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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 23:01

L'affaire du vrai-faux "dernier San-Antonio"...

Ce 29 juin 2021, Frédéric Dard aurait eu cent ans ! San-Antonio et ses lecteurs, eux, sont orphelins depuis le 6 juin 2000. Mais au printemps suivant, bien que son Dard de géniteur fût raide, San-Antonio se dressait à nouveau en majesté sur les étals des librairies avec un inédit, Céréales killer… Vingt ans après, voici la véritable histoire du vrai-faux « dernier San-Antonio », l’ultime volume officiel de la saga, telle que racontée dans San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, par le Grand Connétable (« à vie » !) de la San-Antoniaiserie. Probablement les derniers extraits que je mets en ligne avant que cet ouvrage trouve son éditeur ou, à défaut, donne lieu à un éventuel financement participatif.

Après le chapitre où Frédéric Dard arrivait chez mes parents, à Dreux, pour me rencontrer (voir sujet précédent), je vous invite à faire un saut dans le temps de trente-cinq ans (et de 350 pages dans mon livre !). Au moment où, peu après la mort de l’écrivain, on apprenait par Le Figaro Littéraire qu’il avait enregistré au magnétophone, à l’hôpital, un nouveau San-Antonio, certain qu’il était alors de se relever de ses soucis de santé… Au-delà de la stupeur et du chagrin de son départ, quelle surprise et surtout quelle chance pour ses féaux de pouvoir attendre encore, ne fût-ce qu’une fois, la toute dernière, le prochain San-A. ! Un rituel jamais interrompu, pour ma part, depuis l’automne 1964 et la « fameuse » première lettre que je lui avais adressée, qui avait eu l’heur de le toucher profondément.

Extraits.

« C’est Le Monde qui ouvrit le bal en avril 2001, quatre samedis de suite, en publiant les bonnes feuilles de Céréales killer, sous forme de quatre fascicules de seize pages illustrés en une par Boucq. Le « chapitre Pommier » s’inscrivait logiquement dans la filiation du précédent ouvrage, Napoléon Pommier [« Béru empereur », le dernier S-A. hors-série paru en mai 2000]. Et ma foi, on avait vraiment envie d’y croire, tellement c’était bien fichu. D’ailleurs, Bertrand Poirot-Delpech, « de l’Académie française », qui avait eu le privilège de lire le tapuscrit intégral, lui décernait un « Coup de bicorne » (!) de connaisseur :

« Sacré Frédéric !
Pour ce roman posthume (posthume-trois-pièces ?), il oppose une fois de plus la ressemblance des sons à la logique du sens, céréales à serial. Du coup, nous voilà en pleine Beauce. Une Beauce gaillardement dardienne, avec rave-party et jambes en l’air à tout va. Car la turlute est l’idée fixe de San-Antonio, ses fans le savent. Le commissaire a beau enquêter ici sur son propre fils suspecté de crime, il n’oublie pas la “chose”, meilleur moyen de “sentir qu’on existe et d’oublier qu’on n’existera plus” (c’est sa définition du bonheur). Il lui plaît que le désir débarque toujours comme un cheveu sur la soupe, cadeau tombé du Ciel et qui y réexpédie aussi sec. De “là-haut” – il y croyait –, Frédéric nous envoie ce message ultime de santé. Derrière la machine à écrire en folie, on croit deviner sa cravate fluo et son regard tendre, dont le bleu piscine n’est plus assombri par l’angoisse d’avoir à nous quitter.

Autre signature de San-A. d’une logique piaffante dans son incongruité : son dédain de la police des mots, remplacée par des à-peu-près de son cru. […] Ces pied-de-nez au bon français supposaient que des vieillards vieillassent (sic) sur la correction langagière, que des contractuels en vert (et contre tout !) collassent des contrav’ aux chauffards de son espèce. Dard avait tellement besoin de ces académiciens-repoussoirs qu’il les tenait en affection. À plusieurs reprises, il te les épingle gentiment, une dernière fois. À force de célébrer le bon usage en le défiant, il aurait mérité de siéger sous la Coupole. Il aurait croisé les mannes de Rostand, Pagnol, Cocteau, Achard, Ionesco, et, chez les vivants, plus d’un émule en calembours. L’idée ne lui déplaisait pas, pour peu qu’il ait pu continuer à se croire tancé, à sentir sur sa tête l’épée de “la Dame au cleps”, alias “du quai Conti”. Les fauteuils de Rabelais, Queneau, Pérec et Boudard lui auraient convenu… si ces précurseurs avaient été des nôtres. À défaut, attrape ce coup de bicorne, l’ami, et que voguent tes Céréales qui leurrent ! »

Yesss !

On avait – j’avais ! – envie d’y croire. Pourtant, même si les académiteux se portaient garants de la « signature » de Frédéric Dard, soulignant la particularité et l’originalité de ses obsessions magritto-textuelles, je ne parvenais pas à concevoir qu’il ait pu enregistrer tant de bons mots, de calembredaines et de néologismes, sachant qu’il lui était nécessaire de les poser sur le papier, de les malaxer, de leur faire rendre gorge avant de leur donner droit de cité dans son petit monde. On ne dicte pas comme on écrit. En tout cas pas lui ! Frédéric Dard à la rigueur, mais sûrement pas San-Antonio. Combien de fois ne m’avait-il pas assuré qu’il était incapable de parler comme il écrivait, et que ça lui échauffait les oreilles chaque fois qu’un journaliste le lui demandait à la radio…

Il y avait anguille sous roche. Qu’il eut consigné l’essentiel au magnéto, décrit l’intrigue, les lieux, les personnages, dans les grandes lignes, d’accord. Mais il fallait quelqu’un, c’était obligé, pour peigner l’ensemble, le mettre d’aplomb, l’enrichir… Possible, encore. Oui, mais pour le « san-antoniaiser » à ce point ? Qui donc ? Sinon Patrice [Dard]… Pas sorcier quand on connaissait le père et le fils. Impossible de confier le saint esprit d’Antoine – pour « la dernière enquête de San-Antonio », ainsi que Le Monde présentait Céréales killer – à n’importe quel rewriter de l’édition. Il y fallait sinon le génie de l’auteur, du moins ses gênes…

Mais Le Monde ne publiait que les bonnes feuilles. Soixante-quatre pages. Pour bien en juger, je devais attendre le livre, annoncé pour bientôt. Un indice, cependant, se montrait de nature à signer pour moi la paternité de cet opus 175 situé dans la Beauce, du moins de son idée originale : après le « chapitre Pommier », le chapitre deux ? Non, écrit à l’encre sympathique, je vous le donne en mille : le « chapitre DREUX » !

