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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 15:29

Ou l’Histoire vécue en direct… 80 ans après !


Ce n’est pas directement de chanson dont je viens vous parler aujourd’hui, bien qu’elle soit immanquablement présente pour rappeler les erreurs du passé et montrer le chemin à tracer, c’est d’Histoire vécue en direct. Elle s’est écrite dimanche 24 février 2019, à Argelès-sur-Mer, après Montauban et Collioure. J’y étais, je n’aurais manqué ce moment symbolique pour rien au monde, et c’est un devoir pour moi d’en témoigner.

Passé largement inaperçu chez nous, le déplacement officiel dans le Tarn-et-Garonne et les Pyrénées-Orientales du président du gouvernement espagnol – le socialiste Pedro Sánchez – pour rendre hommage à la mémoire des Républicains espagnols exilés en France il y a quatre-vingts ans (dont beaucoup furent aussitôt parqués dans des camps de concentration), a constitué un acte extrêmement fort qui figurera, c’est certain, dans les futurs manuels d’Histoire. Encore une occasion perdue par nos médias nationaux, trop obsédés par l’écume souvent écœurante de l’actualité, dégoulinante de racisme, d’antisémitisme, de violence et de polémiques entretenues avec complaisance, pour prendre conscience de l’essentiel : en l’occurrence de l’exemplarité humaniste de cette visite.

J’avais anticipé l’événement sur ma page Facebook personnelle (voir page Fred Hidalgo), avec l’illusion qu’il permettrait de rendre enfin aux « miens », ceux du moins d’où je viens, la place qu’ils devraient occuper dans l’Histoire de France au lieu d’être toujours l’objet d’une invraisemblable indifférence. Perdu. À quelques exceptions près, rien de changé aujourd’hui de ce côté-ci des Pyrénées, silence radio-télé général le jour même et les suivants. Pourquoi ? Peut-être parce que ces quelque 500 000 Républicains (oui, avec un R majuscule) firent en sorte de s’intégrer le plus vite et du mieux possible à leur pays d’adoption, sans faire de vagues, pour lui apporter non seulement leur force de travail mais surtout le meilleur d’eux-mêmes. Leur solidarité pleine et entière, en un mot.

Indifférence en France, donc, mais occultation totale de leur existence dans l’Espagne franquiste qui, quarante ans durant, fit tomber sur eux une véritable chape de plomb. Jusqu’à ce que les socialistes, revenus au pouvoir après la mise en œuvre d’une Constitution nationale approuvée en 1978 par près de 90% du pays, dans toutes ses composantes régionales, décident de favoriser la « récupération » de la « mémoire historique » – et ce sous toutes ses formes, y compris dans la recherche de fosses communes (on vient encore d’en découvrir une, cette semaine, comprenant les restes de trois mille prisonniers républicains exécutés à Madrid entre avril 1939 et février 1944 – source El País, 2 mars 2019).


L’Espagne demande pardon

Ce déplacement de Pedro Sánchez en est une démonstration éclatante. Un geste fort pour l’Histoire, c’est une évidence, car c’est la première fois qu’un président de gouvernement espagnol en exercice venait se recueillir sur la tombe de Manuel Azaña, dernier président de la République espagnole, mort en 1940 à Montauban, puis sur celle du grand poète Antonio Machado, chantre de l’unité espagnole et citoyen du Monde avant tout, décédé le 22 février 1939 à Collioure. La première fois en quatre-vingts ans !

La première fois aussi et surtout, sur le site même de l’ancien camp de concentration d’Argelès, devant des dizaines de familles d’anciens combattants antifranquistes passés par ce lieu d’épouvante (où nombre d’entre eux moururent de froid, de privations et de manque de soins), qu’allaient être prononcés ces mots qu’elles attendaient – que NOUS attendions tous, depuis toujours, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants (français) de l’exode républicain (espagnol), ce qu’on a appelé la Retirada. En substance : « L’Espagne demande pardon aux républicains espagnols exilés et s’incline devant tous ces oubliés de l’Histoire dont le seul “tort” fut celui de défendre la liberté et la démocratie face au fascisme… »

Un hommage des plus émouvants car manifestement authentique, venu du cœur et de l’empathie d’un homme conscient de remplir enfin les devoirs politiques d’une nation que la raison exigeait depuis si longtemps ; bien trop longtemps. Sánchez : « L’Espagne aurait dû vous demander pardon beaucoup plus tôt. » Des mots de reconnaissance et de compassion ponctués dans l’assistance de larmes spontanées d’émotion irrépressible, à la pensée des hommes et femmes auxquels ils s’adressaient par-delà le temps : « On aurait aimé que nos parents voient cela… » Des paroles de culture et de générosité étroitement imbriquées, pour dire enfin la vérité des faits, dans la foulée d’une citation d’Albert Camus sur les leçons de la guerre civile, répétition générale de la Seconde Guerre mondiale, banc d’essai pour Hitler et Mussolini, et théâtre de la lâcheté des démocraties européennes décidant d’une criminelle et imbécile politique de non-intervention. Perfide Albion ! Avec la France, hélas, dans son sillage…

Un constat vécu dans leurs chairs par Machado et Azaña, le poète et l’homme politique, dont le rôle respectif majeur a été occulté voire calomnié pendant plus d’un demi-siècle auprès du peuple espagnol… Mais aussi, rappelait Pedro Sánchez, par Jorge Semprun, grand écrivain hispano-français, le premier en Espagne, une fois devenu ministre de la Culture d’un gouvernement socialiste, à se battre pour cette reconnaissance des souffrances infligées aux exilés. Dont les enfants d’alors, à défaut de leurs parents dont il reste fort peu de survivants, se souviennent encore ; tel Angel : « Dans des situations extrêmes comme celle-là, tu te vides entièrement, parce que tu as perdu tout espoir, tu as tout perdu. Et quand tu arrives à dix ans, tu n’es plus un enfant, tu es un vieillard… Un vieillard qui attend la mort. »

Pas pleurer

Gravée noir sur blanc, cette reconnaissance figure désormais en toutes lettres sur le monolithe érigé par la Ville d’Argelès en 1999, à l’entrée de l’ancien camp, en mémoire des plus de 110 000 Républicains parqués sur la plage cernée de barbelés pendant cet hiver 39 glacial. « Leur malheur : avoir lutté pour défendre la démocratie et la République contre le fascisme en Espagne de 1936 à 1939. Homme libre, souviens-toi. » À côté de cette inscription, le chef du gouvernement espagnol a dévoilé une plaque aussi sobre dans la forme qu’éloquente dans le fond : « Le gouvernement d’Espagne rend hommage aux exilées et exilés espagnols, combattants pour la liberté, en ce 80e anniversaire de l’exode républicain espagnol. »

On ne se rend peut-être pas bien compte de la portée de cette simple phrase, mais elle est immense, même aujourd’hui, si longtemps après les faits, surtout aujourd’hui, peut-être, où l’extrême droite franquiste relève la tête en Espagne en réaction au nationalisme catalan. Franco doit se retourner d’autant plus dans sa tombe que Pedro Sánchez et son gouvernement ont décrété l’automne dernier l’exhumation de sa dépouille du mausolée gigantesque, El Valle de los Caídos, qu’il s’était fait bâtir après-guerre au prix de milliers de vies, dit-on, de prisonniers républicains.

