Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

S’il vous enchante...

Avec le temps...

Octobre 2014
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>
Lundi 9 janvier 2012 1 09 /01 /Jan /2012 13:38

Si tu étais le bon Dieu…

 

Dans les années 70, au fond de la baie de Tahauku qui sert de mouillage aux bateaux faisant escale à Hiva Oa, la plage est un lieu de pique-nique pour les habitants d’Atuona. Parfois aussi de fête populaire comme celle, donnée par la municipalité, le jour de l’an 1976 ; le jour où Jacques Brel et sa compagne Maddly Bamy, un mois et demi à peine après leur traversée du Pacifique, vont rencontrer les propriétaires de leur future maison…

 

baie-Tahauku-haut.jpg  

En fait, Jacques a prévenu très vite le maire, Guy Rauzy, de son intention de s’installer dans la commune. Encore faut-il trouver à se loger : pas facile, Atuona n’étant qu’un gros bourg d’un millier d’âmes dont les habitations, des cases de plain-pied (pas d’HLM ici !) en murs de bois et toit de tôle ondulée, sont occupées par leurs propriétaires. Et puis, Rauzy n’est pas convaincu qu’Hiva Oa soit ce qui convienne le mieux à un tel personnage. Lubie d’artiste, sans doute. Certaines îles de l’archipel de la Société sont autrement plus accueillantes et faciles à vivre : Tahiti, Moorea, voire Bora Bora ou Huahiné. Mais le Marquisien ne connaît pas encore notre homme. Celui-ci a pris sa décision, il n’en démordra pas. Il faut voir, lui dit le maire, je vais en parler, on verra bien...   

 Aux Marquises, le temps ne semble pas s’écouler au même rythme qu’ailleurs. La patience fait partie intégrante de la vie quotidienne. À Hiva Oa, où l’administration et son personnel sont réduits à leur plus simple expression, la ville d’Atuona est comme endormie. Alors, en attendant, Jacques et sa Doudou continuent de vivre sur l’Askoy, bord à bord avec le Kalais, le voilier de leurs amis Vic et Prisca (cf. « Brel-2 », § « Fin 1975 »). Ceux-ci reprendront bientôt la mer, poursuivant leur propre tour du monde, et jamais plus les quatre compagnons de navigation ne se reverront.

   

 

Avant cela, cependant, ils vont jouer ensemble les trublions à l’un de ces pique-niques organisés sur la plage (à l’aspect jadis plus accueillant qu’aujourd’hui, plusieurs tsunami étant passés par là depuis les années 80, le plus récent en février 2010 – voir la photo de « Brel-2 »). Enfin, par « ils », je veux dire Brel, que les autres se contentent de suivre, un brin gênés sans doute par son impétuosité. Depuis son bateau, un dimanche midi de décembre 75, Jacques a en effet aperçu à terre des robes blanches de sœurs et, surtout, une soutane noire... Provocation ! Comme le taureau devant la muleta, il voit rouge… et il fonce.

 

baie-Fred-Tahauku.jpg

 

C’est Prisca, dans le livre de souvenirs (Jacques Brel, l’homme et la mer, Plon, 1993) qu’elle écrira sur cette période passée à côtoyer notre héros, qui raconte la scène (corroborée aujourd’hui par des participants à ce pique-nique). Débarquant de son dinghy, notre anticlérical endiablé fait mine de rebrousser chemin en s’écriant : « Foutons le camp, ou je vais tous les bouffer ! » Et puis, se tournant vers Maddly : « Pas de fuite devant l’ennemi. On fonce dans le tas ! Viens, Doudou ! » Et de viser son auditoire médusé, comme armé d’un fusil invisible : « Pan ! Pan ! Pan ! » Le curé, le sourire aux lèvres, est le premier à réagir : « Qu’est-ce qui t’arrive ? » – vous l’ai-je dit ? en Polynésie, le tutoiement est naturel. « Vous êtes trop nombreux, ici, lance Brel, ça ne peut pas durer ! »

