Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 13:10

Je chante, persiste et signe…

 

Quand il a quitté l’Europe, après sa période cinéma et le réenregistrement d’anciennes chansons de l’époque Philips (pour donner un coup de main à Eddie Barclay, après la signature de son « contrat à vie » : voir « Brel-8 »), Jacques Brel envisageait de sortir un album tous les dix-huit mois. Si les circonstances ne l’ont pas permis, il n’a pas arrêté pour autant de songer à la chanson et de noter sur ses cahiers d’écolier des idées, des phrases de nature à lui servir un jour. Cette fois, dans cette terre escarpée à l’exact opposé du Play Pays, le processus est engagé : neuf ans après son dernier 33 tours original (J’arrive…), les chansons du prochain sont en chantier. En règle générale (n’oublions pas qu’il se rend une semaine par mois à Tahiti pour faire son marché), notre homme écrit et compose le matin et « vit » l’après-midi.

 

 

Avant même d’arrêter la scène, dix ans plus tôt, le Grand Jacques ne nourrissait aucune illusion quant à son métier d’interprète : il savait qu’il pourrait continuer de vivre sans chanter (« Oh oui ! Facilement… ») ; en revanche, il ressentait de façon vitale le besoin d’écrire : « Je ne pourrais pas vivre sans écrire », précisait-il spontanément chaque fois que la question de la scène lui était posée. Alors, aux Marquises comme jadis à Bruxelles, à Paris ou sur la route, il écrit. Mais comme il a d’autres passions, d’autres envies et le temps de vivre, il s’organise. Chez lui, une fois fini le travail du jour, il prépare les repas comme un chef, s’occupe de son jardin, barbote dans la piscine, écoute de la musique, lit (ou relit) beaucoup, offre l’apéro, passe des soirées en smoking (mais No Smoking, SVP !) à refaire le monde avec ses invités… Le dimanche, se mêlant volontiers à la population locale, il participe régulièrement aux pique-niques qui continuent d’être organisés au fond de la baie de Tahauku.

On est loin du temps où il chantait presque chaque jour de la semaine, dix ou onze mois par an (il a longtemps été le recordman du nombre de spectacles, avant que Serge Lama ne s’évertue à marcher sur ses pas), mais il ne reste pas immobile pour autant, au contraire il est toujours en mouvement : « C’est ma nature profonde : j’ai envie de bouger et je crois aux vertus de la mobilité ; quand on est immobile on devient très fragile, j’aime mieux être mobile : c’est fatigant mais c’est passionnant ! » Il sillonne l’archipel aux manettes du Jojo, parcourt Hiva Oa au volant de son 4x4 et arpente les rues d’Atuona, où, deux fois par semaine, il assure les séances de cinéma. Tel va être grosso modo l’emploi du temps de Jacques Brel entre janvier et juillet 1977.

 

cocotiers

 

Sans parler des projets, car il en a, oh oui ! Comme celui de construire sa propre maison, sur les hauteurs d’Atuona où l’air est plus respirable : un an plus tard, il obtiendra enfin du maire un bail (de 99 ans – c’est tout dire des intentions du Grand Jacques) pour un terrain d’une vaste superficie offrant une vue imprenable (sur le village, sa côte découpée en deux baies et son rocher Hanakee, dernier rempart avant l’infini de l’océan) et l’avantage, à la fois, de le rapprocher considérablement du terrain d’aviation. Jacques demandera à deux architectes de Tahiti de lui dessiner les plans (sur le modèle, selon Paul-Robert Thomas, de son faré de Punaauia, avec un bungalow attenant) et on s’attaquera bientôt aux travaux de viabilité, le temps de défricher au bull le chemin d’accès qui donne directement sur la route de l’aérodrome… Et puis, il y a ce projet fabuleux de spectacle(s) nocturne(s) en plein air ! Là même où « passent des cocotiers qui chantent des chants d’amour / Que les sœurs d’alentour ignorent d’ignorer… »

Voici ce que Jean Saucourt, l’homme qui traçait les pistes d’Hiva Oa du temps de Jacques Brel, qui l’a connu et a été invité chez lui (voir « Brel-7 »), a pu nous en dire :

