année aux Francofolies de La Rochelle –, Tricot Machine, etc.) partagent désormais leurs espérances avec l’expérience des anciens. Ici pas de compétition, donc pas de stress négatif mais, assure Alan Côté, « une émulation certaine, non plus dictée par la peur d'être éliminé et d'avoir à quitter le navire au milieu du voyage, mais par le désir du dépassement face à ses pairs et au public ». Voici ce qu’écrivait encore Richard Séguin, l’un des « passeurs » de Petite-Vallée, en 2003 :

« Léger matin de la fin juin dans ce village de 230 habitants. De la fenêtre de la salle de répétition nous parviennent les voix des enfants. Cent cinquante jeunes du primaire qui, comme chaque année, apprennent par cœur une dizaine de chansons de Plume [Latraverse], de Vigneault, de Léveillée, de Félix… Tu imagines quel bagage ils auront à la fin de leur primaire… Les chansons qui entrent dans l’enfance sont des découvertes qui t’accompagnent toute la vie.  

« On est le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste. Des auteurs, des compositeurs, des interprètes sont venus de tous les coins du Québec pour la rencontre des amoureux de la chanson. Je ne connais aucun autre endroit où on accueille la chanson avec autant d’amour. Tous les habitants des villages de Petite-Vallée et de Grande-Vallée s’approprient musiques et mots pour cette fête : musiques actuelles ou lointaines, celle de l’artisan, celle des villes, celle des silences.  

« Sur la grève, toute la nuit, ça “jamme”. Sebastian improvise en espagnol, Stef donne son riff de guitare, les harmonies se mêlent à un refrain de Jean Leloup, les percussions vont rejoindre la nuit chaude d’Abbittibbi… On se croise au Théâtre de la Vieille Forge, au village. Ma sœur Marie-Claire et Marc Chabot, philosophe et parolier, donnent leurs ateliers de chant et d’écriture dans l’ancienne salle du conseil. Tout le mystère de ce qui passe par la voix, par le corps et les mots…  

« À quelques pas du feu, dans la vieille forge, la scène est là. Chacun, chacune peut y monter ; il y a un micro, un piano, des voix partout, dans la salle du conseil, à la bibliothèque, sur les perrons, des voix et des guitares dans l’air… Et les gens des villages de la région sont au rendez-vous ; écoutez-les parler, ils en savent long sur le travail et le talent. Parler ensemble de l’effet dans nos vies de ces ondes sonores, de ces petites vibrations dans l’espace, ce qu’elles nous donnent et ce qu’on leur donne. Les voix, toujours les voix, surtout les voix. “La chanson c’est la voix immense / Qui parle au nom du cœur humain.” La nuit, le jour, à Petite-Vallée, les rires, les pleurs, les voix, le travail, le battement de cœur… Ici, tout s’écoute autrement. »

Ça donne envie, non ? Tant mieux, c’est le but de ce reportage, car moi non plus je n’ai jamais connu ça ailleurs.

 

Quand le présent convoque le passé  

Cette année, hélas, à quelques semaines de la nouvelle édition, le présent a convoqué le passé : le guitariste Dan Gaudreau, l’un des membres éminents des Chanteurs du Village, avec Jérôme Béland, Marie-Josée Roy, Gilles et Fanny Lebreux, Danielle Vaillancourt, etc., a été retrouvé noyé ! On a repêché son corps le 16 mai dernier. Il n’avait que 33 ans et s’apprêtait à amorcer sa dixième année au sein de l’organisation du Village en chanson. Alan Côté témoigne : « On se souviendra longtemps de son grand apport, autant comme chef d’orchestre, musicien, chanteur, animateur, comédien... qu’en tant qu’être humain d’une rare intelligence, avec son sens de l’humour, ses facilités à tous nous imiter et sa joie de vivre contagieuse qui nous gardaient réveillés... »  

Et Alan de rappeler que la formule de spectacles Au tour de... (« un karaoké organique ayant pour but de promouvoir la chanson et de garder le fait de chanter bien vivant dans les communautés »), que Dan Gaudreau avait initiée, connaissait un succès grandissant. Depuis, l’été 2009, « cette série de spectacles a fait la joie des publics de Petite-Vallée, de l’Anse-à-Beaufils et de Gaspé, dans le cadre des activités commémorant le 475e anniversaire de l’arrivée de Cartier ».

 

Des rencontres qui chantent  

Mais ici comme ailleurs – plus qu’ailleurs en fait car la chanson à Petite-Vallée est profondément ancrée dans la vie de chacun et la mémoire collective – le spectacle continue. Le passeur de l’édition 2010 du festival qui vient tout juste de s’achever était Zachary Richard, Cajun de Louisiane, qui n’a pas dérogé à l’atmosphère de l’endroit : « Je suis ici pour partager », déclarait-il le premier soir au Théâtre de la Vieille Forge pour lancer cette 28e édition, du 25 juin au 3 juillet. Compte rendu de cette soirée d’ouverture par quelqu’un du cru : « Tour à tour, chansonneurs, paroliers, compositeurs, participants aux “Rencontres qui chantent” se sont succédés sur scène sous un feu nourri d’applaudissements. Les arrimeurs et formateurs Marc Chabot, Marc Pérusse, Andréanne Alain, Luc de La Rochellière, Daniel Lavoie, Edgar Bori, Marie-Claire Séguin et Michel Faubert ont également été présentés à la foule. »  

