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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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30 janvier 2018 2 30 /01 /janvier /2018 18:45

…mais n’enchante pas moins !

 

« Elle est toute en rondeur mais ne manque pas de piquant, écrivais-je en intro d’une rencontre de notre ami Serge Dillaz avec Juliette pour le n° 23 de Chorus, daté du 21 mars 1998. Voilà déjà un bout de temps qu’on n’avait plus connu pareil raz-de-marée dans le landerneau chansonnier. Avec elle, on ne risque pas de bayer aux corneilles. Juliette est un oiseau rare dont le chant annonce le renouveau avec juste ce qu’il faut de kitsch pour que l’on ne se méprenne pas. Le futur a toujours besoin d’antériorité ; les variétés, d’un brin de classicisme… » Vingt ans après, voici qu’arrive à point nommé son nouvel opus pour annoncer à nouveau, en ces périodes de météo marine des plus déprimante, ce renouveau dont on a tellement besoin.

Au Théâtre de la Ville, 10/92 (Ph. F. Vernhet)

Juliette, je l’avais découverte – disons, plutôt, vue sur scène pour la première fois – une dizaine d’années avant cette « Rencontre » chorusienne (laquelle avait été précédée par un « Portrait » de deux pages dans le n° 2 de l’hiver 92-93) dans un café-théâtre de Bourges, en off de la programmation du Printemps – époque Paroles et Musique qui fut probablement le premier journal national à relever son immense potentiel artistique. Déjà irrésistible. Trente ans, donc… et pour fêter cet anniversaire, une intégrale discographique sortait à l’automne 2016 (14 CD dont son premier enregistrement en piano-voix de 1987, dix titres en public, sous forme de cassette, et un CD de « raretés »).

Enfin, « intégrale », ça n’était pas tout à fait l’avis de l’intéressée, qui soulignait alors : « Ceci n’est pas mon “intégrale”. Il manque : des noms, des sourires, des instruments de musique, des professeurs, des amis, des collègues, des soutiens, des amours.

Il manque les soirs de première, les matins de dernière, les jours de répétition, les nuits en studio. Et puis il manque encore quelques notes et quelques mots qui volètent autour de moi et que j’essaye – encore ! – d’attraper ! Non, décidément, ceci n’est pas mon intégrale, il manque : demain! » Simple question de patience. Déjà, Juliette, « l’irrésistible », avait eu droit à sa consécration dans Chorus, avec un dossier lui aussi printanier (décidément !) : c’était le n° 47 du 21 mars 2004, où elle figurait aux côtés d’Adamo, Aznavour, Manset, Pierron, Sanseverino, MC Solaar… et d’une jeune débutante nommée Olivia Ruiz qui l’avait convaincue d’écrire un titre pour son premier album, J’aime pas l’amour… Deux ans plus tard, en 2006, le « métier » décernait à Juliette la Victoire de la Musique de l’artiste-interprète féminine.

Et nous voilà ce soir, comme disait le Grand Jacques, ou ce matin c’est comme on veut, rendus à « demain » devenu aujourd’hui (avec le temps, n’est-ce pas…), avec ce nouvel album disponible dans les bacs à partir du 9 février (le précédent, Nour – comme Nourredine bien sûr mais aussi comme Lumière en arabe – date de l’automne 2013)… Son neuvième album studio depuis 1993 (Irrésistible), le quatorzième au total depuis sa première cassette en public en 1987. Pour lui trouver un titre, il a suffi à Juliette de se rappeler de celui qu’elle avait donné à la « carte blanche » que France Inter lui avait confiée en 2015, le samedi matin durant une partie des programmes d’été puis à nouveau pendant huit semaines à la fin de l’année : J’aime pas la chanson, mais… À un mot près, notez-le bien, un seul… mais qui a son importance comme elle l’explique ici avec le bagout qu’on lui connaît, la causticité pince-sans-rire qu’on adore chez elle, jamais très loin d’une aimable provocation : « C’est marrant, cette impression de faire vraiment un “nouvel” album après trente ans de bons et loyaux services. Parce que finalement je n’ai jamais fait ça : un piano-solo accompagné par des musiciens (l’équipe “un peu réduite” de mes garçons habituels) ! Ce qui, cette fois, va être le cas.