Des larmes dans l’assistance… Émotion incontrôlable. Mais des larmes de joie, trop longtemps retenues : « Pas pleurer… » insistait ma grand-mère en arrivant dans la nuit et la froide solitude de l’exil avec ses deux filles après avoir tout perdu, et d’abord son mari, tandis que son plus jeune fils agonisait sur la plage d’Argelès ; Pas pleurer, se souvenait aussi Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014... Pas pleurer malgré la détresse, jamais en public du moins… jusqu’à pouvoir pleurer ensemble, pleurer enfin au grand jour à l’écoute de ces mots que l’on désespérait d’entendre officiellement : « L’Espagne demande pardon aux exilés et s’incline devant leur sacrifice... »


L’air de la bêtise

Oui, j’y étais, devoir de mémoire oblige envers mon père, deux de mes oncles dont le peintre Lamolla, pas encore trentenaires, confinés ici avec les autres, tous les autres, dans des conditions infâmes. En témoigne aujourd’hui une exposition de photos d’archives sur des pancartes plantées dans le sable à l’endroit même où les Républicains creusaient des trous pour tenter d’échapper au froid et à la tramontane, où ils enterraient ceux de leurs compatriotes qui n’y résistaient pas…

Devoir de mémoire. Mais aussi devoir de citoyen face à l’obscénité d’une bande d’indépendantistes catalans, soutenus par un groupe de gilets jaunes (de quoi se mêlaient-ils, ceux-là, sinon d’entretenir délibérément le désordre et la confusion ?!), s’évertuant à empêcher, par la vocifération et les insultes, le déroulement de cette commémoration. Comme si des militants d’extrême gauche (ou d’extrême droite) s’en étaient pris à une cérémonie au camp de Drancy par exemple, en mémoire des juifs français qu’on allait déporter à Auschwitz. Une attitude aussi stupide qu’injustifiable, qu’on ne sait trop qualifier sur la gamme allant de la bêtise inconsciente à l’ignominie assumée...

Il a fallu que le préfet, j’imagine, seul officiel français présent en plus du maire d’Argelès et de certains de ses collègues comme celui, communiste, de Cabestany, demande la venue d’une escouade de gendarmes pour que ceux-ci fassent reculer ces excités d’une vingtaine de mètres derrière un cordon de sécurité… Mais quel irrespect envers la mémoire de ces gens, démunis de tout sauf de désespoir, passés en ces lieux ! Dans ce contexte hautement symbolique, éminemment historique, ô combien attendu par les descendants de ce demi-million de rescapés des chemins enneigés de l’exil, poursuivis en janvier-février 1939 par les troupes franquistes, sous les bombardements nazis de la légion Condor, le déferlement de haine de ces autoproclamés « antifascistes » de février 2019 faisait peine à voir et à entendre – un sentiment partagé unanimement par l’assistance composée pour l’essentiel de « Filles et fils de Républicains espagnols et enfants de l’exode », dont beaucoup arboraient des photos de leurs chers disparus. Sur le monolithe aussi, des portraits avaient été posés, de même que quelques lettres et poèmes : « Je me souviendrai de toi et de vous tous ; je ne vous oublierai pas », notait ainsi Corinne en hommage à son grand-père José….

On peut toujours se parler, dialoguer, mais dans la sérénité, pas dans l’imprécation et en aucun cas, quand l’on est de bonne foi ou simplement « quelqu’un de bien », dans de telles circonstances, en profanant ainsi la mémoire d’hommes et de femmes chassés de leur pays par le nationalisme. Surtout pas à ce moment-là, surtout pas là… Pas à Argelès. Ni à Collioure plus tôt, où ils s’étaient déjà déplacés pour siffler Pedro Sánchez et huer le drapeau de la République espagnole (oui, le drapeau républicain ! Le journal… L’Indépendant catalan, stupéfait, le soulignait dans son compte rendu en temps réel). Pour traiter en outre de « fascistes » (!) la délégation espagnole, au sein de laquelle figuraient entre autres la grande romancière Almudena Grandes, le fameux historien irlandais Ian Gibson, auteur d’ouvrages qui font autorité sur Lorca, Machado, la guerre d’Espagne, etc., ou encore la chanteuse Rosa León (1), figure de la chanson contestataire…

Ils n’étaient pas à Montauban en début de matinée, dans le Tarn-et-Garonne occitan il est vrai et non dans les P.-O. catalanes (où ils allaient défiler derrière une banderole affichant clairement la couleur : « Ni França ni Espanya : Països catalans »), mais sans doute auraient-ils traité pareillement Paco Ibañez de fasciste (comme ils le font à l’encontre de tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs idées sécessionnistes et identitaires, fussent-ils leurs propres parents) ; puisque le chantre espagnol du combat poétique (2) contre l’oppression véritable s’était recueilli en compagnie de Pedro Sánchez sur la tombe de Manuel Azaña.

« Une insulte à leur mémoire »

Le lendemain, le quotidien El País (l’équivalent espagnol du Monde) rapportait ces événements : « Sánchez a d’abord attendu calmement, mais indigné, que les cris et insultes s’arrêtent, et puis il a continué en constatant qu’il s’agissait d’un groupe qui osait traiter de “fascistes” les propres familles des exilés qui étaient venus pour cet hommage, inclus quelqu’un comme Nicolás Sánchez Albornoz (3), un républicain qui s’évada du Valle de los Caídos, ou encore Almudena Grandes et Ian Gibson. » Quelle incroyable indécence !