En tout, plus de 70 artistes de la francophonie étaient présents à Petite-Vallée, dont Florent Vollant, Gaële, Jipé Dalpé, Josianne Paradis, Louis Étienne, le slammeur Ivy, le groupe Feufollet de la Louisiane, Samian, Bernard Adamus, Pépé, Juan Sebastian Larobina, l’harmoniciste Guy Bélanger, Pascal Lejeune (qui faisait partie des dernières Découvertes de Montauban), Joseph Edgar, le groupe Chinatown... Autant d’artistes qui auront gravité « autour des paroliers, compositeurs et chansonneurs invités à se produire au festival à travers un processus de sélection s’étant déroulé précédemment ». À Petite-Vallée, il n’est en effet pas question de concours mais d’une sélection d’artistes émergents. Au programme : ateliers, encadrement, formation, spectacles divers, rencontres professionnelles, bref du partage et de la confrontation d’idées dans tous leurs états. Sans oublier des prix et bourses (d’un montant global de plus de trente mille dollars) décernés par différents jurys « pour souligner les forces et qualités des artistes sélectionnés : audace et originalité, présence sur scène, qualité du texte, de la mélodie, prix du public, » etc.

 

Pour en savoir plus sur le « projet » du Village en chanson de Petite-Vallée (« contribuer au développement de l’intérêt populaire pour la culture et, plus précisément, pour la chanson québécoise »), outre l’extrait du film Chanter plus fort que la mer que je vous propose ici (réalisé en 2002 par Guylaine Maroist et Éric Ruel, il donne déjà une bonne idée de l’esprit du village), je vous invite à vous promener sur le site du festival et celui du Village. Comme j’invite les participants à l’édition qui vient tout juste de s’achever à témoigner de celle-ci sous forme de commentaire à cet article. Ne serait-ce pas la façon la plus éloquente de confirmer tout ce qui précède ? À savoir qu’il existe dans un petit coin perdu de Gaspésie, un village (d’irréductibles ?) où la chanson et le folklore ont toujours été essentiels à la vie quotidienne, où les soirées familiales sont depuis des générations égayées par les danses et chants traditionnels. Où l’on invite à la fois les plus jeunes à redécouvrir le patrimoine, et l’ensemble des villageois et « visiteurs », artistes et spectateurs, à faire du Festival en chanson de Petite-Vallée un havre de création, berceau d’avenir.

 

La reine de la turlute

 

LaBolducEt puis, pour ceux et celles que ce reportage inciterait carrément à se rendre l’an prochain à sa 29e édition, je ne saurais trop les encourager à faire « le tour de l’île » (je précise que je ne suis sponsorisé – pardon, commandité – par personne). À la majesté sauvage des lieux, entre mer et montagne (comptez une petite semaine pour 900 km de pourtour), vous ajouterez à votre besace un bon pan de l’histoire du pays en passant par New-Carlisle, le village natal de René Lévesque (eh oui, un Gaspésien), et surtout par Newport, celui de La Bolduc* (eh oui, une Gaspésienne !), la mère fondatrice de la chanson québécoise, reine de la « turlute ». Un musée imposant lui est consacré, qui vous attend au bord de la 132, près de la Baie des Chaleurs… Mais, bon, c’que j’vous en dis, vous connaissez la rengaine, c’est rien que si ça vous chante. Pour ma part, c’est sûr, comme Charlebois, « Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Boeing bleu de mer / J’ai besoin de revoir l’hiver / Et ses aurores boréales », mais aussi, à dix heures de « char », dans ce village en chanson sans pareil nommé Petite-Vallée.  

 

 

Bolduc Musée

 

 

*À l’entrée du musée figure cette plaque : « Mary Travers, dite La Bolduc (1894-1941). Mary Travers, connue sous le nom de son mari (Édouard Bolduc), eut une influence considérable sur la culture populaire québécoise en tant qu’auteure-compositrice-interprète. De 1929 à 1939, elle enregistra près de cent chansons qu’elle avait composées. Sa façon nouvelle d’aborder l’actualité, la critique sociale et les relations homme-femme, alliée à sa manière caractéristique de “turluter”, la propulsèrent au rang de vedette. Plusieurs tournées effectuées au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et dans le nord de la Nouvelle-Angleterre renforcèrent sa popularité. »

(Photos F. et M. Hidalgo) 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 23:53

L’Afrique pousse sa corne au Fest’Horn

Si ça vous chante, je vous emmène aujourd’hui en ba(l)lade à Djibouti, à l’entrée de la mer Rouge, dans cette « terre d’échanges et de rencontres », république indépendante depuis 1977, où « jadis et naguère », comme disait Baudelaire, ont vécu et se sont illustrés deux personnages mythiques : un ex-poète devenu aventurier et un aventurier qui deviendrait écrivain, Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid. Où sont passés et ont bourlingué Joseph Kessel, Teilhard de Chardin, Albert Londres, Romain Gary, Victor Segalen, Hugo Pratt… Où plus près de nous Jean-François Deniau, homme politique mais surtout écrivain, marin et auteur occasionnel de chanson, aimait à se ressourcer (en solitaire, tel un Manset voyageur dont l’œuvre, de Mer Rouge à Obock via Être Rimbaud, porte le sceau de cette contrée fascinante) dans sa maison isolée de Ras Ali, à quelques encablures de « la ville aux sept mosquées », Tadjoura la Blanche... Où, enfin, a lieu de nos jours une manifestation musicale annuelle, le Fest’Horn, qui, du 14 au 19 décembre dernier, fêtait son dixième anniversaire.


