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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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13 juin 2021 7 13 /06 /juin /2021 09:00

Un dimanche 13 juin… d’il y a 56 ans !

Le récit de cette histoire unique entre un auteur immense (assez vite célèbre sous le nom de sa créature de fiction) et un jeune lecteur anonyme (finalement proclamé « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie ») devait débarquer en librairie lundi 7 juin. Les circonstances, avec un report d’un an imposé par la pandémie puis une certaine frilosité éditoriale devant l’importance de l’ouvrage, en ont décidé autrement. En attendant un rebondissement éventuel, voici – anniversaire oblige ! – quelques extraits exclusifs (forcément) de « Faut-il vous l’envelopper ? » : le chapitre où l’on apprend comment et pourquoi, après que San-Antonio eut poussé la porte de mes petites cellules grises, Frédéric Dard est entré chez moi (ou plutôt chez mes parents)... et quelle fut la teneur de notre (première) conversation.

Dimanche 13 juin 1965.

… C’était ridicule, je le savais, mais je sortis bien dix fois dans la rue pour guetter son arrivée à partir de 10 heures… Jusqu’au dernier moment, pourtant, mes parents n’y crurent pas vraiment. Je leur avais montré le mot de Frédéric, ils savaient que j’étais allé l’appeler depuis une cabine téléphonique, mais de là à intégrer le fait qu’il avait confirmé sa venue… C’était littéralement incroyable.

Seule ma grand-mère y croyait ; d’ailleurs elle croyait aveuglément tout ce que je lui disais, la yaya, la mamie en espagnol : ma « Félicie » à moi… San-Antonio à la maison ? Jusque-là mon père le connaissait seulement à travers France-Soir, mais sans plus, n’étant pas sensible a priori à son style populaire et pétulant. Études classiques, goûts classiques, pudeur extrême… Mais d’apprendre dans son journal que l’écrivain qui correspondait avec son fils était le recordman des ventes pour 1964 (avec L’Histoire de France vue par San-Antonio !), ça l’avait impressionné. Un jour je lui avais donné à lire Le bourreau pleure, signé Frédéric Dard. « Ça te plaira, j’en suis sûr ; c’est très différent des San-Antonio, tout est dans l’atmosphère, et puis ça se passe en Espagne… » Bonne pioche, il l’avait captivé. Mais justement ! Grand prix du roman policier 1957 pour ce livre, plébiscité par le grand public pour ses San-A., comment pouvait-il croire que Frédéric Dard se proposait de venir à Dreux… pour me rencontrer ?!

Aujourd’hui, je pense savoir pourquoi mes parents se montraient si dubitatifs. Ils craignaient plus que tout ma déception, forcément ravageuse, pour le cas où Frédéric, forçat du clavier au fol emploi du temps, m’eut fait faux bond. L’idée ne me traversa pas l’esprit un seul instant ; il m’avait annoncé sa venue, je savais qu’il viendrait. Il aurait pourtant pu avoir un empêchement de dernière heure, c’est vrai ; ou se raviser au dernier moment. Qu’étais-je donc pour lui, sinon un lecteur parmi tant d’autres, des centaines de milliers d’autres… Un peu plus intuitif, peut-être, mais sans plus.

Finalement… Épatés (et peut-être un peu fiers de leur fiston), ils durent se rendre à l’évidence : le jour J, à l’heure H, il était là, au volant d’une belle teutonne, une Mercedes-Benz gris clair métallisé, avec sa femme Odette à ses côtés et sa fille Élisabeth à l’arrière, qui se garait à moitié sur le trottoir, le long de la maison. Rarement dimanche de juin avait été plus beau et serein, mais en moi ça battait la chamade… Cette fois, ça n’était pas l’écrivain, dont j’adorais lire le soir au fond du lit les humeurs et les états d’âme, ça n’était pas mon correspondant, que j’aimais à imaginer en train de m’écrire, ça n’était pas la personnalité publique… Non. C’était LUI !

Et il était là POUR MOI !

