Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Mercredi 23 décembre 2009 3 23 /12 /Déc /2009 23:53

L’Afrique pousse sa corne au Fest’Horn

Si ça vous chante, je vous emmène aujourd’hui en ba(l)lade à Djibouti, à l’entrée de la mer Rouge, dans cette « terre d’échanges et de rencontres », république indépendante depuis 1977, où « jadis et naguère », comme disait Baudelaire, ont vécu et se sont illustrés deux personnages mythiques : un ex-poète devenu aventurier et un aventurier qui deviendrait écrivain, Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid. Où sont passés et ont bourlingué Joseph Kessel, Teilhard de Chardin, Albert Londres, Romain Gary, Victor Segalen, Hugo Pratt… Où plus près de nous Jean-François Deniau, homme politique mais surtout écrivain, marin et auteur occasionnel de chanson, aimait à se ressourcer (en solitaire, tel un Manset voyageur dont l’œuvre, de Mer Rouge à Obock via Être Rimbaud, porte le sceau de cette contrée fascinante) dans sa maison isolée de Ras Ali, à quelques encablures de « la ville aux sept mosquées », Tadjoura la Blanche... Où, enfin, a lieu de nos jours une manifestation musicale annuelle, le Fest’Horn, qui, du 14 au 19 décembre dernier, fêtait son dixième anniversaire.


Djibouti-carte

Le Fest’Horn ? C’est le festival régional des musiques de la Corne de l’Afrique, voire au-delà puisque des artistes comme l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly par exemple y ont également été programmés. Trente ans et des poussières après avoir eu la chance peu ordinaire de participer à la naissance d’une nation, trente ans pile après y avoir conçu Paroles et Musique, l’occasion était trop belle de revenir à Djibouti. Une façon de boucler la boucle d’un beau roman, d’une belle histoire (dirait Michel Fugain), écrit et vécue en chœur à travers l’espace francophone, tout en ouvrant en l’occurrence sur les lendemains qui chantent de ce côté oriental du continent noir ; là où, comme aurait pu le dire Nougaro lorsqu’il se produisit ici en 1984, l’Afrique pousse un peu sa corne vers l’Arabie et l’Inde.

faille

Là, en effet, à la jonction des plaques africaine et arabique, à coup d’effondrements de terrain, de failles, de mini-secousses sismiques incessantes voire d’éruptions volcaniques, est en train de se créer un nouvel océan. De ce fait, l’endroit est aujourd’hui le seul au monde, m’expliquait in situ en 1978 le grand volcanologue Haroun Tazieff, « où l’on peut observer au grand jour le fond d’un océan en formation » (lequel, déjà baptisé par le susnommé « océan érythréen », recouvrira de nombreuses terres d’Afrique de l’Est jusqu’au grand Rift de la Tanzanie et du Kenya et annexera la mer Rouge pour séparer totalement l’Afrique de la péninsule arabique).

Retour à Djibouti

Nous n’en sommes pas encore là ! Il s’en faut (a priori) de deux ou trois millions d’années… Pour l’instant, la république de Djibouti est en plein essor économique grâce à un port qui constitue le seul débouché maritime de l’Ethiopie – un bon million de kilomètres carrés et plus de quatre-vingt-cinq millions d’habitants (le deuxième pays du continent par sa population), alors que Djibouti compte à peine plus de cinq cent mille habitants pour une superficie légèrement inférieure à celle de la Bretagne. Soit 21 habitants au km2, presque tous sédentarisés dans les six principales villes constituées en régions (Djibouti, Arta, Ali Sabieh, Dikhil, Tadjoura et Obock), l’intérieur des terres – des déserts ! –, très difficile d’accès, étant essentiellement peuplé de nomades. Depuis une vingtaine d’années cependant, le pays s’est largement désenclavé grâce à une belle route dite « de l’Unité » qui relie désormais la capitale à Tadjoura et Obock (où résidèrent Rimbaud et Monfreid), en longeant le golfe de Tadjoura, autrement dit le pays somali (ou issa) au sud et le pays afar au nord.