« Il en a parlé à plusieurs personnes. C’était dans la même optique que toutes les actions qu’il menait ici, pour rendre service. Pour améliorer le sort des habitants de l’île. Il intervenait auprès des officiels pour obtenir la venue d’un dentiste, d’un oculiste… Avec son avion il effectuait des évacuations sanitaires, il lui arrivait de ramener dans leur île d’origine des pensionnaires de Ste-Anne lors des vacances scolaires, il se chargeait du transport du courrier, des médicaments, de livres aussi ; et en plus, il prenait gratuitement des passagers à chaque voyage… Il voulait développer la culture, d’où les séances de cinéma et ce projet de spectacle vivant…
– Ça ne pouvait pas être un projet de récital… Lui qui appréciait tant le fait d’être inconnu, ici, comme vedette et qui, déjà, prenait soin de ne projeter aucun de ses films… Et puis, il lui manquait un poumon…
– Non, bien sûr, mais peut-être aurait-il présenté lui-même le spectacle… Il parlait de faire venir spécialement des amis artistes, mais pas forcément des chanteurs ou pas seulement… Il rouspétait sans cesse parce que tout était réservé à Tahiti, la culture, les soins, etc., et que les Marquises étaient oubliées. Alors, il voulait offrir aux habitants d’Hiva Oa un vrai spectacle, leur faire découvrir la scène… Il devait avoir son idée, peut-être même envisageait-il un spectacle périodique... Mais depuis qu’il s’était remis à écrire et qu’on l’entendait chanter dans le village, les gens savaient bien qu’il était chanteur. Quand ils parlaient de Maddly, d’ailleurs, ils l’appelaient “Vehine Himene”, c’est-à-dire “la femme du chanteur”… »

 

portrait barbu

 

À ce sujet, l’intéressée rapporte un souvenir personnel, raconté par Brel, un soir, à des pilotes d’Air Polynésie invités chez lui : quand Maddly donnait des cours de danse au collège Sainte-Anne (encore une initiative de Jacques, qui avait suggéré aux sœurs d’accepter le concours bénévole de sa Doudou, ex-danseuse et chorégraphe de métier), « un garçon en troisième scolaire est venu lui dire : “Je connais ton mari, je l’ai rencontré dans les livres.” Ce qui est une jolie expression. » Très jolie, en effet : le garçon avait dû tomber de façon fort improbable, dans ce village au bout du monde, sur une anthologie de la chanson française, traînant quelque part à l’école, ou ailleurs, à la Mission peut-être…

À Jean Saucourt, nous avons demandé s’il savait à quel point était avancé ce projet de spectacle avec Brel pour organisateur. S’il savait par exemple où et comment, techniquement, il se déroulerait. Et même si, par hasard, le responsable des Travaux publics d’Hiva Oa qu’il était alors n’avait pas été sollicité par Jacques en vue de dégager un terrain, préparer une scène…

« Non. Mais faute de salle sur Atuona, ce spectacle aurait eu lieu en plein air, comme les projections de films. Jacques Brel parlait avec enthousiasme d’illuminer la montagne…
– De quelle façon ? Avec quels moyens ?
– Il disait avoir demandé au directeur de l’Olympia de lui envoyer son matériel réformé…
– C’était à quel moment de son séjour, à peu près ?
– Après la sortie de son disque, une fois revenu ici. »

Pas avant la fin 1977, donc. Après l’enregistrement à Paris, en septembre-octobre (et avant la sortie de l’album, le 17 novembre), Jacques et Maddly sont en effet rentrés aux Marquises en empruntant le chemin des écoliers, via Bangkok, Hong-Kong, Singapour et Nouméa. Un « petit » tour du monde en longs courriers. À commencer par un séjour en Tunisie, pour se reposer des fatigues du travail en studio, d’où Jacques a envoyé la carte postale à Jean et Alice Saucourt (reproduite dans « Brel-7 ») : « On vous dit bonjour de loin avant de revenir au calme d’Hiva Oa… » Vérification faite depuis notre propre retour de Polynésie, cette demande de Jacques au patron de l’Olympia aurait eu lieu lors d’un dîner à Paris, chez Charley et France Marouani, auquel étaient conviés Brel, Maddly Bamy, Bruno et Paulette Coquatrix. Jean-Michel Boris, neveu de Bruno et directeur artistique de l’Olympia : « Charley nous avait également invités, ma femme et moi, mais un contre-temps nous a empêchés d’en être. Je ne me souviens pas de ce détail précisément, j’ignorais même ce projet de spectacle aux Marquises, mais il est fort possible que Jacques ait demandé à Bruno ce soir-là de lui fournir ce qu’il appelait le “matériel réformé” de l’Olympia, car cela coïncide avec l’époque où notre régie son et lumières est devenue obsolète du fait que les artistes se produisaient désormais à l’Olympia avec leur propre matériel… »

 

Fred-et-Jean

 

À Hiva Oa, pendant que Jean Saucourt nous fait découvrir, commentaires pointus à l’appui, le plus beau et le plus reculé de l’île, le plus ancien aussi, du premier cimetière d’Atuona, envahi par la végétation, aux vestiges ancestraux des Marquisiens (à noter que ce sont les tikis d’Hiva Oa qui ont inspiré les sculptures extraterrestres d’Hergé dans Vol 714 pour Sydney – on a retrouvé des photos le démontrant dans ses archives personnelles ; coïncidence : Tintin est né la même année que Brel… – et peut-être aussi, en tout cas ça y ressemble fort, le fameux ET de Spielberg…), je cherche à obtenir des précisions :

 « Que veux-tu dire par “Illuminer la montagne” ?
– Jacques Brel voulait monter une scène devant la montagne d’Atuona, qu’elle soit éclairée en pleine nuit… Il disait que, pour une fois, les gens viendraient de Tahiti pour assister au spectacle… »

 

tiki-tombe

 

On n’en saura guère plus, mais c’est bien la preuve que Jacques Brel ne s’est jamais avoué vaincu face au mal. D’ailleurs, le 8 avril 1978 – six mois seulement avant sa mort, quasiment jour pour jour ! –, il disait à Maddly : « Aujourd’hui, jour anniversaire de Brel, note que nous avons enfin un terrain, note que c’est magnifique, que c’est une île sur une île et que nous avons 360 degrés de vue et que nous sommes les plus heureux. J’ai quarante-neuf ans, alors je te donne quarante-neuf baisers. Nous allons enfin avoir une maison. Ce sera ma première maison. Tu imagines cela ! » (Tu leur diras, op. cit.) De toute évidence, il lui restait des rêves à accomplir (ne serait-ce que d’accueillir enfin son ami Lino Ventura !), des projets fous à concrétiser – mais tout ce qu’il a fait de tangible, pour améliorer le sort des insulaires, ne relevait-il pas au départ d’un impossible rêve, d’une forme de folie propre à l’Homme de la Mancha ? Jamais égoïste, toujours altruiste. Ce que Sœur Maria – la sœur espagnole que Jacques appréciait particulièrement et qu’il ne manquait pas de taquiner à propos de Franco – confirmait à sa manière à une équipe de la RTBF venue réaliser un reportage sur Hiva Oa : « Nous avons de la chance de l’avoir ici aux Marquises, il a son petit avion, c’est une assurance s’il y a un accident grave pour les malades, il peut les emmener là où il y a un docteur… Et puis il essaie aussi de relever le niveau des Marquisiens, il s’intéresse aux Marquisiens… Et puis Monsieur Brel, il est amusant ; voilà, il fait rire ! Les Marquisiens disent même “Jacques Brel” comme si c’était leur cousin… »

 

 

Autre projet tout aussi inconnu ou presque, dont Jean Saucourt nous a également parlé : Jacques avait demandé de façon réitérée à différents responsables de l’archipel de déposer le nom d’Air Marquises. « Il avait des idées derrière la tête, pour aider au développement des îles. Cela ne veut pas dire qu’il aurait fondé lui-même une compagnie d’avions-taxis, mais il aurait pu en être le conseiller, et l’un des pilotes bien sûr. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, il n’existait qu’un seul vol régulier par semaine depuis Tahiti… » Et encore, il ne faisait escale, le lundi, qu’à Ua Huka et Hiva Oa (où la propriétaire de la maison de Jacques et Maddly, Hei Teupua, se chargeait de loger les pilotes d’Air Polynésie pour la nuit), nulle part ailleurs aux Marquises. Projet pas si « fou » que ça, puisque aujourd’hui, si Air Marquises n’existe toujours pas, une compagnie d’avions-taxis a été spécialement créée en Polynésie française, sous l’appellation d’Air Archipels, pour assurer les évacuations sanitaires d’urgence.

 

Avion iles

 

En attendant de voir ces différents projets se réaliser avec le temps (et jusqu’à cette lettre adressée à Eddie Barclay, le 15 juillet, confirmant son planning : « Bloque des dates en studio pour septembre ou octobre. Je serai là. »), tous les matins ou presque du premier semestre 77 sont consacrés à l’écriture du nouvel album. Maddly : « Jacques travaillait le matin jusque vers onze heures, puis s’occupait de nous faire à manger. Parfois, tandis qu’il épluchait ses légumes pour le déjeuner, il m’envoyait noter quelques vers qui lui trottaient dans la tête. Son orgue et sa voix portaient dans tout le village. Mais sur le moment il n’y faisait pas attention. Il chantait comme s’il était le seul dans la nature. » (E. et M. Bamy, Deux enfants au soleil pour deux monstres sacrés, Pirot éd., 2003). Un orgue électronique est venu en effet s’ajouter à la guitare qu’il avait emportée sur l’Askoy (et à l’accordéon dont on ne sait ce qu’il est advenu une fois l’ancre jetée à Hiva Oa), en vue de la composition du nouvel album : un orgue Bontempi à double clavier et boîte à rythmes intégrée permettant de reproduire le son de divers instruments, que Jacques s’est fait livrer de Papeete par la « goélette ».

Ce sera son dernier disque mais sur le coup, l’auteur-compositeur pense qu’il s’agit seulement du suivant, car il se sent en verve, depuis tout ce temps passé en mer, et il compte bien ne pas en rester là. On l’ignore en Europe, encore aujourd’hui, d’autant plus qu’on voit dans ce disque-là un album-testament (huit chansons sur douze y parlent de la mort), mais en 1977 une chose est sûre : Jacques Brel a la ferme intention de continuer à écrire de nouvelles chansons et de les enregistrer après cette première fournée d’outre-mer. Plusieurs de ses relations d’Hiva Oa l’ont vu et entendu travailler en 1978 ; c’est-à-dire après le disque des Marquises dont la sortie à grand renfort de marketing, en contradiction totale avec ses souhaits de discrétion, semblait pourtant l’avoir dégoûté à jamais du show-business… Mais visiblement pas de la création.

 

valleePlage

 

Ces témoignages, sur le souvenir de Brel poursuivant son travail d’écriture, sont corroborés (au moins) par une lettre qu’il adressa à son ancien pianiste et compositeur Gérard Jouannest. Quatre mois après la sortie des Marquises, en mars 1978, il lui écrit depuis Atuona, pour lui dire d’abord, et sans détour, son dépit vis-à-vis d’Eddie Barclay suite au lancement de l’album : « Alors, comment vas-tu, jeune crapule ? Tu as vu le bordel que ce con de Barclay a réussi à faire avec la sortie du disque ? C’est honteux. J’ai pris ma plume méchante et je lui ai expliqué ce qu’il ne fallait pas faire. » Puis il en vient, à sa façon caustique, à l’objet principal de sa missive : ses prochaines chansons ! « Je t’écris pour te dire que j’attends toujours de toi quelques musiques, des nerveuses, des huit pieds et autres, de manière à pouvoir répandre mon génie fatigant sur des foules ahuries, car j’écris encore quelques litanies sincères » (cf. Olivier Todd, Jacques Brel, une vie, op. cit.).

L’idée d’un double album ayant été abandonnée durant l’enregistrement, obligeant l’artiste à ne retenir que douze chansons (n’oublions pas que c’est encore l’époque du vinyle) sur dix-sept mises en boîte, outre deux monologues (Histoire française et Le Docteur), ce rappel à Jouannest montre bien l’intention de Brel de sortir un autre disque aussitôt que possible. C’est d’ailleurs en sachant qu’il pourrait les remanier bientôt en studio qu’il écarta trois des cinq chansons non retenues (Avec élégance, Sans exigences et L’amour est mort), jugeant avec Gérard Jouannest et son arrangeur et directeur d’orchestre François Rauber que celles-ci n’étaient pas tout à fait abouties.

 

 

En revanche, Mai 40 (incroyable, quand on y pense, d’écrire à Hiva Oa en 1977 une telle chanson au thème aussi éloigné dans l’espace et dans le temps : « Moi de mes onze ans d’altitude / Je découvrais éberlué / Des soldatesques fatiguées / Qui ramenaient ma belgitude… ») et La Cathédrale sont deux titres qu’il aurait parfaitement pu garder tels quels dans cet album… en lieu et place de deux autres. Mais lesquels ? Il faut bien faire un choix et ça n’est jamais évident quand on est le premier intéressé et qu’on ne dispose encore d’aucun recul. Alors, mauvaise pioche ? Sans aucun doute, car la qualité majeure de ces deux chansons-là, deux bijoux dans le fond et dans la forme, n’est pas comparable à celle, tout à fait mineure, des F…, du Lion et des Remparts de Varsovie qui, malgré d’évidentes fulgurances d’écriture (« Nazis durant les guerres et catholiques entre elles / Vous oscillez sans cesse du fusil au missel… », par exemple) sont, restent et resteront de l’ordre de l’anecdote.

