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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 08:21

« En résumé, en conclusion »… et la suite


Qu’importe le temps qui reste : « Même si on n’a pas assez d’essence / Pour faire la route dans l’autre sens », on avance, on avance ! De Souchon, chantre de l’ultra moderne solitude contemporaine des foules sentimentales, toujours sur le pont (et l'âme à l'âme qui colle) depuis son embarquement à bord du « vaisseau amiral de la chanson vivante », à nos griots du temps présent disparus récemment (Christophe, Renée Claude, Manu Dibango, Idir, Mory Kanté, Joan Pau Verdier et autres Guy Bedos, Jean-Loup Dabadie ou Luis Eduardo Aute), quarante ans nous séparent. Les plus fidèles (et moins jeunes !) d’entre vous s’en souviennent sans doute : le 15 juin 1980 naissait Paroles et Musique

L’occasion d’un beau voyage en chansons à travers le temps et l’espace… De Djibouti, où en 1979 fut conçu le futur « mensuel de la chanson vivante », à son futur siège social de Brézolles… que Radio-Canada, nous recevant en 2009 au titre des « Cahiers de la chanson », qualifia dans sa matinale d’« adresse mythique de la chanson francophone ». De la mer Rouge aux confins de la Beauce, de l’Île-de-France et de la Normandie, des maquettes de Paroles et Musique à l’automne 1979 jusqu’au numéro d’automne 2009 de Chorus (brutalement empêché de paraître), trois décennies de presse musicale indépendante… Trente ans de chansons qui nous ressemblent et nous rassemblent, quel plus beau voyage ?!

Quarante ans désormais, avec la suite, certes plus virtuelle et sans doute moins chargée d’illusions pour cause de vaches maigres et de ballade des cimetières, mais non moins passionnelle, à travers ce blog et ses dérivés « sociaux », ponctués d’ouvrages comme autant de notes blanches semées sur un chemin de paroles, pour prolonger une seule et même histoire faite de cent paysages. Oh oui, quel beau voyage et qu’elle est belle – quoi qu’elle en ait coûté –, la Liberté, ma Liberté...

Tout avait donc débuté en 1979. À Djibouti, un inconnu nommé Henri Dès ouvrait le bal, seul à la guitare, dans les cours d'école en terre battue (j'ai les photos !), pour le plus grand bonheur des enfants qui découvraient la chanson vivante, grâce à ses bijoux de tendresse, de fraternité et d'intelligence. Cette même année, Bernard Lavilliers stigmatisait tous les Pouvoirs, incitant chacun d’entre nous à ne jamais se résigner : Bats-toi ! Inquiet pour la planète de l’insouciance de l’être humain, Graeme Allwright s’interrogeait sur notre avenir : Condamnés ? Mais Anne Sylvestre se montrait optimiste : J’ai de bonnes nouvelles, assurait-elle. Et Ferrat, silencieux depuis 1976, nous invitait sans façon à la visite d’une compil de réenregistrements, Mon palais, belle manière de nous faire patienter jusqu’à un Bilan qui ferait couler beaucoup d’encre. Jean Vasca, lui, nous offrait l’une de ses pièces maîtresses, De doute et d’envol, saturée de poésie incandescente, rayonnante de mélodies et de sons électriques nous laissant volontiers croire que La lumière chante en nous. Au basculement des générations, un petit jeune encore anonyme mais qui jouait déjà de la gratte comme Personne (prénom Paul) faisait ses premières gammes discographiques (en anglais dans le texte), avec son groupe Basckstage, tandis qu’un Papy rock nommé Jean-Roger Caussimon levait l’ancre de son ultime voyage en studio avec un bel hommage, Le Voilier de Jacques

À l’automne, une goélette blanche, baptisée Om (qui s’était retrouvée bord à bord, cinq ans plus tôt, avec l’Askoy de Brel), accostait l’ancien Territoire des Afars et des Issas (ex-Côte française des Somalis), devenu indépendant depuis peu. À la barre, le globe-navigateur-chanteur Antoine qui avait choisi cette escale à Djibouti pour écrire les chansons de son prochain album, Quel beau voyage ! Une rencontre immanquable pour nous qui entamions sur place, neuf mois avant que ce mensuel ne voie le jour, la gestation (contenu, maquettes, premiers contacts épistolaires avec le monde de la chanson…) de Paroles et Musique.