place-menelik
Retour à Djibouti donc, grâce au Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France (SCAC) et du Centre culturel français Arthur Rimbaud (CCFAR) qui participe notamment à la logistique du Fest’Horn en fournissant matériel et techniciens et en participant, via des professionnels venus la couvrir, à la promotion de la manifestation. Organisé par des bénévoles, l’Association pour le développement de l’action culturelle (ADAC) présidée par Saïd Daoud, le festival est confronté chaque année à des difficultés de financement qui font parfois renoncer les stars du continent africain, moins sensibles à ses objectifs qu’au montant de leur cachet. C’est bien dommage, car le Fest’Horn est non seulement la seule manifestation culturelle djiboutienne qui compte dix ans d’âge mais surtout le seul festival musical de cette région si troublée de la Corne de l’Afrique. Abdo Issa Boulaleh, directeur de l’événement : « Son succès, l’explication de sa pérennité résident dans le choix d’affiches artistiques qui ont servi la promotion d’une culture de paix. Ses débuts coïncident, en mai 2000, avec la conférence de la réconciliation inter-somalienne qui a eu lieu à Arta. Des artistes djiboutiens, éthiopiens, kenyans et soudanais notamment avaient chanté alors en faveur du retour de la paix chez nos voisins somaliens. Depuis, le Fest’Horn a gardé cette philosophie de rapprochement et de réconciliation entre les peuples de la Corne de l’Afrique, tout en contribuant à la promotion des groupes nationaux. »

place-Rimbaud 

Il est vrai que Djibouti est un havre de paix essentiel dans une région qui a vu s’affronter au fil des décennies l’Éthiopie et la Somalie (guerre de l’Ogaden), l’Éthiopie et l’Érythrée qui a recouvré son indépendance en 1993 après un conflit de trente ans contre l’empire du négus Haïlé Sélassié puis de la dictature du lieutenant-colonel Mengistu, sans oublier le drame du Darfour qui se poursuit au Soudan et depuis peu l’avancée du régime d’Asmara (Érythrée) en territoire djiboutien… Au-delà de son rôle de promotion musicale, le Fest’Horn est donc une manifestation qui œuvre en faveur d’une réconciliation régionale. « D’ailleurs, poursuit Abdo Issa, le sort des populations en proie aux guerres civiles, aux troubles politiques, les catastrophes humanitaires consécutives aux calamités naturelles, l’amélioration de la condition féminine, les aspirations de développement durable des masses laborieuses sont autant de causes qui ont toujours mobilisé les musiciens de la sous-région… » Traduction : le Fest’Horn cherche à montrer à sa façon que la musique adoucit les mœurs.

banderolle

Devant de tels objectifs, l’observateur ne peut que faire preuve d’humilité et relativiser ses jugements artistiques. C’est qu’on est loin ici du Printemps de Bourges ou des Francofolies, et de la surenchère des cachets auxquels nos artistes les plus célèbres (ou leurs agents) n’hésitent pas à se livrer. Sans chercher à comparer l’incomparable, on mesure toutefois l’indécence du mode de vie occidental comparé aux moyens des plus modestes dont doivent se satisfaire ces pays qu’on disait autrefois en voie de développement. Dans ces conditions, organiser une semaine de concerts, avec trois ou quatre formations par soirée (même avec retards systématiques et changements de programme de dernière heure), est digne d’éloges.

Éthiopiques

À l’affiche de cette dixième édition, dédiée « à la tolérance et au dialogue des cultures », des groupes et artistes d’Éthiopie (Yacin Kadir, Gosayeh), du Kenya (Amani), d’Ouganda (Peter Miles), de Somalie (Waayaha Cusub) – tous inconnus dans l’espace francophone, sauf de certains spécialistes – et bien sûr de Djibouti : de l’« ancien » Abdi Nour Allaleh, en ouverture du festival qui se tenait dans la salle de spectacles du Palais du Peuple (huit cent places assises), aux deux groupes les plus représentatifs de la nouvelle génération, Ardoukoba et Arhotabba, en passant par Habab et Ali, Mako Mohamed, Amina Farah ou Sam Music, on chante un peu en français et beaucoup en afar et en somali, parfois dans les deux langues (voire les trois) au cours du même concert.

Abdi-Nour
Côté étranger, mention spéciale aux artistes éthiopiens au chant haut perché qui ont rencontré un succès indéniable et fait se déplacer spontanément nombre de spectateurs, jeunes hommes et femmes confondus, jusqu’au pied de la scène pour danser au rythme des chansons… et reprendre leurs paroles par cœur. Idem avec les groupes du pays, à commencer par Abdi Nour Allaleh en tenue traditionnelle (contrairement à la vidéo jointe, qui ne rend pas justice non plus à la qualité de sa prestation, mais a au moins le mérite d’exister). Car une chose est sûre à Djibouti et dans la Corne de l’Afrique, la musique instrumentale ne fait pas recette. La parole est essentielle et c’est bien de chanson qu’il faut parler ici et non de « morceaux ». Chansons d’amour et chansons sociales qui traitent notamment des difficultés de la vie quotidienne, chansons de joie et de peine (aux longues mélopées) mais jamais de résignation, d’espoir et de lendemains qui chantent, elles résonnent souvent d’accords arabisants voire curieusement extrême-orientaux sur fond de musiques modernes (guitare, basse, batterie, claviers, sax…), du reggae au rap.