Et partout dans l’assistance, ce même constat désolé, ces mêmes commentaires désabusés : « Ils veulent se faire passer pour des victimes d’une oppression imaginaire ; ce sont des jusqu’au-boutistes qui privilégient la confrontation avec un gouvernement de droite dure plutôt que le dialogue et les négociations avec un gouvernement de gauche… »

Des événements et une évidence qu’en termes plus diplomatiques allait commenter l’ambassadeur d’Espagne, qui accompagnait Sánchez dans son déplacement, en réponse aux questions de L’Indépendant : « Il y a eu un groupuscule d’indépendantistes catalans qui ont hué le président du gouvernement. Ils ont insulté le président du gouvernement ainsi que les exilés d’Espagne alors qu’un certain respect de la mémoire s’impose. Le fait que monsieur Puigdemont insiste pour se définir comme un exilé est une insulte à leur mémoire. […] L’Espagne est une démocratie et un État de droit qui consacre la séparation des pouvoirs. La Justice est indépendante. En Espagne vous pouvez défendre n’importe quelle idée tant que vous n’agissez pas contre la loi. […] En France, les gens ont compris que la dérive indépendantiste est illégale, irrationnelle, non démocratique et tout à fait folle. […] Avec [leur] référendum, les indépendantistes catalans ont agi contre plus de la moitié de la Catalogne, en voulant faire croire que c’était une société uniforme. »

À propos du célèbre « exilé » dans une villa grand luxe de Bruxelles, qui ose comparer implicitement sa fuite pitoyable en voiture de fonction à celle, réellement tragique, des Républicains de la Retirada, on se croirait dans la chanson posthume de Brassens, Tant qu’il y a des Pyrénées. De la réalité aux faux-semblants… Histoire de faussaires. Notre Bon Georges avait décidément tout dit, tout anticipé de ces comportements que l’on qualifierait volontiers de puérils s’ils n’étaient dangereux à terme pour l’Europe.

Après le Frente Popular,
L’hidalgo non capitulard
Qui s’avisait de dire « niet »
Mourait au son des castagnettes...

J’ai conspué Franco la fleur à la guitare
Durant pas mal d'années ;
Faut dire qu'entre nous deux, simple petit détail
Y avait les Pyrénées !

L’alliance des nationalismes

Comment comprendre l’engagement d’individus capables de fouler aux pieds la mémoire de centaines de milliers d’hommes et de femmes qui, eux, furent confrontés au fascisme « pour de vrai » ? L’actualité factuelle livre un élément de réponse : si le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a été mis en minorité le 14 février dernier au parlement, entraînant sa chute et de nouvelles élections générales (prévues le 28 avril), c’est parce qu’une alliance nationaliste s’est réalisée contre lui et le budget visiblement trop social qu’il présentait au vote des députés. Alliance objective et majoritaire des nationalismes andalous (d’extrême droite), castillans (de droite conservatrice) et… catalans indépendantistes. Comme l’écrivait L’Humanité du même jour : « Droite et nationalistes catalans ont voté contre la loi de finances, précipitant une nouvelle élection. »

Et Le Monde de constater ce navrant épilogue, citant notamment la porte-parole de Podemos, parti né du mouvement des Indignés et allié au Parti socialiste ouvrier espagnol : « Le budget le plus social de l’Histoire tombe. Des millions de personnes allaient voir des améliorations de leurs conditions de vie. Les mesures visant à augmenter de 60 % les aides aux personnes dépendantes, le financement de la santé et de l’éducation publiques, les bourses et les investissements, ou encore la gratuité des médicaments pour les retraités en difficulté, l’augmentation du congé paternité, les taxes Google et l’impôt sur les transactions financières, ne verront pas le jour. »

C’est dire l’intérêt réel de ces partis pour l’amélioration des conditions de vie de leurs concitoyens... À leur bien-être social, ils préfèrent ouvertement une politique nationaliste partisane, qu’elle soit unitaire ou de rupture. De quoi donner une fois de plus raison au poète, Antonio Machado, qui écrivait ceci (le 6 juin 1937 dans la revue Hora de España) : « De ceux qui prétendent être galiciens, catalans, basques, d’Estrémadure, castillans, etc., plutôt qu’espagnols, soyez toujours méfiants. Ce sont généralement des Espagnols incomplets et insuffisants, desquels on ne peut rien attendre de grand. » (4) Depuis, ces lignes ont servi d’argument aux indépendantistes pour rejeter le poète et l’ensemble de son œuvre sous prétexte d’« anticatalanisme »… Ah ! les imbéciles heureux qui sont nés quelque part...

La seconde mort du dictateur

Passons et revenons-en à l’essentiel. À la cérémonie d’Argelès-sur-Mer.

Là, devant le monolithe rappelant l’existence de ce camp de la honte gardé par des gendarmes et surtout des spahis à cheval qui avaient ordre de tirer si ses malheureux occupants cherchaient à s’évader, les mots de Pedro Sánchez, salués et applaudis chaleureusement par l’assistance, ont résonné pour l’Histoire. Puis, sans… cérémonie, et sans protection (autre que quelques gendarmes français disséminés dans la foule), il est venu à notre rencontre, pour converser cordialement.

J’étais en train de commenter son discours avec une dame octogénaire, en passant indistinctement du français à l’espagnol et vice-versa, quand le chef du gouvernement espagnol s’est présenté devant moi. Il m’a tendu la main et m’a dit : « Je vous remercie d’être ici, aujourd’hui. » Et moi, quelque peu pris de court : « C’est moi qui vous remercie d’être ici, il y a longtemps qu’on attendait ça, vous l’avez dit vous-même : l’Espagne aurait dû demander pardon beaucoup plus tôt. Alors, merci à vous, grand merci, vraiment ! » Je me suis adressé à lui en espagnol pour qu’il sache d’où je venais mais j’ai terminé en français pour qu’il comprenne bien qui je suis.

Là-dessus, la vieille dame a saisi la balle au bond, en espagnol, en tutoyant affectueusement le président qu’il est encore jusqu’au 28 avril (devant la désinformation actuelle selon laquelle son voyage aurait obéi à des motifs électoralistes, il est important de préciser que sa visite avait été annoncée début janvier, un mois et demi avant qu’il soit mis en minorité par les nationalistes) : « Dépêche-toi de sortir Franco de son mausolée, car si par malheur les autres devaient revenir… »

Rappelons qu’à côté des importantes avancées sociales qu’il prévoyait dans son budget 2019, le gouvernement espagnol se bat depuis la rentrée dernière (le terme de combat n’est pas exagéré) pour procéder à l’exhumation des restes du dictateur. Si la décision a été prise, votée à l’unanimité en conseil des ministres, sa mise en œuvre est contrecarrée par une fin de non-recevoir et toutes sortes de recours judiciaires de la famille, appuyée par l’Église espagnole (Franco est enterré dans la nef d’une basilique creusée au cœur de son sépulcre, juste en face d’un Christ en croix !), sans parler d’une partie du pays qui s’était bien accommodée du franquisme… J’en profite pour remercier personnellement Pedro Sánchez d’avoir eu ce courage, que NUL n’avait eu avant lui, et il nous répond à tous les deux, la dame et moi : « Rassurez-vous, on s’y emploie… »