Trente-six ans après, Frédéric revenait sur les lieux du crime initial... Celui qui m’avait valu, pour complicité avérée, sans circonstances atténuantes, une condamnation à perpète ! Trente-trois ans après Bravo, docteur Béru ! dédié à ses féaux de Dreux… Trente-trois p’tits tours et puis s’en va au Paradou [nom de sa villa, près de Genève, où il est mort]. Si la turlute, comme l’écrivait Poirot-Delpech, était l’idée fixe de San-Antonio, ceci était bien une pipe d’outre-tombe, non ?

« Le dernier SAN-ANTONIO », tel qu’indiqué sur un bandeau, m’attendait à la Rose des Vents [la librairie du centre-ville de Dreux : voir photo d’ouverture du sujet précédent]. Souvenirs, souvenirs… Quatre décennies plus tôt j’avais découvert « le premier » (et trois autres avec !) juste en face, à la Maison de la Presse… devant laquelle, un an plus tard, le ciel me tomba sur la tête [cf. l’entretien avec Patrice Carmouze, vidéo ci-dessous]. Surprise : ce n’était pas un poche, ni un « grand ». Format inédit, intermédiaire. Dessin de Boucq courant, comme Béru coursé par la poulaille et la volaille, sur les trois plats de couverture.

Titre franglais à la une et deux textes en quatrième. The Feurste Ouane, de San-Antonio : « Il s’en passe de drôles dans les plaines de la Beauce. La jeunesse du cru a organisé une “rave-party” au milieu des champs. Mélanie Godemiche, la prêtresse de cette fiesta, a été retrouvée atrocement mutilée et qui plus est un peu morte. Si je te dis que mon fils Antoine, San-Antonio Junior, a paumé sa casquette sur le lieu du crime, tu comprends mon souci ? » The Seconde (de toute beauté), de l’éditeur : « Le 6 juin 2000, Frédéric Dard nous quittait, laissant derrière lui son œuvre géniale et des millions de lecteurs orphelins. Écrivain passionné jusqu’à son dernier souffle, il nous a fait le cadeau de ce roman posthume dans lequel son humour, son sens du suspense et son éternelle jeunesse éblouissent notre esprit ! Le Commissaire est toujours là, qu’on se le dise ! En compagnie de Bérurier, Berthe, Marie-Marie et toute la fine équipe ! »

Well, well…

Excellent cru. Dégusté à petites doses. « Le dernier »… Fallait le faire durer. Entre-temps, les bonnes critiques pleuvaient de partout. Beaucoup d’articles « informatifs », surtout. On rappelait que Frédéric Dard, soucieux de rendre au moins un « petit » à paraître à la rentrée 2000, après être tombé malade à la fin de Napoléon Pommier en février, l’avait enregistré durant son séjour forcé à l’hôpital. D’autres disaient qu’il l’avait dicté à [sa femme] Françoise ; d’autres encore qu’il en avait écrit une partie avant que sa santé ne déclinât. C’est vrai que sa priorité allait d’abord à l’écriture, coûte que coûte, justement pour ne pas mourir…

Selon d’autres sources « bien informées », Frédéric avait sollicité lui-même l’aide de Patrice, le temps de traverser cette mauvaise passe. Il lui avait raconté l’histoire, détaillé les péripéties. À charge pour lui, en se calant dans les pas de son père dont il savait pouvoir compter sur la pleine et entière confiance, de tout coucher sur le papier. Les deux hommes, San-Antonio père et fils, avaient opéré leur jonction grâce à l’écriture en commun d’une pièce, Le Massacre de la Saint-Valentin (1997), que Robert Hossein comptait créer au Palais des Sports. Frédéric l’avait confié à ses amis proches : depuis cette expérience, surtout depuis qu’ils avaient travaillé ensemble sur la série télévisée Maître Da Costa [joué par Roger Hanin], il se sentait en harmonie totale avec Patrice. […] Rien de plus normal, dans ces conditions, qu’il pût lui demander d’achever… ou de rédiger de bout en bout Céréales killer.

SAN-ANTONIO PÈRE ET FILS

Quoi qu’il en soit, à l’instar de ses personnages […], les calembredaines habituelles de San-A. étaient au rendez-vous, métaphores, calembours, contrepèteries et autres bons mots. Pas trop de digressions… Mais les apostrophes au lecteur, si […]. L’histoire était bien ficelée, mieux qu’à l’accoutumée peut-être… Et le langage de Béru toujours aussi paronymique, comme à propos du député de sa « circoncision ».

Ce que j’appréciai personnellement, parce que je le voyais venir depuis des lustres et que ça me semblait une excellente idée pour rajeunir et redonner un second souffle à la saga, c’était cette passation de pouvoir latente qu’on devinait entre le père et le fils. Entre le commissaire Antoine San-Antonio, dit Tonio, et le lieutenant de police tout frais émoulu Antoine San-Antonio, dit Toinet [vous suivez ?]… Avant d’être le suspect n° 1 du meurtre de Mélanie Godemiche*, et d’obliger San-A. à prouver son innocence, Toinet venait d’être nommé major de sa promotion de l’École de police ! Ça sentait bon la retraite pour le père ; la place était chaude pour le fils qui pouvait compter sur l’expérience des anciens pour l’épauler : Béru, Pinaud, Jérémie, Mathias le Rouillé… […]

*Avec un nom pareil, son créateur ne pouvait qu’être inconditionnel de Brassens : « Ancienne enfant d’Marie-salope / Mélanie, la bonne au curé / Dedans ses trompes de Fallope / S’introduit des cierges sacrés… » (Mélanie, 1976). Ah ben tiens, page 38 : « Tout est bon, y a rien à jeter, qu’il aurait chanté notre Brassens » !

