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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 11:22
Marina Rossell, Teresa Rebull et l’Affaire Brassens
  
  
Mon cher Jo,
Du hasard et des rendez-vous… Comme le disait le poète, nous venons de vérifier une fois de plus qu’« il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous ». Un mois et demi seulement après ton dernier message – un mot nous informant que la forme revenait, même lentement, même « trrrès » lentement (je t’imagine aujourd’hui, l’air sceptique, au moment de taper trois fois cet « r » éloquent qui, hélas, relativisait la teneur rassurante du message) –, l’annonce de ton dernier voyage nous a cueillis dans la région de Perpignan. En Catalogne nord… Pas la peine de te faire un dessin, tu ne savais que trop l’importance des racines, de marcher sur les pas des siens, pour continuer à tracer son propre chemin… « jusqu’au bout, jusqu’au bout ».
 
Marina-Moustaki-Paco.jpg
  
C’est dans ce Roussillon que mena le chemin ô combien malaisé de centaines de milliers de patriotes espagnols, combattants républicains mais aussi femmes, enfants et vieillards, fuyant les nationalistes franquistes (« le patriotisme, disait Romain Gary, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres… »). Pour les « accueillir », en janvier-février 1939, on improvisa à la hâte, le long du littoral, des camps où, traités de façon inhumaine, ils allaient mourir en grand nombre de faim, de froid et de manque de soins sous la garde hostile de l’armée. Tu la connaissais bien, cette histoire… Aussi bien que certains artistes dont les parents en avaient été les héros involontaires. Notamment Leny Escudero et Paco Ibañez qui avaient vu leur père respectif parqué au camp d’Argelès… tout comme le mien. En basculant dans le dernier versant de l’existence, le devoir de mémoire devient pressant. Je fais donc chorus dès que j’en ai l’occasion, comme dans ce sujet à propos de Cali (« Tu es de ma famille »), que tu m’avais fait le bonheur d’apprécier tant pour le pan d’histoire qu’il raconte, partagé avec le natif de Vernet-les-Bains, que pour celui-ci avec qui tu avais réenregistré (puis chanté sur scène) cette ode magnifique à la fraternité que tu appelais de tes vœux, Sans la nommer
 
  
Terrible période, anticipant l’antisémitisme institutionnalisé de Vichy. Les camps bien sûr. D’Argelès, du Barcarès, de Saint-Cyprien, de Rivesaltes... De Collioure aussi, avec son bagne du Château royal ; la seconde « Bastille » que la France aura connue, heureusement limitée dans le temps, destinée aux Espagnols et, déjà, aux Juifs, membres des Brigades internationales, jugés dangereux pour le pays (alors que la plupart allaient s’engager dans la résistance et même libérer Paris du joug nazi)… Collioure, superbe station balnéaire aujourd’hui, où quelques semaines à peine après son arrivée, s’éteignait Antonio Machado, l’un de nos grands poètes universels (« Caminante no hay camino / Se hace camino al andar… » – « Toi qui chemines, sache qu’il n’y a pas de chemin / Chacun trace son chemin en avançant »). Il y repose à jamais à l’ombre des cyprès. Les camps, oui, mais également – contre-exemple merveilleux d’humanisme – la « Maternité suisse » d’Elne, petite cité à l’intérieur des terres.
  
 
Tu ne devais pas la connaître, cette histoire. Car c’est encore une histoire oubliée. Occultée, plutôt, et pendant un bon demi-siècle. C’est pourtant une histoire à vous réconcilier avec le genre humain. Mais d’abord et surtout une affaire de femmes. D’une femme en particulier, Elisabeth Eidenbenz, dont j’ai envie de te parler, mon cher Jo, car tu vas sans doute la croiser au paradis des « Justes » : collaboratrice du Secours suisse aux enfants, elle a vingt-cinq ans lorsqu’elle crée à la sortie d’Elne, dans une vieille demeure bourgeoise, une maternité destinée à accueillir des mères parquées dans les camps (où, rappelle aujourd’hui la municipalité, « les conditions de détention étaient si horribles que le taux de mortalité, en particulier infantile, atteignait des hauteurs insoutenables ») : mères espagnoles, mères juives, mères tziganes, puis au fil du temps mères françaises, etc., vivant dans la clandestinité ou subissant les dures restrictions de la Seconde Guerre mondiale. Au final, la maternité comptait des mères d’au moins vingt nationalités différentes.
 