 

Quand l’Histoire balbutie

Un autre fils d’exilé républicain, un peintre nommé Serrano (avec qui j’avais échangé aussi quelques mots – certaines de ses peintures du camp sont aujourd’hui visibles au mémorial de Rivesaltes), le remercie à son tour et lui demande sans ambages : « Pour quand la troisième République ?! » C’est la question qui nous taraude depuis longtemps, nous les fils et petits-fils des enfants de la République espagnole élevés dans le culte de sa mémoire avant d’être éduqués par la République française. Sourire compréhensif chez ce grand jeune homme de 47 ans, qui ne peut que rappeler, au milieu des seuls drapeaux de la République espagnole brandis avec émotion et fierté par plusieurs anciens, que « la Constitution de 1978 a restauré les valeurs de la République de 1931… »

Nous n’en saurons pas davantage. Le bain de foule se poursuit, Pedro Sánchez étreint et embrasse tendrement les plus âgés, qui sont visiblement de sa famille, non pas celle du sang mais celle qu’il s’est choisie, sa famille de cœur. Et puis, après s’être retourné dans un grand sourire, en entendant la vieille dame s’écrier : « Pedro, te apoyaremos, te apoyaremos ! » (Nous te soutiendrons), il s’engouffre dans une voiture pour retourner à Madrid où l’attend une nouvelle campagne extrêmement rude pour qui n’adhère pas au nationalisme « pur » et simpliste, toujours nauséabond, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne (5).

Lui continuera de promouvoir ses idées de progrès, de tolérance dans une Europe unie, de paix, de compassion et de pardon comme disait le Président Azaña cité par lui ce dimanche (« paz, piedad y perdón »). Car l’Histoire balbutie. « Una de las dos Españas ha de helarte el corazón » (« Une des deux Espagnes te glacera le cœur »), écrivait Antonio Machado dans ses Proverbios y cantares, mis en musique ensuite par Paco Ibañez…

« Sur le plan humain, ils ont gagné… »

Il aura fallu attendre quatre décennies de démocratie pour qu’un chef de gouvernement espagnol, accompagné des ministres (femmes) de l’Éducation et de la Justice, s’incline enfin devant la tombe du poète et, fait plus symbolique encore, rende un hommage institutionnel au dernier président de la République espagnole. Mieux vaut tard que jamais. « L’Espagne le fait aujourd’hui, à plus d’heure certes, mais elle le fait avec la fierté de les retrouver à jamais. Et avec eux, poursuivait Sánchez, tous les autres qui furent contraints de fuir. » Et de mettre en garde ceux qui ne tireraient pas les leçons du passé, contre des lendemains qui déchanteraient à nouveau : « Je ne cherche pas à embellir l’exil de romantisme ni de sentiment épique. L’exil est toujours quelque chose d’abominable. Aujourd’hui encore, dans l’Europe entière, soufflent des vents de xénophobie. Les patries qui ont été durant tant de décennies des espaces d’échange et de rencontre, redeviennent des sources de conflits… »

La morale de ce voyage ?

On peut la trouver dans ces mots de conclusion (6) de Pedro Sánchez : « Je veux terminer en rappelant la phrase de Camus par laquelle j’ai commencé : “C’est en Espagne que ma génération a appris qu’on peut avoir raison et être vaincu, que la force peut détruire l’âme et que parfois le courage n’est pas récompensé.” Deux mois avant de mourir, Antonio Machado accorda une interview à un journaliste russe, dans laquelle il disait : “Ceci est la fin ; un jour prochain tombera Barcelone. Pour les stratèges, pour les politiques, pour les historiens, tout sera clair : nous avons perdu la guerre. Mais humainement, je n’en suis pas si sûr… Peut-être l’avons-nous gagnée ?” Aujourd’hui, quatre-vingts après, il n’y a aucun doute : sur le plan humain, ils ont gagné la guerre. »

« Ils ». Les Républicains espagnols. Lesquels constitueront ensuite le fer de lance de la Résistance française (forcément, aguerris comme ils l’étaient après trois ans de lutte contre le fascisme…) et futurs libérateurs de la capitale française avec la Nueve, la neuvième compagnie de la Deuxième division blindée, dont les chars portaient tous des noms espagnols ou de batailles de la guerre civile… Oui, cette reconnaissance officielle par l’Espagne, en ce dimanche 24 février 2019, restera dans les annales de l’Histoire. À la France, désormais, de faire de même.

(Photo-reportage à Argelès de Fred et Mauricette Hidalgo
Merci à
El País et à L’Indépendant pour les photos de Collioure et de Montauban)

Notes

1. Dans la vidéo plus haut, Rosa León reprend le titre populaire Ay Carmela sous lequel est connue la fameuse chanson utilisée par le camp républicain (El paso del Ebro), pour rendre un hommage particulier à la IIe République et particulièrement « aux femmes qui luttèrent et souffrirent pour elle ». Voici d’autre part son interprétation d’Al alba – l’une des trois principales chansons antifranquistes avec A galopar de Paco Ibañez (sur un poème de Rafael Alberti) et L’Estaca de Lluis Llách, mais écrite intra-muros, celle-ci, au temps où il fallait se montrer plus subtil que la censure grossière imposée au monde artistique. Pour la détourner, son auteur Luis Eduardo Aute fila la métaphore d’un amour à renaître alors qu’il en appelait en réalité au soulèvement du peuple et à la renaissance politique : « a l’alba », à l’aube d’un jour nouveau et tout proche pour le pays…

2. La vidéo où Paco Ibañez chante A galopar (après Nana de la Mora) en duo avec Joan Baez, est extraite du « Grand Échiquier » de Jacques Chancel, en 1973. Parmi les invités, on reconnaît notamment Melina Mercouri, Jean-Loup Dabadie, Jacques Debronckart et Yves Robert…

3. Nicolás Sánchez Albornoz ? L’un de ces Républicains anonymes cité expressément par Pedro Sánchez, comme il aurait pu nommer les pères de Leny Escudero ou de Paco Ibañez ou n’importe quel autre interné d’Argelès, tel un cousin « rouge » de ma mère, Eduardo, transféré ensuite au camp de Rivesaltes et après mai 40, avec l’assentiment du maréchal Pétain, à celui de Mauthausen…