« Lieutenant Antoine San-Antonio, police criminelle ! Je suis major de ma promo ! »

Te dire que je suis heureux de sa réussite chez les matuches, tu vas pas me croire. […] Eh bien, t’as tort Nestor, un frisson de fierté me parcourt depuis les burettes jusqu’au cervelet. Ce môme cueilli comme une mauvaise plante et que j’ai éduqué à la va comme je te pisse sans même le voir grandir devient soudain l’objet de ma gloriole paternelle. Bravo San-Antonio ! Ça, c’est de la descendance !

Faut que tu réagisses, mec. N’oublie pas que la métamorphose d’un petit d’homme obéit aux mêmes lois que celle des papillons : larve, chrysalide et tchao pantin ! On n’y peut rien. Chez nos embryons la trajectoire est à peine plus sophistiquée : tendre fœtus, joli poupon, charmant bambin, étudiant, militaire, jeune con, travailleur, père, chômeur, gros con, grand-père, retraité, vieux con et puis ce papillon de l’âme qui s’évade un beau jour d’un caisson de bois. Pin, chêne ou acajou… C’est à la couleur finale qu’on reconnaît la richesse d’un homme ou la beauté d’un lépidoptère.

Frédéric ou Patrice ?

Quelle importance, au fond, de savoir à qui revenait la paternité de ces lignes ? C’était du San-Antonio pur jus, tout craché ! Une de ces (ses ?) saillies textuelles qui, vu sa justesse et le contexte, vous prend en flagrant délit de larguer sans autorisation, et sans déclaration préalable, les amarres d’une armada de larmes…

SAN-ANTONIO PÈRE ET FILS

San-Antonio junior prolongeant son paternel ? […]

À vrai dire, je me demandai seulement jusqu’à quel point le fils se dissimulait derrière le père. S’il devait n’y avoir qu’un lecteur informé, c’était bien le Grand Connétable de la San-Antoniaiserie… Je m’abstins cependant de chercher à le vérifier auprès de Françoise ou de mon frangin d’adoption. Pas risquer de les contraindre à se mettre, vis-à-vis de nous, en porte-à-faux… Le jeu n’en valait pas la chandelle. Et puis, la qualité de l’ouvrage se suffisait à elle-même. […] Pour l’homme du Monde et de l’Académie française réunis, pour les critiques qui allaient marcher ensuite dans ses sillons, ce « roman agricole » n’était rien que du bon pain. […] Du reste, le public, le seul qui avait vraiment voix au chapitre, s’était prononcé. Les suffrages furent francs et massifs. On n’aurait pas besoin d’un second tour. Cinq cent mille exemplaires vendus ! Un véritable plébiscite. […]

Frédéric ? Patrice ? San-Antonio père et fils « à quatre mains » ? Mon doute ne procédait pas seulement de la certitude, pour bien connaître notre Frédo, de son incapacité à enregistrer ou dicter un San-A. nourri à ce point d’inventions littéraires, mais aussi de mes accointances affectives de longue date avec Patrice : Si je te dis que mon fils Antoine, San-Antonio Junior… Voilà, pour moi, qui signait clairement la paternité de ces deux cent quarante-deux pages de San-Antonio sans Frédéric Dard. Mais bon dieu, mais c’est bien sûr ! aurait dit le commissaire Bourrel, n’avait-il pas signé ainsi le Livre d’Or du Club San-Antonio*, trente-trois ans plus tôt :

Avec toute la sympathie et les remerciements
d’un membre du Club qui ne peut malheureusement
que signer SAN-ANTONIO JUNIOR…

*La première association des Ami(e)s de San-Antonio, que j’avais créée en août 1965, avec Le Petit San-Antonien, journal trimestriel puis bimestriel, pour organe de liaison.

SAN-ANTONIO PÈRE ET FILS

Comme quoi le « coupable » ne se méfie jamais assez des indices qu’il sème sur son chemin, fût-ce une éternité plus tôt ! Déchiffrable par le premier Hercule Poirot (-Delpech) venu. Sous réserve, bien sûr, de connaître toute l’histoire, et ça, ma foi, y en avait pas beaucoup, pas beaucoup, y en avait pas beaucoup (« peut-être pas du tout ») qui pouvaient la connaître à ce point-là… Avec le temps, l’éditeur, les lecteurs et les médias finiraient malgré tout par apprendre le poteau rose (dixit Béru). Selon ce qu’on voulait bien entendre ou accepter de croire, du moins, Céréales killer s’insérant officiellement dans la saga, une fois réédité au format de poche originel, en mars 2003, sous le numéro 175.

Entre la remise de Napoléon Pommier et le 6 juin 2000, Frédéric fut en proie à de sévères problèmes cardiaques, s’aggravant sans cesse, avec des séjours répétés en clinique. Impossible de s’atteler au prochain qu’il s’était engagé à rendre le 15 octobre. Il essaya bien de s’y mettre, mais en vain, à part quelques notes jetées sur le papier. Plus tard, Françoise, qui connaissait bien les qualités de scénariste et de romancier de Patrice*, les lui montra en lui disant qu’il fallait écrire ce livre : « Ton père a toujours dit que tu étais capable de le faire. » Il était question d’un paysan au volant d’un tracteur, à l’aube, allant décharger discrètement sa cargaison, dans laquelle se trouvait un cadavre, dans une fosse à purin. Sans doute le début de l’intrigue, mais rien de plus. Patrice eut l’intelligence d’en faire le « Dernier chapitre » (… et de le placer en ouverture !), avant d’opérer un retour en arrière.

*Sous les pseudonymes de Vic St Val (avec Gilles Morris-Dumoulin), Patrice Damaisin et Alix Karol, lequel marchait déjà sur les pas de San-A., outre ses adaptations en BD, il ne manquait guère d’expérience. Sans compter qu’il s’était jeté, très jeune encore et sans que son père le sût, bravant même son interdiction, sur tous les San-Antonio de la bibliothèque des Mureaux…

Pour qui en possédait les clés de lecture, Céréales killer marquait le passage évident, et assurément filial, d’un San-Antonio à l’autre…

Doublement attristés par la sortie de scène soudaine de Frédéric, Françoise et Patrice Dard avaient voulu prolonger un peu sa vie d’auteur, d’autant plus que l’éditeur n’attendait que ça. Sans ignorer que son fils n’y était pas totalement étranger, il voulut croire que ce livre était bel et bien de Frédéric. Patrice écrivit Céréales killer « sans se poser de question, comme une thérapie, une manière de deuil express ». San-Antonio fit ainsi de vrais adieux, fussent-ils faussement posthumes, à ses lecteurs.