Maternite.jpg
  
Ainsi, entre 1939 et 1944, quelque six cents enfants, « tous condamnés à mort à cause de leurs origines ou des conditions de détention de leurs mères », ont vu le jour dans cet établissement courageusement dirigée par cette institutrice suisse devenue infirmière par nécessité… Au-delà des nouveau-nés, des grandes sœurs, des grands frères et d’autres nourrissons rescapés, allaités par les mères qui venaient d’accoucher, purent bénéficier du régime salutaire de la Maternité et être, eux aussi, sauvés d’une mort probable. Quand je te disais que c’était une histoire merveilleuse... « Un havre de paix au milieu d’un océan de souffrances, voilà ce qu’était la Maternité suisse d’Elne. » Un berceau d’humanité au cœur de l’inhumain… En outre, depuis la Maternité partaient chaque jour des milliers de repas et de rations de lait pour les camps.
 
  
Tout cela dans la plus grande discrétion possible, et avec le concours d’habitants du village offrant qui des vivres, qui des vêtements. Une histoire exemplaire et magnifique de femmes, assurant presque seules, à une douzaine, toutes les tâches. Ce sont « Les femmes oubliées », déclarait ce dimanche la mairesse d’Elne, Nicole Garcia, lors de la réouverture publique de cette maternité, désormais lieu de mémoire. En ruines dans les années 90-2000, elle fut rachetée par la ville en 2005, rénovée et donc inaugurée officiellement ce 26 mai 2013, avec une exposition rappelant son histoire après la Retirada et durant la guerre mondiale jusqu’à ce que les nazis, apprenant son existence, interviennent pour la fermer définitivement.
 
ecoute.jpg
  
Même du Nord, c’est ici aussi la Catalogne… et donc les discours, aussi informatifs qu’émouvants, ont tous été prononcés en catalan ; avant que la parole soit cédée à… Marina Rossell ! Oui, Georges, « ta » Marina, la grande Marina de la chanson catalane, habituée aux salles de spectacles les plus prestigieuses, celle que tu connais depuis ses tout-débuts, celle dont, séduit par son chant, tu t’étais empressé d’acheter ses cassettes de chansons, celle avec qui tu as tant chanté... Celle, enfin, qui t’avait rendue visite à Paris, fin 2011, pour te présenter son album Marina Rossell canta Moustaki en catalan [voir vidéo du sujet précédent]. Cette fois, Marina a tenu à venir de Barcelone pour cette occasion spéciale et des plus discrètes, pour la mémoire et l’amour. Et sa première pensée, devant une cinquantaine de privilégiés, a été pour toi. Pour l’amour et la mémoire. Grâce à elle, tu étais présent parmi nous, dans l’esprit et dans nos cœurs. Alors, Marina a pris sa guitare et, de sa voix sublime, elle a chanté sa version du MétèqueEl Métec ! Quelle émotion…
   
 
S’adressant ensuite au public, toujours en catalan, elle a annoncé qu’un autre grand de la chanson l’avait priée de dire qu’il aurait également voulu être là, à Elne, mais que son cœur, lui, était avec nous… C’était Paco bien sûr, mon cher Jo ! main.jpgPaco Ibañez, oui… avec qui tu as tant partagé, à la ville comme à la scène.
    Et puis, autre surprise, Marina de souligner qu’elle était heureuse de pouvoir saluer aussi une grande dame de la chanson, qui passa les Pyrénées en février 39, rentra dans la Résistance et finit par se fixer ensuite à Banyuls, non loin de la frontière : madame Teresa Rebull ! « Je voudrais rendre hommage à une grande dame de laquelle je tiens toute notre histoire ; c’est elle qui me raconta la bataille de l’Ebre, la plénitude et la fin de la République espagnole [qui fut le premier régime démocratique au monde à nommer une femme ministre…], c’est elle qui m’expliqua la Résistance française et le maquis. Je dirais même que ma façon de chanter lui doit beaucoup… Et cette dame est vivante et elle est ici parmi nous ! C’est “la” Teresa Rebull ! »
        