4. « De aquellos que dicen ser gallegos, catalanes, vascos, extremeños, castellanos, etcétera, antes que españoles, desconfiad siempre. Suelen ser españoles incompletos, insuficientes, de quienes nada grande puede esperarse. […] Según eso, […] un andaluz andalucista será también un español de segunda clase […] y un andaluz de tercera. » (Antonio Machado, 6 juin 1937)

5. Sur les causes et conséquences du nationalisme catalan (qui « peut aujourd’hui donner le pire et provoquer une crise grave, en Espagne comme en Europe »), lire Le Labyrinthe catalan de l’historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de l’Espagne. Dans cet essai tout récemment paru (chez Desclée de Brouwer), l’auteur explique que le « kaléidoscope » formé par l’Espagne depuis le retour de la démocratie (avec la création de communautés autonomes dont certaines, comme la Catalogne, ont peu à peu substitué à l’enseignement et à l’idiome nationaux leurs équivalents régionaux) « est devenu un obstacle intellectuel et sentimental à la pensée politique du tout de l’Espagne ». « Le récit catalan, précise et rappelle Le Canard Enchaîné (n° 5130), comble ce vide, avec d’autant plus de virulence que l’incroyable corruption qui entoure le leader historique catalan Jordi Pujol [dont Carles Puigdemont a été l’un des successeurs dans son parti et à la Generalitat, le gouvernement catalan] apparaît au grand jour dans les années 2000. La surenchère nationaliste de ces années-là fut aussi une manœuvre de diversion. Il n’échappe pas aux contre-vérités, ce récit nationaliste – “la déformation de l’Histoire, écrit Pellistrandi, a atteint en Catalogne des proportions qui devraient alerter n’importe quel démocrate” –, il n’échappe pas non plus au sectarisme. Le bon Catalan est par essence acquis aux thèses nationalistes, l’autre est un botifler, un traître. […] Pellistrandi conclut, pessimiste, que Pedro Sanchez et ses successeurs, quels qu’ils soient, ne sont pas près de sortir du labyrinthe. Il est, hélas, convaincant. »

6. Allocution de Pedro Sánchez : texte intégral.

• Rappelons l’existence d’un album essentiel sur le poète, Dedicado a Antonio Machado, chef-d’œuvre de l’auteur-compositeur-interprète catalan Joan Manuel Serrat ; ainsi que son récital éponyme, présenté ici en 1969 au Chili.

• Enfin : a) un complément d’info sur la Retirada, avec des unes et des coupures de presse de l’époque ; b) un documentaire très éclairant produit par le CNRS en 2012 : Mémoires de la Retirada (réalisation de Mora Chevais, sur un texte de Véronique Moulinié), à voir absolument ; c) le site spécifique du Mémorial du camp d'Argelès-sur-Mer (le plus complet et documenté qui soit, réalisé par l'historien Grégory Tuban en partenariat avec la Ville et l'association FFREEE).

 

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9 août 2014 6 09 /08 /août /2014 18:20

Du Plat Pays à la Terre des Hommes


 Jacques Brel, mort à 49 ans, en avait 45 lorsqu’il a pris la mer le 24 juillet 1974 pour réaliser un rêve d’enfance : faire le tour du monde à la voile. On le sait – je l’ai raconté dans L’aventure commence à l’aurore –, le projet a tourné court lorsque Brel a posé le pied sur « l’île en partance » dont il rêvait aussi « depuis l’enfance ». Hiva Oa, archipel des Marquises. Quarante ans pile après qu’il eut largué les amarres, on espérait que l’Askoy, son voilier échoué sur les côtes de Nouvelle-Zélande, rapatrié en Flandre et restauré depuis, pourrait être remis à l’eau et, pourquoi pas, remettre le cap sur cet archipel du bout du monde, le plus isolé au monde… Où en est-on ? Que s’est-il passé ce 24 juillet à Anvers ? Si ça vous chante d’en savoir plus, je vous invite à embarquer pour un nouveau voyage du Plat Pays aux Marquises, en collaboration (du 11 au 14 août) avec France Culture…
  

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Quand l’Askoy mettra les voiles

24 juillet 1974-24 juillet 2014… Je l’avais laissé entendre dans mon précédent article consacré aux aventures de « Jacbrel », comme on l’appelait là-bas : ses amis et plus particulièrement les Askoyers (autrement dit le groupe d’amateurs-promoteurs de l’Askoy, auquel j’ai le plaisir d’être associé), ceux et celles qui suivent de près l’incroyable épopée de la restauration de ce bateau (après qu’on l’eut retrouvé en piteux état – il ne restait plus que sa coque –, enfoui sur une plage de Nouvelle-Zélande où une tempête l’avait fait s’échouer), espéraient que celui-ci pourrait être remis à l’eau cet été pour marquer symboliquement ce quarantième anniversaire.
  

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Les circonstances et surtout le manque de moyens ne l’auront pas permis : les voiles sont toujours en attente d’être confectionnées… Un comble, ou plutôt un clin d’œil malicieux du destin, puisque les maîtres d’œuvre de cette restauration (une entreprise purement philanthropique, je le rappelle, qui ne bénéficie d’aucune aide officielle ; Staftout comme la restauration du Jojo, l’avion de Brel, a été à Hiva Oa le fruit d’une chaîne fraternelle de solidarité) ne sont autres que les fils de Johan Wittevrongel, le spécialiste flamand auquel Jacques Brel, justement, avait commandé ses voiles !

Piet et Staf (diminutifs de leurs prénoms) nous avaient cependant donné rendez-vous ce 24 juillet, après nous avoir ainsi, discrètement et humblement, prévenus : « Quarante ans après l’appareillage de Jacques Brel sur l’Escaut, la restauration de l’Askoy avance plus lentement que prévu. Doucement donc… mais sûrement (voir notre site “Save Askoy II”) : nous espérons naviguer bientôt avec l’Askoy, ayant retrouvé toute sa gloire, l’an prochain sans doute, peut-être à l’occasion de l’anniversaire de Jacques, le 8 avril 2015.

» En attendant, nous voudrions vous inviter à Anvers ce 24 juillet 2014 à 11 heures à une petite cérémonie, à l’endroit où l’Askoy est restauré (Imalsosluis Thonetlaan 131, 2050 Antwerp), où nous inaugurerons un petit mémorial adapté, lui souhaitant un bon voyage… »
   

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Le 24 juillet 1974, Jacques Brel larguait, concrètement, les amarres. Mais surtout il rompait complètement avec ses vies antérieures de fils de bourgeois, de chanteur et de comédien. Ce jour-là, naissait un aventurier libertaire, marin au long cours (avec les traversées de l’Atlantique et du Pacifique) puis pilote (au grand cœur) dans les mers du Sud. Un Don Quichotte en chair et en os, ce héros idéaliste et altruiste auquel il vouait depuis toujours une grande admiration, comme il le confiait ici (à Michel Polac) sur son premier voilier, l’Albena (un ketch de quatorze mètres, contre 18 pour l’Askoy), dix mois précisément avant qu’il n’incarne l’Homme de la Mancha à la scène.  