Djibouti-carte

Le Fest’Horn ? C’est le festival régional des musiques de la Corne de l’Afrique, voire au-delà puisque des artistes comme l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly par exemple y ont également été programmés. Trente ans et des poussières après avoir eu la chance peu ordinaire de participer à la naissance d’une nation, trente ans pile après y avoir conçu Paroles et Musique, l’occasion était trop belle de revenir à Djibouti. Une façon de boucler la boucle d’un beau roman, d’une belle histoire (dirait Michel Fugain), écrit et vécue en chœur à travers l’espace francophone, tout en ouvrant en l’occurrence sur les lendemains qui chantent de ce côté oriental du continent noir ; là où, comme aurait pu le dire Nougaro lorsqu’il se produisit ici en 1984, l’Afrique pousse un peu sa corne vers l’Arabie et l’Inde.

faille

Là, en effet, à la jonction des plaques africaine et arabique, à coup d’effondrements de terrain, de failles, de mini-secousses sismiques incessantes voire d’éruptions volcaniques, est en train de se créer un nouvel océan. De ce fait, l’endroit est aujourd’hui le seul au monde, m’expliquait in situ en 1978 le grand volcanologue Haroun Tazieff, « où l’on peut observer au grand jour le fond d’un océan en formation » (lequel, déjà baptisé par le susnommé « océan érythréen », recouvrira de nombreuses terres d’Afrique de l’Est jusqu’au grand Rift de la Tanzanie et du Kenya et annexera la mer Rouge pour séparer totalement l’Afrique de la péninsule arabique).

Retour à Djibouti

Nous n’en sommes pas encore là ! Il s’en faut (a priori) de deux ou trois millions d’années… Pour l’instant, la république de Djibouti est en plein essor économique grâce à un port qui constitue le seul débouché maritime de l’Ethiopie – un bon million de kilomètres carrés et plus de quatre-vingt-cinq millions d’habitants (le deuxième pays du continent par sa population), alors que Djibouti compte à peine plus de cinq cent mille habitants pour une superficie légèrement inférieure à celle de la Bretagne. Soit 21 habitants au km2, presque tous sédentarisés dans les six principales villes constituées en régions (Djibouti, Arta, Ali Sabieh, Dikhil, Tadjoura et Obock), l’intérieur des terres – des déserts ! –, très difficile d’accès, étant essentiellement peuplé de nomades. Depuis une vingtaine d’années cependant, le pays s’est largement désenclavé grâce à une belle route dite « de l’Unité » qui relie désormais la capitale à Tadjoura et Obock (où résidèrent Rimbaud et Monfreid), en longeant le golfe de Tadjoura, autrement dit le pays somali (ou issa) au sud et le pays afar au nord.

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Retour à Djibouti donc, grâce au Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France (SCAC) et du Centre culturel français Arthur Rimbaud (CCFAR) qui participe notamment à la logistique du Fest’Horn en fournissant matériel et techniciens et en participant, via des professionnels venus la couvrir, à la promotion de la manifestation. Organisé par des bénévoles, l’Association pour le développement de l’action culturelle (ADAC) présidée par Saïd Daoud, le festival est confronté chaque année à des difficultés de financement qui font parfois renoncer les stars du continent africain, moins sensibles à ses objectifs qu’au montant de leur cachet. C’est bien dommage, car le Fest’Horn est non seulement la seule manifestation culturelle djiboutienne qui compte dix ans d’âge mais surtout le seul festival musical de cette région si troublée de la Corne de l’Afrique. Abdo Issa Boulaleh, directeur de l’événement : « Son succès, l’explication de sa pérennité résident dans le choix d’affiches artistiques qui ont servi la promotion d’une culture de paix. Ses débuts coïncident, en mai 2000, avec la conférence de la réconciliation inter-somalienne qui a eu lieu à Arta. Des artistes djiboutiens, éthiopiens, kenyans et soudanais notamment avaient chanté alors en faveur du retour de la paix chez nos voisins somaliens. Depuis, le Fest’Horn a gardé cette philosophie de rapprochement et de réconciliation entre les peuples de la Corne de l’Afrique, tout en contribuant à la promotion des groupes nationaux. »

place-Rimbaud 

Il est vrai que Djibouti est un havre de paix essentiel dans une région qui a vu s’affronter au fil des décennies l’Éthiopie et la Somalie (guerre de l’Ogaden), l’Éthiopie et l’Érythrée qui a recouvré son indépendance en 1993 après un conflit de trente ans contre l’empire du négus Haïlé Sélassié puis de la dictature du lieutenant-colonel Mengistu, sans oublier le drame du Darfour qui se poursuit au Soudan et depuis peu l’avancée du régime d’Asmara (Érythrée) en territoire djiboutien… Au-delà de son rôle de promotion musicale, le Fest’Horn est donc une manifestation qui œuvre en faveur d’une réconciliation régionale. « D’ailleurs, poursuit Abdo Issa, le sort des populations en proie aux guerres civiles, aux troubles politiques, les catastrophes humanitaires consécutives aux calamités naturelles, l’amélioration de la condition féminine, les aspirations de développement durable des masses laborieuses sont autant de causes qui ont toujours mobilisé les musiciens de la sous-région… » Traduction : le Fest’Horn cherche à montrer à sa façon que la musique adoucit les mœurs.

banderolle

Devant de tels objectifs, l’observateur ne peut que faire preuve d’humilité et relativiser ses jugements artistiques. C’est qu’on est loin ici du Printemps de Bourges ou des Francofolies, et de la surenchère des cachets auxquels nos artistes les plus célèbres (ou leurs agents) n’hésitent pas à se livrer. Sans chercher à comparer l’incomparable, on mesure toutefois l’indécence du mode de vie occidental comparé aux moyens des plus modestes dont doivent se satisfaire ces pays qu’on disait autrefois en voie de développement. Dans ces conditions, organiser une semaine de concerts, avec trois ou quatre formations par soirée (même avec retards systématiques et changements de programme de dernière heure), est digne d’éloges.