Il allait sur ses quarante-quatre ans et je venais d’en avoir seize. Il parut légèrement étonné en me voyant l’attendre sur le trottoir. Il s’approcha de moi, un grand sourire aux lèvres et ce regard si clair qu’il en devenait transparent, plongé aussitôt dans le mien…

[Plus tard]

…C’est là, peu avant son départ, que j’osai solliciter une dédicace. Je lui tendis Le Standinge selon Bérurier qui venait de paraître [et que j’avais commandé à la Rose des Vents – voir photo plus haut, d’Olivier Bohin, cinquante-six ans après !]. Il tira un stylo-bille noir de sa poche intérieure et traça ces mots que vous savez déjà : Pour mon ami fidèle […] Avec tout mon cœur… Ma mère m’étonna alors par sa propre audace. Comme Frédéric ne donnait pas le moindre signe d’impatience, elle lui demanda si ça ne le gênait pas qu’elle nous prît en photo, lui et moi… « Au contraire ! » On recula un peu nos chaises jusqu’au mur où, au-dessus de nous, était accroché un tableau de mon oncle Lamolla, et maman sortit son Polaroid… L’optique où elle travaillait faisait également dans la photo. Elle s’y s’était initiée très tôt, avec un Zeiss Ikon à soufflet et jusqu’aux premiers appareils reflex des années soixante, devenant la photographe attitrée de la famille. Tant qu’à immortaliser l’instant, il y avait donc mieux à faire qu’une vulgaire photo à développement instantané. Moins nette, forcément, et sans négatif… Mais je compris aussitôt son choix : elle nous tira le portrait à deux reprises pour donner un tirage à Frédéric qui le glissa dans son portefeuille.
Qu’est-il devenu ?
Le mien en tout cas a traversé le temps, l’espace… et les épreuves.

La question brûlait les lèvres de ma mère : « Quel âge donniez-vous à mon fils, Monsieur Dard, d’après ses lettres ? » Sans le vouloir, j’avais en effet omis de le préciser à Frédéric. Sa réponse surprit mes parents : « Je pensais qu’il était étudiant. Je lui donnais quatre à cinq ans de plus, à peu près l’âge de mon fils Patrice… » D’ailleurs, il était venu avec un cadeau propre à ravir un étudiant érudit et sans œillères : un petit fascicule hors commerce, intitulé Le Phénomène San-Antonio, reproduisant les actes du « séminaire de littérature générale » qui venait de se tenir à Bordeaux, sous la férule d’un certain Robert Escarpit. À sa lecture, plus tard, je serais enchanté de découvrir que d’éminents professeurs avaient su mettre des paroles sur la musique que San-Antonio suscitait en moi et dont je m’extasiais depuis l’automne précédent. Un travail fondateur pour la reconnaissance de son œuvre san-antonienne, dont Frédéric, en me remettant cet exemplaire (« Je viens de le recevoir ! »), semblait lui-même assez content.

Ma grand-mère, elle, ne dissimulait pas sa fierté de voir l’intérêt que me portait cet écrivain dont j’aimais tant les livres. Elle l’assura de sa gratitude, avant de se sentir obligée de justifier ma discrétion : Esscoussé monn pétite-fiss, Messié Dard, éss oune timido… Soit, en sous-titrant son baragouin hispano-français : « Nous garderons un beau souvenir de votre passage, Monsieur Dard, mais moi, un grand regret aussi : que vous n’ayez pas entendu davantage la voix de mon petit-fils ; c’est un timide ! »

Elle me connaissait bien, vous pensez, c’est elle qui m’avait élevé pendant que mes parents travaillaient, elle qui m’accompagnait, enfant, à l’école, qui préparait mon goûter en me chantant des chansons… Ma yaya adorée qui avait eu le courage, en août 1939, d’aller rechercher toute seule, petite bonne femme déracinée et ne parlant pas la langue de l’exil, son fils cadet Bienvenido, à l’agonie à l’hôpital de Perpignan, après sa détention funeste au camp du Barcarès. Vous parlez d’une bienvenue ! Il avait fallu l’accord préalable du préfet des Pyrénées-Orientales après l’intervention du maire de Dreux, Maurice Viollette. Dans ses bras pendant tout le trajet de retour en train, Bienvenido connut quelques jours plus tard le triste privilège, à seulement vingt-trois ans, d’être le premier républicain espagnol à décéder dans le département. Il repose aujourd’hui aux côtés de sa mère au cimetière de Dreux. Pas pleurer*…

_______
*Dans Pas pleurer, prix Goncourt 2014, Lydie Salvayre raconte l’histoire de sa mère au début de la guerre civile, évoquant en parallèle la figure de Georges Bernanos qui séjourne alors à Majorque. D’abord sympathisant du mouvement franquiste, mais rapidement choqué par sa barbarie et révolté par la complicité du clergé espagnol, il écrira Les Grands Cimetières sous la lune, un violent pamphlet antifranquiste qui connaîtra en France un grand retentissement lors de sa publication en 1938.