Bravo et merci.

La suite était moins attendue. Mais sans ambiguïté : « Les Nouvelles Aventures de San-Antonio », par Patrice Dard. Chez Fayard. […] Après l’accueil enthousiaste obtenu par « le dernier San-Antonio », Françoise lui suggéra de poursuivre la série, par crainte que, sans actualité autour de San-A., son œuvre ne finisse par tomber dans l’oubli. Encouragé par sa propre famille, Patrice releva le gant : « Surtout parce que je ne voulais pas qu’on oublie Frédéric Dard. » […]

On s’en doute, la presse ne fut pas spécialement bienveillante. Comme si l’histoire bégayait. Impression de déjà-vu. Après avoir boudé ou raillé San-Antonio dans les décennies 50 à 70, puis volé au secours de son succès, on allait se venger de son rejeton après avoir salué bien bas Céréales killer… Patrice : « Quand j’ai repris le flambeau, j’étais parfaitement conscient de la difficulté comme des risques encourus, mais je l’ai fait pour prolonger mon père, pour contribuer à la survie de son œuvre. Ma plus grande crainte ? Ne pas être à la hauteur du premier livre, sachant que tout le monde penserait qu’il était de lui. Oui, j’ai eu la trouille… Mais ensuite, en accolant mon nom à celui de San-Antonio, j’endossais toute la responsabilité et acceptais par avance toutes les critiques. Ça n’avait plus d’importance, surtout si elles émanaient de journalistes qui avaient encensé Céréales killer sans savoir qu’il était de moi. »

[…] En 2016, peu après le décès de son éditeur*, Patrice choisit de mettre un terme définitif à cette aventure. […] L’histoire, il le savait, le ressentait profondément, devait s’achever là. Mais pas n’importe comment. Par un retour en arrière, aux origines de la série. Il fallait envoyer son héros sur Le Sentier de naguère… « Je me suis lancé dans cette folle aventure pour la simple et bête raison que j’ignorais tout du passé de mon père », écrit San-Antonio au dos du livre…

*Claude Durand, PDG de Fayard, grand admirateur de Frédéric Dard et amateur de San-Antonio, avec qui nous avions créé en 2003 le « Département chanson Fayard-Chorus » ; il n’y a pas de hasard…

Patrice Dard : « Avant même de prendre la décision d’arrêter, j’avais envie de partir en quête des origines de San-Antonio, pour comprendre d’où lui venait son nom, s’il avait un rapport avec la ville du Texas, proche du Mexique. J’ai donc imaginé une histoire d’héritage pour l’envoyer aux States, dans un décor de western, sur les traces de ses ascendants…

— La boucle est bouclée* : San-Antonio revient sur les lieux d’où il tire son nom… à un tiret près !

— Oui. J’ai expliqué d’où il venait… Mais à présent j’ignore où il va. Je sais seulement que San-Antonio ne mourra jamais. »

*Entre 2002 (Corrida pour une vache folle) et 2016 (Le Sentier de naguère), Patrice Dard a écrit 28 épisodes des « nouvelles aventures de San-Antonio », auxquels il faut donc ajouter Céréales killer (2001).

La preuve :
Bouquins vient de publier le tome ultime, le vingt et unième, de la saga intégrale de San-Antonio (intégralement disponible !), dont la publication avait débuté en 2010 (1600 pages environ le volume, faites le compte !). L’intérêt principal de ces œuvres complètes – sa Pléiade à lui – est d’être présentées dans leur « jus d’origine » (les San-A. ayant été réédités à de multiples reprises, au fil des décennies, l’éditeur se permettait de modifier des références de toutes sortes, allusions culturelles, modèles de voiture, marques de publicité, etc., jugées trop datées), et de proposer une pertinente remise dans le contexte par François Rivière (l’auteur de la biographie officielle Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio, Fleuve Noir, 1999).

À noter que ce tome 21, qui comprend les 11 derniers titres de la saga (dont Ceci est bien une pipe, le spécial 50 ans de San-Antonio où celui-ci se dotait d’un « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie »…) s’achève par Céréales killer, qui reste donc (malgré sa véritable histoire ici dévoilée !) « le dernier San-Antonio » officiel de la saga. Soit 175 titres, auxquels il faut ajouter 9 « grands romans » hors-série publiés entre 1964 et 2000 avec les mêmes personnages.

Voilà pour San-Antonio l’immortel.

Pour Frédéric Dard – dont le centenaire de la naissance, ce 29 juin, a déjà donné lieu à nombre d’articles, dossiers, hors-série ou émissions de radio et de télévision, ainsi qu’à des manifestations et rencontres aux Mureaux (où est né San-A.), à Saint-Chef-en-Dauphiné (où repose Frédéric) et même à Sète pour un duo inédit entre Brassens et Dard (nés la même année) –, l’événement, c’est la publication d’un gros recueil (592 pages) chez Fleuve Noir.

Intitulé ­Des nouvelles de moi (en référence au mot retrouvé sur son bureau après sa mort, à côté des notes de son « prochain San-A. », publié en exergue de Céréales killer : « Je suis sans nouvelles de moi »), il propose un aspect de son œuvre méconnu de la critique et de son public populaire : celui d’auteur de nouvelles. Celles-ci, écrites pour la plupart entre 1940 et 1950, collectées dans différents journaux et revues de l’époque, sont commentées par Alexandre Clément qui met l’accent sur « leur style affirmé, reflétant l’intensité des lectures abondantes qu’il n’a cessé de faire depuis son plus jeune âge. […] Ambitieuses, véhiculant des émotions à travers un style aussi incisif que dépouillé, ces nouvelles [près de 90 dans ce recueil] sont la démonstration que le romancier français le plus lu du XXe siècle était un très grand écrivain dont la plume ne semble guère souffrir de l’usure du temps ! » On estime à 200 environ le nombre total de nouvelles et contes divers écrits durant sa carrière (son dernier recueil publié, En voilà des histoires, Fleuve Noir, date de 1992). 

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13 juin 2021 7 13 /06 /juin /2021 09:00

Un dimanche 13 juin… d’il y a 56 ans !