À Djibouti, « petit pays » dirait Claude Semal, un chanteur (et encore moins un groupe) n’a pourtant aucune chance de vivre de son art. Non seulement les rares disques qu’on y trouve sont aussitôt et impunément piratés, mais les droits d’auteur n’y existent pas. Une loi a bien été votée, nous a précisé Mohamed Ahmed Sultan, le directeur du Bureau de droit d’auteur et droit voisin (qui dépend du ministère de la Communication et de la Culture), également porte-parole du gouvernement, mais tout reste à faire pour qu’elle soit appliquée. Et d’abord acceptée par les diffuseurs – à commencer par la RTD (Radio Télévision Djiboutienne), la seule antenne existante, qui ne rémunère pas les auteurs-compositeurs dont elle diffuse les créations. Bref, en dehors des efforts et du volontarisme de Mohamed Ahmed Sultan, il faut miser sur un changement profond des mentalités en la matière… et, alors qu’on pirate aujourd’hui toutes sortes de bateaux s’aventurant dans les eaux territoriales somaliennes, à la limite de celles de Djibouti, ce n’est sûrement pas demain la veille qu’on pourra mettre fin ici au piratage discographique et à la diffusion gratuite des œuvres.

La caravane du son

On compte donc sur les concerts pour toucher quelque rémunération, mais ils sont aussi rares que modeste est le cachet. Voilà pourquoi le travail du collectif DTE, soucieux d’accompagner les artistes de A à Z, est exemplaire. Au départ, un jeune Djiboutien, « passionné de musique : je suis tombé dedans tout petit… », Hassan Mohamed Hassan dit Dileita Tourab. Diplômé de Commerce, Finance et Gestion internationale de l’Université d’Ottawa, puis responsable à son retour au pays de la promotion de l’art et de la culture au Palais du Peuple (où il collabore avec le Fest’Horn naissant), il crée le premier label de disques djiboutien, Dil Tourab Entertainment (DTE), commençant par transférer en CD les cassettes des anciens puis se lançant dans la production. « Aujourd’hui, notre catalogue est fort de près de quatre-vingt-dix CDs ; parmi ceux-ci figurent les plus grands musiciens et chanteurs djiboutiens qui constituent tout un pan du patrimoine, un véritable trésor culturel. Le premier CD édité à Djibouti, en 2000, a d’ailleurs été celui d’Abdallah Lee, grande “star” nationale. Depuis nous avons rassemblé ses enregistrements dans un coffret de dix CDs… »

Interview

Mais le but de Dil Tourab est plus ambitieux encore. Non seulement il produit les neuf principaux groupes du pays dont Arhotabba (qui signifie « le guide de la caravane », personnage hautement respecté en ces contrées), à la scène comme en studio, mais il a mis une maison à la disposition de « ses » artistes, comme lieu de répétition et d’enregistrement. Placée idéalement au centre du pôle étudiant, près de l’Université, du lycée d’État, etc., il souhaite à l’avenir faire de ce qu’il appelle « la caravane du son » une vraie maison des artistes, avec une scène en plein air et un kiosque où l’on trouve tous les disques djiboutiens, un studio de graphisme, une boutique de location de matériel musical... « Ce lieu pourra être ainsi au contact d’une population jeune qui exprime depuis longtemps son intérêt et sa curiosité pour la musique. Le cœur du projet étant de faire découvrir une production djiboutienne de qualité, de soutenir les jeunes artistes et d’inventer le paysage musical djiboutien de demain. » Cette même maison devrait enfin accueillir les bureaux de l’Alliance des artistes djiboutiens, association récente dont l’un des objets est de faire protéger les créations et appliquer le droit d’auteur... et dont Dileita Tourab est le secrétaire général.