On peut comprendre les motifs qui l’ont poussé à écrire ces trois chansons ; peut-être, pour les deux dernières, comme on exorcise un cauchemar récurrent : Le Lion, sur la crainte d’être mis définitivement en cage par une lionne ; Les Remparts de Varsovie, sur une autre lionne dispendieuse, « gonflée » et « pressée »… Réalité ou fiction, invention ou transposition, là est la question. Quant à la première, qui vise seulement les extrémistes flamands (« Je ne parle pas des Flamands, expliquait l’auteur à ses invités nocturnes en leur faisant écouter des bribes enregistrées de son album en cours, je parle des Flamingants, ce qui n’est pas la même chose ; je vais d’ailleurs dire “Les F…” parce qu’on n’écrit pas de grossièretés »), elle relève de blessures bien réelles, celles-ci, aussi répétées qu’insupportables depuis l’enfance pour qui aimait tant le Plat Pays. C’est-à-dire la Flandre : « Vous salissez la Flandre mais la Flandre vous juge / Voyez la mer du Nord elle s’est enfuie de Bruges / […] Et si mes frères se taisent eh bien tant pis pour elle / Je chante, persiste et signe, je m’appelle Jacques Brel. »  

 

 

Ce que l’on comprend moins, c’est le manque de lucidité du créateur (ou son entêtement !), lorsqu’on lui proposera, un an plus tard, de publier une anthologie de ses textes de chansons, en édition de luxe illustrée (124 sur plus de 180 enregistrées) : contre toute attente, il conservera en effet ces trois titres. À noter qu’il retiendra aussi Avec élégance, l’une des cinq chansons écartées du dernier album ; ce qui donne à penser que c’était sa musique ou plus vraisemblablement son orchestration qui était jugée inaboutie par le trio Brel-Jouannest-Rauber, et non son écriture. Du Brel de haute volée, il est vrai, sur un thème qui lui est cher, la prudence castratrice : « Se sentir quelque peu romain / Mais au temps de la décadence / Gratter sa mémoire à deux mains / Ne plus parler qu’à son silence / […] Être désespéré / Mais avec élégance / […] N’avoir plus grand-chose à rêver / Mais écouter son cœur qui danse / Être désespéré / Mais avec espérance… »

 

moretti gresivaudan

 

La sélection pour cette anthologie aura lieu chez lui, en 1978, Jacques Brel acceptant de recevoir l’éditeur en personne à Hiva Oa, comme un test. Si ce dernier tient à son idée au point d’effectuer le déplacement, se dit-il à la réception du courrier lui soumettant ce projet, « on verra » ; par contre, s’il se contente de contacts épistolaires, il opposera un refus. L’éditeur n’hésite pas, il fera le voyage aux Marquises. Il faut dire que c’est le fondateur des Éditions du Grésivaudan, où est déjà parue une édition de luxe des chansons de Brassens. Un homme de l’art, donc, qui apprécie au plus haut point la belle chanson. Accueilli dans les meilleures conditions chez Jacques et Maddly, il sera le seul Européen, avec Arthur Gélin, à leur rendre visite et à loger chez eux (ils vivaient encore à bord de l’Askoy quand Charley Marouani est venu, le tout premier, en décembre 1975).  

 

 

Ensemble, ils arrêteront le choix des textes, dont les trois cités ci-dessus… mais pas La Cathédrale, curieusement, qui est pourtant d’une tout autre tenue. Avec cette chanson – sorte de journal de bord de son voyage au bout de la vie, d’Anvers à Hiva Oa (voir « Brel-8 ») –, le Grand Jacques s’amuse « à rêver une église “débondieurisée” qu’il pourrait gréer en voilier et traîner à travers prés “jusqu’où vient fleurir la mer”… » (Robine, op. cit.) Et c’est du Brel pur jus, du Brel de la plus belle eau : « Prenez une cathédrale / Et offrez-lui quelques mâts / Un beaupré, de vastes cales / Des haubans et halebas / Prenez une cathédrale / Haute en ciel et large au ventre / Une cathédrale à tendre / De clinfoc et de grand-voiles… » Sa cathédrale ? L’Askoy, bien sûr… dont il s’est débarrassé, comme on se délivre d’objets devenus inutiles et trop chargés, surtout, de souvenirs pénibles, à la fin de l’année 1976.

(À SUIVRE)

_________ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », texte et photos (sauf mentions contraires) de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février).

Publié dans : Reportages - Par Fred Hidalgo
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