« “J’aime pas la chanson” ? On s’attend à ce que j’explique ce titre mais cet album aurait tout aussi bien pu s’appeler “J’aime pas le piano” ; il s’appelle “J’aime pas la chanson” parce que j’aime pas non plus la chanson. Ce qui est rigoureusement vrai, mais ne m’empêche pas d’en faire. Même si je n’aime pas écrire, chercher le mot juste au sens exact, la forme, le fond, patin-couffin, gratter pendant des heures du papier à carreaux ou à musique, tâtonner le piano, et chantonner des lalalas pas seulement sous la douche.

« J’ai bien connu une crèmerie qui proposait des produits sublimes (ce qui pourrait laisser entendre que je considère mes produits “sublimes” : non, car ce ne sont que des chansons et je n’aime pas la… on a compris !) dans un coin de Paris et dont la patronne ne mangeait jamais de fromage parce que, disait-elle, elle n’aimait pas ça. Voilà ! Je suis la crémière de la chanson. »

À bon entendeur salut… La crémière de la chanson… Compris ? Ben ouais, cinq sur cinq ! Pas vous ? Ah bon… Vous en voulez encore une louche ? Qu’on vous file les ingrédients de ces douze pôvres nouvelles chansons ? Toutes signées Juliette Noureddine (Procastination – À carreaux ! – Météo marine – Bijoux de famille – J’aime pas la chanson ! – Une adresse à Paris – Madame – C’est ça, l’rugby ! – Aller sans retour – Midi à ma porte – Je remercie – Dans mon piano droit), sauf bien sûr la reprise du tube immortel de Jean-Claude Massoulier et André Popp, popularisé par les Frères Jacques : « Quand l’équipe de Perpignan s’en va jouer à Montauban / Elle est battue évidemment par l’équipe de Montauban / Mais quand l’équipe de Montauban s’en va jouer à Perpignan / Elle est battue c’est évident par l’équipe de Perpignan… »

Janvier 2002 (ph. F. Vernhet)

Vraiment, vous tenez tant que ça à le savoir. Bon ben, voilà, « ce n’est qu’un jour, un jour comme ça. On dit ça va mais ça va pas ! Un jour à rien, un jour à spleen… Mais arrive “Madame” qui veut chanter les tartes, les rayées de la carte, qui veut chanter ces filles oubliées des fantasmes et des talons aiguilles mais jamais des sarcasmes ! Parmi ses signes distinctifs, ronde du cul, frisée du tif, il en est un qu’on n’peut pas rater : elle a des lunettes sur le nez ! Et si elle “n’aime pas la chanson”, Juliette Binocle, c’est parce que, sans doute, elle en connaît le fond, les cales et les soutes, c’est une vie entière pendue au crayon, tout ça pour ne faire, pauvres ambitions, rien qu’une chanson ! »

Pour en finir tout à fait avec pareil désastre, voulez-vous que je vous dise ? Quand on n’aime pas la chanson, mais vraiment pas, qu’on voit ce qu’on voit et qu’on écoute ce qu’on écoute aujourd’hui dans nos médias qui font l’opinion (cf. Souchon…), c’est forcé, on ne peut que détester cette galette ni faite ni à faire. La preuve avec cette Météo marine qu’une fois écoutée, quel chagrin !, vous ne saurez plus vous débarrasser. Tel est le triste destin des ritournelles éternelles…

 

Une phrase encore, pour ajouter que, non contente de nous délivrer aujourd’hui ces plats en boîte, l’auteure-compositrice-interprète (l’ai-je bien féminisée ?) viendra bientôt nous les servir – comme jadis avec son festin – sur toutes les scènes de France et de Navarre. Dont une escale parisienne le 12 avril à la Salle Pleyel. Si vous n’êtes pas encore totalement dégoûté(e), vous trouverez le détail du menu ou de la carte sur son site.

Et le mot de la fin, si vous permettez, à l’adresse de la responsable de ces lignes (qui, je vous le ferai remarquer, comme je l’avais déjà noté à propos d’Hubert-Félix Thiéfaine, ne constituent aucunement une critique de disque, n’étant plus rédacteur en chef de quoi que ce soit sinon de mon petit comité de rédaction interne) : sachez « Madame » Juliette, vous qui n'aimez ni l'amour ni la chanson, sachez qu’à la scène comme à la ville, je vous… hais !