Le récit de cette histoire unique entre un auteur immense (assez vite célèbre sous le nom de sa créature de fiction) et un jeune lecteur anonyme (finalement proclamé « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie ») devait débarquer en librairie lundi 7 juin. Les circonstances, avec un report d’un an imposé par la pandémie puis une certaine frilosité éditoriale devant l’importance de l’ouvrage, en ont décidé autrement. En attendant un rebondissement éventuel, voici – anniversaire oblige ! – quelques extraits exclusifs (forcément) de « Faut-il vous l’envelopper ? » : le chapitre où l’on apprend comment et pourquoi, après que San-Antonio eut poussé la porte de mes petites cellules grises, Frédéric Dard est entré chez moi (ou plutôt chez mes parents)... et quelle fut la teneur de notre (première) conversation.

Dimanche 13 juin 1965.

… C’était ridicule, je le savais, mais je sortis bien dix fois dans la rue pour guetter son arrivée à partir de 10 heures… Jusqu’au dernier moment, pourtant, mes parents n’y crurent pas vraiment. Je leur avais montré le mot de Frédéric, ils savaient que j’étais allé l’appeler depuis une cabine téléphonique, mais de là à intégrer le fait qu’il avait confirmé sa venue… C’était littéralement incroyable.

Seule ma grand-mère y croyait ; d’ailleurs elle croyait aveuglément tout ce que je lui disais, la yaya, la mamie en espagnol : ma « Félicie » à moi… San-Antonio à la maison ? Jusque-là mon père le connaissait seulement à travers France-Soir, mais sans plus, n’étant pas sensible a priori à son style populaire et pétulant. Études classiques, goûts classiques, pudeur extrême… Mais d’apprendre dans son journal que l’écrivain qui correspondait avec son fils était le recordman des ventes pour 1964 (avec L’Histoire de France vue par San-Antonio !), ça l’avait impressionné. Un jour je lui avais donné à lire Le bourreau pleure, signé Frédéric Dard. « Ça te plaira, j’en suis sûr ; c’est très différent des San-Antonio, tout est dans l’atmosphère, et puis ça se passe en Espagne… » Bonne pioche, il l’avait captivé. Mais justement ! Grand prix du roman policier 1957 pour ce livre, plébiscité par le grand public pour ses San-A., comment pouvait-il croire que Frédéric Dard se proposait de venir à Dreux… pour me rencontrer ?!

Aujourd’hui, je pense savoir pourquoi mes parents se montraient si dubitatifs. Ils craignaient plus que tout ma déception, forcément ravageuse, pour le cas où Frédéric, forçat du clavier au fol emploi du temps, m’eut fait faux bond. L’idée ne me traversa pas l’esprit un seul instant ; il m’avait annoncé sa venue, je savais qu’il viendrait. Il aurait pourtant pu avoir un empêchement de dernière heure, c’est vrai ; ou se raviser au dernier moment. Qu’étais-je donc pour lui, sinon un lecteur parmi tant d’autres, des centaines de milliers d’autres… Un peu plus intuitif, peut-être, mais sans plus.

Finalement… Épatés (et peut-être un peu fiers de leur fiston), ils durent se rendre à l’évidence : le jour J, à l’heure H, il était là, au volant d’une belle teutonne, une Mercedes-Benz gris clair métallisé, avec sa femme Odette à ses côtés et sa fille Élisabeth à l’arrière, qui se garait à moitié sur le trottoir, le long de la maison. Rarement dimanche de juin avait été plus beau et serein, mais en moi ça battait la chamade… Cette fois, ça n’était pas l’écrivain, dont j’adorais lire le soir au fond du lit les humeurs et les états d’âme, ça n’était pas mon correspondant, que j’aimais à imaginer en train de m’écrire, ça n’était pas la personnalité publique… Non. C’était LUI !

Et il était là POUR MOI !

Il allait sur ses quarante-quatre ans et je venais d’en avoir seize. Il parut légèrement étonné en me voyant l’attendre sur le trottoir. Il s’approcha de moi, un grand sourire aux lèvres et ce regard si clair qu’il en devenait transparent, plongé aussitôt dans le mien…

[Plus tard]

…C’est là, peu avant son départ, que j’osai solliciter une dédicace. Je lui tendis Le Standinge selon Bérurier qui venait de paraître [et que j’avais commandé à la Rose des Vents – voir photo plus haut, d’Olivier Bohin, cinquante-six ans après !]. Il tira un stylo-bille noir de sa poche intérieure et traça ces mots que vous savez déjà : Pour mon ami fidèle […] Avec tout mon cœur… Ma mère m’étonna alors par sa propre audace. Comme Frédéric ne donnait pas le moindre signe d’impatience, elle lui demanda si ça ne le gênait pas qu’elle nous prît en photo, lui et moi… « Au contraire ! » On recula un peu nos chaises jusqu’au mur où, au-dessus de nous, était accroché un tableau de mon oncle Lamolla, et maman sortit son Polaroid… L’optique où elle travaillait faisait également dans la photo. Elle s’y s’était initiée très tôt, avec un Zeiss Ikon à soufflet et jusqu’aux premiers appareils reflex des années soixante, devenant la photographe attitrée de la famille. Tant qu’à immortaliser l’instant, il y avait donc mieux à faire qu’une vulgaire photo à développement instantané. Moins nette, forcément, et sans négatif… Mais je compris aussitôt son choix : elle nous tira le portrait à deux reprises pour donner un tirage à Frédéric qui le glissa dans son portefeuille.
Qu’est-il devenu ?
Le mien en tout cas a traversé le temps, l’espace… et les épreuves.

La question brûlait les lèvres de ma mère : « Quel âge donniez-vous à mon fils, Monsieur Dard, d’après ses lettres ? » Sans le vouloir, j’avais en effet omis de le préciser à Frédéric. Sa réponse surprit mes parents : « Je pensais qu’il était étudiant. Je lui donnais quatre à cinq ans de plus, à peu près l’âge de mon fils Patrice… » D’ailleurs, il était venu avec un cadeau propre à ravir un étudiant érudit et sans œillères : un petit fascicule hors commerce, intitulé Le Phénomène San-Antonio, reproduisant les actes du « séminaire de littérature générale » qui venait de se tenir à Bordeaux, sous la férule d’un certain Robert Escarpit. À sa lecture, plus tard, je serais enchanté de découvrir que d’éminents professeurs avaient su mettre des paroles sur la musique que San-Antonio suscitait en moi et dont je m’extasiais depuis l’automne précédent. Un travail fondateur pour la reconnaissance de son œuvre san-antonienne, dont Frédéric, en me remettant cet exemplaire (« Je viens de le recevoir ! »), semblait lui-même assez content.