 
Encore une amie à toi, mon cher Jo. Moi, cela faisait des années que je ne l’avais revue… Grande dame de la chanson catalane, elle fit une bonne part de sa carrière en France, se produisant même, dans les années 50, en première partie de Léo et de Georges. Quelle joie de la retrouver ici, de façon tellement inattendue, même si elle se déplace désormais en fauteuil roulant : « La chanson c’est fini pour moi… Mais, nous dit-elle une lueur de plaisir dans le regard, on ne m’a pas totalement oubliée : une journaliste du Point est venue m’interviewer récemment pour un prochain article ! » Quel plaisir aussi de la prendre en photo avec Marina Rossell ! Marina et Teresa, deux générations, un même chant…
 
Avec-Teresa-Rebull.jpg
  
Prix Charles-Cros 1979 pour son album Chants catalans, Teresa se souvient parfaitement de Paroles et Musique qui l’accompagna dans les années 80 et aussi du dernier article important que nous lui avions consacrée dans Chorus : « C’est Marc Legras qui l’avait écrit ! Comment va-t-il, Marc ? » C’était à l’été 2005 (n° 52, avec Souchon à la une), à l’occasion de la parution d’un coffret CD et de son autobiographie, Tout en chantant. Marc que tu aimais tant, mon cher Jo, et qui a réalisé avec toi le dernier florilège de tes chansons, Éphémère éternité... Comment disait Eluard, déjà ? « Il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous. »
 
   
 
L'AFFAIRE BRASSENS
Figure-toi aussi, le hasard faisant bien les choses (comme un dénominateur commun à tout cela), que la veille s’était déroulée au Théâtre municipal de Perpignan une soirée consacrée à ton maître et ami, Tonton Georges, qui dès 1954 t’encourageait à persévérer. Aux manettes, l’association « Les Copains d’après » (présidée par Michel Mariette) qui fêtait ce soir-là sa vingt-cinquième année d’existence. À l’affiche, L’Affaire Brassens, un groupe de quatre chanteurs-musiciens de haute volée dans un spectacle théâtralisé d’une exceptionnelle qualité, où le dénommé Brassens est accusé de tous les maux !
 
 
Tu aurais aimé voir ça, c’est sûr, car c’est peut-être ce qui s’est fait de meilleur en l’espèce depuis le « Brassens » de ton ami et fils spirituel Maxime Le Forestier. Formidable idée, empruntée au fameux « Tribunal des Flagrants délires » de Claude Villers (avec sa contribution vocale !), qui entraîne aussitôt l’adhésion du public. Chants et contrechants de toute beauté (mais jamais « à la manière de »), harmonie des cordes (une quinzaine de guitares sur la scène : arrangements de Jacques Gandon, grande pointure !), humour complice et pédagogie jubilatoire. Un spectacle aussi fin, riche et intelligent que possible pour donner à découvrir ou redécouvrir Brassens… quitte à se faire condamner à la fin à chanter une chanson de plus, tous ensemble – les quatre (Jean et Pascal Bonnefon, Jacques Gandon et Patrick Salinié), le témoin du jour, Davy Kilembé (toujours un invité régional chez L’Affaire Brassens, par exemple un certain Francis Cabrel dans le Gers…), dont la déposition consistait en une bien belle et originale version de Je m’suis fait tout p’tit, accompagnée à la basse électrique, et le public composant le jury. En l’occurrence la Chanson pour l’Auvergnat.
 