En fait de bouffer du curé ou de la bonne sœur, ce jour-là Jacques sympathisera avec le Père André, curé de Fatu Hiva (l’île habitée la plus au sud de l’archipel), et surtout avec les sœurs de la congrégation Joseph de Cluny, établie à Hiva Oa depuis 1885. Le collège Sainte-Anne dont elles ont la charge est une pension pour jeunes filles de 8 à 18 ans, les garçons – excepté ceux des petites classes de l’école du même nom qui, en cette année 75-76, sont les premiers à faire l’expérience de la mixité – devant se rendre à Nuku Hiva. Il y a là Sœur Rose de Nazareth, la mère directrice, Sœur Marie-Claire, Sœur Élisabeth ou encore Sœur Maria dont l’accent espagnol lui vaut de subir sans délai la diatribe antifranquiste de Brel, heureux d’avoir appris le 20 novembre précédent « que Franco est tout à fait mort » (ainsi qu’il l’écrira bientôt dans Knokke-le-Zoute). Le curé, lui, au fil de leurs rencontres, ne coupera pas à la raillerie récurrente du chanteur sur l’histoire des deux maîtresses (à la fois) de l’évêque d’Hiva Oa, un certain Mgr Martin, du temps de Paul Gauguin.

 

centre-Gauguin-copie-1.jpg

 

Jacques Brel ne faisait en cela que répéter l’attitude moqueuse de son illustre prédécesseur envers l’homme d’église trois quarts de siècle plus tôt. C’est d’ailleurs en réaction à l’hypocrisie de l’évêque que Gauguin grava l’inscription La Maison du jouir sur « la grande cabane » dont il dessina les plans et qu’il fit bâtir par deux charpentiers locaux. Une maison en lattis de bambou et toit de feuilles de cocotier (voir « Brel-5 »), avec de part et d’autre de l’escalier extérieur menant à son atelier (et à sa chambre !), comme pour aggraver volontairement son cas, deux panneaux sculptés par lui : « Soyez mystérieuses et vous serez heureuses » et « Soyez amoureuses et vous serez heureuses ». Mais la vengeance est un plat qui se mange froid : le 9 mai 1903, lendemain de la mort du peintre dont il savait bien l’anticléricalisme absolu (en dépit – ou à cause – de son passage au Petit Séminaire d’Orléans…), l’évêque se fit un malin plaisir de le faire enterrer avec les sacrements religieux après un détour par l’église. Non content de cette bassesse posthume, il exigea ensuite l’autodafé de dessins et de peintures (on parle de vingt-cinq toiles !) qu’il jugeait obscènes…

   TombeGauguin-copie-1.jpg

 

Pour couronner le tout, « Monseigneur » Martin écrivit ces lignes pitoyables dans son rapport du mois écoulé : « Rien de bien saillant, sinon la mort subite d’un triste personnage nommé Gauguin, artiste de renom, ennemi de Dieu et de tout ce qui est honnête. » Quant à l’administrateur des îles Marquises, c’est avec mépris qu’il commenta le décès du génial artiste dans un courrier adressé au gouverneur : « J’ai averti les créanciers du défunt d’avoir à me fournir leurs créances en double exemplaire. Selon les renseignements qui me sont parvenus, il résulte que le passif excèdera de beaucoup l’actif, les quelques tableaux du défunt, peintre décadent, ayant peu de chances de trouver amateur… » Aujourd’hui, non seulement « L’esprit des morts veille / L’ange aux ailes jaunes / Sur fond de montagne / […] Dans la grande cabane / Qu’il a fait construire / À Hiva-Oa, là où il mourut... » (Manset, cf. « Brel-5 »), mais ses toiles de Tahiti et d’Hiva Oa (comme cette « Course de chevaux sur la plage »), que son ami Monfreid avait le plus grand mal à écouler à un tarif de misère, se vendent à coups de millions de dollars ou d’euros.

  gauguin_chevaux_plage_l.jpg

 