Ma grand-mère, elle, ne dissimulait pas sa fierté de voir l’intérêt que me portait cet écrivain dont j’aimais tant les livres. Elle l’assura de sa gratitude, avant de se sentir obligée de justifier ma discrétion : Esscoussé monn pétite-fiss, Messié Dard, éss oune timido… Soit, en sous-titrant son baragouin hispano-français : « Nous garderons un beau souvenir de votre passage, Monsieur Dard, mais moi, un grand regret aussi : que vous n’ayez pas entendu davantage la voix de mon petit-fils ; c’est un timide ! »

Elle me connaissait bien, vous pensez, c’est elle qui m’avait élevé pendant que mes parents travaillaient, elle qui m’accompagnait, enfant, à l’école, qui préparait mon goûter en me chantant des chansons… Ma yaya adorée qui avait eu le courage, en août 1939, d’aller rechercher toute seule, petite bonne femme déracinée et ne parlant pas la langue de l’exil, son fils cadet Bienvenido, à l’agonie à l’hôpital de Perpignan, après sa détention funeste au camp du Barcarès. Vous parlez d’une bienvenue ! Il avait fallu l’accord préalable du préfet des Pyrénées-Orientales après l’intervention du maire de Dreux, Maurice Viollette. Dans ses bras pendant tout le trajet de retour en train, Bienvenido connut quelques jours plus tard le triste privilège, à seulement vingt-trois ans, d’être le premier républicain espagnol à décéder dans le département. Il repose aujourd’hui aux côtés de sa mère au cimetière de Dreux. Pas pleurer*…

_______
*Dans Pas pleurer, prix Goncourt 2014, Lydie Salvayre raconte l’histoire de sa mère au début de la guerre civile, évoquant en parallèle la figure de Georges Bernanos qui séjourne alors à Majorque. D’abord sympathisant du mouvement franquiste, mais rapidement choqué par sa barbarie et révolté par la complicité du clergé espagnol, il écrira Les Grands Cimetières sous la lune, un violent pamphlet antifranquiste qui connaîtra en France un grand retentissement lors de sa publication en 1938.

Ess oune timido… Frédéric n’avait pas besoin qu’on lui fît un dessin : « Ça n’a pas d’importance. Les timides savent parler avec les yeux et souvent ils ont plus de choses intéressantes à dire que les bavards. Je le sais, j’en étais un… et je le suis toujours un peu. On se comprend parfaitement, entre timides. » Puis, s’adressant à mes parents, il sollicita leur autorisation de m’embrasser ! Il se pencha vers moi et m’étreignit très fort, d’un seul bras. Longuement…

Deux ou trois heures plus tôt, j’aurais cru cela non seulement impossible mais impensable.

Avant de sortir tous ensemble dans la rue où patientait sa Mercedes 666 FW 78, la yaya, avec ses yeux pétillants de bienveillance, tendit à « Madame Dard » un panier de grosses cerises noires, qu’elle venait de cueillir dans notre minuscule jardin où s’élevait en majesté un bigarreau burlat unique et généreux. Je revois encore son expression de surprise devant cette offrande aussi modeste que l’intention était chaleureuse, et surtout, dans la fraction de seconde suivante, le sourire attendri d’Odette…

On resta encore un peu à papoter, Frédéric et moi, en se tenant par les yeux. Ma mère, qui avait sans doute ressenti l’intensité de l’instant, s’en alla chercher sa toute nouvelle caméra super 8 et nous filma quelques secondes. Frédéric était rayonnant. Enfin, il me souffla d’une voix vibrante d’affection : « J’ai une faveur à te demander… »

Une faveur ? À moi ?!

« Je voudrais que tu me promettes de ne plus m’appeler Monsieur Dard. À partir de maintenant, pour toi, je suis Frédéric. Seulement Frédéric ! »

Il me prit par l’épaule, comme pour sceller cet accord tacite, pendant qu’Élisabeth et Odette reprenaient leur place dans la Mercedes. Enfin, Frédéric se glissa au volant et démarra…

Quand la voiture parvint au bout de la rue et disparut à nos regards, un grand vide se fit brusquement en moi. Pour la première fois de ma vie, telle une fulgurante douleur, je ressentis la présence intense de l’absence… Par bonheur, elle s’évanouit aussi vite qu’elle avait surgi. Le temps de réaliser, l’espace d’une seconde de toute beauté, que Frédéric Dard, après que San-Antonio eut frappé virtuellement à ma porte quelques mois plus tôt, venait d’entrer pour de vrai et une fois pour toutes dans mon cœur*.

________
*En 1984, Frédéric Dard écrira ceci à propos de sa première rencontre avec Pierre Mamie, évêque de Fribourg : « Et il y eut cet échange d’âme entre lui et moi qui rend tout facile. Cette manière mystérieuse de se reconnaître lorsqu’on ne s’est jamais rencontré. Nous nous promîmes de nous revoir. » Un étrange phénomène ressenti, dès 1965, entre un gamin ébloui et un adulte débordant d'humanité…

San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, copyright Fred Hidalgo 2021. Tous droits de reproduction réservés… mais partages vivement conseillés (pourvu que l’on souhaite découvrir un jour la suite), pour le cas où ces extraits auraient l’heur d’attiser la curiosité – … à l’heure où plus grand-chose ne tourne rond sur notre planète (aurait dit Louis Pauwels) – de quelque extraterrestre du monde éditorial. Pour paraphraser San-Antonio, y a-t-il un éditeur dans la salle… avec les clefs du pouvoir (de décider à la place des comptables de son groupe) dans la boîte à gants ?