Commencée par un hommage pudique avec un instrumental du Métèque, la soirée s’achevait par ces mots où, d’instinct, dans le refrain, le Métèque se substituait à l’Auvergnat. Oui, mon cher Jo, ce soir-là c’est à toi, plus que jamais, « Toi l’étranger » que le croqu’-mort venait d’emporter « à travers ciel, au Père éternel », qu’on a pensé en chantant « Elle est à toi cette chanson »
      
 
NB. Les deux vidéos de Marina Rossell, saisies au débotté (et au téléphone portable !) par Mauricette Hidalgo, sont livrées ici, non pas pour leur extrême qualité, bien sûr, mais pour le témoignage unique qu’elles constituent. Pour l’émotion, l’amour et la mémoire. On y entend des « clics » intempestifs : mille excuses, ce sont ceux de mon appareil photo qui ne me quitte jamais. Avant de regagner la région parisienne (Marina Rossell reprenait la route de son côté – de même que Cali… – pour un ultime adieu à l’ami Georges, lundi après-midi au Père Lachaise... non loin de l’endroit où repose Édith Piaf), nous ne voulions pas manquer la réouverture de la Maternité suisse d’Elne dont l’histoire nous avait beaucoup touchés. La vidéo que nous mettons en ligne est extraite d’un documentaire qui lui a été consacré ; Elisabeth Eidenbenz (que l’on aperçoit à la fin, s’exprimant en espagnol) est décédée à Zurich le 23 mai 2011 à l’âge de 97 ans ; le 12 juin elle aurait eu 98 ans.
 
   
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Published by Fred Hidalgo - dans Sans frontières
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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 11:28

Il était une fois… la chanson russe

   

On célèbre en 2010 « l’Année France-Russie ». L’occasion de multiples manifestations culturelles à travers l’Hexagone (concerts, films, colloques, conférences, etc., le musée du Louvre retraçant pour sa part mille ans d’histoire de la Russie, depuis sa christianisation à la fin du Xe siècle jusqu’à l’époque de Pierre le Grand) ; mais aussi l’opportunité pour Si ça vous chante, via une superbe exposition consacrée à sa littérature, d’évoquer (dans cette nouvelle rubrique « Sans frontières ») sa chanson contemporaine avec Elena Frolova, Boulat Okoudjava et Vladimir Vissotsky.

   

 
On me demande régulièrement des nouvelles des journalistes qui formaient l’équipe de
Chorus. Outre ceux que l’on peut retrouver sur leur propre blog (Bertrand Dicale, Olivier Horner, Michel Kemper, Daniel Pantchenko et Jean Théfaine) ou qui participent à un travail collectif (comme Albert Weber avec le « webzine » Les Déferlantes dédié à l’actualité de la chanson francophone nord-américaine) et dont tous les contacts figurent en liens recommandés sur cette page d’accueil (voir « Le fil nous lie, nous relie » ou « Le fil tendu entre nous » en colonne de gauche), en voici de Jacques Vassal qui assurait notamment la responsabilité de la rubrique « Chansons sans frontières ».

 

 

En effet, après l’exposition à succès Il était une fois la chanson française, écrite par Marc Robine et produite par l’association Dazibao, celle-ci a réalisé l’équivalent sur l’histoire de la littérature russe (dix chapitres en dix panneaux complétés de portraits spécifiques d’écrivains), en demandant à Jacques Vassal d’en concevoir et d’en rédiger le contenu – notre ex-collaborateur étant un éminent spécialiste de la culture russe, autant que de la chanson française ou du folksong américain.  