1er janvier 1976 : invité par le maire à participer aux festivités de la commune sur la plage du « port », Jacques retrouve les sœurs qui, aux antipodes des Bigotes de sa chanson, ne se sont pas formalisées de son débarquement intempestif quelques semaines plus tôt ; elles l’ont aussitôt accepté tel qu’il veut apparaître : athée, ô grâce à Dieu ! « Je n’ai pas la notion de Dieu, expliquera-t-il plus tard à Maddly en vue d’un livre à publier après sa mort (Tu leur diras, Éditions du Grésivaudan, 1982). Il est bien plus constructif, à mon sens, de se mettre en face des réalités plutôt que de tout déposer aux pieds d’un individu, et d’attendre qu’il fasse le travail. » En réalité, les sœurs l’ont même adoubé, en l’accueillant à l’école quelques jours auparavant sur les conseils de Marc Bastard, le prof d’anglais et de maths : « Nous avons la chance d’avoir un grand chanteur parmi nous. Je pourrais lui proposer de venir parler de son métier aux élèves de l’école ? Mais je ne suis pas sûr qu’il accepte… » Sous-entendu : parce qu’il n’aime pas trop les représentants de l’Église, quels qu’ils soient, et qu’il n’a nulle envie, d’autre part, de parler de sa propre carrière. Mais Sœur Rose donne néanmoins son accord et, contre toute attente, Jacques aussi, sans se faire prier !

À Eddy Przybylski, le dernier des rares (vrais) biographes de Brel à s’être rendus sur place (après Pierre Berruer, Olivier Todd et Marc Robine, les deux premiers au début des années 80, le troisième en 1998 et le quatrième dix ans plus tard), Sœur Rose racontera ce premier contact (cf. La Valse à mille rêves, op. cit.). L’artiste ayant souhaité que les élèves préparent des questions, la mère directrice en avait informé le professeur de français chargé de l’accueillir dans sa classe. Mais les questions s’étant avéré superficielles, « Jacques Brel a pris la direction des opérations », se rappelle-t-elle. Par discrétion et « puisqu’il n’aimait pas les bonnes sœurs, je n’ai pas voulu m’imposer et je n’ai pas assisté à cette rencontre. Je ne sais pas ce que Jacques Brel a raconté aux enfants. Mais, d’où j’étais, je les entendais rire beaucoup ». Après cela, Sœur Rose va quand même au-devant de lui « pour le saluer et lui proposer un rafraîchissement. Puisqu’il était belge, j’avais préparé une bière qu’il a acceptée volontiers. Et là, miracle ! Il s’est mis à me parler comme si nous nous connaissions depuis toujours. Il semblait content d’être là. »

 

BrelMadly.jpg  

Cette petite causerie, mine de rien, constitua les débuts de l’implication de Brel dans la vie de la commune. Peu à peu, il marquera celle-ci de son empreinte, à travers quantité de services rendus en tout genre. Jusqu’au transport inter-îles du courrier ou des personnes aux manettes de son Jojo à partir de janvier 77 (voir « Brel-3 »), notamment les pensionnaires du collège Sainte-Anne qui, sans lui, n’auraient pu retrouver leurs familles à Noël ou à Pâques dans leur île d’origine ; de passage dans l’établissement (toujours tenu par les sœurs qui se comptent à présent sur les doigts d’une main), j’ai rencontré l’une de ces anciennes pensionnaires, devenue enseignante et mère de famille, qui, trente-quatre ans après les faits, en conserve un souvenir ému. Sans parler d’évacuations sanitaires à Taiohae voire à Papeete quand il y avait urgence. Bastard : « Ce n’était certainement pas par hasard qu’il avait choisi d’incarner Don Quichotte ! »

De façon plus « terre à terre », une fois établi dans cette ville assoupie, où s’efface même le rythme des saisons – car « s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été » non plus –, Jacques se désole pour les Marquisiens du manque d’activités culturelles à Hiva Oa. Il va donc faire en sorte de leur apporter le cinéma, en effectuant lui-même des projections en plein air : « En ce temps-là, se souvient Bastard, aux Marquises, les distractions étaient rares. La télévision n’était pas encore installée. Il y avait bien, à la Mission, un projecteur 16 mm qui passait le samedi soir des films antédiluviens, à l’exception de ceux que les bateaux de guerre de passage prêtaient pendant une ou deux soirées », mais rien de plus. Alors, Brel décide courant 76 de remédier à la question. Il remue ciel et terre, et après avoir convaincu le maire de lui « prêter » un terrain au centre du village et surtout de construire un grand mur peint en blanc pour faire office d’écran, il écrit à son ami Claude Lelouch avec lequel il avait tourné L’aventure c’est l’aventure, puis contacte le cousin tahitien de Fiston Amaru, le postier d’Hiva Oa, qui était exploitant de salle à Papeete.