Maison-DTE

C’est là que nous avons rencontré Saïd Helaf, 31 ans, le chanteur et auteur-compositeur principal d’Arhotabba – peut-être le groupe phare de la musique djiboutienne actuelle, comme l’a montré sa prestation au Fest’Horn, un cran au-dessus des autres. Saïd (qui est également comédien et a enregistré aussi des disques sous son seul nom) cherche à « promouvoir la musique traditionnelle djiboutienne à travers une forme modernisée ». Dix musiciens composent la formation complète. Côté paroles, « je parle de la situation sociale, de la santé, du sida, de l’éducation, de la façon dont marche le pays… enfin de ce que je constate au fil des jours. Et de l’amour, bien sûr ! » Pour lutter contre le piratage des disques, Saïd vient de sortir un DVD, Inkada, la vidéo, proposant dix clips des chansons de son précédent album. Réalisé par le Studio Corne d’Afrique et produit par DTE, « c’est le résultat de trois années de créativité des Caravaniers d’Arhotobba Band ». Et Dil Tourab d’enfoncer le clou : « C’est aussi le premier DVD musical jamais réalisé par un artiste djiboutien de culture afar. Si recycler c’est sauver la planète, acheter du légal revient à sauver nos artistes. »

said-helaf

Le partenaire culturel

Sorti le 29 octobre dernier, Inkada a donné lieu à un concert de lancement au Centre culturel Arthur Rimbaud. Saïd tient d’ailleurs à lui rendre hommage : « C’est notre principal partenaire. » Non seulement Arhotabba s’y produit régulièrement dans le cadre des cafés-concerts, mais le CCFAR lui apporte aussi une aide logistique quand il s’agit par exemple de tourner dans les Alliances françaises de la Corne de l’Afrique.


Le CCFAR, parlons-en. Le bâtiment n’a rien d’un bateau ivre même s’il évoque un vaisseau, un superbe navire immaculé situé comme il se doit non loin de l’ancienne place Rimbaud (devenue place Mahmoud-Harbi, personnage incontournable du processus d’indépendance), mais que l’on continue d’appeler ainsi, quitte à l’écrire « Rainbow » comme la marque de lait en poudre commercialisée à Djibouti, voire carrément « Rambo » (que pourrait bien en penser l’auteur d’Une saison en enfer s’il revenait ?). Son directeur actuel, Bernard Baños-Robles, que bien des artistes français ont eu le bonheur de croiser ces trois dernières décennies un peu partout en Afrique et au Moyen-Orient, est d’ailleurs un spécialiste du poète, auquel il a consacré une belle exposition qu’il accompagnait d’une conférence passionnante. Là aussi, une boucle se referme…



bbr et Rimbaud

Une médiathèque, une bibliothèque, une jolie salle de spectacles (et de cinéma) parfaitement équipée de 280 places (où sont passés récemment Jean-Jacques Milteau, Joël Favreau… et qui accueillait cette semaine un spectacle très original d’un Hispano-Argentin, Niño Costrini, jongleur émérite mais surtout genre de Charlot moderne au propos humaniste, lauréat de nombreux prix à travers le monde), une scène de plein air pour les cafés-concerts (Ardoukoba, Bijouti et Africa Music en décembre)… Le CCFAR, dont les locaux jouxtent ceux de l’Alliance Franco-Djiboutienne, abrite aussi un studio musical (doté d’instruments divers et d’un matériel d’enregistrement) qui a pour objet d’encourager la création musicale à Djibouti et en Afrique de l’Est « en mobilisant les opérateurs concernés pour viabiliser une discipline artistique qui constitue l’un des vecteurs fondamentaux du développement culturel ». Des « masterclasses » y sont régulièrement organisées.
  

clown

De façon logique, une « offre de chanson francophone » devrait être proposée à partir de la rentrée 2010 : « parce que partager une collection musicale, c’est aussi partager notre patrimoine culturel. Parce que la chanson francophone traverse les modes et œuvre pour la liberté d’expression. Parce que la chanson peut constituer un outil vivant pour l’apprentissage de la langue, notamment chez le jeune public. » Enfin, parce que « la chanson est toujours, volontairement ou malgré elle, un reflet de notre société, l’image sonore d’un moment de civilisation ». CQFD ?