 

  

Ne croirait-on pas – vu ce que l’on sait aujourd’hui de son parcours ultérieur, des risques pris pour défendre « la veuve et l’orphelin » aux Marquises, parfois au péril de sa vie – que Jacques Brel parle (inconsciemment) de lui-même ?! « Ce refus systématique d’accepter la réalité, j’aime ça… Il m’a un petit peu cautionné, cet homme… alors, obligatoirement j’ai une tendresse pour lui… Et puis il y a ce côté : il repart… Don Quichotte repart. Il ne souffle jamais, cet homme… Il meurt, c’est sa seule façon de souffler. Il se relève, il continue… Il redémarre et c’est ça qui est fantastique. »
 
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La grande traversée de l’Aranui

Aujourd’hui, le souvenir qu’il laisse aux Marquises est impérissable, même si les Marquisiens, discrets par nature à son sujet (par respect envers ce qu’il souhaitait lui-même) autant qu’ils sont accueillants, n’en parlent pas volontiers au premier venu. Mais surtout il suscite de nouveaux « pèlerinages »… Ainsi, le grand reporter de France Culture, Jean-Paul Taillardas, a-t-il fait le voyage aux Marquises, en avril dernier. Et comme il s’agissait d’en tirer une série estivale de l’émission « La Grande Traversée », il a élargi son sujet aux différentes îles de l’archipel. Choisissant d’utiliser en fil rouge l’Aranui, le cargo mixte qui relie Tahiti aux Marquises une fois par mois environ, « comme un cordon ombilical entre les îles », nous avait expliqué son capitaine. « L’idée, précise Taillardas, est d’accompagner l’équipage de l’Aranui au long de son périple. Elle est aussi de rencontrer nos lointains concitoyens marquisiens qui, malgré les contraintes de l’isolement, affirment une exubérante joie de vivre. Elle est enfin de montrer comment ils se réapproprient une culture qui, du haka au tatouage, en passant par la sculpture, a essaimé au-delà de la Polynésie jusqu’à l’île de Pâques et Hawaï. »
  

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L’Aranui, aujourd’hui rendu à sa troisième mouture, n’était du temps de Jacques Brel qu’une « goélette ». C’est ce bateau qui ravitaillait les îles, c’est par lui par exemple que le Grand Jacques avait fait venir depuis Papeete l’orgue électrique sur lequel, outre sa guitare, il allait composer les chansons (et chefs-d’œuvre) de son futur et dernier album… Entre deux bières partagées avec « le Chinois », le patron « du » magasin d’Atuona, dans la rue principale, où, trois quarts de siècle plus tôt, allait déjà s’approvisionner Paul Gauguin.
  

MagasinGauguin

Quatre émissions au total sous le titre générique « Marquises, Terre des Hommes », chacune de près de deux heures, vont être diffusées quotidiennement, entre 9 heures 09 et 11 heures du matin, du lundi 11 au jeudi 14 août. Et la deuxième, « L’Aranui d’île en île », propose des témoignages d’anciens amis de Jacques Brel, ou des documents comme celui du maire de Ua Pou (et président de la communauté de communes des Marquises) Joseph Kaiha, interprétant au chant et à l’ukuléle, de façon aussi prenante qu’émouvante, la chanson du Grand Jacques devenue depuis sa mort une sorte d’hymne officieux des Marquises…  

 

 
Une émission qui se prolonge ensuite, pendant une heure, par une table ronde autour de Jacques Brel, avec Charley Marouani, qui fut d’abord son impresario puis son ami fidèle à la vie à la mort, et votre serviteur. Débat enregistré il y a quelques semaines...
  

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Voici l’affiche de ces quatre émissions à ne pas manquer, si toutefois vous avez le cœur marin et la tête dans les étoiles :
Lundi 11 août : « Aranui, un navire qui descend du ciel. »  
  


Mardi 12 août : « Aranui, d’île en île » (avec table ronde sur Jacques Brel en seconde heure).
 Mercredi 13 août : « La culture marquisienne. »
 Jeudi 14 août : « Fatu Hiva, la marquise des Marquises. »
        

 
La bande-son de L’aventure

D’autre part, puisqu’il est question de radio, de son et de chansons, il me plaît de partager ici l’initiative totalement spontanée d’un (très) aimable lecteur, Emmanuel Guilloteau, par ailleurs directeur de médiathèque. Une somme improbable de travail qui lui a réclamé forcément beaucoup de temps, de minutie et de patience : la mise en ligne de « la bande-son » de mon ouvrage. C’est-à-dire de toutes les chansons (et musiques) citées au fil des pages, ou du moins de tous les titres qu’il a pu trouver en écoute légale (il doit en manquer seulement une douzaine). Voici comment il a lui-même expliqué cette initiative : « Aux biographies musicales, il manquera toujours le son pour illustrer les propos de l’auteur. Alors, pour ne pas aller à gauche et à droite et faire d'interminables recherches, et pour un plus grand confort de lecture, voici la bande-son chronologique du livre L’aventure commence à l’aurore de Fred Hidalgo, ou l’aventure si humaine de Jacques Brel aux Marquises. Plus d'une centaine de titres en écoute. Bonne lecture et bonne écoute ! »

Plus de sept heures trente d’un bout à l’autre ! Et plus de 120 titres, en fait, qu’on peut écouter mieux qu’à la radio, dans l’ordre où ils sont cités ou individuellement. La plupart sont évidemment de Jacques Brel, mais on y trouvera aussi ceux, également évoqués dans l’ouvrage, qui sont en rapport avec lui (Antoine, Aubret, Aznavour, Barbara, Bee Gees, Brassens, Caussimon, Dassin, João Donato, Ferrat, Ferré, Escudero, Gréco, Terry Jacks, Lévesque, Paola, Perret, Peyrac, Renaud, Salvador, Serrat, Souchon, Thiéfaine, etc.). Alors, si ça vous chante de lire ou de relire le livre en écoutant « ses » chansons, en situation, n’hésitez pas : pour un petit CLIC ici, je garantis une grande claque ! Et si ça vous chante, ne manquez pas de faire chorus…
  

Tahuata

NB. Je profite de l’occasion pour apporter une réponse collective à des demandes individuelles régulières : oui, je peux (vous) dédicacer un livre (avec grand plaisir) et (vous) l’envoyer rapidement par correspondance… à son prix normal (frais de port offerts pour la France). Il suffit pour cela de nous contacter en cliquant sur cette adresse mail.