NB. La première vidéo de ce sujet, où Juliette chante Irrésistible en duo avec Jean Guidoni (« Je suis irrésistible / Comme Satan me l´a dit / Sous ma taille flexible / Ce corpus delicti / Est un fruit comestible / Aux nobles appétits / […] Je suis une maladie / Sexuellement transmissible / Comme Satan me l’a dit : / “Tu es irrésistible, Irrésistible !” »), a été captée le 2 septembre 2015 à Castelsarrasin lors d’une soirée unique à tous points de vue. Primo, parce qu’elle réunissait un plateau artistique plus qu’exceptionnel (voir ici le compte rendu détaillé que j’en fis alors, avec en bonus les « minutes » et photos d’une cérémonie privée où Juliette s’illustra à sa façon !). Secundo, parce qu’elle resta finalement sans suite, alors que son but était de favoriser dans cette ville où naquit Pierre Perret la renaissance du festival Alors… Chante ! qui, après quelque trente ans d’existence, venait d’être chassé sans ménagement de son fief historique de Montauban, n’ayant plus l’heur de plaire à une municipalité davantage marquée par l’esprit partisan que par celui de l’ouverture. Il n’empêche que cette soirée – qui n’eut hélas pas le retentissement recherché faute d’une absence incompréhensible de la plupart des médias nationaux – fut à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire des spectacles collectifs francophones. Et aujourd’hui, comme moi (et comme le talentueux Francis Vernhet qui prit les photos nécessaires à mon compte rendu), quelque cinq mille personnes peuvent dire : « J’y étais ! »

 

POST-SCRIPTUM EN FORME DE SCOOP
On vient de le voir, dans son nouvel album, sur scène et dans les médias, Juliette assure avec beaucoup d’aplomb ne pas aimer la chanson… Sauf que – soit dit entre nous – je connais la vérité vraie depuis belle lurette et il m’est impossible de continuer à contribuer plus longtemps à cette entreprise de désinformation publique : non, les fake-news ne passeront pas par ici ! Alors, au risque de vous faire perdre votre latin avec son anathème jeté sur la chanson, voici une autre version de Juliette, signée en bon uniforme (oui, je sais, sauf qu’elle aussi a lu San-Antonio...) : de véritables aveux ! Me reste plus qu’à espérer ne pas être voué aux gémonies pour avoir violé – dans l’intérêt commun, notez-le bien – le secret de la confession !

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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 08:38

Ou la relève… en marche !

Je rigole, c’est juste histoire de faire un clin d’œil à l’actu. En revanche, même si l’homme ne manque pas d’humour (voir plus bas son clip Non, j’peux pas), je suis des plus sérieux au moment d’accrocher Donoré aux cimaises de Si ça vous chante

Vous le savez, un jour, j’ai arrêté tout net d’écrire des critiques de disques. Pas tant par lassitude, malgré quelques centaines au compteur en l'espace d'une trentaine d'années, qu’en raison de leur multitude croissante (quoique anarchique) sur le Net et surtout de la certitude que d’aucuns ne pourraient que se montrer plus réguliers et complets que moi ; comme c’est le cas désormais avec NosEnchanteurs, « le quotidien de la chanson », par exemple, mais aussi sur papier avec le bimestriel FrancoFans et le tout récent trimestriel Hexagone. De là à en déduire que l’envie a disparu comme on fuirait le bonheur de peur qu’il ne se sauve, ce serait mal me connaître.

La preuve avec le nouvel album de Donoré, L’Amour en deux. Le deuxième en six ans après Je viens à toi (2010) ; avec un EP 5 titres entre deux, Maintenant (2014) et un tout premier en 2007, Donoré. Pour le premier album, je vous renvoie à la critique que j’avais publiée ici même le 21 septembre 2010 (« Prends le chorus – Vendanges d’automne 2 »), intercalée entre celles de Bill Deraime, Thibault Derien et Romain Dudek.

