Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Lundi 14 mars 2011 1 14 /03 /Mars /2011 09:00

SOS amor


La mort des autres ne nous tue pas, mais leur absence nous ronge, surtout quand on s’applique à l’ignorer. Play Blessures… Si vivre c’est mourir un peu chaque jour, vivre en oubliant ceux qui nous ont quittés après avoir mérité l’estime générale, c’est mourir beaucoup : « C’est mort et ça ne sait pas », disait mon cher Frédéric Dard. Au contraire, donner une seconde vie à ceux qui nous ont ouvert le chemin nous permet de continuer à tracer le nôtre. Voilà pourquoi, aujourd’hui, on ne veut pas oublier Alain Bashung. SOS amor

 

Lundi 9 mars 2009 : nous donnons les derniers bons à tirer du numéro de printemps de Chorus. 196 pages comme d’habitude. Il est imprimé et façonné dans la semaine, puis transporté vendredi 13 chez le routeur pour être expédié aux abonnés et livré au distributeur de la presse nationale. C’est alors que tombe samedi 14 à 20 h 47, reprise en temps réel sur le site de Chorus, une dépêche de l’Agence France Presse annonçant la nouvelle que nous redoutions : « Alain Bashung, 61 ans, est mort samedi après-midi entouré des siens à l’hôpital Saint-Joseph à Paris des suites de sa maladie. Depuis l’automne 2007, il était atteint d’un cancer du poumon et suivait une chimiothérapie. En raison de sa maladie, il avait dû annuler ses concerts prévus ce samedi 14 mars à Longjumeau (Essonne) et les 17 et 18 mars au Grand Rex à Paris. »

Cette nouvelle, nous la redoutions, tout le monde la redoutait, depuis que l’on avait revu Alain Bashung, le soir des 24es Victoires de la musique, le 28 février au Zénith de Paris, très amaigri, d’une extrême fragilité ; visiblement à bout de force et pourtant très heureux d’être là, salué par la profession et ses pairs : « Ils m’ont tous fait passer une soirée magnifique, avait-il déclaré en recevant son troisième trophée, devant un public l’ovationnant debout ; je ne pourrai jamais oublier cette soirée. » Trois Victoires de la musique on ne peut plus méritées, c’est certain, même si l’on ne pouvait s’empêcher de penser que « le métier » avait préféré prendre les devants, craignant que cela soit sa dernière occasion de montrer son estime à ce grand monsieur de la chanson.

 

Portrait.jpg
On le redoutait d’autant plus qu’il avait dû annuler cinq concerts les semaines précédentes (le tout dernier aura eu lieu le 14 décembre 2008 à l’Élysée-Montmartre, trois mois exactement avant sa mort), mais on voulait croire à la fameuse rémission. On était loin de penser, en tout cas, que l’issue interviendrait aussi vite. Mais le crabe, encore et toujours lui, a fait sa triste et basse besogne. Il lui aura fallu cette fois moins de dix-huit mois pour arriver à ses fins. Alors, ce samedi 14 mars 2009, pour l’équipe de Chorus, il n’y avait plus qu’à joindre son chagrin à l’immense cohorte des anonymes qui avaient fini par comprendre toute l’importance de cet artiste nommé Bashung.

 C’était certes plus facile ces dernières années. Disons depuis dix ans, et la sortie de Fantaisie militaire qui allait être élu en 2006 meilleur album des vingt ans des Victoires de la musique (et, accessoirement, monterait sur le podium du « Top 60 » de Chorus, à l’occasion de son 60e numéro, aux côtés de C’est déjà ça d’Alain Souchon et de Samedi soir sur la Terre de Francis Cabrel). Mais combien auraient parié sur lui à ses débuts ? Je rappelais justement dans l’édito du numéro précédent de nos « Cahiers de la chanson » (n° 67, printemps 2009), à propos du fait qu’il était devenu le recordman des Victoires de la musique, que je l’avais vu chanter à la sortie de son premier album (1977), dans une petite salle… devant moins de cinquante personnes.  « “Roman photos” ? Il fallait que je me prouve que j’étais capable de faire un album qui tienne debout, nous avait-il déclaré pour son dossier du n° 50 de Paroles et Musique, en mai 1985. En fait c’était pas encore mûr. Les gens qui m’entouraient avaient trop la frousse de ce que j’allais faire après, de ce que potentiellement je pouvais être. Et je leur en veux parce qu’ils m’ont freiné. »

 

 

Plus tard, malgré les succès de Gaby (1980) – chanson qui comportait le prénom, fort peu usité, de ma chère et tendre : vous savez, celle « qu’est belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette », du moins celle croquée par l’artiste ! – et de Vertige de l’amour (1981), je me souviens d’un certain animateur de télévision autoproclamé « défenseur de la chanson française de qualité » (sic !) mais qui n’admirait personne autant que lui-même (paix à son âme), commentant ainsi en substance une prestation de Bashung : « Vous avez vu comment celui-là prétend chanter, il mâchonne ses mots de façon incompréhensible, c’est lamentable, pauvre chanson française… » Non, ce n’était ni gagné d’avance ni gagné tout court, malgré l’optimisme lucide de l’intéressé : « J’ai une tronche bizarre et une façon de chanter pas ordinaire, reconnaissait-il. Pourquoi mes défauts ne deviendraient-ils pas des qualités ? »

 

 

Onze Victoires de la musique plus tard, le temps lui a donné plus que raison. « J’aime bien lorsque tout fonctionne : le texte, le sexe, le cœur. S’il n’y a qu’un seul truc qui fonctionne, c’est pauvre. C’est pourquoi le temps est un facteur important. Voilà pourquoi je me sens mieux dans ma peau aujourd’hui qu’à l’époque de Gaby, quand le public voyait ce morceau et rien derrière, alors qu’aujourd’hui on discerne la perspective. Oui, il faut du temps ! C’est comme le vin. » En fait, il lui aura fallu une vingtaine d’années – de son premier 45 tours, Pourquoi rêvez-vous des États-Unis ? (1966), sous l’orthographe de Baschung (avec un c), à son sixième album studio, Passé le Rio Grande… (1986) – pour devenir vraiment incontournable.