Éthiopiques

À l’affiche de cette dixième édition, dédiée « à la tolérance et au dialogue des cultures », des groupes et artistes d’Éthiopie (Yacin Kadir, Gosayeh), du Kenya (Amani), d’Ouganda (Peter Miles), de Somalie (Waayaha Cusub) – tous inconnus dans l’espace francophone, sauf de certains spécialistes – et bien sûr de Djibouti : de l’« ancien » Abdi Nour Allaleh, en ouverture du festival qui se tenait dans la salle de spectacles du Palais du Peuple (huit cent places assises), aux deux groupes les plus représentatifs de la nouvelle génération, Ardoukoba et Arhotabba, en passant par Habab et Ali, Mako Mohamed, Amina Farah ou Sam Music, on chante un peu en français et beaucoup en afar et en somali, parfois dans les deux langues (voire les trois) au cours du même concert.

Abdi-Nour
Côté étranger, mention spéciale aux artistes éthiopiens au chant haut perché qui ont rencontré un succès indéniable et fait se déplacer spontanément nombre de spectateurs, jeunes hommes et femmes confondus, jusqu’au pied de la scène pour danser au rythme des chansons… et reprendre leurs paroles par cœur. Idem avec les groupes du pays, à commencer par Abdi Nour Allaleh en tenue traditionnelle (contrairement à la vidéo jointe, qui ne rend pas justice non plus à la qualité de sa prestation, mais a au moins le mérite d’exister). Car une chose est sûre à Djibouti et dans la Corne de l’Afrique, la musique instrumentale ne fait pas recette. La parole est essentielle et c’est bien de chanson qu’il faut parler ici et non de « morceaux ». Chansons d’amour et chansons sociales qui traitent notamment des difficultés de la vie quotidienne, chansons de joie et de peine (aux longues mélopées) mais jamais de résignation, d’espoir et de lendemains qui chantent, elles résonnent souvent d’accords arabisants voire curieusement extrême-orientaux sur fond de musiques modernes (guitare, basse, batterie, claviers, sax…), du reggae au rap.


À Djibouti, « petit pays » dirait Claude Semal, un chanteur (et encore moins un groupe) n’a pourtant aucune chance de vivre de son art. Non seulement les rares disques qu’on y trouve sont aussitôt et impunément piratés, mais les droits d’auteur n’y existent pas. Une loi a bien été votée, nous a précisé Mohamed Ahmed Sultan, le directeur du Bureau de droit d’auteur et droit voisin (qui dépend du ministère de la Communication et de la Culture), également porte-parole du gouvernement, mais tout reste à faire pour qu’elle soit appliquée. Et d’abord acceptée par les diffuseurs – à commencer par la RTD (Radio Télévision Djiboutienne), la seule antenne existante, qui ne rémunère pas les auteurs-compositeurs dont elle diffuse les créations. Bref, en dehors des efforts et du volontarisme de Mohamed Ahmed Sultan, il faut miser sur un changement profond des mentalités en la matière… et, alors qu’on pirate aujourd’hui toutes sortes de bateaux s’aventurant dans les eaux territoriales somaliennes, à la limite de celles de Djibouti, ce n’est sûrement pas demain la veille qu’on pourra mettre fin ici au piratage discographique et à la diffusion gratuite des œuvres.

La caravane du son

On compte donc sur les concerts pour toucher quelque rémunération, mais ils sont aussi rares que modeste est le cachet. Voilà pourquoi le travail du collectif DTE, soucieux d’accompagner les artistes de A à Z, est exemplaire. Au départ, un jeune Djiboutien, « passionné de musique : je suis tombé dedans tout petit… », Hassan Mohamed Hassan dit Dileita Tourab. Diplômé de Commerce, Finance et Gestion internationale de l’Université d’Ottawa, puis responsable à son retour au pays de la promotion de l’art et de la culture au Palais du Peuple (où il collabore avec le Fest’Horn naissant), il crée le premier label de disques djiboutien, Dil Tourab Entertainment (DTE), commençant par transférer en CD les cassettes des anciens puis se lançant dans la production. « Aujourd’hui, notre catalogue est fort de près de quatre-vingt-dix CDs ; parmi ceux-ci figurent les plus grands musiciens et chanteurs djiboutiens qui constituent tout un pan du patrimoine, un véritable trésor culturel. Le premier CD édité à Djibouti, en 2000, a d’ailleurs été celui d’Abdallah Lee, grande “star” nationale. Depuis nous avons rassemblé ses enregistrements dans un coffret de dix CDs… »

Interview

Mais le but de Dil Tourab est plus ambitieux encore. Non seulement il produit les neuf principaux groupes du pays dont Arhotabba (qui signifie « le guide de la caravane », personnage hautement respecté en ces contrées), à la scène comme en studio, mais il a mis une maison à la disposition de « ses » artistes, comme lieu de répétition et d’enregistrement. Placée idéalement au centre du pôle étudiant, près de l’Université, du lycée d’État, etc., il souhaite à l’avenir faire de ce qu’il appelle « la caravane du son » une vraie maison des artistes, avec une scène en plein air et un kiosque où l’on trouve tous les disques djiboutiens, un studio de graphisme, une boutique de location de matériel musical... « Ce lieu pourra être ainsi au contact d’une population jeune qui exprime depuis longtemps son intérêt et sa curiosité pour la musique. Le cœur du projet étant de faire découvrir une production djiboutienne de qualité, de soutenir les jeunes artistes et d’inventer le paysage musical djiboutien de demain. » Cette même maison devrait enfin accueillir les bureaux de l’Alliance des artistes djiboutiens, association récente dont l’un des objets est de faire protéger les créations et appliquer le droit d’auteur... et dont Dileita Tourab est le secrétaire général.

Maison-DTE

C’est là que nous avons rencontré Saïd Helaf, 31 ans, le chanteur et auteur-compositeur principal d’Arhotabba – peut-être le groupe phare de la musique djiboutienne actuelle, comme l’a montré sa prestation au Fest’Horn, un cran au-dessus des autres. Saïd (qui est également comédien et a enregistré aussi des disques sous son seul nom) cherche à « promouvoir la musique traditionnelle djiboutienne à travers une forme modernisée ». Dix musiciens composent la formation complète. Côté paroles, « je parle de la situation sociale, de la santé, du sida, de l’éducation, de la façon dont marche le pays… enfin de ce que je constate au fil des jours. Et de l’amour, bien sûr ! » Pour lutter contre le piratage des disques, Saïd vient de sortir un DVD, Inkada, la vidéo, proposant dix clips des chansons de son précédent album. Réalisé par le Studio Corne d’Afrique et produit par DTE, « c’est le résultat de trois années de créativité des Caravaniers d’Arhotobba Band ». Et Dil Tourab d’enfoncer le clou : « C’est aussi le premier DVD musical jamais réalisé par un artiste djiboutien de culture afar. Si recycler c’est sauver la planète, acheter du légal revient à sauver nos artistes. »

said-helaf

Le partenaire culturel

Sorti le 29 octobre dernier, Inkada a donné lieu à un concert de lancement au Centre culturel Arthur Rimbaud. Saïd tient d’ailleurs à lui rendre hommage : « C’est notre principal partenaire. » Non seulement Arhotabba s’y produit régulièrement dans le cadre des cafés-concerts, mais le CCFAR lui apporte aussi une aide logistique quand il s’agit par exemple de tourner dans les Alliances françaises de la Corne de l’Afrique.


Le CCFAR, parlons-en. Le bâtiment n’a rien d’un bateau ivre même s’il évoque un vaisseau, un superbe navire immaculé situé comme il se doit non loin de l’ancienne place Rimbaud (devenue place Mahmoud-Harbi, personnage incontournable du processus d’indépendance), mais que l’on continue d’appeler ainsi, quitte à l’écrire « Rainbow » comme la marque de lait en poudre commercialisée à Djibouti, voire carrément « Rambo » (que pourrait bien en penser l’auteur d’Une saison en enfer s’il revenait ?). Son directeur actuel, Bernard Baños-Robles, que bien des artistes français ont eu le bonheur de croiser ces trois dernières décennies un peu partout en Afrique et au Moyen-Orient, est d’ailleurs un spécialiste du poète, auquel il a consacré une belle exposition qu’il accompagnait d’une conférence passionnante. Là aussi, une boucle se referme…



bbr et Rimbaud

Une médiathèque, une bibliothèque, une jolie salle de spectacles (et de cinéma) parfaitement équipée de 280 places (où sont passés récemment Jean-Jacques Milteau, Joël Favreau… et qui accueillait cette semaine un spectacle très original d’un Hispano-Argentin, Niño Costrini, jongleur émérite mais surtout genre de Charlot moderne au propos humaniste, lauréat de nombreux prix à travers le monde), une scène de plein air pour les cafés-concerts (Ardoukoba, Bijouti et Africa Music en décembre)… Le CCFAR, dont les locaux jouxtent ceux de l’Alliance Franco-Djiboutienne, abrite aussi un studio musical (doté d’instruments divers et d’un matériel d’enregistrement) qui a pour objet d’encourager la création musicale à Djibouti et en Afrique de l’Est « en mobilisant les opérateurs concernés pour viabiliser une discipline artistique qui constitue l’un des vecteurs fondamentaux du développement culturel ». Des « masterclasses » y sont régulièrement organisées.
  

clown

De façon logique, une « offre de chanson francophone » devrait être proposée à partir de la rentrée 2010 : « parce que partager une collection musicale, c’est aussi partager notre patrimoine culturel. Parce que la chanson francophone traverse les modes et œuvre pour la liberté d’expression. Parce que la chanson peut constituer un outil vivant pour l’apprentissage de la langue, notamment chez le jeune public. » Enfin, parce que « la chanson est toujours, volontairement ou malgré elle, un reflet de notre société, l’image sonore d’un moment de civilisation ». CQFD ?

L’Institut djiboutien des arts

Toujours au CCFAR travaille Houssein Mohamed Hassan, plus connu ici sous le surnom de Houssein Faranscisk, qui joue de l’harmonica avec Arhotabba, mais aussi des percussions, du saxophone et de la flûte, et dont le groupe, le Free Men’s Band, a déjà participé au Fest’Horn. « Nous donnons des concerts dès qu’une occasion se présente : Fête de la Musique, manifestations caritatives… Mais toujours ou presque de façon bénévole et sans droits d’auteur, d’où l’importance de posséder un métier alimentaire à côté… »

Hasna

Dans cette optique de professionnalisation, il est un organisme officiel qui dépend du ministère de la Culture et de la Communication, l’Institut djiboutien des arts (IDA) dont le propos est de former en deux ans des promotions de cent cinquante jeunes aux métiers artistiques : musique, danse, théâtre, arts graphiques. Si cette dernière spécialité débouche sur des postes d’enseignement, pour les autres, l’IDA que dirige la très dynamique et charmante Hasna Maki (ex-journaliste vedette de la télévision nationale) s’efforce d’assurer autant que possible l’accompagnement nécessaire. Ainsi, le groupe Ardoukoba (du nom du volcan apparu en 1978), qui s’est constitué au sein de l’Ida, bénéficiait-il ces jours-ci de ses locaux de répétition (l’IDA possède aussi une scène en plein air capable d’accueillir près de mille spectateurs) en vue des concerts programmés au Fest’Horn.

studio
« Le Fest’Horn
, souligne Hasna, arrive à un point charnière de son histoire. Après ce dixième anniversaire, il faudrait redéfinir ses objectifs de façon à en faire prioritairement un instrument de promotion des musiques nationales. » Déjà, cette année, le festival s’est décentralisé pour la première fois dans toutes les régions du pays avec, côté djiboutien, Amina Farah à Ali Sabieh, Arhotabba à Dikhil, Ardoukoba à Obock (la ville où vécut longtemps l’auteur des Secrets de la mer Rouge, et où Rimbaud se rendit d’abord), enfin Abdi Nour Allaleh à Tadjoura où le même Rimbaud résida une année entière, le temps de former une caravane de cent chameaux pour transporter fusils réformés et munitions (un commerce tout ce qu’il y avait de plus légal à l’époque) jusqu’au Choa, dans l’Éthiopie actuelle, et les vendre à bas prix à l’empereur Ménélik. Une épopée de quatre mois, seul Blanc évidemment dans cette caravane d’Afars (appelés aussi Danakils) se frayant un chemin dans l’enfer désertique et brûlant des montagnes, des gorges, des plateaux, des précipices, des oueds et des plaines volcaniques de la région.

Fortune carrée

Mais aujourd’hui, ô miracle, on peut se rendre à Tadjoura et Obock par la Route de l’Unité qui ceinture et longe le golfe de Tadjoura, contournant le Goubbet El Kharab qui en constitue le fond, barré par les îles du Diable, où Henry de Monfreid emmena Joseph Kessel sur son boutre, malgré la traversée périlleuse de la passe qui relie le Golfe au Goubbet. Là où il fallait jadis des jours et des jours de marche dans des conditions éprouvantes (de très rares points d’eau, une température dépassant les 50° à l’ombre – inexistante – en plein été…), il suffit depuis un quart de siècle de quatre à cinq heures de route depuis Djibouti. Le paysage reste néanmoins inchangé depuis la création du monde, à la beauté inouïe, brute et sauvage mais bien plus attachante que celle des paradis touristiques à l’appellation contrôlée.

Nous sommes ici aux premiers âges de la Terre, avant même l’apparition de l’homme. On découvre successivement la faille la plus spectaculaire du futur océan Érythréen (un effondrement de plusieurs centaines de mètres), le fond bleuté du Goubbet en contrebas, un paysage de laves dures et tranchantes à perte de vue, avec le dernier-né des volcans locaux, l’Ardoukoba… Et puis, récompense suprême, ce fantastique lac Assal, banquise de sel d’un diamètre de dix-huit kilomètres située à 153 mètres sous le niveau de la mer, enchâssée telle une émeraude dans une chaîne d’anciens volcans sombres et menaçants. À cet endroit passa, en 1886, la caravane de Rimbaud… À ce même endroit continuent de nos jours de passer d’autres caravanes, venues chercher le sel qui, à dos de chameau, sera transporté par les mêmes pistes qu’emprunta le poète aventurier jusqu’en Éthiopie.

 Arrivé là, je ne résiste pas au plaisir de vous retranscrire le passage de Fortune carrée (Julliard, 1955) où Joseph Kessel narre sa découverte de ce lieu unique au monde. C’est en effet la description la plus réussie – et authentique – que j’aie jamais lue du lac Assal et de son approche à pied :

Lac-Assal

« Et ce n’étaient que défilés souterrains, cascades de roches immobiles et suspendues, sentiers étroits comme des rubans, grottes secrètes dont les orifices soufflaient une haleine de soufre, chaos de pierres énormes, nappes d’eau à l’odeur et au goût de sel, porches stupéfiants qui soudain  ouvraient sur des abîmes. Pendant trois heures, Philippe mena sa caravane par ces gorges sculptées par les démons. […] Vers quoi pouvait mener ce couloir déchiqueté par des griffes surnaturelles ? Vers quel antre, vers quel domaine exclu de l’univers des hommes ? [..] Les parois suintantes qui étranglaient le défilé s’écartèrent d’un seul coup. Le soleil déferla comme un flot aveuglant… et sous cet azur enflammé, dans un immense cirque de montagnes qui se pressaient sans terme ainsi que des vagues de plus en plus hautes et furieusement tordues par une invisible tempête, trois cercles parurent l’un dans l’autre enfermés. Le premier était d’argent étincelant. Le dernier était peint de ce bleu intense et profond que l’on voit aux eaux mortes.

« – Les cercles de l’enfer, murmura Philippe.
« – Assal, crièrent les caravaniers.