Ess oune timido… Frédéric n’avait pas besoin qu’on lui fît un dessin : « Ça n’a pas d’importance. Les timides savent parler avec les yeux et souvent ils ont plus de choses intéressantes à dire que les bavards. Je le sais, j’en étais un… et je le suis toujours un peu. On se comprend parfaitement, entre timides. » Puis, s’adressant à mes parents, il sollicita leur autorisation de m’embrasser ! Il se pencha vers moi et m’étreignit très fort, d’un seul bras. Longuement…

Deux ou trois heures plus tôt, j’aurais cru cela non seulement impossible mais impensable.

Avant de sortir tous ensemble dans la rue où patientait sa Mercedes 666 FW 78, la yaya, avec ses yeux pétillants de bienveillance, tendit à « Madame Dard » un panier de grosses cerises noires, qu’elle venait de cueillir dans notre minuscule jardin où s’élevait en majesté un bigarreau burlat unique et généreux. Je revois encore son expression de surprise devant cette offrande aussi modeste que l’intention était chaleureuse, et surtout, dans la fraction de seconde suivante, le sourire attendri d’Odette…

On resta encore un peu à papoter, Frédéric et moi, en se tenant par les yeux. Ma mère, qui avait sans doute ressenti l’intensité de l’instant, s’en alla chercher sa toute nouvelle caméra super 8 et nous filma quelques secondes. Frédéric était rayonnant. Enfin, il me souffla d’une voix vibrante d’affection : « J’ai une faveur à te demander… »

Une faveur ? À moi ?!

« Je voudrais que tu me promettes de ne plus m’appeler Monsieur Dard. À partir de maintenant, pour toi, je suis Frédéric. Seulement Frédéric ! »

Il me prit par l’épaule, comme pour sceller cet accord tacite, pendant qu’Élisabeth et Odette reprenaient leur place dans la Mercedes. Enfin, Frédéric se glissa au volant et démarra…

Quand la voiture parvint au bout de la rue et disparut à nos regards, un grand vide se fit brusquement en moi. Pour la première fois de ma vie, telle une fulgurante douleur, je ressentis la présence intense de l’absence… Par bonheur, elle s’évanouit aussi vite qu’elle avait surgi. Le temps de réaliser, l’espace d’une seconde de toute beauté, que Frédéric Dard, après que San-Antonio eut frappé virtuellement à ma porte quelques mois plus tôt, venait d’entrer pour de vrai et une fois pour toutes dans mon cœur*.

________
*En 1984, Frédéric Dard écrira ceci à propos de sa première rencontre avec Pierre Mamie, évêque de Fribourg : « Et il y eut cet échange d’âme entre lui et moi qui rend tout facile. Cette manière mystérieuse de se reconnaître lorsqu’on ne s’est jamais rencontré. Nous nous promîmes de nous revoir. » Un étrange phénomène ressenti, dès 1965, entre un gamin ébloui et un adulte débordant d'humanité…

San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, copyright Fred Hidalgo 2021. Tous droits de reproduction réservés… mais partages vivement conseillés (pourvu que l’on souhaite découvrir un jour la suite), pour le cas où ces extraits auraient l’heur d’attiser la curiosité – … à l’heure où plus grand-chose ne tourne rond sur notre planète (aurait dit Louis Pauwels) – de quelque extraterrestre du monde éditorial. Pour paraphraser San-Antonio, y a-t-il un éditeur dans la salle… avec les clefs du pouvoir (de décider à la place des comptables de son groupe) dans la boîte à gants ?

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 13:27

Lettre ouverte
à monsieur le ministre de l’Éducation nationale


« Monsieur le ministre de l’Éducation Nationale, je ne sais pas si vous aimez bien Pierre Perret ? Personnellement oui, parce que c’est quand même l’auteur notamment d’une des plus jolies chansons du monde et qui commence de la façon la plus délicate, la plus parfaite qui soit :

Chez la jolie Rosette au Café du Canal
Sur le tronc du tilleul qui ombrageait le bal
On pouvait lire sous deux cœurs entrelacés
Ici on peut apporter ses baisers.