À l’issue d’une première soirée, où il se plongea avec curiosité dans notre magnétothèque (des dizaines de disques sur bandes !), nous lui fîmes découvrir le premier album d’un jeune chanteur français qui le citait dans un titre : « Y a eu Antoine avant moi, y a eu Dylan avant lui […] / Après moi qui viendra / Après moi c’est pas fini / On les a récupérés / Oui mais moi on m’aura pas ! » Antoine, qui n’avait jamais entendu Renaud, prit le parti d’en rire, le meilleur qui soit, lui qui venait justement de faire ses adieux à la société du spectacle pour aller au bout de ses rêves en voguant en solitaire. Et l’on se donna un rendez-vous de principe avec Renaud, à notre retour dans l’Hexagone, pour s’amuser à vérifier la portée de ces élucubrations certes amusantes, mais un rien présomptueuses du futur « chanteur énervant »

Neuf mois plus tard, expérience professionnelle aidant (un hebdo local, Forum, et un quotidien national, L’Union, déjà semés sur notre sentier, emprunté un temps par un président amateur d’éléphants, de préférence sous forme de trophées…), notre passion accouchait du magazine de la chanson vivante que nous avions recherché en vain dans le paysage de la presse musicale francophone. On n’est jamais si bien servi que par soi-même !

Dans les présentoirs jusque-là, des titres essentiellement voués aux musiques anglo-saxonnes ou affichant à la une d’éphémères vedettes aux chansonnettes tièdes et pas toujours honnêtes, pareilles à ces « savons, savonnettes » dont parlait Gilbert Laffaille, qui laissent « la peau douce et lisse » et « qui dérangent pas la police »… 

Bref. Toute une époque aujourd’hui révolue, où la chanson vivante n’avait guère droit de cité dans l’audiovisuel, le plus souvent confinée dans des tiroirs qu’on n’ouvrait qu’avec parcimonie. Forcément, le premier édito du « mensuel de la chanson vivante » ne mâchait pas ses mots, qui, sous le titre « Un cri dans le silence », en appelait dès l’exergue aux « porteurs de parole, avec des chenilles d’acier dans la tête » : « La vérité, la vérité comme si la vie en dépendait ! Que se lèvent ici ceux qui ont de l’esprit pionnier dans la tête. Il va falloir dès ce soir tout recommencer. »

Arrêt sur image : ces vers étaient tirés d’une chanson grandiose de Jacques Bertin, Menace, dont on n’imaginait pas alors l’incroyable portée prémonitoire, quarante ans avant le confinement de ce printemps 2020 :

Il y a un virus qui se répand…
Les bateaux qui n’arrivent plus…
Regardez s'envoler votre dernier bel avion magnifique
Il s’en va errer dans la banlieue des pourquoi, comment…
Maintenant que le livre se ferme, sentez ce vide capital
Le ciel est désert, la terre bruit de cris désaccordés…

C’était à la mi-juin 1980. Il s’en fallait de dix ans pour que le camarade Renaud se retrouve (pour la quatrième fois !) en couverture de notre journal. Mais pas n’importe laquelle : celle du n° 100… et dernier. Et pas à des fins de promotion, en tenue de Gavroche, vendeur à la criée de Paroles et Musique : sa façon à lui de saluer le parcours accompli. Et de montrer sa fierté d’être à la une d’un numéro collector qui accueillait la crème de la chanson francophone : Bashung, Cabrel, Clerc, Diane Dufresne, Gainsbourg, France Gall, Goldman, Guidoni, Catherine Lara, Le Forestier, Manset, Renaud, Sardou, Simon, Thiéfaine, « etc. » C’est-à-dire, entre autres et pour mémoire : Graeme Allwright, Louis Arti, Jean-Louis Aubert, Guy Béart, Julos Beaucarne, Francis Bebey, Marie-Paule Belle, François Béranger, Michèle Bernard, Richard Bohringer, Louis Chedid, Claire, CharlÉlie Couture, Gérard Delahaye, Romain Didier, Yves Duteil, Leny Escudero, Jean Ferrat, Brigitte Fontaine, Henri Gougaud, Johnny Hallyday, Jacques Higelin, Michel Jonasz, Gilbert Laffaille, Daniel Lavoie, Plume Latraverse, Bernard Lavilliers, Francis Lemarque, Philippe Léotard, Mannick, David McNeil, Eddy Mitchell, Claude Nougaro, Pierre Perret, Paul Personne, Gérard Pierron, Michel Polnareff, Catherine Ribeiro, Henri Salvador, Véronique Sanson, Sapho, Mort Shuman, Alain Souchon, Anne Sylvestre, Henri Tachan, Jean-Claude Vannier, Jean Vasca, Gilles Vigneault… ou Pierre Desproges, Étienne Roda-Gil… D’autres encore, excusez du peu !