 

 

Le résultat de ses démarches, pour faire court, est qu’il obtint non pas un mais deux projecteurs 35 mm (pour éviter l’interruption due au nécessaire changement de bobines), des « portables » japonais Tokiwa, de type T-60 aujourd’hui exposés à l’Espace Brel (mais aussi à la rouille !), ainsi que les grands films qu’il souhaitait projeter et qu’on lui expédiait gracieusement, moyennant le seul paiement des frais de transport et d’assurance.

 

projos.jpg   

Le samedi soir, tout le village était rassemblé, plusieurs centaines de spectateurs assis sur l’herbe, sur l’emplacement qu’occupait « jadis et naguère » la jolie Maison du jouir… La nuit étoilée pour tout décor, Jacques assisté de Maddly au son et à l’image. Tarif de la séance : 100 francs Pacifique (l’équivalent de 5 FF), quatre fois moins cher qu’à Tahiti ; une contribution symbolique, mais pour le principe, pour montrer que la culture se mérite et qu’elle n’est pas sans valeur. Très vite, s’apercevant qu’il est difficile de mêler tous les publics, les enfants manifestant bruyamment leur enthousiasme, notre homme en viendra à proposer deux séances hebdomadaires différentes : l’une pour le jeune public, l’autre réservée aux adultes. Puis il formera un jeune projectionniste local pour assurer la suite...

Entre les deux guerres, le navigateur Alain Gerbault avait introduit le football aux Marquises, qui reste – après les courses de pirogue – le premier sport pratiqué dans l’archipel. Jacques Brel y aura apporté son Cinéma Paradiso à lui… Après sa mort, Maddly essaiera de continuer l’œuvre entreprise, mais l’arrivée de la vidéo au début des années 80 sonnera le glas de ce Far-West marquisien rêvé (pressenti ?) dès l’enfance bruxelloise, du temps où on l’appelait Jacky. « L’enfance / Qui peut nous dire quand ça finit ? / Qui peut nous dire quand ça commence ? / C'est rien, avec de l'imprudence / C’est tout ce qui n’est pas écrit / […] L’enfance / Qui nous empêche de la vivre ? / De la revivre infiniment ? / De vivre à remonter le temps ? / […] L’enfance / C’est encore le droit de rêver / Et le droit de rêver encore… »

 

 

À Jean Saucourt, l’un des habitants bien connus de l’île (sans être un intime de Brel ni appartenir au premier cercle de ses amis, il fut néanmoins l’une de ses relations régulières, le rencontrant souvent, dans le village, sur les pistes d’Hiva Oa ou à dîner chez lui avec sa femme Aline), j’ai demandé s’il lui était arrivé de mettre à l’affiche l’un de ses films.

– …Que ce soit comme interprète ou comme réalisateur ?
– Jamais ! Il tenait trop à son anonymat... Ici, il était un habitant parmi les autres, c’est tout. Les gens ne le connaissaient pas du tout comme chanteur et encore moins comme comédien ou metteur en scène.
– Jamais à ta connaissance, il n’a laissé entendre aux habitants qu’il était une célébrité internationale ?
– Non. Même lorsqu’il nous recevait à dîner chez lui, il évoquait rarement sa vie précédente. Il n’avait pas du tout la vanité, ce côté m’as-tu-vu des gens célèbres… C’était tout le contraire.