« Aucun d’eux n’était venu jusque-là, mais ils connaissaient tous, par des récits sans âge, l’existence de la coupe fabuleuse qui, depuis des siècles, fournissait de sel les plateaux éthiopiens. Malgré sa hâte, Philippe demeura longtemps rivé à l’endroit même d’où il avait découvert, au milieu des roches volcaniques et de son armure saline, le lac mystérieux. Il se sentait comme pétrifié par cette magnificence maudite… »

Tadjoura la Blanche

Abdi-Nour-devant-TadjouraDirection Tadjoura. Ce soir, 17 décembre, Abdi Nour Allaleh et le groupe éthiopien Gosayeh y sont programmés au stade. Nous les accompagnons dans un bac flambant neuf qui mettra à peine deux heures et demie pour assurer la traversée du Golfe (il faut compter une heure de plus pour Obock). L’occasion de converser tranquillement avec Abdi, le plus ancien (« mon premier spectacle sur scène remonte à 1969, cela fait quarante ans ! » s’amuse-t-il) et respecté des artistes djiboutiens, qui vit désormais à Londres mais revient régulièrement au pays. Et chaque fois c’est la fête ! L’homme, il est vrai, possède une forme de charisme qui n’appartient qu’à lui, une élégance naturelle, surtout lorsqu’il chante dans son costume traditionnel blanc et vert (les couleurs du drapeau), avec le fameux poignard afar à la ceinture. La voix assurée, plus grave que celle de la plupart de ses compatriotes, le répertoire qu’on pourrait dire « folk » fusionné à une instrumentation moderne, il déclenche systématiquement l’enthousiasme du public qui hésite d’autant moins à le rejoindre pour danser qu’il aime à chanter au milieu de la foule. Ce faisant, il fait fi du statut de « vedette » (auquel il est en droit ici de prétendre) pour devenir un véritable artiste de proximité dans les textes duquel tout un chacun, sur place comme dans les populations de la diaspora, se reconnaît.

eade-Tadjoura
Tadjoura ? « La nature autour est grandiose, violente, mystérieuse, austère, une forge plus qu’un lit douillet », écrit Claude Jeancolas, le spécialiste entre tous de Rimbaud (à qui il a déjà consacré dix-sept ouvrages !). Et dans son livre le plus récent, Le Retour à Tadjoura (FVW Éditions, 2009), il note encore : « Qui n’a jamais vu Tadjoura au lever du soleil depuis la mer ne connaît pas la féerie. » Il a raison. Une fois à terre, c’est à pied bien sûr qu’on découvre Tadjoura la blanche, petite cité de pêcheurs surplombée à l’horizon par l’imposante chaîne montagneuse du Day, aux couleurs mauves. Si ses rues goudronnées n’existaient pas à son époque, ses ruelles écrasées de chaleur conservent forcément la mémoire du poète : ne les a-t-il pas arpentées un an durant ?

arrivee-tadjoura

Affaire Rimbaud

Pour le 150e anniversaire de sa naissance, l’académicien français et aventurier-marin (il traversa l’Atlantique en solitaire après trois pontages coronariens) Jean-François Deniau – qui s’était pris tellement d’amour pour une rade proche de Tadjoura qu’il y fit bâtir une maison (« la maison du Français », dit-on ici), la seule de l’endroit à des lieux à la ronde, sans eau ni électricité, mais où il passait plusieurs mois par an – s’était mis en tête de rendre hommage au natif de Charleville mort à 37 ans à Marseille après l’amputation de sa jambe. « Horreur Harrar Arthur / Tu l’as trouvée amère… la beauté ? » chante Hubert-Félix Thiéfaine qui, dans son Affaire Rimbaud, relativise à juste titre la dureté des époques : « Les poètes d’aujourd’hui / Ont la farce plus tranquille / Quand ils chantent au profit / Des derniers Danakils… » Grâce à Deniau (qui, malade, fut piteusement lâché, trahi, par ses « amis » politiques), et à ses frais, on découvre ainsi au détour d’une rue « la  Maison Rimbaud ».


Pas une maison en dur, non, plutôt une paillotte. « On s’était décidé pour une paillotte, explique Claude Jeancolas, ami du Djiboutien d’adoption et familier de sa maison de Ras Ali, suite à l’avis du sultan : “Mon aïeul n’a pas donné à Rimbaud une maison en dur. On ne donnait jamais de telles maisons à des étrangers de peur qu’ils s’installent et restent. Il lui donna un gourbi comme les autres, de branches, de chaume et de nattes”. » Sa réplique fut inaugurée le 20 octobre 2004. On peut toujours la voir, entourée maintenant d’un grillage qui la protège de l’appétit des chèvres…

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Pour qui a connu comme moi « la ville aux sept mosquées » juste après l’indépendance, ce retour à Tadjoura, trente ans après, se mérite comme au premier jour. Il faut s’y glisser discrètement dans les ruelles et les cours de terre battue, prendre le temps de discuter avec l’habitant sans risquer de lui causer la moindre gêne, avec les mots de l’ex-poète et futur contrebandier en tête, rares traces de sa vie sur place : « Ce Tadjoura-ci, écrivait-il peu après son installation, est annexé depuis un an à la colonie d’Obock. C’est un petit village dankali [danakils, au pluriel, NDLA] avec quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort construit jadis par les Egyptiens, et où dorment à présent six soldats français [il existe toujours : on se croirait dans Le Désert des Tartares ! NDLA] sous les ordres d’un sergent, commandant le poste. On a laissé au pays son petit sultan et son administration indigène. C’est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des esclaves » (3 décembre 1885). Puis : « Il faut une patience surhumaine dans ces contrées. Ceux qui répètent à chaque instant que la vie est dure devraient passer quelque temps par ici, pour apprendre la philosophie ! » (2 janvier 1886). Un bon semestre plus tard, enfin, toujours bloqué à Tadjoura : « Je me porte aussi bien qu’on peut se porter ici en été, avec 50 et 55 centigrades à l’ombre… » (9 juillet 1886). « Quelle vie ont eu nos grands-parents ! » disait Brel. Sans doute. Mais celle des habitants de Tadjoura, et celle de Rimbaud, alors !