L’Institut djiboutien des arts

Toujours au CCFAR travaille Houssein Mohamed Hassan, plus connu ici sous le surnom de Houssein Faranscisk, qui joue de l’harmonica avec Arhotabba, mais aussi des percussions, du saxophone et de la flûte, et dont le groupe, le Free Men’s Band, a déjà participé au Fest’Horn. « Nous donnons des concerts dès qu’une occasion se présente : Fête de la Musique, manifestations caritatives… Mais toujours ou presque de façon bénévole et sans droits d’auteur, d’où l’importance de posséder un métier alimentaire à côté… »

Hasna

Dans cette optique de professionnalisation, il est un organisme officiel qui dépend du ministère de la Culture et de la Communication, l’Institut djiboutien des arts (IDA) dont le propos est de former en deux ans des promotions de cent cinquante jeunes aux métiers artistiques : musique, danse, théâtre, arts graphiques. Si cette dernière spécialité débouche sur des postes d’enseignement, pour les autres, l’IDA que dirige la très dynamique et charmante Hasna Maki (ex-journaliste vedette de la télévision nationale) s’efforce d’assurer autant que possible l’accompagnement nécessaire. Ainsi, le groupe Ardoukoba (du nom du volcan apparu en 1978), qui s’est constitué au sein de l’Ida, bénéficiait-il ces jours-ci de ses locaux de répétition (l’IDA possède aussi une scène en plein air capable d’accueillir près de mille spectateurs) en vue des concerts programmés au Fest’Horn.

studio
« Le Fest’Horn
, souligne Hasna, arrive à un point charnière de son histoire. Après ce dixième anniversaire, il faudrait redéfinir ses objectifs de façon à en faire prioritairement un instrument de promotion des musiques nationales. » Déjà, cette année, le festival s’est décentralisé pour la première fois dans toutes les régions du pays avec, côté djiboutien, Amina Farah à Ali Sabieh, Arhotabba à Dikhil, Ardoukoba à Obock (la ville où vécut longtemps l’auteur des Secrets de la mer Rouge, et où Rimbaud se rendit d’abord), enfin Abdi Nour Allaleh à Tadjoura où le même Rimbaud résida une année entière, le temps de former une caravane de cent chameaux pour transporter fusils réformés et munitions (un commerce tout ce qu’il y avait de plus légal à l’époque) jusqu’au Choa, dans l’Éthiopie actuelle, et les vendre à bas prix à l’empereur Ménélik. Une épopée de quatre mois, seul Blanc évidemment dans cette caravane d’Afars (appelés aussi Danakils) se frayant un chemin dans l’enfer désertique et brûlant des montagnes, des gorges, des plateaux, des précipices, des oueds et des plaines volcaniques de la région.

Fortune carrée

Mais aujourd’hui, ô miracle, on peut se rendre à Tadjoura et Obock par la Route de l’Unité qui ceinture et longe le golfe de Tadjoura, contournant le Goubbet El Kharab qui en constitue le fond, barré par les îles du Diable, où Henry de Monfreid emmena Joseph Kessel sur son boutre, malgré la traversée périlleuse de la passe qui relie le Golfe au Goubbet. Là où il fallait jadis des jours et des jours de marche dans des conditions éprouvantes (de très rares points d’eau, une température dépassant les 50° à l’ombre – inexistante – en plein été…), il suffit depuis un quart de siècle de quatre à cinq heures de route depuis Djibouti. Le paysage reste néanmoins inchangé depuis la création du monde, à la beauté inouïe, brute et sauvage mais bien plus attachante que celle des paradis touristiques à l’appellation contrôlée.

Nous sommes ici aux premiers âges de la Terre, avant même l’apparition de l’homme. On découvre successivement la faille la plus spectaculaire du futur océan Érythréen (un effondrement de plusieurs centaines de mètres), le fond bleuté du Goubbet en contrebas, un paysage de laves dures et tranchantes à perte de vue, avec le dernier-né des volcans locaux, l’Ardoukoba… Et puis, récompense suprême, ce fantastique lac Assal, banquise de sel d’un diamètre de dix-huit kilomètres située à 153 mètres sous le niveau de la mer, enchâssée telle une émeraude dans une chaîne d’anciens volcans sombres et menaçants. À cet endroit passa, en 1886, la caravane de Rimbaud… À ce même endroit continuent de nos jours de passer d’autres caravanes, venues chercher le sel qui, à dos de chameau, sera transporté par les mêmes pistes qu’emprunta le poète aventurier jusqu’en Éthiopie.

 Arrivé là, je ne résiste pas au plaisir de vous retranscrire le passage de Fortune carrée (Julliard, 1955) où Joseph Kessel narre sa découverte de ce lieu unique au monde. C’est en effet la description la plus réussie – et authentique – que j’aie jamais lue du lac Assal et de son approche à pied :

Lac-Assal

« Et ce n’étaient que défilés souterrains, cascades de roches immobiles et suspendues, sentiers étroits comme des rubans, grottes secrètes dont les orifices soufflaient une haleine de soufre, chaos de pierres énormes, nappes d’eau à l’odeur et au goût de sel, porches stupéfiants qui soudain  ouvraient sur des abîmes. Pendant trois heures, Philippe mena sa caravane par ces gorges sculptées par les démons. […] Vers quoi pouvait mener ce couloir déchiqueté par des griffes surnaturelles ? Vers quel antre, vers quel domaine exclu de l’univers des hommes ? [..] Les parois suintantes qui étranglaient le défilé s’écartèrent d’un seul coup. Le soleil déferla comme un flot aveuglant… et sous cet azur enflammé, dans un immense cirque de montagnes qui se pressaient sans terme ainsi que des vagues de plus en plus hautes et furieusement tordues par une invisible tempête, trois cercles parurent l’un dans l’autre enfermés. Le premier était d’argent étincelant. Le dernier était peint de ce bleu intense et profond que l’on voit aux eaux mortes.

« – Les cercles de l’enfer, murmura Philippe.
« – Assal, crièrent les caravaniers.

« Aucun d’eux n’était venu jusque-là, mais ils connaissaient tous, par des récits sans âge, l’existence de la coupe fabuleuse qui, depuis des siècles, fournissait de sel les plateaux éthiopiens. Malgré sa hâte, Philippe demeura longtemps rivé à l’endroit même d’où il avait découvert, au milieu des roches volcaniques et de son armure saline, le lac mystérieux. Il se sentait comme pétrifié par cette magnificence maudite… »

Tadjoura la Blanche

Abdi-Nour-devant-TadjouraDirection Tadjoura. Ce soir, 17 décembre, Abdi Nour Allaleh et le groupe éthiopien Gosayeh y sont programmés au stade. Nous les accompagnons dans un bac flambant neuf qui mettra à peine deux heures et demie pour assurer la traversée du Golfe (il faut compter une heure de plus pour Obock). L’occasion de converser tranquillement avec Abdi, le plus ancien (« mon premier spectacle sur scène remonte à 1969, cela fait quarante ans ! » s’amuse-t-il) et respecté des artistes djiboutiens, qui vit désormais à Londres mais revient régulièrement au pays. Et chaque fois c’est la fête ! L’homme, il est vrai, possède une forme de charisme qui n’appartient qu’à lui, une élégance naturelle, surtout lorsqu’il chante dans son costume traditionnel blanc et vert (les couleurs du drapeau), avec le fameux poignard afar à la ceinture. La voix assurée, plus grave que celle de la plupart de ses compatriotes, le répertoire qu’on pourrait dire « folk » fusionné à une instrumentation moderne, il déclenche systématiquement l’enthousiasme du public qui hésite d’autant moins à le rejoindre pour danser qu’il aime à chanter au milieu de la foule. Ce faisant, il fait fi du statut de « vedette » (auquel il est en droit ici de prétendre) pour devenir un véritable artiste de proximité dans les textes duquel tout un chacun, sur place comme dans les populations de la diaspora, se reconnaît.

eade-Tadjoura
Tadjoura ? « La nature autour est grandiose, violente, mystérieuse, austère, une forge plus qu’un lit douillet », écrit Claude Jeancolas, le spécialiste entre tous de Rimbaud (à qui il a déjà consacré dix-sept ouvrages !). Et dans son livre le plus récent, Le Retour à Tadjoura (FVW Éditions, 2009), il note encore : « Qui n’a jamais vu Tadjoura au lever du soleil depuis la mer ne connaît pas la féerie. » Il a raison. Une fois à terre, c’est à pied bien sûr qu’on découvre Tadjoura la blanche, petite cité de pêcheurs surplombée à l’horizon par l’imposante chaîne montagneuse du Day, aux couleurs mauves. Si ses rues goudronnées n’existaient pas à son époque, ses ruelles écrasées de chaleur conservent forcément la mémoire du poète : ne les a-t-il pas arpentées un an durant ?