En fait, il aura fallu attendre les vingt-cinq ans de sa disparition en octobre 2003, à l’occasion de l’inauguration de l’Espace Brel, pour que Mon oncle Benjamin d’Édouard Molinaro, le film dont le rôle lui a peut-être collé le mieux à la peau (et dont il composa la musique avec François Rauber), soit projeté ici en son hommage. Devant toute la population, comme il le faisait lui-même : en plein air, au centre du village… 

L’humilité et l’altruisme de Brel ? Les sœurs – dont le collège Sainte-Anne, fondé en 1885, est resté tel qu’il était à la fin des années 70, avec ses différents corps de bâtiments : les classes d’école, le réfectoire et le pensionnat lui-même, tout près de la mission catholique et de l’église qui, elles aussi, existaient déjà du temps de Gauguin – ne disent pas autre chose :

– Jacques Brel n’a jamais cherché à montrer qu’il était quelqu’un de célèbre, adulé par des millions de gens. S’il aimait provoquer et même choquer, en affichant ses convictions anticléricales et en usant souvent d’un langage cru auquel les gens d’ici n’étaient pas habitués, il s’est toujours montré humble et discret. Ce qui ne l’empêchait pas d’être apprécié de tout le monde, car il aimait les Marquisiens et s’est battu pour eux. Il a tout fait pour améliorer leur sort au plan pratique et culturel…

Directrice de l’établissement pendant trente-deux ans, Sœur Rose (née Geneviève Chochois en 1925) a partagé de nombreuses conversations avec le chanteur. « Nul doute, assure Patrick Chastel, enseignant jusqu’en 1999 à Sainte-Anne, que ces discussions ont contribué à changer son regard sur le rôle de la congrégation dans l’archipel… et à l’amener à une sincère compassion pour ces sœurs qui se dévouaient tant pour donner un avenir prometteur aux jeunes filles. » Affectueusement nommée Mamau (grand-maman) par les anciens, Sœur Rose vit aujourd’hui à Tahiti mais a demandé, elle aussi, à être inhumée à Hiva Oa où elle débarqua en 1947, en provenance de Marseille, après plus de cinquante jours de mer (et une escale à Papeete). « Depuis qu’il est mort, dit-elle, je n’ai jamais entendu quelqu’un du pays le critiquer. Vous savez, il faisait des évacuations sanitaires, même de nuit, sur Nuku Hiva… ou Tahiti en refaisant le plein de carburant à Rangiroa (voir « Brel-2 »). Jamais il ne s’est vanté par exemple d’aller avec des voitures éclairer l’extrémité de la piste pour pouvoir décoller de nuit... Il ne faisait pas cela pour la gloriole. »

 

Brel-soeurs-copie-1.jpg

 

Tous les témoignages concordent : ainsi, Jacques n’hésitera pas à intervenir directement auprès du gouverneur de Polynésie française pour que Tahiti ne continue pas d’oublier de façon aussi criante le développement des Marquises ; aujourd’hui encore seule Nuku Hiva, en tant que « capitale » administrative, bénéficie d’un hôpital (et d’une prison que ses « hôtes » continuent d’habiter aujourd’hui comme une pension ouverte !). Il se révoltera par exemple contre l’absence d’un dentiste, malheureux de voir les enfants souffrir de rages de dents, faute de soins élémentaires. Brel disait qu’il avait « mal aux autres » ; aujourd’hui, on le qualifierait d’« indigné ». Déjà, lors de sa première « descente » tonitruante sur la plage, rapporte Prisca Parrish, il sort de ses gonds en apprenant qu’une femme est morte pendant qu’elle accouchait dans l’île voisine de Fatu Hiva. « Où il est votre bon Dieu de bon Dieu ? lâche-t-il, furieux, au curé et aux sœurs. Il est trop vieux ? Il voit plus rien ? Si on m’avait prévenu, j’aurais emmené le docteur avec mon bateau. »  

Quelques semaines plus tard, lors du pique-nique organisé le jour de l’an à l’attention des fonctionnaires et des principales « sommités » d’Atuona, Jacques est présenté à chacun d’entre eux par le maire Guy Rauzy. Outre Bastard, le prof, Laffont, le gendarme, et les sœurs, Jacques ne connaît encore que Fiston Amaru, le postier (voir « Brel-2 »). Parmi les invités, madame Hei Teupua (prononcer Héi Téoupoua) et son mari : « Le maire nous avait dit que cet homme était un grand chanteur, expliquera-t-elle à Przybylski, mais je ne le connaissais pas. » N’empêche, le contact est établi. Dès le lendemain, Rauzy lui fait part du désir de Brel de louer ou d’acheter une maison. « Nous avions fait construire récemment une deuxième maison parce que nous songions à nous installer dans l’autre vallée, plus près de notre travail. Le maire m’a proposé de louer à ce Jacques Brel la maison que j’occupais. J’ai dit oui. »