Je ne sais pas si c’est du fait qu’en ce moment l’échange de baisers est proscrit, mais la formule gravée sur le tilleul du Café du Canal suscite immanquablement chez moi, qui ai le goût de la nostalgie réjouie, un sourire gentiment stupide que vous pourriez voir si je ne portais pas de masque.

Mais ce n’est pas pour vous parler de baisers monsieur le ministre, vous vous doutez bien, que je vous écris.

La semaine dernière à Sarcelles, la mairie avait programmé quatre représentations du spectacle intitulé Carnet de notes interprété par sept artistes, chanteurs, musiciens, comédiens. Une pièce de théâtre en chansons saluée par Le Parisien, Télérama, Le Canard Enchaîné et des milliers de spectateurs qui ont pu la voir à l’occasion des presque deux cent cinquante représentations. Mariline Devaud Gourdon, metteur en scène et comédienne du spectacle, le présente comme un voyage des cinquante dernières années de la maternelle au baccalauréat.

À l’issue de la première représentation, des parents d’élèves accompagnant les classes se sont plaints auprès du directeur de leur école primaire pour dire à quel point le travail de la compagnie était choquant, du fait qu’ils interprétaient une chanson de Pierre Perret intitulée Papa, maman, parlant de la reproduction.

Le directeur de l’école a signalé l’affaire au rectorat.
Le rectorat a fait redescendre l’info auprès des inspecteurs des secteurs.
Les inspecteurs ont interdit aux enseignants d’emmener les classes assister au spectacle du lendemain.
Une classe de quinze élèves – des résistants sans doute – a maintenu sa réservation.
La Compagnie a dit « Bon, d’accord, on va jouer pour eux »
La direction des affaires culturelles de Sarcelles est intervenue pour tout annuler.
La chanson de Pierre Perret ayant choqué évoque la masturbation :

Y a bien quelques brindezingues
Qui ont dit qu’ça rend sourdingue
Beethoven qu’était pas fier
A quand même fait une belle carrière…

La chanson parle aussi de contraception, évoque le vagin, l’ovule, les testicules.
Monsieur le ministre, choisissez votre camp. Vous rangez-vous du côté de ceux qui interdisent ou de ceux qui permettent ? Jugez-vous normal que des parents d’élèves puissent empêcher un spectacle ? Les inspecteurs qui s’érigent en censeurs ont-ils agi en votre nom ? 
Si vous pensez que l’auteur du Zizi et de Lily est un personnage indigne, scandaleux, subversif et dangereux, ne serait-il pas temps de songer à débaptiser toutes les écoles Pierre-Perret qui partout en France ont fleuri, de Castelnaudary à Soligny-la-Trappe, de la Chaize-le-Vicomte à Clavettes, de Miribel à Angers ?
Pour le plaisir, je vous cite la fin de la chanson incriminée :

Comment papa a fait un p’tit frère à maman
C’est à l’école qu’on nous l’apprend
Pas la peine d’en faire toute une cathédrale
À part les hypocrites, les gens normaux trouvent ça normal
.

Veuillez agréer monsieur le Ministre ma détestation de la censure.
Et vous ? 
Monsieur le ministre, vous feriez une réponse ? »

Cette lettre ouverte de François Morel, diffusée vendredi 21 mai sur France Inter, se suffit – hélas – à elle-même. « No comment », aurait-dit Gainsbarre. Sauf que la censure dénoncée est révélatrice d’une dérive consternante de la société où le « politiquement correct » et la « bien-pensance », autrement dit l’hypocrisie générale à l’encontre de la culture, gagnent chaque jour du terrain sur la liberté de pensée, d’expression et de création. À quand les autodafés de livres, après les interdictions de spectacles et de chansons ?

En 1976, tout le monde avait ri et applaudi à cette chanson (dans l’album où figurait également Celui d’Alice, véritable chef-d’œuvre à l’égal du Blason de Brassens) ! En 2021 – quarante-cinq ans plus tard !!! – les bons apôtres s’en offusquent et font interdire le spectacle qui l’inclut, avec la complicité de la « hiérarchie » de l’Éducation nationale, qui a depuis longtemps lâchement lâché ses personnels (« Surtout, pas de vagues ! ») face à la pression de parents d’élèves ignares et agressifs, voire intégristes de la religion, qui cherchent toujours un bouc émissaire (la société, la pauvreté, les enseignants, les autres… la culture !) pour refuser d'admettre leur propre démission parentale face à leur devoir d’éducation.