« Musicalement et dans l’inspiration textuelle, notais-je, Donoré se situe plutôt dans la famille du folksong à la française (Cabrel, Le Forestier…), vocalement aussi, avec parfois quelques inflexions sympathiques à la Goldman. […] de la chanson légère en apparence mais qui dit, mine de rien, façon Souchon, la difficulté qu’on a parfois à se comprendre et à vivre ensemble. »

Dans l’intervalle, Donoré a continué de creuser son sillon, d’approfondir sa thématique, si vous préférez. Le résultat en est une chanson qui fait du bien au cœur et à l’âme, sans manquer de lucidité pour autant, et ma foi, c’est bien agréable d’écouter quelqu’un d’éminemment sympathique vous montrer le bon côté des choses plutôt que de vous enfoncer encore plus dans ce marasme moral dont la France détient, semble-t-il, le record mondial. Écoutez et voyez donc ce petit clip « volé » dans le métro, en janvier 2012, où Donoré redonne le sourire aux usagers, remplis de bonne humeur pour la journée, avec son adaptation toute personnelle de Don't worry be happy

C’est précisément ce que j’imaginais en 2010 : « Quand Donoré aura pris un peu de “bouteille”, qu’il sera tout à fait venu à nous, il ne sera plus un artiste “à suivre” (qui fait déjà de jolies chansons), mais un artiste dans les pas duquel d’autres auront envie de marcher. » À commencer par le public, si celui-ci a la chance (et vice-versa) d’aller à sa rencontre ; un mouvement, à vrai dire, qui me paraît irréversiblement en marche !

Pierre « Donoré » (c’est un pseudo), né en 1978, orphelin à vingt ans… d’Honoré Chatard, adore la nature, les arbres (vous ai-je dit qu’il était de Grenoble ?), la peinture, la guitare, les impressionnistes, Modigliani, Picasso, Matisse, la danse et la musique ; il rêve de voyages et de Barcelone… Il prône la résistance au conformisme autant qu’au terrorisme (« J’irai sentir les sons, les modes, les traditions / Les langues et les croyances qui font nos différences / Mais je n’aurai de cesse d’affirmer qui je suis / Contre ceux qui condamnent les couleurs de la vie… ») et lance un appel à rester debout, unis, même et surtout si la mort rôde (Qui me tiendra la main ?) :

Qui pourra me faire voir
Qu’avant la fin du sursis
Y a d’la place pour l’espoir
Et aussi pour l’envie

[…] Qui me tiendra la main
Au matin du jour sans lendemain
Demain…

J’aime et je partage cette conception des choses, de l'amour et des roses, comme j’aime la façon qu’il a de nous en faire part – je peux bien vous l’avouer puisqu’il ne s’agit pas ici d’un exercice doctement professionnel mais d’un sentiment tout ce qu’il y a de plus personnel. J’aime Donoré parce qu’il fait de la chanson populaire de la plus belle eau. Parce qu’il possède l’art des mélodies, qui pétillent comme de jolies bulles de joie. Et subsidiairement parce qu’il dégage une empathie naturelle.

Peut-être aussi et enfin parce qu’un jour tout s’envolera, « même toi et moi » comme le chante ce jeune homme en or. Parce que la vie, somme toute, n’est qu’« une brindille qui siffle dans le vent »… et que la bienveillance envers autrui, dont sa chanson est nourrie, n’est jamais superflue avant le vacarme infini de l’absence.

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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 19:45

« Ça manque un peu de verbe aimer… »


Après quelques milliers de feuillets publiés aux quatre vents de la chanson, je m’étais juré (et l’avais annoncé publiquement) de ne plus écrire de critiques de disques… et je vais donc m’y tenir. Pour autant, votre serviteur n’en reste pas moins un amoureux transi de la chanson, ouvert ô combien ! aux coups de foudre et de cœur… et le dernier en date, impossible à conserver par-devers soi, s’appelle Stratégie de l’inespoir, œuvre d’un certain Hubert-Félix Thiéfaine.  

  CD-HFT.jpg 

Il fut un temps, ici même, où je m’efforçais d’aligner les chroniques de disques à la chaîne (parfois plus d’une dizaine par sujet), histoire de combler (aussi peu que ce fût) un manque véritable de débouchés médiatiques pour les artistes. C’était, il est vrai, dans les deux ou trois années suivant la disparition aussi brutale qu’improbable des « Cahiers de la chanson » et de la « petite mort » personnelle qui s’en était suivie. Le temps a passé, Chorus n’a certes pas été remplacé, mais les sites et les blogs se sont multipliés, à charge pour l’amateur de chanson de savoir trier en l’espèce le bon grain de l’ivraie. Bref, je n’écris plus de chronique ou de critique d’album, c’est comme vous voulez, mais cela ne m’empêche pas de continuer à vivre (…debout) et, donc, à partager mon enthousiasme au coup par coup.
  

 

Et pour le coup, le nouvel album d’Hubert-Félix Thiéfaine est un must en la matière ! Il semble pourtant si désespéré… À commencer par son titre, Stratégie de l’inespoir… Mais primo, on le sait depuis Léo Ferré et même avant, les chants les plus beaux sont les chants désespérés. Et secundo, Thiéfaine, notre Albatros de la chanson, notre chanteur aux semelles de vent, ne fait rien comme personne, se permettant en l’occurrence de sortir un album dont le titre (figurant seulement sur la tranche) est biffé, barré d’un trait éloquent… sauf peut-être pour cette caste « médiocratique » qu’il y fustige.
   

HFT2.jpg

Dans Résilience zéro, notre homme écrit ceci : « Au commencement était le verbe / intransitif et déroutant / Venu des profondeurs acerbes / Et noires des garderies d’enfants… » Il y parle des secrets, des tourments et des rêves d’enfant… que je crois partager avec lui pour une part essentielle, celle des secrets et des tourments. Question rêves, heureusement, outre la littérature, la chanson était là, déjà, pour nous laisser espérer d’autres lendemains qui, eux, chanteraient peut-être. Quelque vingt ans plus tard, Hubert sortait son premier album, Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir… C’était en 1978 et, résidant alors, « Horreur Harrar Arthur », en plein pays afar, deux ans avant la création de Paroles et Musique, je profitais d’un séjour parisien pour me le procurer… par hasard. Bonne pioche ! En mars 1981, enthousiaste, je découvrais pour la première fois l’énergumène sur scène. C’était à la Gaîté-Montparnasse, un petit théâtre parisien.  

 

 

Suivraient alors un premier « papier » dans le numéro (11) de juin de Paroles et Musique sous un titre bien théfainien (vous avez dit nietzchéen ?) : « Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi ! »,couv-PM-HFT-copie-3.jpg lui-même suivi de nombreux dossiers et articles, tant dans « le mensuel de la chanson vivante » que dans « les Cahiers de la chanson » qui lui succédèrent, durant les décennies 80, 90 et 2000. Avec le bonheur entre-temps d’être l’éditeur et directeur d’ouvrage de la monographie Hubert-Félix Thiéfaine, signée Pascale Bigot et parue chez Seghers (collection « Poésie et Chansons ») en 1988, puis de Jours d’orage, sa première biographie, œuvre de Jean Théfaine, publiée en 2005 dans notre « Département chanson Chorus/Fayard », et rééditée en 2011 dans une version revue et augmentée – première biographie et surtout ouvrage de référence, tant Hubert s’était livré à son presque homonyme (ce qui semblait a priori inenvisageable non seulement à ses proches et à son entourage professionnel mais à l’intéressé lui-même !) au long d’un long processus d’accouchement...
        

jean-et-Hubert.jpg

Mon ami, notre ami Jean Théfaine n’est plus là pour découvrir ce nouveau chapitre de la saga thiéfainienne, mais je sais combien il l’aurait apprécié. Et combien nous en aurions parlé ensemble. On aurait d’abord noté que deux des douze chansons seulement de cet opus XVII (non compris les albums en public) sont entièrement signées, paroles et musique, de notre héraut nietzchéen de la chanson : En remontant le fleuve et Karaganda (Camp 99). La première est « hénaurme », qui n’est certes pas l’œuvre d’un perdreau de l’année : « En remontant le fleuve au-delà des rapides / Au-delà des clameurs et des foules insipides / […] Nous conduisons nos âmes aux frontières du chaos / Vers la clarté confuse de notre ultime écho... » La seconde, portée par un rock lourd et sourd est bouleversante : « Fantômes aux danses astrales, aux rhapsodiques pleurs / Visages camés bleuis graffités par la peur / Qui marchent lentement vers l’incinérateur / Vers la métallurgie des génies prédateurs / C’est l’histoire assassine qui rougit sous nos pas / […] C’est le cri des enfants morts à Karaganda… »  
  

 

Avec Jean Théfaine, on rivaliserait de citations de l’auteur – de l’auteur oui, pas du parolier : nuance de taille, qui distingue le faiseur du créateur. Famille Ferré bien sûr, même si c’est plus dans l’esprit que dans la forme. Quand il s’attaque à la chanson d’amour, par exemple, voilà ce que ça donne : « Flamboyante ivresse de mes jours / Fulgurante Astrée de mes nuits / Délicieuse hôtesse au long cours / Qui m’éclaire et qui m’éblouit / Déesse de mes gravures anciennes / Fille de mes équations païennes / Ange quantique et démon fatal / De mes lubies sentimentales… » À l’inverse, d’un amour en bout de course voici ce qu’il écrit : « La rouille fait grincer les couleurs / Dans le matin à contre-jour / Nos regards en apesanteur / Fixent le point de non-retour / La rouille fait grincer les couleurs / Et bloque les issues de secours… »

Pas de quoi s’étonner que toutes ces chansons soient introduites par des citations de Paul Celan, Charles Trenet (eh oui !), Pétrarque, Sartre, Léon-Paul Fargue, Proust, Lucrèce, Céline ou Garcia Lorca. Quand il évoque celui-ci, la solitude et l’accélération du temps, on salue bien bas : « Trafiquant de réminiscences / Volées à des foules amnésiques / J’ai longtemps laissé ma conscience / Vagabonder sur sa musique / […] Je me souviens d’étoiles filantes / Distordues dans les galaxies / D’où j’appelais l’horloge parlante / Pour avoir de la compagnie… » (Toboggan). Joueur de blues, de rock et de mots, Thiéfaine s’offre même le plaisir d’un voyage au bout du verbe avec un Retour àCélingrad !  

 

 

Qui donc ? Qui d’autre que Thiéfaine pour nous offrir aujourd’hui de telles fulgurances d’écriture ? Les connaisseurs citeront d’autres noms, bien sûr… et j’ajouterais moi-même volontiers un Manset, un Pascal Mathieu ou un Vasca, comme un Souchon à sa façon. J’aurais aimé débattre aussi avec mon ami Jean de ce glissement progressif d’Hubert-Félix d’une écriture purement surréaliste, sinon automatique, à une expression plus déterminée, livre-copie-2.jpgau service de l’idée et du sentiment, veux-je dire, plus qu’au nom de l’art pour l’art. En d’autres mots, Thiéfaine utilise désormais tout son savoir-faire au service du faire savoir, de la signifiance. Je ne dis pas que cet album est autobiographique, mais il parle spécialement à qui connaît un peu Hubert et ses fêlures (anciennes ou toutes récentes), il parle de lui et ce faisant parle de nous (enfin, de certains d’entre nous) comme rarement.

D’ailleurs, c’est bien de lui et de son fils Lucas qu’il parle, en bonus de Stratégie de l’inespoir, quand il adapte Father and Song, une chanson de Cat Stevens : « Quand on veut faire de sa vie / Un enjeu ou un paradis / Faut garder ses rêves de môme / Jusqu’au dernier cri. » Lucas, Hubert-Félix, passage de témoin en cours… Qui rend d’autant plus éloquent, a posteriori, le témoignage de Lucas, 21 ans aujourd’hui, que Jean Théfaine avait tenu à recueillir et à publier tel quel, à la première personne, en pages 404-406 de son Jours d’orage revu et augmenté…
  

Avec-Lucas.jpg
Ici, Lucas Thiéfaine n’est pas seulement aux guitares (très présentes), aux côtés du génial Alice Botté, il est aussi aux arrangements et à la réalisation de l’album, conjointement avec Dominique Ledudal. Peu de musiciens au demeurant mais assez, et bien utilisés surtout, pour emplir l’espace comme s’il s’agissait d’un orchestre symphonique : outre les précités aux guitares, il y a Christopher Board au piano, Marc Perier à la basse, Frédéric Scamps au minimoog, et Bruce Cherbit à la batterie et aux percussions. Tandis que Vincent Segal au violon cello et Marc Apap au violon alto prêtent leur concours pour les deux chansons atypiques du disque : Mytilène Island et Père et fils (que, petit plaisir personnel, je nous offre ici dans sa version originale).

  

 

Avec l’ami Théfaine, biographe de Thiéfaine et membre du comité de rédaction de Chorus de sa création à son tout dernier numéro, on relèverait que la tendance musicale de ces dernières années, amorcée surtout avec Scandale mélancolique (l’avant-dernier album, en 2005, avant Suppléments de mensonge en 2011), se poursuit ici à travers la collaboration d’une dizaine de compositeurs : Yan Péchin (pour Angelus, une chanson – les thiéfainiens apprécieront – tirée de son « fameux » album inédit Itinéraire d’un naufragé…), Arman Méliès (pour Fenêtre sur désert et Résilience zéro), Jean-François Péculier (pour Stratégie de l’inespoir), Cali (pour Lubies sentimentales), JP Nataf (pour Amour désaffecté), Mathieu Monnaert (pour Médiocratie), Julien Perez (pour Retour à Célingrad), Christopher Board (pour Toboggan), et puis… Fred-et-Jean-copie-3.jpgl’inattendue mais bienvenue Jeanne Cherhal pour Mytilène Island, une tendre balade où l’auteur, semblant se souvenir des scènes les plus troublantes de La Vie d’Adèle, se fait chanteur sans filet… Risque-tout, veux-je dire, car question filet de voix, il y a déjà longtemps qu’on sait, plus précisément depuis sa tournée en guitare-voix, que Thiéfaine est un grand interprète.

En résumé en conclusion, dirait-on de concert, Jean Théfaine et moi, un album aussi admirable dans l’écriture que celle-ci est épurée (pas un mot de trop, « ciselée au cordeau », ajouterait Jean…) ; un album musicalement dominé par la marque rock de fabrique de l’artiste (quoique de plus en plus blues-rock à l’approche, semble-t-il, du « toboggan »…), mais très contrasté car ne craignant pas (ou plus) de faire le grand écart, avec des tonalités musicales très différentes d’un titre à l’autre ; un album enfin où la voix et le chant sont plus beaux et affirmés que jamais, bien en avant de l’orchestration.  

 

  

Pour illustrer tout ce qui précède, sur la « signifiance », sur l’engagement personnel de l’auteur, voici en quelque sorte la morale (aïe, il ne va pas aimer ce mot !) de cet opus XVII chargé d’amour et de souffrance, de noirceur et d’inespoir – d’espoir en creux, optimiste mais lucide, autrement dit (merci Grand Jacques !) « désespéré mais avec élégance »… Un constat, disons plutôt, tout d’empathie et de « désabusion » (salut Nino !). Cela s’appelle Médiocratie :

…au rayon philosophie
On est restés chez Démocrite
On joue les chasseurs d’arc-en-ciel
Meublés chez Stark & compagnie
Mais on sort d’un vieux logiciel
Made in Néanderthal-City…
Médiocratie… médiacrité !
Frères humains dans nos quartiers
Ça manque un peu d’humanité
Médiocratie… médiacrité !
Ça manque un peu de verbe aimer
De respect, de fraternité
Médiocratie… médiacrité !
  

 

Voilà. C’était ma première non-critique de disque. Bien de circonstance du reste, eu égard à un album au titre barré, sur la pochette duquel le chanteur apparaît le regard occulté… Comme dirait Bertin, dans son Carnet à lui, il n’y a plus de temps à perdre devant la porte que quelqu’un ferme sur nous, inéluctablement… Alors, oui, qu’importent désormais « les rimes et les rythmes », qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ?! Question : cela vous donne-t-il moins envie de vous enivrer ?

_________

NB. Si l’album précédent d’Hubert-Félix Thiéfaine, son double album + DVD en public, Homo Plebis Ultimae Tour, était dédié en 2012 à la mémoire de Jean Théfaine, celui-ci l’est notamment à celle de Jean-Louis Foulquier. 

• HF Thiéfaine : Stratégie de l’inespoir, 13 titres, 50’29, Columbia/Sony Music (site de l’artiste, avec les premières dates de sa tournée prochaine, du 15 avril à la fin 2015, en passant par le Palais des Sports de Paris, les 16 et 17 octobre).


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