Autre fait avancé par le biographe (et recoupé par nous) indiquant que Jacques et Maddly quittèrent définitivement l’Askoy pour ladite maison au cours du premier trimestre 1976 et non au printemps comme on le croyait auparavant : la participation du couple à une petite fête du collège donnée en février ; lui en tant que régisseur et elle comme chorégraphe, profession qu’elle exerçait avant leur rencontre. Celle-ci eut lieu un jour de novembre 1971 sur le tournage de L’aventure c’est l’aventure (avec Charles Denner, Charles Gérard, Aldo Maccione et Lino Ventura) où Maddly faisait de la figuration. « À la seconde où son regard croisa le mien, confiera-t-elle dans Tu leur diras (op. cit.), je sus que plus rien ne serait comme avant. Je n’avais jamais vécu une telle émotion. (…) Ce regard avait instantanément gravé sa marque indélébile et me faisait tout voir différemment. Quand je pense aux circonstances qui m’ont menée devant ce regard-là, je ne peux que saluer l’extraordinaire précision du destin… »  

Pour la fête du collège, notera Marc Bastard, « Jacques et Maddly entreprirent de monter un spectacle de variétés. Chorégraphe de métier, Maddly initia les grandes élèves aux danses à la mode. En régisseur rigoureux, Jacques coordonna les séquences de sketches et de saynètes flokloriques. Ce fut une “première” aux îles Marquises. On en parle encore dans les fare d’Atuona. » Mais surtout, Jacques s’improvisa pour l’occasion ingénieur du son. À la mère directrice l’informant que le collège ne disposait que d’un simple magnétophone à cassette, il proposa d’utiliser la chaîne stéréo qu’il attendait, si toutefois elle arrivait à temps… La précision est d’importance, comme un indice probant, car la chaîne que devait lui livrer la « goélette » de Tahiti (la même qui, six mois plus tard, débarquerait l’orgue électrique sur lequel il allait composer les musiques du dernier album) ne pouvait être destinée qu’à son « fare » d’Atuona.

 

Sainte-anne.jpg  

Sœur Rose le confirme dans ce témoignage : « Quand il a appris qu’on faisait une kermesse, sa compagne étant une ancienne danseuse des Claudettes, il a proposé qu’elle apprenne la danse moderne à nos gamines. Il avait commandé une chaîne hi-fi à Tahiti ; il l’a installée chez nous avant de l’installer chez lui. » CQFD. Détail amusant : « À cette époque, poursuit la Sœur, il n’y avait pas de pendule pour sonner minuit dans la pièce Cendrillon (qui était prévue) : il a enregistré le chant de son coq sur bande et il s’est occupé de la régie du spectacle, tout heureux comme un enfant. Il aimait être traité comme cela ; il était très simple. »

 

MaisonBrel-copie-1.jpg

 

L’habitation qu’on leur proposa, une modeste case en bois de quatre pièces (un salon, deux chambres et un bureau), devint rapidement « la maison du bonheur et de l’amitié ; de la gaieté aussi, car Jacques aimait rire et faire rire, se souviendra Bastard, un familier des lieux s’il en fut. On y rencontrait le postier, les sœurs du collège Sainte-Anne, des pilotes d’Air Tahiti ou des marins de passage… Des discussions passionnées s’engageaient parfois. Jacques Brel refaisait le monde, un monde idéal, généreux, un monde de poète ». D’un vert criard à l’origine, ses nouveaux locataires la firent aussitôt repeindre en blanc. Dans le même temps, Jacques déménagea leurs affaires de l’Askoy avec la petite camionnette de Fiston Amaru qui accepta bien volontiers de lui confier sa voiture de fonction durant un week-end (les véhicules étaient rares à cette époque et, bien sûr, il n’y avait aucune agence de location).