Même très complète (Il était une fois la littérature russe va de « La genèse d’une langue » à « L’apprentissage de la liberté » après la chute de l’URSS), cette expo – que l’on peut découvrir ici ou là, en centres culturels, médiathèques ou bibliothèques, et que l’on peut louer ou acheter (tous renseignements sur le site spécifique de Dazibao) – ne pouvait donc faire tout à fait l’impasse sur la chanson. C’est ainsi qu’on y retrouve en particulier (dans le chapitre consacré aux années du « dégel ») les deux géants de la chanson russe contemporaine, aujourd’hui disparus, Boulat Okoudjava et Vladimir Vissotsky, qu’on pourrait rapprocher respectivement d’un Brassens et d’un Ferré. Et comme, pour être spécialement amoureux de la chanson francophone, on n’en est pas moins amateur de chanson tout court, voici l’occasion ou jamais de partager de grands moments où la sensibilité de chacun suffit (presque) à compenser l’ignorance de la langue, tant ils sont chargés d’émotion. Même si je vous réserve deux belles surprises avec Vissotsky un peu plus bas. Mais chaque chose en son temps !  

 


Quelques infos élémentaires, tout d’abord, en guise d’introduction à l’univers de ces deux immenses auteurs-compositeurs-interprètes (dont certains albums sont sortis en France au Chant du Monde), que vénéraient de leur vivant des millions de Russes (ou ressortissants de l’URSS), bien qu’étant censurés dans leur propre pays. Un poète qui chante autre chose que les fleurs, les petits oiseaux et l’amour platonique, forcément, c’est gênant pour un régime totalitaire : « Il était le serviteur du style pur / Il lui écrivait des vers sur la neige / Hélas, les neiges fondent / Mais alors la neige tombait encore / Et on était libre d’écrire sur la neige… » (V. Vissotsky, Le Vol arrêté).

 

Le Soldat de papier

Né le 9 mai 1924 à Moscou (mais de parents géorgiens, d’où sans doute sa nature de « Méridional du Nord ») et mort le 12 juin 1997 en région parisienne, lors d’un voyage en France, Boulat Okoudjava était également romancier et nouvelliste : quatre de ses livres sont parus chez Albin Michel en traduction française dans les années 70 et 80. Influencé notamment par Gogol (cf. ses nouvelles « pétersbourgeoises » telles Le Nez ou Le Manteau, mais aussi son théâtre comme la comédie Le Révizor), Okoudjava dressait un portrait sans complaisance, et plein d’humour noir, des travers voire des vices (et de la corruption) des petits et grands fonctionnaires de l’état tsariste, dans la capitale et la province russes.  

 


 

Il situe généralement son action et ses personnages au milieu du XIXe siècle, soit au temps de Gogol, mais écrit vers 1960-70 et la transposition ne trompe alors personne en Union Soviétique, où ses livres sont pourtant publiés (Boulat est membre de l’Union des Écrivains et touche ses droits d’auteur), tandis qu'il ne peut pas chanter en public dans son pays (ou de façon tout à fait exceptionnelle), n’enregistrant qu’un ou deux rares 33 tours chez Melodia, la marque d’État en URSS. « Il était une fois un soldat / Beau et valeureux / Il voulait refaire le monde / Pour que chacun soit heureux / Mais lui-même ne tenait qu’à un fil / Car c’était un soldat de papier… »

 

La Fin du bal

Quant à Vissotsky (mort le 25 juillet 1980 à l’âge de 42 ans), il est cité dans cette exposition comme poète et comédien autant que chanteur. Il gagne sa vie en URSS avec le théâtre et le cinéma mais ne peut pas non plus chanter en public chez lui. Comme Okoudjava, il enregistre certains de ses disques lors de voyages à l'étranger (dont un album en France, chez Polydor, intitulé La Corde raide).  

 Jacques Vassal mentionne le livre de Marina Vlady, Vladimir ou le vol arrêté (Fayard), qui relate la vie de couple de cette grande comédienne française d’origine russe avec cet artiste hors du commun mais aussi et même surtout les difficultés du chanteur : censuré en URSS où ses cassettes circulent sous le manteau, interdit de concert, il est aux prises avec l’alcoolisme, probablement en partie aggravé par ce mal-être à la fois artistique et affectif.  