Cela me renvoie à mon ouvrage sur San-Antonio qui ne trouve pas d’éditeur (cf. sujet précédent : « Ma chanson de San-Antonio »). Serait-il nul et non avenu ? Forcément, je me suis posé la question… Et puis un grand éditeur a accepté de le lire et m’a répondu en substance (je vous la fais courte) que « tout y est : on y apprend énormément de choses très intéressantes sur lui et sur l’époque, en prenant beaucoup de plaisir à sa lecture, “tant votre écriture est agréable à lire”… » (sic !) Merci bien. Dans ce cas, pourquoi ne pas le publier ? À cause de sa longueur, raison invoquée par mon futur-ex-éditeur pour y renoncer ?

Ne serait-ce pas plutôt parce que San-Antonio n’est plus – mais alors plus du tout – en odeur de sainteté auprès des « porte-parole » casse-bonbons des générations nouvelles, admirateurs fanatiques d’Anastasie ? Et qu’« on » s’autocensure par crainte de leurs réactions ? San-Antonio ? Trop ceci, trop cela, trop cru, misogyne, misanthrope… Mis en quarantaine !

C’était pour rire ? Seulement pour rire et pour se moquer au second degré de la connerie déjà triomphante, comme Brel avec L’Air de la bêtise… Halte-là ! Le rire lui-même, autre que primaire et prosaïque, se fait aujourd’hui suspect ! La violence, le machisme, les agressions, les viols, les meurtres, les féminicides se multiplient, mais le pire crime qui soit, croirait-on, c’est de rire à San-Antonio, à Cavanna, à Desproges, à Coluche, à Reiser, à Cabu, « à Béru et au zizi de Pierre » (comme le chantait Henri Tachan – ci-dessous, à Bobino, avec Pierre Perret). On se prépare de bien tristes lendemains qui déchantent… Oui, François, comme les quinze élèves de la classe de Sarcelles qui voulaient quand même voir ce spectacle, les personnels enseignants tout autant que les artistes sont aujourd’hui des résistants !

Extrait de San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, après la réception d’une lettre de l’écrivain en provenance de son Domaine de l’Eau Vive : « Immanquablement, je songeais à mon ami Guy Béart. L’un des “3 B de la chanson française”, disait Jacques Canetti à propos de Brel, Brassens et lui qui, tous trois, avaient débuté au théâtre des 3 Baudets. J’aimais à le retrouver dans sa maison de Garches, véritable capharnaüm et grotte aux trésors. Il gardait tout précieusement, en particulier ses émissions Bienvenue à…, qui préfiguraient Le Grand Échiquier. Un jour, sachant combien Frédéric Dard m’était cher, il m’invita à visionner l’émission dont ce dernier était l’invité d’honneur. Pierre Perret y chantait plusieurs chansons. “Tiens, c’est moi qui l’ai fait découvrir à Frédo. Je lui avais dit : Il y a un nouveau que tu devrais écouter parce qu’il écrit des chansons à la manière de Bérurier ! Je vais te le présenter.” »

Béart-San-Antonio-Perret…
De la nostalgie ? Non, une époque où tout était possible, où l’esprit aiguisé des uns s’épanouissait au profit du plus grand nombre…

François Morel : Bonjour Fred, du nouveau pour San-Antonio ?

– Non, François. Rien de concret pour l’instant. Des réactions étonnantes de frilosité. San-Antonio, quand même... Après avoir terminé le récit, j’ai écrit un épilogue pour réfléchir à la question de la réception de ses écrits aujourd’hui (où il serait accusé de tous les maux du monde et où son éditeur serait probablement obligé comme cela se fait déjà en Amérique de mettre des control warning partout, pour prévenir que le paragraphe suivant est susceptible de heurter la sensibilité de telle ou telle catégorie de gens, à commencer déjà par les gros : cf. Bérurier !) et comment il con-tournerait le problème. Ça m'a amusé... Mais en même temps, rien que le fait d'être obligé de se poser la question est assez consternant. Tous ses lecteurs savent que, contrairement à Céline qui détestait le genre humain, Frédéric n'arrêtait pas de vilipender la connerie... parce qu'il continuait à croire en l’Homme et qu’il ne s'excluait pas lui-même du lot commun.

– François : En effet. Je viens d’enregistrer des chansons de Brassens avec Yolande Moreau. Le nombre de fois où l’on se dit : « On ne pourrait plus dire ça... »

Pour quand l’interdiction des Amoureux des bancs publics ?
Pour quand l’interdiction faite aux amoureux débutants de se bécoter en public ?

Voir ICI la vidéo de François Morel et Valérie Bonneton qui chantent Les Amoureux des bancs publics au Grand Echiquier du 3 avril 2021.

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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 18:44

« La somme du pollen dont on s’est nourri… »



courrierCher Fred Hidalgo,

Depuis la lecture de mon premier Paroles et Musique en 1986 (un numéro consacré à Gérard Manset), jusqu’à maintenant, vos publications m’ont accompagné, très régulièrement. Le vrai début date de l’automne 1992, lorsqu’un ami me présenta le premier numéro de Chorus. Aussitôt, je m’abonnai, jusqu’à la mauvaise nouvelle de l’été 2009. Depuis, je consulte votre blog « Si ça vous chante », dont la première mise en ligne, au mois de novembre suivant, reste un souvenir émouvant. Après avoir profité, toutes ces années durant, des découvertes, éclairages, coups de cœur que vous-même et vos collaborateurs m’avez offerts, le moment est venu de vous dire, au moins, la place prise par la chanson dans mon existence, la richesse de ce que vous m’avez transmis et, peut-être, comment s’est formée pour moi « la somme du pollen dont on s’est nourri ».  

 

 
JonaszSylvestreIl y eut un avant
Paroles et Musique, un avant Chorus. Dès ma plus tendre jeunesse, la chanson fut un magnifique moyen de me lier au monde. Mes parents chantaient en duo, aux fins des repas, des choses sentimentales qui bouleversaient l’auditoire. Mon père était capable de passer – seul – d’un chant révolutionnaire aux couplets les plus corsés d’un corps de garde ; la voix de ma mère prenait un volume particulier tous les dimanches à l’église. Pris par le naturel de leurs expressions, mêlant parfois ma voix aux leurs, je découvris, à mon tour, que je chantais juste. De cette époque, j’ai gardé le sentiment que chanter devant les autres est une forme d’engagement, de mise au jour de ses tréfonds, tant la voix en est l’expression.

 

 
À l’occasion d’un festival des arts amateurs, qui se tient chaque premier dimanche de juin dans le village de Oiron (Deux-Sèvres), j’ai entendu en famille un chœur d’adultes handicapés qui reprenait des bluettes des années soixante-dix (Claude François, Joe Dassin…). Ils chantaient faux, ne respectaient vraiment pas la mesure, mais étaient tellement heureux d’être là, sur scène, devant un public, qu’ils firent un tabac. Nous étions nous-mêmes heureux de les voir ainsi, grâce à la chanson. Celle-ci avait, en quelques instants, transformé en chaleureuse attention le regard porté d’ordinaire sur eux.
  

 

 
La chanson m’a pris tout jeune, dans la vie simple de mon entourage. Les livres étaient peu nombreux à la maison, mais il y avait un tourne-disque fabriqué par mon père, sur lequel j’entendis Piaf et
La Foule, Montand et ses chansons populaires de France, Ferrat qui chantait Aragon. Également, le poste de radio, installé au-dessus du buffet de la cuisine, fit l’effet d’une corne d’abondance, par l’Auvergnat, Paris s’éveille, Toute la musique que j’aime  

 

 
Aux dons des adultes – notamment cet ami de mes parents qui me fit découvrir Brel et Ferré – s’ajoutèrent, l’adolescence venue, les échanges avec les copains : Lavilliers, Renaud, Higelin, Béranger, Le Forestier, Ribeiro chantant Piaf… la liste est si longue ! Mais il y eut plus que cette vague, que ces voix si diverses : l’esprit soufflait libre, véhément, ironique, tendre ; il semblait tout dire du monde et ouvrait les portes vers les autres façons de le dire, la littérature bien sûr, mais aussi la peinture (Van Gogh d’Escudéro) ou le cinéma (Nougaro).
  

 


 Dans cette profusion imprévisible et imparable –
« les oreilles n’ont pas de paupières… » – s’imposaient deux évidences. Les œuvres déjà citées, comme tant d’autres, transforment ceux qui s’y plongent ; c’est la première.  

 


Avoir été emporté par
C’est extra ou Les Mots bleus, instruit à l’écoute de Plus la peine de frimer et de Cécile ma fille, lesté de ces deux viatiques contradictoires que sont Les Copains d’abord et Il voyage en solitaire, averti par Département 26, voilà qui prépare aux plus grandes échéances et procure, parfois, une force inespérée. Ainsi, à l’occasion d’un de ces moments contraints de la vie de famille que peut être un mariage, j’eus le plaisir insolent de répondre à un bis demandé, en faisant applaudir Hécatombe au milieu d’une assemblée largement composée de gendarmes.

 

 
La seconde évidence est d’une tout autre portée : plus que le reflet de son époque, la chanson en exprime les courants, des plus superficiels aux plus profonds. Encore faut-il les saisir et les comprendre.
 

 

 
C’est là, cher Fred Hidalgo, que vous intervenez, en compagnie de vos collaborateurs. Par vos publications, je disposai alors d’un formidable outil de (re)découverte et de compréhension de la chanson. Citer tous ceux que j’ai appris à écouter grâce à vous serait trop long. Quelques-uns tiennent cependant une place particulière : Kent, Allain Leprest, Nilda Fernandez, Thomas Fersen, Marka, Jean-Louis Murat, Agnès Bihl, Jeanne Cherhal. Surtout, vous avez aiguisé l’envie de découvrir au gré de mes voyages, d’aller chercher par moi-même. Cela m’a permis de rencontrer, par le plus grand des hasards, ce gaillard amical qu’est Éric Frasiak. Inévitablement, prolongeant votre démarche, j’ai pris le goût de partager ces découvertes.
  

 

 
Thiefaine.jpgMon pourvoyeur du premier numéro de
Chorus, qui tient le département musique d’une importante médiathèque en région parisienne, est un partenaire précieux pour les belles disputes que nous avons parfois au sujet de la chanson. Cette manière de s’offrir aux autres par ses préférences permet aussi de confirmer ses amitiés : quelqu’une qui voit dans Nougaro un poète et court les concerts de Romain Didier ne peut pas être entièrement mauvaise. Enfin, un de mes bonheurs est d’entendre mes trois enfants me rappeler joyeusement le souvenir de ce que je leur chantais avant qu’ils s’endorment : L’Âme des poètesLa Maison près de la fontaine et, les soirs de « pas sommeil », Le Cri du kangourou  

 


Votre blog « Si ça vous chante » se fait l’écho des regrets, que beaucoup expriment, de la perte de
Chorus. Je suis évidemment de ceux-là. Vos pages électroniques sont néanmoins précieuses pour mieux ressentir et comprendre le renouvellement permanent de ce patrimoine. Elles permettent l’accès direct à vos trouvailles et à vos réflexions. Je complète avec FrancoFans, riche de références mais qui relève plus du catalogue périodique que de la revue. Nous avons besoin d’une voix – d’un chœur même – qui mette le monde en perspective au travers de la chanson.  

 

 
Ce besoin est d’autant plus grand que je crois trouver dans ce qui se chante aujourd’hui des signes inquiétants pour le sentiment de fraternité : du cynisme arrogant du rap bling-bling aux avertissements d’une Mélissmell ou d’un Batlik, en passant par le désenchantement commercialisé d’une Mylène Farmer et l’énergie du désespoir d’un Mokaiesh, me voilà maintenant sur le qui-vive. L’histoire montre que la chanson peut être une vigie, porteuse de lucidité, comme affreusement conformiste et chargée des pires travers de son époque.
  