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Voilà pour la mémoire de ces lieux qui abritèrent le plus grand poète francophone de tous les temps, et le plus précoce. Un génie malheureux de n’avoir pas été estimé un tant soit peu, du temps de sa splendeur créatrice, et qui s’en fut, dépité, rechercher l’aventure ou l’oubli dans des contrées aussi reculées que possible. Dans un ailleurs ou Je était vraiment un autre… Comme quoi, pour en revenir à la chanson, on a beau être génial, généreux, altruiste, a fortiori prophétique, vous avez toutes les chances d’être barré de votre vivant par les profiteurs qui se bornent à suivre les modes, grands médias à l’appui comme c’est logique, puisque les mass media (= armes massives de communication) visent par définition le plus large dénominateur commun.

La Porte des larmes

Fermons la parenthèse. Mais juste avant, quand même, je vous invite à relire les deux premières pages des Secrets de la mer Rouge (Grasset, 1932), parfaitement éloquentes de la mentalité coloniale de l’époque : « Non, monsieur, répond le gouverneur à Monfreid, vous n’irez pas à Tadjoura ! » Inutile de vous dire qu’il n’en fera qu’à sa tête… et deux pages après : « De quoi vivait Djibouti lors de mon arrivée ? D’un certain mouvement de transit, à cause de la voie ferrée qui pénètre en Éthiopie. Mais les millions qui s’entassaient dans les coffres de la douane provenaient d’un autre commerce : Djibouti vivait de la contrebande des armes. Sous réserve de l’acquittement des droits de douane, l’exportation des armes y était libre. » Aujourd’hui, les armes pourrissent la vie de la Corne de l’Afrique, entre les pirates somaliens, les bases arrière (dit-on) des terroristes islamistes et les marines du monde entier ou presque qui considèrent le Golfe d’Aden, au large de Djibouti et à l’embouchure de la mer Rouge, avec Suez tout là-haut – comme l’un des endroits les plus stratégiques qui soient. Cette entrée, ce passage, on l’appelle depuis des temps immémoriaux le Bab El Mandeb : la Porte des larmes…

Quant au chemin de fer djibouto-éthiopien (dont les fabuleuses locomotives à vapeur sont laissées à l’abandon au dépôt) et ses pharaoniques ouvrages au long de son tracé plus que centenaire, ils tombent en désuétude. C’est d’autant plus dommageable que le transport routier entre Addis Abéba et le port de Djibouti est à la limite de l’asphyxie : une file continue de camions en tout genre (hydro-carbures, fruits et légumes, voitures…) pollue la seule et unique route reliant les deux capitales, une simple deux-voies s’étirant sur mille kilomètres. Un projet de réhabilitation (ou plutôt de reconstruction totale) de la voie ferrée vient cependant d’être signé…


Saintrick

Refermons la parenthèse, disais-je, et retournons à Djibouti-ville, au Palais du Peuple pour la clôture du 10e Fest’Horn. On y retrouve les responsables du festival, Abdo Issa et Saïd Daoud, Hasna Maki, directrice de l’IDA, Bernard Baños-Robles du CCFAR et l’auteur-compositeur-interprète Saintrick, natif de Brazzaville mais installé au Sénégal dès l’âge de dix ans et qui assure ici, depuis 2001, la direction technique de l’événement (il vient d’ailleurs de publier un livre sur la sonorisation). Également comédien (il a joué récemment une version modernisée de L’Odyssée d’Homère à Paris), on a pu juger brièvement sur la scène du Fest’Horn de ses qualités de chanteur et de musicien. Son tout nouvel album, où l’harmonica occupe une belle place, ses ballades mélodiques nous rappellent un certain Ismaël Lo (…qui l’a lui-même initié à l’instrument). C’est donc du tout bon. À découvrir si vous en avez l’occasion : son groupe s’appelle Les Tchielly.

 

 

De tous les combats

Et puisque le festival est considéré, selon le journal La Nation qui fêtera son trentième anniversaire en juin prochain en passant de quatre à cinq éditions par semaine, comme « l’événement culturel phare de la République de Djibouti et le plus plébiscité par la jeunesse djiboutienne », la conclusion de cette bal(l)ade en mer Rouge revient tout logiquement au ministre de la Culture et de la Communication, Ali Abdi Farah : « D’année en année, assure-t-il, le Fest’Horn a gagné en prestige et en renommée à l’échelle régionale et même continentale. Il a su donner du mérite et de la valeur aux cultures de la sous-région et a pu contribuer à l’émergence de certains artistes du continent. Plate-forme de dialogue interculturel, vecteur de la promotion de la culture de paix, le Fest’Horn a été de tous les combats de la Corne de l’Afrique… »

Il ne reste plus à espérer que la paix l’emporte pour de bon dans la région, et que le Fest’Horn n’ait plus que le combat artistique en ligne de mire. C’est tout le mal que je souhaite à cette valeureuse « terre d’échanges et de rencontres » – qui est comme une île hors du monde « et en même temps un monde en soi, complexe, riche, multiple, toutes cultures et toutes langues » (Claude Jeancolas, Retour à Tadjoura) – et à son peuple, parmi les plus hospitaliers, courageux et sympathiques que je connaisse.

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NB. Merci à mes confrères Adil Ahmed Youssouf et Ibrahim Miyir Ali, et à notre famille de Djibouti : à Kadra Omar Kamil et son époux Abdelhahi dont le retour au pays, leur engagement admirable dans son développement social, sont forcément annonciateurs de lendemains qui chantent. Merci enfin à Bernard Baños-Robles dont je partage l’amour pour Djibouti (et l’admiration envers Rimbaud), ainsi qu’au CCFAR et au SCAC de l’Ambassade française.

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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