Pardon aussi pour cette autocitation, en résumé et en conclusion du centième éditorial de Paroles et Musique (dédié « à mon père »), qui annonçait bien les dix ans, vingt ans, trente ans à suivre ; avec Chorus d’abord pendant deux décennies… jusqu’à ces lignes d’aujourd’hui, composant (une partie seulement de) Mon bistrot préféré. Car l’histoire continue, le beau voyage se poursuit :

« …Quant à nous, qui partageons le même amour pour le plus merveilleux des arts (mais oui, Gainsbarre !), les occasions de retrouvailles ne manqueront pas, au hasard de ces sentes buissonnières, de ces routes enchantées où la chanson vivante, celle qui ne sacrifie ni aux modes ni aux compromissions de l’argent, continuera à faire notre bonheur. Et puis, ainsi que le pays qu’à Gilles Vigneault il reste à dire, il me reste à écrire un gros livre sur la chanson et l’histoire vraiment peu commune de Paroles et Musique. En attendant ces probables rendez-vous, amis lecteurs, merci encore de votre fidélité pendant ces dix ans et à bientôt, donc… on the road again. »

Le livre pressenti parut un an plus tard : Putain de chanson !

Un titre en forme de clin d’œil au Putain de camion de Renaud (évoquant Coluche… avec qui nous avions pris langue en mai 1986 pour lui consacrer, après Guy Bedos en janvier, le dossier du numéro de septembre), et pour rappeler que la chanson, si aimable, si pure et nature puisse-t-elle être, si chargée d’énergie positive quand elle rassemble fraternellement, sait également jouer les courtisanes, en se parant d’artifices, pour mieux tromper son monde. Entre le coup de foudre, certes imprévisible mais pétillant comme une promesse de l’Aube, quand l’étincelle se produit, ou l’amour programmé (et tarifé) ; entre Paroles et Musique, c’est-à-dire, et ces Hit, Top, Podium et autres « magazines » variétesques à but exclusivement lucratif, un lectorat de dizaines de milliers de personnes avait fait son choix, ratifiant ma préférence… à moi.

Pour ce lectorat pas comme les autres, fidèle et confiant à ce point qu’il était inconcevable de l’abandonner, il restait à transformer l’essai en faisant chorus avec une revue encore plus ambitieuse. En l’espace de deux décennies, elle écrirait au fil de milliers de pages (en offrant la parole à des centaines d’auteurs, de compositeurs, d’interprètes, mais aussi d’éditeurs, de producteurs, de tourneurs… et de « passeurs » en tout genre) l’histoire multiséculaire de la chanson francophone. Des trouvères s’en allant de ville en ville colporter l’air du temps, jusqu’à l’apparition des « petits formats », l’industrialisation phonographique, l’avènement du 45-tours, du CD…

Une histoire qui semblait riche encore de lendemains qui chantent, avec l’émergence de la « nouvelle scène » au détour de l’an 2000, laquelle s’afficherait fièrement à la une d’un numéro spécial ; mais plombée depuis par la triste et prévisible « dématérialisation » du disque. Par la cessation de parution, aussi, de Chorus qui, au-delà de son rôle purement informatif, constituait le plus efficace des liens entre toutes les parties composantes de la chanson de l’espace francophone, de la scène à la ville, un organe prescripteur ainsi qu’un réservoir permanent de découvertes où puisaient les organisateurs de spectacles et les médias. « La bible » pour l’Agence France Presse, « le vaisseau amiral de la chanson française » pour dautres, parmi lesquels d’aimables confrères auxquels on ne faisait pas prendre des vessies pour des lanternes…

À peine le temps d’encaisser le coup (coulé !) et le voyage reprenait, laissant dans son sillage comme un fil tissé entre nous, un joli fil « entre nos cœurs passé, le fil de nos sentiments enlacés, qui nous lie, nous relie » : après la presse (et l’édition, avec des dizaines d’ouvrages publiés pendant la traversée), le blog. Embarquement facultatif sur simple invitation, toujours valable aujourd’hui, seulement « Si ça vous chante ».

Au fil des saisons, à l’image de cette arme chargée de futur qu’est la poésie, mon arbre à chansons a produit d’autres fruits en partage : Le Voyage au bout de la vie de Jacques Brel, trop méconnu jusqu’alors, qui a ouvert la voie à d’autres auteurs (y compris l’un de nos romanciers les plus célèbres) et à plusieurs reportages et documentaires ; un Goldman assez « confidentiel » pour permettre de découvrir l’homme de qualité, discret et terriblement attachant, derrière l’artiste le plus populaire de sa génération ; enfin, une Mémoire qui chante pour compléter notre chemin de mots et de notes comme on assemble un puzzle.

Et nous voilà en juin 2020, toujours avec Le Ciel dans la tête, la Terre dans le cœur, comme Luc Romann, l'humanisme fait homme, la tendresse incarnée ; toujours avec une même conception « bio » ou « écologique » de la chanson, malgré le temps qui passe… et ne se rattrape guère. Le secret ? Une évidence, plutôt : que serait la vie sans l’art qu’une longue et banale attente du lendemain ? L’art la magnifie au présent et crée en nous l’irrésistible besoin d’une quête perpétuelle du Beau… Quel autre refuge possible, sans se couper des autres, pour éloigner le néant ? C'est quand le bonheur ? C'est ici et maintenant. Et quel plus beau voyage que celui-là…

Le mien – un voyage au long cours, me rappelle Frédéric (et alors je me fous du monde entier !), quand, m’appuyant un instant au bastingage, je pense « aux copains aujourd’hui dispersés, sans oublier les amours de nos quinze ans » – remonte précisément à mes quinze ans. À la mi-juin 1965, si je devais en dater l’appareillage : quinze ans aussi avant la sortie des presses de Paroles et Musique… Ce jour-là, quelqu’un est entré chez moi – chez mes parents ! – pour me rencontrer… et ne plus jamais ressortir de ma vie. Frédéric Dard (dit San-Antonio… sauf que tout le monde ou presque ignorait alors qu’il s’agissait d’un seul et même auteur) !

Grand admirateur de Charles Trenet (et grand connaisseur de chanson française), il est resté fidèle jusqu’au bout, malgré les contraintes d’écriture d’une œuvre extraordinairement féconde (et plus prolifique que celle de Victor Hugo !), et fidèle je lui suis resté depuis, parsemant mes écrits de sa présence vivante. Pourquoi rester fidèle, s’interroge le poète, « quand tout change et s’en va sans regret / Quand on est seul debout sur la passerelle / Devant tel ou tel monde qui disparaît / Quand on regarde tous les bateaux qui sombrent » ? Parce que c’était Lui, parce que c’était moi ? On est comme on naît, n’est-ce pas ? Et on ne se refait pas.

J’avais quinze ans et, comme Leny Escudero délaissant la gloire pour se mettre en règle avec ses rêves d’enfance, comme le Grand Jacques refusant les compromissions des adultes (« L'enfance, c'est rien avec de l'imprudence, c'est tout ce qui n'est pas écrit… »), j’ai entrepris le voyage, sans céder aux sirènes de la raison qui nous demandaient d’être sages : « Faut être patients, on a tout le temps… on le fera ton beau voyage… » On pense qu’on a toujours le temps, qu’on a juste quinze ans, qu’on aura toujours vingt ans… Certes, « mais pas pour très longtemps / Un jour on en a trente et puis un jour quarante / Et puis on ne compte plus, c’est le temps qui nous compte / Et là, y a toujours plus qu’il n’en faut dans les contes… »

Quinze ans plus tard, je lançais « Un cri dans le silence », au nom d’une frange importante, occultée voire méprisée, du monde de la chanson. Quinze ans plus tôt, j’avais écrit et décrit mon choc à l’auteur de J’suis comme ça, comment et pourquoi j’avais été instantanément frappé d’admiration en découvrant, incrédule, son univers à nul autre comparable, et à quel point je me sentais révolté par l’indifférence médiatique dont il faisait l’objet ; sans parler du monde intellectuel et littéraire (Cocteau excepté), bouffi de condescendance et d’aveuglement à son encontre. Il en fut touché et voulut me rencontrer…

Voilà l’histoire. Du moins sa genèse. Le début du voyage. Si je l’évoque ici, c’est que tout est lié, tout se rejoint et se complète comme dans le refrain d’une jolie ritournelle, à laquelle trois petites notes de musique suffisent pour créer l’émotion et faire chanter la mémoire. C’est en effet grâce à San-Antonio qu’adolescent j’ai rencontré, croisé ou interviewé « mes » premiers artistes : Aznavour, du temps de la bohème, Bourvil, Philippe Clay, Raymond Devos, Gilles Dreu, Maurice Fanon, Georges Guétary, Félix Marten, Jean Richard, Henri Tachan… et j’en passe ! C’est « à cause » de lui aussi, pour le plaisir du partage, que je me suis lancé l’air de rien dans le journalisme, sans complexe aucun, en créant mon premier journal : Le Petit San-Antonien ! Au sommaire, tout ce qui se rattachait de près ou de loin à l’œuvre de Frédéric Dard : littérature, chanson, cinéma, théâtre…

Qu’il est loin mon pays, chantait Nougaro, qu’il est loin… Qu’il est loin ce temps-là pour qui lira ces lignes distraitement, mais si proche encore en moi… car je me souviens de tout, de ses moindres paroles le jour de notre première rencontre et surtout de son incroyable empathie à mon égard. Laquelle ne se démentirait jamais plus, bien au contraire, jusqu’à me désigner publiquement, noir sur blanc (après quelque 300 livres et plus de 200 millions d'exemplaires dévorés par ses lecteurs), comme « le plus féal de [ses] féaux », un an avant sa mort…

Si par malheur (ou ingratitude) j’avais tout oublié de cette histoire, que j’ai la faiblesse de croire assez unique (vous en connaissez d'autres, vous, de ces auteurs ou artistes majeurs capables de se déplacer spontanément, « pour l’amour, pas pour la gloire », chez un gamin inconnu, en faisant plus de cent kilomètres pour le voir ?*), une étrange coïncidence serait venue ces jours-ci me rafraîchir la mémoire… Cinquante-cinq ans, jour pour jour, après sa visite, j’ai reçu un mot d’une personne chère à son cœur sur une carte postale le représentant, souriant, à sa machine à écrire : un fac-similé du timbre que lui consacre la Poste ce mois-ci, oblitéré au verso du tampon « Premier jour ».

Premier jour !!! Moi, vous me connaissez, j’ai du mal à croire qu’un tel clin d’œil du destin ne soit que le fruit du hasard. Peut-être l’esprit malin de l’intéressé, comme des lambeaux d’avenir reliant certains d’entre nous, a-t-il guidé la main de l’affectueuse expéditrice… qui ne se doutait en aucune façon que c’était précisément ce jour-là, ce « premier jour », que tout avait (vraiment) débuté pour moi. Quinze ans avant de commencer à faire chorus avec Paroles et Musique

Tôt ou tard, bien sûr, le voyage prendra fin. On finira par arriver au port. Et comme dans la chanson où on le voit monter à l’horizon, on aura « du vent plein les cheveux, les pieds mouillés, de l’écume dans les yeux et la gorge qui se serre », puisque c’est là qu’on devra se séparer… mais quel voyage on aura fait ! Oh oui, quel beau voyage !

En attendant, qu’on se le dise, d’autres escales sont en vue...

En résumé, en conclusion ?

À suivre !

*À part Jacques Brel, se déplaçant incognito en Lorraine pour exaucer le souhait d'un adolescent hospitalisé, dans un état critique. C'était en avril 1965. Je raconte l'anecdote, témoignage (de première main) à l'appui, en pp. 27-28 du Voyage au bout de la vie. Brel, forcément, le Grand Jacques... Mais qui d'autre, hein ?!

PS. Pardon pour la photo bouffée aux mites, mais totalement inédite, retrouvée miraculeusement, en laquelle certain(e)s ami(e)s de San-Antonio verront avant tout un document. Les mêmes noteront d’autre part que la date de la mise en ligne de ce sujet, le 29 juin, n’a rien d’anodin : Frédéric Dard allait sur ses 44 ans quand il est venu faire ma connaissance, il en aurait 99 aujourd’hui même. « Bon anniversaire », Fredo !

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 13:50

Le Grand Jacques va bien,
il est vivant et habite à Hiva Oa

Imagine-t-on le Grand Jacques terminant sa course, vieillard tonitruant, la nuit de ses quatre-vingt-dix ans, crachant sa dernière dent, en chantant Amsterdam ?! Non, bien sûr que non : quarante ans qu’il est parti, déjà, dans la force de l’âge, à 49 ans, le 9 octobre 1978...

Il n’empêche que le 8 avril reste une date indélébile dans la mémoire de ceux et celles pour qui Jacques Brel est à jamais quelqu’un d’unique, par son œuvre évidemment mais aussi (et surtout peut-être) parce qu’il est le seul chanteur francophone de l’ère contemporaine à s’être mis concrètement, physiquement, désespérément, jusqu’au péril de sa propre vie, en adéquation totale avec l’humanisme de ses chansons. Au pied du mur. Là où il n’est plus question de tricher : « C’est trop facile, Grand Jacques, de faire semblant… »

Il lui fallut pour cela, ayant compris très tôt que « l’aventure commence à l’aurore » pour espérer atteindre un jour l’inaccessible étoile et accomplir enfin son impossible rêve, se lancer à corps perdu dans un extraordinaire voyage au bout de la vie... Quitte à perdre celle-ci, à force d’altruisme et d’abnégation (et d’un peu d’inconséquence, aussi, face à la maladie) ; mais en lui faisant gagner l’Éternité non seulement dans le cœur (tendre) des Marquisiens, qui adoraient l’homme (dont ils ignoraient tout du passé artistique), mais dans l’histoire même de la chanson... vivante. Tout simplement.

PS. Brel, après Brassens (dont je vantais deux belles reprises du Testament et, en catalan, de La Mauvaise Réputation, dans le dernier sujet de ma page personnelle) et San-Antonio, quoi de plus logique ? Ce dernier m’avait raconté en riant ses retrouvailles avec le plus rabelaisien et iconoclaste des chanteurs belges, dans sa loge, le soir de sa toute dernière à l’Olympia : Frédéric Dard, admiratif et débordant d’enthousiasme, et Jacques Brel, relativisant l’événement, pince-sans-rire et modeste en même temps (voir Le Voyage au bout de la vie, page 67)...

Quant à Brassens, personne n’ignore que Brel et lui étaient les plus grands amis du monde. On se souvient de Brel disant de Brassens, versant professionnel : « Je crois que c’est un péché mortel de ne pas écouter Brassens. On peut ne pas l’aimer, on ne peut pas ne pas l’essayer », et puis, versant personnel : « J’insiste sur le sourire de Brassens qui est le plus beau sourire d’homme que je connaisse. » Un sourire qui avait disparu lorsque Georges prononça douloureusement ces mots le jour de la mort de Jacques, qui demeurent un sommet d’émotion pudique :

Jacques Brel et Georges Brassens finalement réunis comme par miracle par-delà le temps et l’espace (merci Monique...) dans le village d’Atuona, île d’Hiva Oa (archipel des Marquises), grâce à un galet signé « Georges Brassens » ayant surfé sur la vague et vogué depuis Sète jusqu’à la dernière demeure de son camarade du Plat Pays, pas loin de la plage, à vol d’oiseau, qu’elle surplombe en majesté... Atuona, aux Marquises où le temps s’immobilise et où le Grand Jacques reste plus vivant que jamais dans le cœur des gens.

 

NB. 1) Sur Jacques Brel, le voyage au bout de la vie, voir, écouter et lire sa revue de presse, entre autres avec les deux émissions suivantes :
• Sur France Inter :
« Le Temps d’un bivouac », avec Daniel Fiévet (une heure).

• Sur France Culture : « Le Réveil culturel », avec Tewfik Hakem (une demi-heure).

2) Sur l’album collectif Ces gens-là, sorti à l’occasion du 90e anniversaire de la naissance de Jacques Brel, interprété par treize artistes de générations et d’horizons différents (Thomas Dutronc, Gauvain Sers, Marianne Faithfull, Slimane, Bernard Lavilliers, Melody Gardot, Oxmo Puccino, Liv Del Estal, Carla Bruni, Michel Jonasz, Zaz, Madeleine Peyroux et Claudio Capéo, dans l’ordre d’apparition sur le disque), voir ce sujet explicatif avec plusieurs vidéos.

 

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11 juillet 2018 3 11 /07 /juillet /2018 15:13

« Hasta la victoria siempre ! »


Souvenez-vous : en avril 2015, je vous annonçais ici même que les responsables de la séquestration et de l’exécution sommaire de Victor Jara, le troubadour de la chanson populaire chilienne, avaient été identifiés, et qu’un procès devait se tenir en septembre, quarante-deux ans après les faits. Il aura fallu attendre trois années de plus, mais c’est aujourd’hui chose faite : justice vient d’être rendue (pour l’essentiel et dans une certaine et curieuse discrétion médiatique, malgré l’importance symbolique de l’affaire) !

En jargon journalistique, cela s’appelle un droit de suite. Le droit de suivre l’évolution d’un événement que vous avez annoncé, dont vous avez rendu compte et qui n’est pas encore clos. On devrait plutôt dire « devoir de suite », sachant l’obligation déontologique élémentaire, pour un journaliste digne de ce nom, de suivre un dossier jusqu’à son terme. C’est ce que j’ai cherché à faire ces trois dernières années, en restant attentif à cette question, déçu puis furieux mais à peine étonné de voir le procès annoncé pour septembre 2015 par la justice états-unienne être reporté aux calendes grecques...
 

Rappelons que Pedro Pablo Barrientos, l’un des deux principaux meurtriers et bourreaux de Victor Jara (avec Hugo Hernán Sánchez Marmonti, détenu au Chili) – celui qui, semble-t-il, lui avait broyé les mains (et non tranché) à coups de crosse, jusqu’à en faire de la bouillie –, coulait des jours heureux en Floride… Logique quand on sait l’appui que « le grand démocrate » Kissinger, à l’époque, avait apporté au putschiste d’extrême droite Augusto Pinochet (voir photo)…

C’est la tache indélébile du procès qui vient d’avoir lieu – mais à Santiago et non aux États-Unis – en présence de huit anciens militaires gradés dans le box des accusés : l’absence ignominieuse de Barrientos que la justice américaine (sous le prétexte de le faire juger sur son sol, ce qu’on attend toujours…) refuse obstinément d’extrader au Chili. Dont acte… pour le moins éloquent. Mais les autres étaient bel et bien présents, qui ont été condamnés le 29 juin, à dix-huit ans de prison ferme (dont quinze dans des pénitenciers de haute sécurité).

Pour arriver à ce résultat, il a fallu toute l’énergie de l’ancienne compagne du chanteur, Joan (ci-dessus), et de leurs filles Amanda et Manuela. L’énergie et une volonté sans faille qu’on imagine régulièrement mises à mal par les souffrances de l’indifférence à leur juste lutte, le temps qui passe inexorablement et la désespérance qui s’installe… Mais elles n’ont jamais baissé les bras, malgré les obstacles et les menaces, alors qu’il était si « facile » de renoncer. Et puis… tout finit par arriver. La justice chilienne, aiguillonnée par Joan, Amanda et Manuela, s’est saisie à nouveau et pour de bon du dossier, afin qu’un procès puisse enfin se dérouler à Santiago.
 

Le verdict* est donc tombé le 29 juin 2018… quarante-cinq ans après la répression fasciste qui s’était abattue et pour des lustres sur le peuple chilien le 11 septembre 1973 : dix-huit ans d’incarcération. Cela peut paraître dérisoire en regard de l’horreur du crime et des tortures infligées à l’auteur du Derecho de vivir en paz, le droit de vivre en paix, mais c’est le principe qui compte. Et le temps qu’on parvienne à ce procès auquel beaucoup de victimes ne croyaient plus, ce verdict s’apparente à de la prison perpétuelle : le plus jeune des assassins, un lieutenant-colonel à la retraite, a déjà 68 ans, le plus âgé, l’ex-colonel Hugo Sánchez, 90 ans…

Des milliers de victimes et de disparus, des citoyens torturés et emprisonnés par dizaines de milliers, sans compter les exilés par dizaines de milliers également… La justice est lente, désespérément lente parfois, mais comme l’ont noté Joan Jara et ses filles dans une « déclaration publique de la famille » le 7 juillet dernier, « s’il est certain qu’un verdict qui arrive quarante-cinq ans après les faits peut difficilement être considéré comme juste, il s’agit sans aucun doute d’une défaite importante infligée à ceux qui cherchent à nier l’histoire et un coup sévère porté à l’impunité. »

Dans ladite déclaration, Joan, Amanda et Manuela dont il est malaisé d’imaginer quelle a pu être leur vie depuis septembre 1973 (« comme famille nous avons subi dans nos chairs et nos os le pacte de silence qui continue de lier toutes les Forces armées chiliennes… »), expriment une gratitude totale « à toutes les personnes qui, à travers le monde, nous ont accompagnées sur ce long chemin, en nous aidant à supporter et combattre l’indifférence du pouvoir politique et médiatique de notre pays qui, sauf exceptions dignes, a tenté de rendre invisible la lutte pour la vérité, la justice, la mémoire et la réparation. »

Ce jugement, qui naturellement n’efface rien, ne marque pas non plus la fin du combat de ces femmes courageuses et dignes d’éloges : « Il reste différents procès judiciaires devant nous que nous mènerons avec une même conviction pour que la justice passe, pas seulement pour Victor, mais pour tous ceux qui ont souffert le terrorisme d’État qui a régné au Chili durant la dictature civile et militaire. » Et de conclure : « Nous avons la certitude absolue que, comme société, il nous reste beaucoup à faire si nous voulons bâtir un avenir meilleur pour ceux qui viennent à présent. Nous-mêmes, avec Victor dans la mémoire, continuerons de travailler pour que jamais plus au Chili ne se répètent les faits qui sont condamnés aujourd’hui dans ce jugement historique ».

 

À noter, pour marquer les vingt-cinq ans de la Fondation Victor-Jara la création en septembre prochain à Santiago de Chile du FAM, le Festival Art et Mémoire Victor-Jara. Du 24 au 30 septembre, le FAM proposera des concerts, des spectacles de danse, de théâtre et de cinéma, des activités pour le jeune public, des expositions, une « feria » de la mémoire et des droits humains, des rencontres, etc. ; l’ensemble dans le stade aujourd’hui appelé Víctor-Jara qui fut le lieu de tant d’horreurs et d’exactions…

Parmi tous ceux et toutes celles « qui portent Victor dans le cœur et transmettent son héritage aux nouvelles générations », auxquels Joan et ses filles rendent hommage à l’issue de leur déclaration publique, il faut sans aucun doute compter Michelle Bachelet. L’ancienne présidente du Chili, qui fut détenue et torturée par les sbires fascistes du triste sire dénommé Pinochet, avait eu ce mot prémonitoire à l’occasion, en 2009, de l’exhumation des restes du chantre chilien – devant des foules immenses venues célébrer sa mémoire – pour être rendus à sa famille : « Victor Jara chante avec plus de force que jamais et le Chili rend justice à son histoire. » Quarante-quatre impacts de balles et les mains mises en miettes n’auront rien empêché. Ni rien changé, bien au contraire, de la puissance d’évocation et de rassemblement d’une chanson, quand elle est belle et authentique.

Continue de tracer dans les chemins
Le sillon de ton destin
La joie de semer et de partager
Personne ne pourra jamais te la retirer.
**

 

*On peut lire les attendus du procès, avec l’identité des neuf officiers condamnés en cliquant sur le lien de la Fondation, sous la « declaracion publica de la familia ».

** « Sigue abriendo en los caminos / El surco de tu destino / La alegria de sembrar / No te la pueden quitar » (Victor Jara).

NB. Entre autres vidéos de Victor Jara, voici la version en public de de la chanson emblématique A desalambrar de l’Uruguayen Daniel Viglietti, que nous avions eu le bonheur de retrouver en avril 2017 chez Paco Ibañez, et qui nous a brusquement quittés le 30 octobre suivant.

 

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