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29 mai 2021 6 29 /05 /mai /2021 14:07

Le nec plus ultra des vieilles chansons de France…

Pour la génération des années 60, Guy Béart fut l’instrument de la découverte ou de la redécouverte populaire d’un florilège des Très vieilles chansons de France* ; pour les générations suivantes, Marc Robine restera « l’anonyme du XXe siècle » (comme l’auteur de L’Eau vive se définissait lui-même) grâce auquel la chanson traditionnelle a été sauvegardée de l’oubli. Son Anthologie de la chanson française traditionnelle, parue initialement en 1995, vient d’être rééditée chez EPM et c’est un événement en ces temps où le peuple déchante... parce qu'il ne chante plus.

Guy Béart-Marc Robine : deux puits de science chansonnière avec lesquels c’était un régal de partager en tête à tête les fruits de notre passion commune. Le rapprochement n’est pas gratuit. Un jour, je les fis se rencontrer (photo ci-dessus).  De quoi croyez-vous qu’ils parlèrent, au-delà des motifs qui avaient poussé Guy à ressusciter en 1966 et 1968 de belles chansons du temps jadis, en mêlant aux plus célèbres (Vive la rose, Aux marches du palais, Le roi a fait battre tambour, Vl’là l’joli vent, À la claire fontaine…) de véritables perles méconnues (Quand au temple, L’Amour de moy, Les Tristes Noces, Fleur d’épine, La Belle au jardin…) ?
*Après Jacques Douai dans les années 50 avec son répertoire de « chansons poétiques anciennes »…

Ce jour-là, j’eus droit à une joute éblouissante et jubilatoire entre deux des plus grands amoureux et connaisseurs, s’il en fut, de l’histoire de la chanson française… On évoqua Brassens, forcément, qui n’avait rien à envier en la matière, et chantait volontiers pour ses amis des chansons du répertoire. Hors œuvre officielle, l’auteur du Temps passé et du Moyenâgeux nous légua d’ailleurs des enregistrements de chansons de Bruant et même de poèmes de Musset et de Nadaud (comme Le Roi boiteux) qu’il s’était plu à mettre lui-même en musique.

La chanson est une chaîne sans fin : une dizaine d’années plus tard, Marc Robine compléta – et de quelle admirable façon ! – le travail de mémoire entrepris par Guy Béart. À la suite d’une autre rencontre (que j’eus également le plaisir d’organiser) avec François Dacla, ex-PDG de RCA et fondateur avec Léo Ferré du label EPM, naquit L’Anthologie de la chanson traditionnelle, résultante d’années de recherche concrétisées par deux ans et demi d’enregistrement avec des dizaines d’interprètes et musiciens !

C’est cette mémoire vivante qui est aujourd’hui rééditée quasiment à l’identique : plus de 300 titres (remastérisés) réunis dans un coffret de 14 CD thématiques illustrés par Bridenne (cf. La mémoire qui chante…), avec un livret de 52 pages resituant chaque période (ou chaque thème) dans son contexte. Sept siècles de chansons retrouvées, de Thibaut de Champagne – « sans doute le plus grand trouvère de son temps » – aux grand auteurs de la première partie du XXe, pour former le meilleur témoignage tant de la « grande histoire » que de la chronique de la vie quotidienne d’autrefois, amusée, amusante, émouvante mais aussi dramatique ou pathétique…

J’ai dit et redit ici l’essentiel sur Marc Robine, auteur-compositeur-interprète, journaliste, écrivain, historien de la chanson, directeur artistique, conférencier (et j’en passe), disparu en août 2003 à 52 ans, dont le chant écorché, frémissant de tendresse et d’émotion, arrachait spontanément à beaucoup d’entre nous des larmes discrètes de bonheur. J’ai tout dit, également, de ce travail sur La Tradition qui venait compléter son Anthologie de la chanson française enregistrée parue en 1994, au terme de six années d’un labeur acharné, et formait, dans un coffret monumental, son grand œuvre : près de cent disques (2000 chansons !), il fallait bien ça, pour restituer en paroles et en musiques l’histoire de la chanson française.
Pour mémoire, lire, écouter et voir :
« La chanson du passeur”.
« Le Colporteur de chansons ».

C’est en effet pendant l’achèvement de cette dernière, dont il écrivit tous les livrets décennie par décennie (1900-1980), que Marc Robine, taraudé par l’urgence de sauvegarder le patrimoine, suggéra à François Dacla d’aller encore plus loin dans leur folle entreprise en redonnant vie à nombre de chansons traditionnelles oubliées. L’affaire d’un art peu ou prou millénaire, jusqu’à l’aube de l’invention du phonographe. Cette fois, après avoir retrouvé les paroles et les partitions originelles (publiées dans un livre de 928 pages préfacé par Michel Ragon, La Tradition, également réédité sous le même titre que le coffret), il fallut tout enregistrer en faisant appel à plusieurs dizaines d’interprètes… En grand seigneur, mais non sans hésiter, Dacla releva le gant : « J’ai mis un an à prendre ma décision. Après il est parti en studio… Arriver à enregistrer trois cents titres avec quelque quatre-vingt-dix artistes différents sur une telle période, c’est hallucinant ! Mais Marc s’avérait aussi d’une formidable qualité de relation humaine et d’écoute des gens. »

Outre le prix de l’académie Charles-Cros 1995, cette réalisation exceptionnelle valut à Marc Robine d’être invité par Bernard Pivot à Bouillon de Culture. Il creva l’écran par sa profonde connaissance de la chanson, son érudition et son enthousiasme communicatif. François Dacla, après la mort de Marc : « Il s’est montré remarquable. Il a tenu l’émission à bout de bras devant un Pivot et d’autres invités admiratifs ; il a chanté deux chansons, dont Le Temps des cerises, et le lendemain on a été inondés de commandes ! »

Les disques : Des trouvères à la Pléiade (la naissance de la chanson française) ; L’Histoire de France (quelques repères dans l’Histoire de France) ; Ballades et complaintes (légendes et faits divers) ; Chansons rituelles (rites, magie et miracles) ; Chansons de soldats (conscrits, soldats et déserteurs) ; Chansons de métiers (travaux des villes et travaux des champs) ; Chansons de marins (la mer, les ports, les fleuves et les marins) ; L’Air du temps (chroniques de la vie quotidienne) ; Chansons d’amour (la tradition amoureuse) ; Chansons de femmes (la condition féminine) ; Chansons à danser (rondes, branles, valses, bourrées, rigodons...) ; Chansons pour enfants (comptines, berceuses, chansons pour s’amuser) ; De la rue au cabaret (les grands auteurs du XIXe siècle) ; La tradition paillarde (chansons à boire, gaillardes et libertines).