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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 09:00

Ne me quitte pas (épilogue 3/3)

 

Et aujourd’hui ? Que sont les amis devenus ? Ceux d’Hiva Oa, des Marquises et de Tahiti. Quels souvenirs essentiels garde-t-on du Grand Jacques à Atuona ? Et la Doudou ?...

Maddly Bamy a vécu longtemps entre l’Europe et Atuona, hébergée sur place par des amis après que la propriétaire de leur case de location eut repris possession des lieux pour y construire une autre maison en dur (voir « Brel-6 ») ; puis ses voyages se sont espacés et il semble qu’elle ne soit plus revenue à Hiva Oa depuis un départ précipité en 2003. « Alors qu’elle allait bien, a raconté sœur Rose, d’un seul coup elle a décidé de ne plus s’alimenter, ni de boire. Un jour de juillet, alors qu’elle se rendait au cimetière, Maddly s’est effondrée sur le bord de la route. » Emmenée au centre médical d’Hiva Oa, on l’évacua à l’hôpital de Nuku Hiva d’où, après huit jours de soins, elle dut être rapatriée sanitaire en métropole… Elle vit désormais dans le Sud de la France et reste attentive à la mémoire de son compagnon d’aventures, comme on l’a vu en 2008 (voir « Brel-10 ») lorsqu’elle s’est rendue à Anvers pour retrouver l’Askoy, récemment sauvé des eaux ; là même où, trente-quatre ans plus tôt, Jacques et elle en avaient largué les amarres pour un voyage au bout de la vie.  

 

 

Tout comme Paul-Robert Thomas, le copain toubib de Jacques qui l’hébergeait lors de ses séjours à Tahiti (voir « Brel-4 »), Marc Bastard, son meilleur ami d’Atuona (celui dont France Brel, lors de sa première venue en juillet 1999, s’avouera frappée par sa ressemblance physique avec Jojo…), est aujourd’hui décédé. Le fils qu’il a eu avec une Marquisienne, dont il était séparé, vit toujours à Atuona. Voici comment il décrivait sa dernière rencontre avec Jacques Brel dans les premiers jours du mois de juillet 1978.

« Je devais m’absenter plusieurs semaines. Je suis monté lui dire “au revoir”.
Le soir était tombé. Assis sur la terrasse, il lisait. Maddly, devant son chevalet, dessinait. J’eus vraiment le sentiment d’être un intrus. Maddly me fit un sourire accompagné d’un signe d’amitié. “C’est bien ton bouquin ?” demandai-je bêtement.
Avec un vague sourire, il ferma le livre et me montra la couverture. Le titre était
Changer la mort, du professeur Schwartzenberg. “Tu vois, j’apprends à mourir…”
Nous parlâmes d’autre chose ; mais je savais que depuis plus d’un mois, il souffrait de nouveau. Le poumon sain était atteint par le mal. Je lui fis part de mes projets immédiats et lui indiquai la date de mon retour prévu à la fin du mois d’août. Notre conversation fut brève. Il me raccompagna jusqu’au chemin où était garée ma voiture. Tandis que je partais, je le vis une dernière fois s’éloigner dans la nuit. Il me fit de grands gestes : on aurait dit qu’il cueillait des étoiles… »

Beaucoup d’autres amis ou simples témoins d’un moment partagé de la vie de Jacques Brel en Polynésie sont encore vivants et présents soit à Hiva Oa, soit ailleurs dans l’archipel soit à Tahiti : certaines des sœurs, des pilotes, l’ancien maire, l’infirmière, Henriette, l’homme qui traçait les pistes, d’anciennes pensionnaires du collège Sainte-Anne… Le postier aussi, Fiston Amaru – si important dans la destinée de Brel (voir « Brel-2 ») –, qui après avoir été muté à Tahiti, est revenu passer deux jours ici, en 2004, après vingt-quatre années d’absence. C’est son successeur à la Poste d’Atuona, Georges Gramont, qui nous a communiqué le petit mot que Fiston lui a laissé, signé « Le vieux Pédé, ami de J. Brel » !

 

lettreFiston

 

C’est Georges aussi qui nous a fait connaître Jean Saucourt ; jamais encore, celui-ci n’avait accepté de témoigner sur Brel. Il vit à présent en louant quelques petits bungalows aménagés aux voyageurs de passage, réticents aux séjours organisés, tout en étant l’aîné et probablement le plus connaisseur (et enthousiaste) des guides culturels de l’île. Jean et Georges, comme bien d’autres ici, se souviennent que l’auteur de Quand on n’a que l’amour déploya toute son énergie et soutint une foule de projets pour sortir l’île de son isolement. À commencer par le pont aérien qu’il maintenait à lui seul pour que les populations de l’archipel reçoivent chaque semaine leur courrier et soient approvisionnées en médicaments, en livres, en vivres et même en films à Atuona. Alors, son langage fleuri et ses blasphèmes, qui choquaient beaucoup au départ (les Marquisiens usant d’un français très châtié), sont vite passés au second plan. « Les enfants l’ont accepté sans réserve, nous a raconté Georges. Souvent, les jours de congé scolaire, ils allaient le réveiller en jetant des cailloux sur le toit de sa maison. Jacques Brel sortait, l’air furieux, en criant après eux : “Bande de petits salopiaux !” Oui, oui, il parlait comme ça et pire encore… Il utilisait un langage cru, mais cru ! Mais aussitôt, il les faisait entrer et leur offrait des paquets de bonbons qu’il avait achetés exprès à Papeete. Et puis il les chassait brusquement en criant : “Fichez le camp, petits vauriens !” C’était comme un rite entre les enfants et lui. »

Georges Gramont a pris sa retraite de la Poste et tient aujourd’hui une pension de famille avec son épouse Gisèle, dite Gigi. Quant à Georges, personne ne l’appelle ainsi, mais tout le monde le connaît ici sous le diminutif de… Jojo ! Eh oui, il n’y a pas de hasard, rien que des rendez-vous.  

Cette fois, il est temps de dire vraiment adieu au Grand Jacques. Mais pas avant de le saluer une dernière fois, une fois encore... Et Gauguin par la même occasion. En grimpant le sentier qui mène à leur dernière demeure, s’impose brusquement à moi la merveilleuse chanson de Barbara : Gauguin (Lettre à Jacques Brel)... La plus belle et déchirante qui soit. Surtout sachant qu’il ne s’agissait pas de vains mots lorsque la longue dame brune l’a écrite, de simples mots désincarnés de poète, tant Jacques et Barbara étaient proches. Ces deux-là s’aimaient d’amour tendre et jamais entre eux L’amour est mort... Par bonheur, il nous reste Franz, le film qu’il avait imaginé sur mesure pour elle (voir vidéo ci-dessus). Il jouait le rôle de Léon, elle de Léonie. Elle y est éblouissante « et on sent bien à travers les images, écrit Charley Marouani dans ses mémoires, toute la tendresse que ces deux-là éprouvaient l’un pour l’autre. »

En arpentant ce chemin qui mène au bout de la vie, j’entends littéralement la voix de Barbara, qui s’élève fragile et authentique :

Il pleut sur l’île d'Hiva-Oa […]
Il pleut sur un ciel de corail
Comme une pluie venue du Nord
Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin […]

 Il a dû s’étonner Gauguin
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord
Il a dû s’étonner, Gauguin,
Et toi, comme un grand danseur fatigué
Avec ton regard de l’enfance

 Bonjour, monsieur Gauguin
Faites-moi place
Je suis un voyageur lointain
J’arrive des brumes du Nord
Et je viens dormir au soleil

Faites-moi place

La chanson se poursuit ainsi : « Tu sais / Ce n’est pas que tu sois parti / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi tu n’es jamais parti / Ce n’est pas que tu ne chantes plus / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi, tu chantes encore / Mais penser qu’un jour / Le vent que tu aimais / Te devenait contraire / Penser / Que plus jamais / Tu ne naviguerais / Ni le ciel ni la mer / Plus jamais, en avril / Toucher le lilas blanc / Plus jamais voir le ciel / Au-dessus du canal / Mais qui peut dire ? / Moi qui te connais bien / Je suis sûre qu’aujourd’hui / Tu caresses les seins / Des femmes de Gauguin / Et qu’il peint Amsterdam / Vous regardez ensemble / Se lever le soleil / Au-dessus des lagunes / Où galopent des chevaux blancs / Et ton rire me parvient / En cascade, en torrent / Et traverse la mer / Et le ciel et les vents / Et ta voix chante encore… »  

Et puis, se faisant plus intime encore, comme pour bien marquer toute l’importance personnelle qu’elle accorde à ce message d’outre-vie et d’outremer, comme on lance une bouteille à la mer, Barbara appose sa signature :

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil
Là-bas, sous un ciel de corail
C’était ta volonté
Sois bien
Dors bien
Souvent, je pense à toi

Je signe Léonie
Tu sauras qui je suis
Dors bien...

(© Famille Barbara, 1990)

Nous arrivons, ma brune et moi, au pied du calvaire. Après cette évocation de Barbara si prégnante en ces lieux, une belle surprise nous y attend. Juste à côté de la sépulture de Jacques, si joliment fleurie et entourée de végétation luxuriante qu’on dirait tout sauf une tombe, un petit monticule : ce sont des galets recueillis sur la grève par des « passants » venus de Tahiti ou de l’autre côté du monde, sur lesquels, tracés au feutre, on a écrit de petits mots adressés au poète et à l’homme. Ça n’est souvent qu’un nom et celui d’une ville, parfois s’y ajoute un simple « merci », on trouve aussi des titres de chansons : Quand on n’a que l’amour… Je m’en saisis délicatement l’un après l’autre, les lis avec bonheur, en photographie quelques-uns… et puis je découvre celui-ci signé d’un certain… Brassens ! « De Georges Brassens, Sète » !

 

tombeFredBrassens

 

P… de D… ! se serait écrié le Grand Jacques. Trois grands B de la chanson réunis ici, à trois pas de l’endroit où dort Gauguin ! Barbara, Brassens, Brel. Dans ma vie, j’en ai vu des récitals, des tours de chant, des concerts, des spectacles de chanson, j’en ai connu des artistes... et j’ai engrangé de l’émotion pour « dans dix mille ans » encore, aurait dit Léo Ferré ; mais là, là… c’est indicible. Oui, Léo, Il n’y a plus rien... il n’y a plus rien à dire.

Un ultime rappel, simplement, avant de tirer le rideau sur ce voyage aux Marquises. Cela se passait à Punauuia chez Paul-Robert Thomas, l’ami médecin de Jacques, durant leurs conversations nocturnes. En l’occurrence, foin de dialogue, rien qu’un monologue en forme de bilan : Jacques parle de son pays, commente son parcours, raconte son île au trésor. « La terre est territoire, la mer est méritoire », lâche-t-il cette nuit-là avec cet art de la formule juste qui n’appartenait qu’à lui. Et l’air de rien, comme dans ses chansons, en parlant des autres il parle de lui, et c’est franchement superbe : « Une île est un rocher, immense et dense masse de terre que le marin espère. Il y retrouve ses rêves d’enfant, celui de Robinson. Car c’est l’enfant qui fait grandir les îles et s’y repose quand il est prêt. L’île est un espoir sorti de l’eau. C’est l’oasis des océans. C’est aussi un berceau. C’est là qu’on pose l’ancre. C’est là qu’on se repose. Qu’on regarde le vent, et peut-être le temps. » Jacques Brel était-il prêt ? Une chose est sûre : Hiva Oa était son espoir sorti de l’eau. Son berceau. Et c’est là qu’il repose.

 

fin-Atuona

 

Quant à votre serviteur, qui a eu le grand bonheur, ces cinq derniers mois, de vous emmener sur ses traces, dans son sillage et dans ses pas, sachez que c’est le Grand Jacques lui-même qui l’a finalement décidé à se lancer dans cette périlleuse mais passionnante aventure au long cours. Les quelques réticences que je nourrissais encore en revenant des Marquises se sont en effet dissipées en totalité en découvrant ce que l’intéressé, en 1978 à Tahiti, avait demandé à Paul-Robert de rendre public… et qui, aujourd’hui, résonne en moi comme un assentiment d’outre-tombe : « Tant que je serai vivant, vous fermerez vos gueules ! Une fois mort, je ferai peut-être un peu partie de l’Histoire ; alors, vous pourrez leur dire ce que vous aurez à raconter. Elle mérite au moins ça, l’Histoire : ce quelconque de vérité. »  

 

 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril) ; 14. Ne me quitte pas, épilogue 2/3 (16 avril) ; 15. Ne me quitte pas, épilogue 3/3 (16 avril).  

 

 
 
Texte et photos : tous droits réservés

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