 

 
Voilà, cher Fred Hidalgo, ce que je tenais à vous exprimer : comment cet art et, avec lui, vos écrits et publications ont pu m’influencer ainsi que d’autres, indirectement, qui me succéderont. Permettez-moi d’associer à cette reconnaissance et ce profond respect votre épouse Mauricette. Ceci n’est qu’un bilan d’étape ; il y a encore beaucoup à entendre et à aimer, grâce à vous notamment. Merci d’avance pour ce qui va suivre. (
Vincent B. – 19 août 2014)  

 

 
POST-SCRIPTUM DE FRED HIDALGO

Dans l’esprit de son auteur, cette lettre m’était exclusivement destinée. « La période des vacances, m’expliquait-il sobrement par courriel, est parfois l’occasion de mettre un peu d'ordre après le tumulte d’une année bien remplie. La pièce jointe en est l’illustration. Avec tous mes remerciements pour m’avoir permis de faire ce point-là. » Des lettres, des courriels, des petits mots – des mots bleus presque toujours –, j’en reçois beaucoup. Comme nous en recevions beaucoup, toujours, du temps de Paroles et Musique puis de Chorus. Pour notre bonheur, nos lecteurs ont toujours tenu à échanger avec nous, à commenter nos découvertes et nos réflexions sur l’évolution de la chanson. Mais à la lecture (et aux relectures immédiates !) de cette « pièce jointe » pas comme les autres, une véritable tranche de vie, je me suis dit qu’on ne pouvait pas la garder égoïstement par-devers soi.  

 


putainOutre sa belle écriture, elle offre l’air de rien un témoignage des plus éloquents, en passant du particulier au général, sur l’importance de la chanson dans nos vies et la société. Sur sa nature, son rôle, sa faculté à rassembler et à ouvrir toutes sortes de portes, tout en permettant de mieux se connaître et s’affirmer soi-même ; mais aussi sur ses dérives éventuelles, ses dangers quand on la manipule à mauvais escient, ou qu’on l’utilise pour flatter de bas instincts. « Putain de chanson ! », oui, que cette petite chose-là, capable du pire et du meilleur, et dont bien peu de monde peut nous donner le bon mode d’emploi : celui qui fait de cet art populaire par excellence – n’en déplaise au sieur Gainsbarre, tout respect mis à part – le fil sensible de nos destinées, qui nous lie, nous relie dans les joies et les peines en nous permettant de vibrer à l’unisson d’amour et d’amitié, de fraternité et de solidarité ; en un mot : d’humanité.
  

 


J’ai donc demandé à son auteur l’autorisation de la rendre publique, telle quelle. Après tout, n’avais-je pas prévu en créant ce blog une rubrique à cet effet : « Chant libre » ? Trop peu utilisée à mon goût (trois ou quatre contributions seulement en cinq ans, comme si l’on attendait de « Si ça vous chante » ma seule et unique « parole » après un trop brusque tomber de rideau), elle a permis au moins de livrer une fort pertinente réflexion de Nilda Fernandez sur le métier. À laquelle, justement, mon correspondant n’a pas manqué de faire référence :
« Le contenu de votre réponse est à la fois une surprise (comment imaginer cette lettre à côté de la contribution de Nilda Fernandez ?!) et – réflexion faite – la poursuite de ce don sans cesse renouvelé qu’est votre blog, après ce que furent vos revues. » Avec cette réserve à la suite de son accord de publication : « Cependant, je vois une limite à cette offre au lecteur : le propos vaut plus que l’auteur. C'est pourquoi je ne tiens pas à être cité personnellement. Je ne suis qu’un lecteur parmi d’autres, un membre de cette foule anonyme qui “chante, un peu distraite…”. […] Merci beaucoup pour cet échange en espérant, comme vous, que son résultat enrichisse et allonge un peu plus ce fil qui nous tient tant à cœur. »  

 

 
Alors, comme dans
L’Âme des poètes où les chansons courent dans les rues sans que les gens sachent le nom de leurs auteurs, cette lettre pour dire (encore et encore) notre amour de la chanson, couplé de façon indissociable au besoin (à l’urgence parfois) de l’offrir en partage. Une déclaration d’amour pas totalement anonyme, « cependant », car je prends sur moi de la publier ici avec le prénom et l’initiale du nom de son auteur (la moindre des choses, n’est-ce pas ?). Dernière précision, en attendant vos propres commentaires : je ne peux que partager le constat effectué aujourd’hui par Vincent B. (dans son avant-dernier paragraphe) à propos de la fraternité et du conformisme… « Y a une route / Tu la longes ou tu la coupes... » La frontière se situe quelque part entre l’acte poétique et l’objet commercial. Car la chanson peut tout dire, le meilleur, le pire.    

 

 

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