Les artistes : Claude Antonini, Gildas Arzel, Laurent Audemard, Ben, Sylvie Berger, Michèle Bernard, Jean Blanchard, la Chifonnie, Hal Collomb, Serge Desaunay, Christian Desnos, Jean-François Dutertre, Gilles Elbaz, Melaine Favennec, Denis Gasser, Tonio Gémème, Évelyne Girardon, Chantal Grimm, Yvon Guilcher, François Hadji-Lazaro, Michel Hindenoch, Serge Hureau, Patrice Lacaud, Bénédicte Le Croart, Claude Lefebvre, Francis Lemarque, Mélusine, Arlette Mirapeu, Emmanuel Pariselle, Pierre Perret, Catherine Perrier, Gérard Pierron, Lionel Rocheman, Martine Sarri, Anne Sylvestre, Gabriel Yacoub, etc. Impossible de citer tous les interprètes et encore moins les musiciens, parmi lesquels, par exemple, Dan Ar Braz, Dominique Brunier, Romain Didier, Michel Goubin, Niki Matheson ou René Zosso.

Et pour le plaisir, quelques considérations de Marc Robine sur la chanson, miroir fidèle de la société, telle « une radiographie extrêmement précise de ce qui fait battre son pouls » ou « comme un état des lieux, perpétuellement remis à jour », et son rôle de lien sans équivalent à travers les âges. Du moins jusqu’au développement des mass media et a fortiori des réseaux sociaux… Une histoire qu’il avait déjà écrite pour Chorus, à laquelle j’allais ajouter un avant-propos et une postface pour l’éditer dans un ouvrage hélas posthume chez Fayard-Chorus sous le titre Il était une fois la chanson française (des origines à nos jours)

« Des siècles durant, ballades et complaintes tinrent lieu de chroniques et assurèrent à la fois la propagation des nouvelles et leur conservation dans la mémoire collective. […] L’énorme majorité de la population ne sachant alors ni lire ni écrire, les gazettes ne touchaient qu’un petit noyau de lettrés, et les faits divers ou les événements historiques marquants ne pouvaient circuler autrement que par le truchement du bouche à oreille. Si bien que, grâce à son double pouvoir de mémorisation et de communication, la chanson fut naturellement amenée à jouer un rôle de toute première importance dans la diffusion de cette véritable culture orale ; nous restituant, à plusieurs siècles de distance, des événements remarquables et des personnages hors du commun qui, sans elle, seraient peut-être tombés depuis longtemps dans l’oubli…

Toute l’Histoire de France peut se raconter en chansons. Une approche différente, précise et passionnante de cette Histoire que l’enseignement officiel réduit trop souvent aux événements de dimensions nationale ou internationale – guerres, traités, alliances, changements de régimes, relations d’États à États […] –, négligeant le regard que les gens sans importance particulière pouvaient porter sur toutes ces choses vécues de loin et perçues à travers le filtre de la vie quotidienne.

Or, faute d’une culture livresque, faute de grimoires et de gazettes, ces “gens sans importance” chantaient. C’est même ce qui composait l’essentiel de leur mémoire collective : une véritable littérature orale, où les chansons servaient non seulement à diffuser les nouvelles, mais aussi à les conserver, car la chose chantée a toujours eu un pouvoir de mémorisation bien supérieur à celui de la simple parole. Ainsi la tradition populaire nous offre-t-elle un patrimoine de milliers de chansons, d’origines lettrées ou anonymes, tournant devant nos yeux les pages d’un immense livre d’Histoire ; comme une photographie d’une extrême précision de notre société à travers les siècles. »

C’était le temps des chansons, le temps du partage où il faisait bon chanter en chœur : « Les femmes vocalisaient en étendant leur linge aux fenêtres. Les invités aux mariages chantaient. Les enfants s’envoyaient des comptines en chantonnant. Et dans les villes, au coin des rues, on rencontrait des attroupements de badauds qui, une brochure illustrée à la main, s’essayaient à fredonner la nouvelle chanson que l’accordéoniste en plein vent venait leur apprendre. On chantait dans les bistrots. On chantait dans les prisons. La chanson était la culture du pauvre et son expression naturelle, sa manière de se souvenir, comme de critiquer. »

Aujourd'hui, les médias, les ordinateurs, les réseaux sociaux, les téléphones portables ont rendu le peuple muet : « Le peuple écoute les professionnels. Le peuple écoute et ronge son frein. Or, un peuple qui ne chante plus est un peuple qui déchante, un peuple désenchanté. »
CQFD.

C'est pourquoi cette anthologie (disponible sur commande chez votre disquaire ou en vpc chez EPM) est plus que jamais de salubrité publique. En particulier (voir la censure d’une chanson de Pierre Perret dénoncée par François Morel…) pour ses chansons (gentiment) paillardes et libertines, que nos ancêtres entonnaient gaiement à bouche-que-veux-tu, comme cette Gaillardise (écrite par un certain Voltaire), ces histoires de boucher réjoui, de Jeanneton et de cochons, ou encore cette rengaine anonyme de jadis (si actuelle en temps de confinement) réclamant son lot de baisers…

PS. De nombreuses chansons de cette anthologie figurent en lien « caché » derrière les noms, mots ou expressions signalés en couleur. Amusez-vous, régalez-vous, instruisez-vous... en les écoutant à vos moments « perdus ». Dépaysement garanti !

NB. Ce sujet m’offre l’occasion d’annoncer également la réédition récente de Folksong, de Jacques Vassal (qui me présenta Marc Robine…), consacré à « la musique folk des États-Unis ». Paru initialement en mai 1971 (il y a cinquante ans !), il fut réédité une première fois en 1984. La présente édition, largement revue et augmentée (élargie désormais à la « musique folk anglo-américaine ») est publiée par Les Fondeurs de briques. Pour les néophytes, précisons que ce livre de référence – remarquable étude, parfaitement documentée (680 pages) – se penche sur les origines de ces musiques populaires et propose une lecture historique jusqu'à la fin du XXe siècle. L’ensemble est ponctué de dessins de l'auteur de bandes dessinées Nicolas Moog. Un ouvrage essentiel.

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