Avec Osez Joséphine (1991), l’artiste se faisait définitivement une place au panthéon de la chanson française, que Chatterton (Ma petite entreprise…), Fantaisie militaire (Malaxe, La nuit je mens…), L’Imprudence (2002) et finalement Bleu pétrole (2008) magnifiaient chaque fois davantage. Ah ! Bleu pétrole (sa couleur préférée, soit dit au passage), le chef-d’œuvre de l’artiste, plus limpide que jamais : Je t’ai manqué, Résidents de la République, Tant de nuits, Hier à Sousse, Vénus, Sur un trapèze, Je tuerai la pianiste, Le Secret des banquises… Et puis deux reprises : Suzanne de Leonard Cohen (texte français de Graeme Allwright) et Il voyage en solitaire de Gérard Manset. Sans omettre ce grand, cet immense moment de l’album, Comme un lego, paroles et musique du même Manset, créé à l’Olympia en juin 2008 : « Si ça m’est arrivé deux-trois fois d’être fier dans ma vie, confiait ensuite Manset à Chorus, c’était gamin pour une remise de prix. Depuis, jamais. Mais quand j’ai vu Alain, à l’Olympia, attaquer Comme un lego, seul à la sèche, alors là, oui, j’étais fier ! »

 

Bashung et la chanson française ? Avec Boris Bergman, « nous voulions faire rendre gorge aux mots, à la syntaxe française, pour les accoupler au tempo ». Brel d’abord, Brassens à moitié, Gainsbourg surtout… jusqu’à la découverte sur scène de Boby Lapointe, l’extraterrestre piscénois : « Lui, nous assura-t-il, c’était un grand ! Tu écoutes et tu te dis : Quel est le mec qui est en train de faire cette connerie ? Mais pour la faire, il faut être très fort ! J’avais treize ans, et je passais dans un petit groupe rock avant lui, lors d’une fête genre comité d’entreprise. Boby Lapointe chantait dans l’indifférence générale. Personne ne comprenait, rien du tout… Avanie et Framboise… Je me suis dit : “Qu’est-ce que c’est que ce truc ?” J’adorais ! Oui, on est passés à côté d’un truc énorme avec lui. Ça me fait penser aussi à Trenet… Parce que lui aussi passait pour un jobastre, un chanteur fantaisiste. En fait, il y a des trucs terribles, du genre : “Ficelle, sois donc bénie, je me suis pendu cette nuit…” À l’époque, les gens sont un peu passés à côté. Maintenant, non ! Tu vois le temps qu’il faut pour que la boucle soit bouclée ? »

Quand je dis qu’il ne faut pas oublier les morts, qu’ils sont nécessaires pour continuer de tracer – chacun à sa façon – le chemin qu’ils ont défriché... Quand je rappelle sans cesse que la chanson est une chaîne qui n’a ni début ni fin, dont chaque artiste n’est qu’un humble maillon – d’aucuns plus brillants que d’autres, voilà tout – et que l’artiste véritable se distingue du faiseur par sa capacité à prendre des risques (voir Cali avec son dernier album), à la façon d’un funambule... « Le grand professionnalisme, nous avait confirmé Bashung, c’est de savoir jusqu’à quel point tu peux pousser le risque. Parce que faire un truc équivoque, c’est difficile. Ça m’intéresse, être sur le fil… Au départ on me prenait un petit peu pour désinvolte. On ne savait pas si j’étais un balèze ou un escroc. Et ça m’amusait. Le public était affolé ; mais ceux qui avaient compris s’éclataient vraiment. » Je confirme, Alain : toi qui as été si longtemps le mal-aimé de la chanson, quel « balèze » tu faisais ! Un cador. Un vrai de vrai, qui n’a pas fini de nous faire défaut.

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CouvChorus.jpgNB. Il nous reste quelques exemplaires collectors du numéro BASHUNG de Chorus réalisé à l’occasion de la sortie de Fantaisie militaire, proposant bio, œuvre, interview, témoignages de Boris Bergman et de Jean Fauque, repères et discographie, le tout abondamment illustré, y compris de photos personnelles (n° 24, été 1998, 22 pages) ; ainsi que du n° 68 (été 2009) qui comportait un hommage très complet de 18 pages, avec des repères définitifs et une discographie exhaustive (le reste du numéro proposait notamment deux autres dossiers sur Olivia Ruiz et Claude Nougaro, un reportage sur Renan Luce en studio, diverses rencontres : Alexis HK, Maurane, etc.). Si intéressé(e), nous adresser un courriel en cliquant sur sicavouschante.info@orange.fr

 

 

 

Publié dans : Hommage - Par Fred Hidalgo
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