« Sa voix, écrit Marina Vlady (in Le Vol arrêté, CD Le Chant du Monde LDX 274762, avec traduction des textes dans le livret), continue à fouiller notre âme […] : nous rions, derrière le chagrin, car l’humour est là, provoquant. Nous découvrons, comme dans une chronique, la vie quotidienne, les joies, les peines, les espoirs de ses contemporains. […] Il est passé parmi nous comme un météore, mais il a laissé une somme énorme d’informations sur son époque, il a tout pressenti, vécu, souffert, et retransmis, par son art. […] Cette voix que l’on ne peut confondre avec aucune autre. Poète violent et rare, les consonances des mots s’entrechoquent et donnent encore plus de force au cri. […] Les caractères des personnages qui vivent, se battent et luttent, le lyrisme, l’envol de ses textes sont uniques. Il compose une musique qui souligne et colore sa poésie. Ses mélodies s’accrochent à la mémoire et ne la quittent plus. Tout son génie de tragédien, sa verve de comédien, ses dons d’imitation transforment chaque chanson en spectacle complet.  

« Il peut hurler comme un loup blessé, puis chanter l’amour avec douceur et tendresse, crier son indignation, sa colère, son désespoir en s’arrachant la glotte, ou passer du ton gouailleur des faubourgs au lyrisme le plus pur. Ceux qui l’ont entendu chanter, qui l’ont vu jouer ne peuvent oublier l’émotion ressentie. Il est là, et il chante au présent ! »  

 Cerise(s) sur le gâteau des différentes archives audiovisuelles illustrant cet article, voici deux autres chansons de Vladimir Vissotsky (alias Volodia) chantées en français ! D’abord Rien ne va, plus rien ne va, d’une force et d’une intensité bouleversantes…

 

 

Sommeillant, je vois la nuit des crimes lourds où l’on saigne
Pauvre de moi, pauvre de moi, l’outre est pleine à craquer
Au matin, comme il est âcre le goût du vin maudit !
Va, dépense tout mon crédit car j’aurai soif aujourd'hui  

[Refrain]

Rien ne va, plus rien ne va
Pour vivre comme un homme
Comme un homme, comme un homme droit
Plus rien ne va

Pour vivre comme un homme doit !
Dans tous les cabarets sans fond où je m’enterre chaque nuit

Je suis l’empereur des bouffons, le frère de n’importe qui
Je vais vomir mon repentir au pied des tabernacles
Mais comment prier dans la fumée de l’encens des diacres ?  

Et puis La Fin du bal, qui parle d’elle-même. Un chef-d’œuvre de la chanson mondiale : « Pourquoi, j’voudrais savoir pourquoi / Pourquoi elle vient trop tôt, la fin du bal / C’est les oiseaux, jamais les balles / Qu’on arrête en plein vol… »

   

   

Un talent de haut vol

Enfin, histoire de relier ce sujet à la chanson russe actuelle et de contribuer à la découverte d’une extraordinaire compositrice-interprète, une jeune femme bien vivante (dont trois albums sont déjà sortis en France sur le label marseillais L’Empreinte Digitale), voici deux vidéos d’Elena Frolova. Il était une fois la littérature russe l’évoque en effet à propos de Marina Tsvétaïeva – immense poète et écrivain, qui a droit à l’un des « portraits » spéciaux de l’exposition –, aux poèmes de laquelle Elena a consacré un album entier.

 

Interprète des grands poètes russes du XXe siècle qu’elle met en musique, tels Serge Essenine, Joseph Brodsky, Vladimir Nabokov, Arseni Tarkovksy (le père d’Andreï le cinéaste), « poètes d’une indicible souffrance et au destin souvent tragique », notait Jacques Vassal dans Chorus n° 47, Elena Frolova s’accompagne à la guitare et à la cithare, parfois soutenue par un piano, une flûte et des percussions. C’est « une merveille de bout en bout », concluait-il à propos de son album Zerkalo (2004), définissant la chanteuse comme « un talent de haut vol ».

     


 

À vous de juger, à présent, avec ces images d’Elena Frolova, pour le moins inhabituelles dans nos écrans formatés… De quoi vous donner l’envie, pour peu que l’artiste y soit à l’affiche, de prendre aussitôt un billet pour Moscou !

 

 

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