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Affaire Rimbaud

Pour le 150e anniversaire de sa naissance, l’académicien français et aventurier-marin (il traversa l’Atlantique en solitaire après trois pontages coronariens) Jean-François Deniau – qui s’était pris tellement d’amour pour une rade proche de Tadjoura qu’il y fit bâtir une maison (« la maison du Français », dit-on ici), la seule de l’endroit à des lieux à la ronde, sans eau ni électricité, mais où il passait plusieurs mois par an – s’était mis en tête de rendre hommage au natif de Charleville mort à 37 ans à Marseille après l’amputation de sa jambe. « Horreur Harrar Arthur / Tu l’as trouvée amère… la beauté ? » chante Hubert-Félix Thiéfaine qui, dans son Affaire Rimbaud, relativise à juste titre la dureté des époques : « Les poètes d’aujourd’hui / Ont la farce plus tranquille / Quand ils chantent au profit / Des derniers Danakils… » Grâce à Deniau (qui, malade, fut piteusement lâché, trahi, par ses « amis » politiques), et à ses frais, on découvre ainsi au détour d’une rue « la  Maison Rimbaud ».


Pas une maison en dur, non, plutôt une paillotte. « On s’était décidé pour une paillotte, explique Claude Jeancolas, ami du Djiboutien d’adoption et familier de sa maison de Ras Ali, suite à l’avis du sultan : “Mon aïeul n’a pas donné à Rimbaud une maison en dur. On ne donnait jamais de telles maisons à des étrangers de peur qu’ils s’installent et restent. Il lui donna un gourbi comme les autres, de branches, de chaume et de nattes”. » Sa réplique fut inaugurée le 20 octobre 2004. On peut toujours la voir, entourée maintenant d’un grillage qui la protège de l’appétit des chèvres…

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Pour qui a connu comme moi « la ville aux sept mosquées » juste après l’indépendance, ce retour à Tadjoura, trente ans après, se mérite comme au premier jour. Il faut s’y glisser discrètement dans les ruelles et les cours de terre battue, prendre le temps de discuter avec l’habitant sans risquer de lui causer la moindre gêne, avec les mots de l’ex-poète et futur contrebandier en tête, rares traces de sa vie sur place : « Ce Tadjoura-ci, écrivait-il peu après son installation, est annexé depuis un an à la colonie d’Obock. C’est un petit village dankali [danakils, au pluriel, NDLA] avec quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort construit jadis par les Egyptiens, et où dorment à présent six soldats français [il existe toujours : on se croirait dans Le Désert des Tartares ! NDLA] sous les ordres d’un sergent, commandant le poste. On a laissé au pays son petit sultan et son administration indigène. C’est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des esclaves » (3 décembre 1885). Puis : « Il faut une patience surhumaine dans ces contrées. Ceux qui répètent à chaque instant que la vie est dure devraient passer quelque temps par ici, pour apprendre la philosophie ! » (2 janvier 1886). Un bon semestre plus tard, enfin, toujours bloqué à Tadjoura : « Je me porte aussi bien qu’on peut se porter ici en été, avec 50 et 55 centigrades à l’ombre… » (9 juillet 1886). « Quelle vie ont eu nos grands-parents ! » disait Brel. Sans doute. Mais celle des habitants de Tadjoura, et celle de Rimbaud, alors !

fillette

Voilà pour la mémoire de ces lieux qui abritèrent le plus grand poète francophone de tous les temps, et le plus précoce. Un génie malheureux de n’avoir pas été estimé un tant soit peu, du temps de sa splendeur créatrice, et qui s’en fut, dépité, rechercher l’aventure ou l’oubli dans des contrées aussi reculées que possible. Dans un ailleurs ou Je était vraiment un autre… Comme quoi, pour en revenir à la chanson, on a beau être génial, généreux, altruiste, a fortiori prophétique, vous avez toutes les chances d’être barré de votre vivant par les profiteurs qui se bornent à suivre les modes, grands médias à l’appui comme c’est logique, puisque les mass media (= armes massives de communication) visent par définition le plus large dénominateur commun.

La Porte des larmes

Fermons la parenthèse. Mais juste avant, quand même, je vous invite à relire les deux premières pages des Secrets de la mer Rouge (Grasset, 1932), parfaitement éloquentes de la mentalité coloniale de l’époque : « Non, monsieur, répond le gouverneur à Monfreid, vous n’irez pas à Tadjoura ! » Inutile de vous dire qu’il n’en fera qu’à sa tête… et deux pages après : « De quoi vivait Djibouti lors de mon arrivée ? D’un certain mouvement de transit, à cause de la voie ferrée qui pénètre en Éthiopie. Mais les millions qui s’entassaient dans les coffres de la douane provenaient d’un autre commerce : Djibouti vivait de la contrebande des armes. Sous réserve de l’acquittement des droits de douane, l’exportation des armes y était libre. » Aujourd’hui, les armes pourrissent la vie de la Corne de l’Afrique, entre les pirates somaliens, les bases arrière (dit-on) des terroristes islamistes et les marines du monde entier ou presque qui considèrent le Golfe d’Aden, au large de Djibouti et à l’embouchure de la mer Rouge, avec Suez tout là-haut – comme l’un des endroits les plus stratégiques qui soient. Cette entrée, ce passage, on l’appelle depuis des temps immémoriaux le Bab El Mandeb : la Porte des larmes…

Quant au chemin de fer djibouto-éthiopien (dont les fabuleuses locomotives à vapeur sont laissées à l’abandon au dépôt) et ses pharaoniques ouvrages au long de son tracé plus que centenaire, ils tombent en désuétude. C’est d’autant plus dommageable que le transport routier entre Addis Abéba et le port de Djibouti est à la limite de l’asphyxie : une file continue de camions en tout genre (hydro-carbures, fruits et légumes, voitures…) pollue la seule et unique route reliant les deux capitales, une simple deux-voies s’étirant sur mille kilomètres. Un projet de réhabilitation (ou plutôt de reconstruction totale) de la voie ferrée vient cependant d’être signé…


Saintrick

Refermons la parenthèse, disais-je, et retournons à Djibouti-ville, au Palais du Peuple pour la clôture du 10e Fest’Horn. On y retrouve les responsables du festival, Abdo Issa et Saïd Daoud, Hasna Maki, directrice de l’IDA, Bernard Baños-Robles du CCFAR et l’auteur-compositeur-interprète Saintrick, natif de Brazzaville mais installé au Sénégal dès l’âge de dix ans et qui assure ici, depuis 2001, la direction technique de l’événement (il vient d’ailleurs de publier un livre sur la sonorisation). Également comédien (il a joué récemment une version modernisée de L’Odyssée d’Homère à Paris), on a pu juger brièvement sur la scène du Fest’Horn de ses qualités de chanteur et de musicien. Son tout nouvel album, où l’harmonica occupe une belle place, ses ballades mélodiques nous rappellent un certain Ismaël Lo (…qui l’a lui-même initié à l’instrument). C’est donc du tout bon. À découvrir si vous en avez l’occasion : son groupe s’appelle Les Tchielly.

 

 

De tous les combats

Et puisque le festival est considéré, selon le journal La Nation qui fêtera son trentième anniversaire en juin prochain en passant de quatre à cinq éditions par semaine, comme « l’événement culturel phare de la République de Djibouti et le plus plébiscité par la jeunesse djiboutienne », la conclusion de cette bal(l)ade en mer Rouge revient tout logiquement au ministre de la Culture et de la Communication, Ali Abdi Farah : « D’année en année, assure-t-il, le Fest’Horn a gagné en prestige et en renommée à l’échelle régionale et même continentale. Il a su donner du mérite et de la valeur aux cultures de la sous-région et a pu contribuer à l’émergence de certains artistes du continent. Plate-forme de dialogue interculturel, vecteur de la promotion de la culture de paix, le Fest’Horn a été de tous les combats de la Corne de l’Afrique… »

Il ne reste plus à espérer que la paix l’emporte pour de bon dans la région, et que le Fest’Horn n’ait plus que le combat artistique en ligne de mire. C’est tout le mal que je souhaite à cette valeureuse « terre d’échanges et de rencontres » – qui est comme une île hors du monde « et en même temps un monde en soi, complexe, riche, multiple, toutes cultures et toutes langues » (Claude Jeancolas, Retour à Tadjoura) – et à son peuple, parmi les plus hospitaliers, courageux et sympathiques que je connaisse.

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NB. Merci à mes confrères Adil Ahmed Youssouf et Ibrahim Miyir Ali, et à notre famille de Djibouti : à Kadra Omar Kamil et son époux Abdelhahi dont le retour au pays, leur engagement admirable dans son développement social, sont forcément annonciateurs de lendemains qui chantent. Merci enfin à Bernard Baños-Robles dont je partage l’amour pour Djibouti (et l’admiration envers Rimbaud), ainsi qu’au CCFAR et au SCAC de l’Ambassade française.

Publié dans : Reportages - Par Fred Hidalgo
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