Nichée dans la verdure « où des perruches multicolores répondaient en écho à la musique de Mozart ou de Verdi de ses disques », la maison se situait entre la gendarmerie (dans un mouchoir de poche avec la mairie, la poste et le « magasin Gauguin » où Jacques descendra régulièrement à pied pour boire une bière et discuter avec le patron) et le cimetière. Plus précisément au tiers d’un sentier de terre battue, fort pentu et en lacets, dans un virage en épingle à cheveux.

 

planAtuana.jpg  

Aujourd’hui, la maison blanche de Jacques et Maddly n’existe plus. Elle a été rasée il y a quelques années déjà pour être remplacée par une construction plus moderne (et plus grande, mordant sur le bout de terrain, arboré par le couple, en bordure de route), au grand dam des défenseurs locaux de la mémoire du chanteur. Sans parler des voyageurs de passage, déçus et incrédules… Il aurait fallu que la municipalité se porte acquéreur de l’habitation, lorsque sa propriétaire la récupéra auprès de Maddly (de moins en moins présente sur place après la mort de Jacques), pour la réhabiliter et l’aménager en une sorte de musée. Après tout c’est entre ses murs qu’est né entièrement le dernier album de Brel, apogée d’une œuvre elle-même au panthéon de la chanson francophone.

 

emplacement-maison-copie-1.jpg

 

Triste histoire, dit-on à Atuona : « on » aurait cru bien faire en laissant disparaître les traces concrètes des amours extra-conjugales du Grand Jacques (qui n’a jamais divorcé d’avec Miche), dans l’espoir d’obtenir une contribution au financement d’un « Auditorium Jacques-Brel » ultra-moderne... Version reprise en son temps par le magazine Tahiti-Pacifique qui renvoyait à l’affaire de la « guerre des femmes » autour de la tombe de l’artiste (voir « Brel-4 »). De l’affaire ancienne quoi qu’il en soit, puisqu’un compromis a été trouvé pour la sépulture entre Miche et Maddly, qu’un « Espace Brel » (des plus modestes) s’est substitué en octobre 2003 à l’ambitieux projet d’auditorium… et que la maison n’est plus qu’un lointain souvenir pour les contemporains locaux de Jacques Brel.

En revanche, la vue qu’on avait depuis celle-ci est restée la même. Aucune construction nouvelle ne vient la dénaturer à proximité. Elle plonge d’un côté sur la baie, dissimulée en partie par la végétation luxuriante, et de l’autre, de l’arrière par rapport à la route d’accès, elle donne sur le mont Feani, presque toujours recouvert de nuages, et l’ensemble du village en contrebas avec la Mission et l’école des Sœurs au premier plan. La piste de terre, souvent boueuse auparavant, a été bétonnée (pas de goudron aux Marquises, les rares rues et routes existantes ont seulement été cimentées) jusqu’au cimetière, un kilomètre environ plus haut.

 

routeCimetiere.jpg   

Là, en cet endroit qui domine majestueusement la baie des Traîtres, lorsque l’heure sera venue pour le Grand Jacques de penser à son dernier repos, il emmènera son ami Bastard, le premier popaa qu’il avait aperçu en accostant à Tahauku, pour lui montrer l’emplacement qu’il venait de choisir pour sa future sépulture : à trente mètres de celle de Gauguin et à une quinzaine d’un grand calvaire immaculé émergeant de la végétation.

 

tombe-Christ-copie-1.jpg

 

« Je lui avais fait remarquer qu’il se trouverait à la droite du Christ ; Gauguin étant, lui, déjà installé à gauche.
Les deux larrons, tu veux dire...
Mais toi au moins, tu seras le bon larron…
Il grimaça. Brel ne croyait plus en Dieu, bien qu’il en parlât souvent. Je n’ai jamais pu ni voulu élucider ce paradoxe. »

« Toi, toi si tu étais le bon Dieu / Tu allumerais des bals pour les gueux / Toi, toi si tu étais le bon Dieu / Tu ne serais pas économe de ciel bleu / Mais tu n’es pas le bon Dieu / Toi tu es beaucoup mieux / Tu es un homme / …Un homme… »

   

  

(À SUIVRE)

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL » (texte et photos de Fred et Mauricette Hidalgo), rappel des chapitres précédents :
1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre).

Publié dans : Reportages - Par Fred Hidalgo
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés