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  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
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La maison de la chanson vivante

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  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Mardi 9 septembre 2014 2 09 /09 /Sep /2014 00:03

Je me souviens du 9/09... et du reste

 

Aujourd’hui même, Claude Nougaro aurait 85 ans. Né la même année que le Grand Jacques (qui disait de lui à Tahiti : « Nougaro ? C’est le meilleur d’entre nous ! »), il a vécu toute sa vie sous le signe du 9, ou plutôt du neuf, du nouveau, du renouveau. Véritable phénix de la chanson française, ce natif du 9/09/1929 s’est appliqué comme nul autre à renaître de ses cendres pour repartir toujours de plus belle. Une fois sa formule musicale du moment arrivée à son apogée, alors qu’il aurait pu prolonger son succès longtemps encore, il préférait tourner la page et s’attaquer à un nouveau défi – quitte à passer sans transition d’une formation rock explosive au simple piano-voix de ses débuts au Lapin Agile* ou à la fanfare de L’Enfant-phare de Paziols. L’artiste avait besoin de se remettre sans cesse en danger pour se sentir exister. C’est ce qu’il me confia, entre autres, le jour de ses 55 ans – le 9/09/1984 – où il avait tenu à m’inviter chez lui pour travailler à son premier dossier de Paroles et Musique…  

 

  

Il tournait alors avec Maurice Vander au piano, Pierre Michelot à la contrebasse et Bernard Lubat (en alternance avec Philippe Combelle ou Francis Lassus) à la batterie : « Nougaro Trio », une formule acoustique dans laquelle il se sentait particulièrement à l’aise et avec laquelle il pouvait donner le meilleur de lui-même. Je le vérifierai deux ans plus tard d’une manière on ne peut plus privilégiée en étant, ma chère et tendre et moi, les seuls journalistes à le suivre durant sa tournée d’un mois en Afrique noire. Capable de modifier son concert non seulement d’un soir ou d’un pays à l’autre mais aussi le soir même, pour mieux s’adapter au public local, Claude s’investirait comme jamais (ou encore plus que d’habitude) dans cette tournée exceptionnelle à bien des titres, pour se mettre en règle avec l’Afrique rêvée de son enfance toulousaine. Une tournée-charnière** intervenant juste après le non-renouvellement de son contrat par le label Barclay et au cours de laquelle se déciderait la suite de sa carrière, avec son départ annoncé pour New York d’où il reviendrait, six mois plus tard, avec son plus gros succès discographique…
  

Eglise-Affiche.jpg  

Juste pour le plaisir du partage, flash-back sur le premier concert de Claude Nougaro en terre ouest-africaine. Nous sommes à Brazzaville. La salle (du centre culturel français dirigé par Bernard Baños-Robles) est comble et surchauffée : et « comme on ne présente pas plus Nougaro qu’on ne présentait Brel ou Brassens », c’est sans autre introduction que débute le spectacle du Toulousain. Qu’il est loin son pays, ce soir-là, qu’il est loin… et pourtant qu’il devient proche lorsque, d’emblée, sa voix s’élève pour incarner la ville rose, le canal du Midi et la brique rouge des Minimes… Maurice Vander égrène les premières notes au piano, bientôt suivi de la basse de Pierre Michelot puis de la batterie, légère, du petit lutin Francis Lassus.  

 

 

Le ton est donné, le rythme infernal, les titres se succédant sans interruption ou presque – à la Brel ! Le Jazz et la Java, L’Amour sorcier, Sa majesté le Jazz, Sing Sing Song, Quatre boules de cuir, À bout de souffle, Le Rouge et le Noir… Acclamations du public noir chauffé à blanc, puis cueilli à froid par l’émotion quand Nougaro s’interrompt, au milieu de son tour, pour présenter L’Accordéoniste, les doigts de Vander seuls pour accompagner son souffle vital : « Il y a trois racines à mon arbre généalogique : la première, c’est mon père qui était un grand chanteur d’opéra, de bel canto ; la deuxième, c’est la voix de Louis Armstrong, le jazz ; et la troisième, c’est la chanson française incarnée par Édith Piaf… » Justement, après Piaf, Claude entonne Armstrong ! C’est du délire dans la salle : « Je ne suis pas noir / Je suis blanc de peau / Quand on veut chanter l’espoir / Quel manque de pot… »  

 

  
Longtemps, longtemps après, Claude reviendra pour un rappel ultime interpréter
Prométhée, un masque africain sur le visage. La salle est portée au point d’incandescence, au propre (pas de climatisation) comme au figuré, saisie, captivée, subjuguée par le rythme, la danse, les mots, la voix et les sons de ce diable d’homme. Et le ministre congolais de la Culture de répéter à qui veut bien l’entendre, dans ce tohu-bohu de plaisir indescriptible, que « c’est de loin le meilleur spectacle français qu’on ait jamais vu à Brazza ! ». Trois semaines suivront à ce rythme au cours d’une tournée étincelante, produisant des résultats surprenants, des rencontres inattendues et des spectacles hors du commun – même pour un artiste habité par le souci de donner toujours le meilleur de lui-même.

 

  

C’était le 20 octobre 1986. Mais déjà, en mars 1984, ce précurseur de la musique africaine dans la chanson française (L’Amour sorcier en 1966, Locomotive d’or en 1973…) avait atterri dans la Corne de l’Afrique, avant de faire un saut dans l’océan Indien. J’ai peu ou prou raconté l’histoire de cette première tournée qui a fait de notre ami Baños-Robles (futur directeur du CCF de Brazzaville en 86…) et de nous-mêmes des instruments du destin en permettant indirectement à Claude Nougaro de rencontrer à la Réunion celle qui deviendrait « la femme de [sa] mort » – ainsi qu’il me le confierait en octobre 1986 au cœur d’une étouffante mais émouvante et inoubliable nuit congolaise.

Il aurait suffi en effet, qu’à la demande de « BBR » qui cherchait « un grand artiste français, au cachet modeste et qui voyage léger » (la quadrature du cercle !) pour convaincre ses collègues de Maurice et de la Réunion de monter un réseau régional de diffusion, que nous lui recommandions n’importe quel autre chanteur… et cette rencontre décisive entre Hélène (alors kiné à Saint-Denis de la Réunion) et Claude (qui avait le dos bloqué à la veille de son spectacle…) n’aurait jamais eu lieu***. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », disait le poète…

Mais voilà, lorsque Bernard nous passa ce coup de fil de Djibouti, à l’automne 1983, il se trouvait que l’auteur d’Armé d’amour venait de nous annoncer qu’il répétait chez lui, dans son grand atelier de l’avenue Junot à Montmartre, avec le futur Nougaro Trio. Et c’est son nom, dans l’instant, sans aucune hésitation, qui s’imposa à moi. J’appelai ensuite l’intéressé pour lui faire part de cette proposition et lui parler de Djibouti, où j’avais vécu (et sympathisé avec BBR) à la fin des années 70, puis, son accord de principe obtenu, je contactai son agent pour établir les liens nécessaires.
  

FredNougaro.jpg 

Moins d’un an après, je me retrouvai chez lui pour mettre en boîte la longue interview dont nous avions besoin pour lui consacrer un premier dossier dans « le mensuel de la chanson vivante ». Claude avait lui-même choisi la date : ce serait le jour de ses 55 ans, un dimanche ; ni la veille (où d’ailleurs il se produisit triomphalement devant plus de cent mille personnes à la Fête de l’Huma) ni le lendemain, mais le 09/09 ! Témoin de notre rencontre : le regretté photographe Jean-Pierre Leloir (celui d’ « une célèbre affiche » avec Brel, Brassens et Ferré) qui nous faisait alors l’amitié (et l’honneur) de collaborer avec nous. Une autre personne, une seule, était présente, discrètement, comme en coulisses : une certaine Hélène rentrée de la Réunion au printemps précédent, qui deviendrait son épouse dix ans plus tard et passerait avec lui les vingt dernières années de sa vie. Histoire d’un coup de foudre et d’un amour au long cours…  

 

 

Claude ne me l’avoua pas explicitement, mais je suis convaincu qu’en m’invitant précisément ce jour-là – joli privilège –, il exprimait implicitement sa reconnaissance pour avoir été en quelque sorte l’un des deux « deus ex machina » de sa rencontre avec Hélène. D’ailleurs, après le « travail » (arrosé au champagne) qui dura tout l’après-midi, Claude fouilla dans ses affaires pour me confier un manuscrit inédit en me priant de bien vouloir le publier dans « son » dossier (Paroles et Musique n° 44, novembre 1984). Pensez si j’avais besoin de me faire prier pour un inédit de Claude Nougaro !

Cet inédit, c’était le poème que Claude avait dédié à Hélène, avant qu’elle ne quitte la Réunion puis Toulouse pour le rejoindre définitivement à Paris. Une « Lettre à Hélène » dans laquelle il se languissait de la retrouver et qui, sous le titre définitif Réunion, donnerait lieu dans son dernier album chez Barclay, l’année suivante, à la tendre chanson que l’on sait. « Dans les lignes de mon avenir / Ta main est écrite dans la mienne / Sans toi c’est un exil, une île Sainte-Hélène / Ô ma lointaine longue à venir / Invente-moi encore une île mauricienne / Une Réunion pour nous unir… »  

 

  
Quoi d’étonnant alors que, trente ans plus tard – en cette année 2014 marquant les dix ans de sa disparition – je me sois retrouvé pour parler de lui, de l’homme et de l’artiste, à Paziols, ce village des Hautes Corbières où avec Hélène il avait élu domicile, chaque été, depuis 1994 ? Une petite bâtisse presque attenante à l’église au « clocher mexicain », perchée sur un roc qui domine un paysage magnifique, à perte de vue, avec le Verdouble coulant en contrebas et un château cathare à l’horizon.  

 

  

C’était juste en face d’une jolie maison aux volets bleus faisant office de restaurant et de café-théâtre à la fois. Le Merle Bleu. Les murs de celui-ci sont encore imprégnés de la présence du Petit Taureau qui aimait à y inviter ses amis artistes de passage : Marti, Leprest, Vander, Gougaud, Cujious, Jehan, Vassiliu…
  

merle-bleu-maison-jacqueline.jpg 

La maîtresse des lieux, Jacqueline Delpey, organisait cet été avec la municipalité de Paziols un hommage vibrant à son hôte le plus célèbre (qui lui avait d’ailleurs dédié une « fable » – voir ci-dessous). Concerts des chansons de son répertoire (notamment avec La Rouquiquinante), exposition de poèmes et de dessins inédits à la salle des fêtes, projection d’un court métrage du spectacle que le chanteur avait offert ici même aux habitants pour les remercier de leur accueil… et finalement, le samedi 30 août au Merle Bleu, petite causerie de votre serviteur.
  

merle-bleu-txt.jpg 

Surprise pour les amis et admirateurs de Claude, des curieux aussi, avides d’en savoir plus sur lui : prolongée jusqu’à plus soif et plus faim (tapas et sangria à volonté !), cette rencontre aussi informelle que conviviale allait bénéficier de la présence rare d’un certain Bernard Baños-Robles… L’occasion de reconstituer symboliquement notre duo de « la campagne d’Afrique » comme disait le « Nègre grec », incarnation même du mot qui chante et qui danse.
  

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Trente ans après la rencontre de l’artiste avec sa muse, à laquelle il ne consacrera pas moins de quatre chansons : Réunion en 1985, Kiné en 1989, L’Irlandaise en 1993 et L’Île Hélène en 2000 – si ça n’est pas de l’amour sourcier, ça, rien ne le sera jamais ! Trente ans après… et à deux pas de leur maison d’été, sur la place Claude-Nougaro de Paziols… Voulez-vous que je vous dise ? Ce soir-là, sans parler de l’émotion, l’âme du cantor cathare – celui qui, en ces lieux de soleil et de tramontane, écrivit la plupart des chansons de son album L’Enfant-phare – était attablée à nos côtés. 

(Photos de Bernard Baños-Robles et Mauricette Hidalgo)

 

 
*C’est au Lapin Agile que Nougaro choisira recevoir le 23 mars 1998 la médaille d’officier de l'ordre national du Mérite (cf. le document audio-vidéo ci-dessus). **J’ai publié le reportage de cette tournée dans le n° 66 de Paroles et Musique (janvier 1987), repris (sans les illustrations) dans mon livre Putain de chanson (1991). ***On lira le détail de cette rencontre, sous forme d’un entretien entre Hélène Nougaro et moi-même dans le n° 68 de Chorus (été 2009). 


Publié dans : En bref et en vrac - Par Fred Hidalgo
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Dimanche 24 août 2014 7 24 /08 /Août /2014 19:44

« La somme du pollen dont on s’est nourri… »



courrierCher Fred Hidalgo,

Depuis la lecture de mon premier Paroles et Musique en 1986 (un numéro consacré à Gérard Manset), jusqu’à maintenant, vos publications m’ont accompagné, très régulièrement. Le vrai début date de l’automne 1992, lorsqu’un ami me présenta le premier numéro de Chorus. Aussitôt, je m’abonnai, jusqu’à la mauvaise nouvelle de l’été 2009. Depuis, je consulte votre blog « Si ça vous chante », dont la première mise en ligne, au mois de novembre suivant, reste un souvenir émouvant. Après avoir profité, toutes ces années durant, des découvertes, éclairages, coups de cœur que vous-même et vos collaborateurs m’avez offerts, le moment est venu de vous dire, au moins, la place prise par la chanson dans mon existence, la richesse de ce que vous m’avez transmis et, peut-être, comment s’est formée pour moi « la somme du pollen dont on s’est nourri ».  

 

 
JonaszSylvestreIl y eut un avant
Paroles et Musique, un avant Chorus. Dès ma plus tendre jeunesse, la chanson fut un magnifique moyen de me lier au monde. Mes parents chantaient en duo, aux fins des repas, des choses sentimentales qui bouleversaient l’auditoire. Mon père était capable de passer – seul – d’un chant révolutionnaire aux couplets les plus corsés d’un corps de garde ; la voix de ma mère prenait un volume particulier tous les dimanches à l’église. Pris par le naturel de leurs expressions, mêlant parfois ma voix aux leurs, je découvris, à mon tour, que je chantais juste. De cette époque, j’ai gardé le sentiment que chanter devant les autres est une forme d’engagement, de mise au jour de ses tréfonds, tant la voix en est l’expression.

 

 
À l’occasion d’un festival des arts amateurs, qui se tient chaque premier dimanche de juin dans le village de Oiron (Deux-Sèvres), j’ai entendu en famille un chœur d’adultes handicapés qui reprenait des bluettes des années soixante-dix (Claude François, Joe Dassin…). Ils chantaient faux, ne respectaient vraiment pas la mesure, mais étaient tellement heureux d’être là, sur scène, devant un public, qu’ils firent un tabac. Nous étions nous-mêmes heureux de les voir ainsi, grâce à la chanson. Celle-ci avait, en quelques instants, transformé en chaleureuse attention le regard porté d’ordinaire sur eux.
  

 

 
La chanson m’a pris tout jeune, dans la vie simple de mon entourage. Les livres étaient peu nombreux à la maison, mais il y avait un tourne-disque fabriqué par mon père, sur lequel j’entendis Piaf et
La Foule, Montand et ses chansons populaires de France, Ferrat qui chantait Aragon. Également, le poste de radio, installé au-dessus du buffet de la cuisine, fit l’effet d’une corne d’abondance, par l’Auvergnat, Paris s’éveille, Toute la musique que j’aime  

 

 
Aux dons des adultes – notamment cet ami de mes parents qui me fit découvrir Brel et Ferré – s’ajoutèrent, l’adolescence venue, les échanges avec les copains : Lavilliers, Renaud, Higelin, Béranger, Le Forestier, Ribeiro chantant Piaf… la liste est si longue ! Mais il y eut plus que cette vague, que ces voix si diverses : l’esprit soufflait libre, véhément, ironique, tendre ; il semblait tout dire du monde et ouvrait les portes vers les autres façons de le dire, la littérature bien sûr, mais aussi la peinture (Van Gogh d’Escudéro) ou le cinéma (Nougaro).
  

 


 Dans cette profusion imprévisible et imparable –
« les oreilles n’ont pas de paupières… » – s’imposaient deux évidences. Les œuvres déjà citées, comme tant d’autres, transforment ceux qui s’y plongent ; c’est la première.  

 


Avoir été emporté par
C’est extra ou Les Mots bleus, instruit à l’écoute de Plus la peine de frimer et de Cécile ma fille, lesté de ces deux viatiques contradictoires que sont Les Copains d’abord et Il voyage en solitaire, averti par Département 26, voilà qui prépare aux plus grandes échéances et procure, parfois, une force inespérée. Ainsi, à l’occasion d’un de ces moments contraints de la vie de famille que peut être un mariage, j’eus le plaisir insolent de répondre à un bis demandé, en faisant applaudir Hécatombe au milieu d’une assemblée largement composée de gendarmes.

 

 
La seconde évidence est d’une tout autre portée : plus que le reflet de son époque, la chanson en exprime les courants, des plus superficiels aux plus profonds. Encore faut-il les saisir et les comprendre.
 

 

 
C’est là, cher Fred Hidalgo, que vous intervenez, en compagnie de vos collaborateurs. Par vos publications, je disposai alors d’un formidable outil de (re)découverte et de compréhension de la chanson. Citer tous ceux que j’ai appris à écouter grâce à vous serait trop long. Quelques-uns tiennent cependant une place particulière : Kent, Allain Leprest, Nilda Fernandez, Thomas Fersen, Marka, Jean-Louis Murat, Agnès Bihl, Jeanne Cherhal. Surtout, vous avez aiguisé l’envie de découvrir au gré de mes voyages, d’aller chercher par moi-même. Cela m’a permis de rencontrer, par le plus grand des hasards, ce gaillard amical qu’est Éric Frasiak. Inévitablement, prolongeant votre démarche, j’ai pris le goût de partager ces découvertes.
  

 

 
Thiefaine.jpgMon pourvoyeur du premier numéro de
Chorus, qui tient le département musique d’une importante médiathèque en région parisienne, est un partenaire précieux pour les belles disputes que nous avons parfois au sujet de la chanson. Cette manière de s’offrir aux autres par ses préférences permet aussi de confirmer ses amitiés : quelqu’une qui voit dans Nougaro un poète et court les concerts de Romain Didier ne peut pas être entièrement mauvaise. Enfin, un de mes bonheurs est d’entendre mes trois enfants me rappeler joyeusement le souvenir de ce que je leur chantais avant qu’ils s’endorment : L’Âme des poètesLa Maison près de la fontaine et, les soirs de « pas sommeil », Le Cri du kangourou  

 


Votre blog « Si ça vous chante » se fait l’écho des regrets, que beaucoup expriment, de la perte de
Chorus. Je suis évidemment de ceux-là. Vos pages électroniques sont néanmoins précieuses pour mieux ressentir et comprendre le renouvellement permanent de ce patrimoine. Elles permettent l’accès direct à vos trouvailles et à vos réflexions. Je complète avec FrancoFans, riche de références mais qui relève plus du catalogue périodique que de la revue. Nous avons besoin d’une voix – d’un chœur même – qui mette le monde en perspective au travers de la chanson.  

 

 
Ce besoin est d’autant plus grand que je crois trouver dans ce qui se chante aujourd’hui des signes inquiétants pour le sentiment de fraternité : du cynisme arrogant du rap bling-bling aux avertissements d’une Mélissmell ou d’un Batlik, en passant par le désenchantement commercialisé d’une Mylène Farmer et l’énergie du désespoir d’un Mokaiesh, me voilà maintenant sur le qui-vive. L’histoire montre que la chanson peut être une vigie, porteuse de lucidité, comme affreusement conformiste et chargée des pires travers de son époque.
  

 

 
Voilà, cher Fred Hidalgo, ce que je tenais à vous exprimer : comment cet art et, avec lui, vos écrits et publications ont pu m’influencer ainsi que d’autres, indirectement, qui me succéderont. Permettez-moi d’associer à cette reconnaissance et ce profond respect votre épouse Mauricette. Ceci n’est qu’un bilan d’étape ; il y a encore beaucoup à entendre et à aimer, grâce à vous notamment. Merci d’avance pour ce qui va suivre. (
Vincent B. – 19 août 2014)  

 

 
POST-SCRIPTUM DE FRED HIDALGO

Dans l’esprit de son auteur, cette lettre m’était exclusivement destinée. « La période des vacances, m’expliquait-il sobrement par courriel, est parfois l’occasion de mettre un peu d'ordre après le tumulte d’une année bien remplie. La pièce jointe en est l’illustration. Avec tous mes remerciements pour m’avoir permis de faire ce point-là. » Des lettres, des courriels, des petits mots – des mots bleus presque toujours –, j’en reçois beaucoup. Comme nous en recevions beaucoup, toujours, du temps de Paroles et Musique puis de Chorus. Pour notre bonheur, nos lecteurs ont toujours tenu à échanger avec nous, à commenter nos découvertes et nos réflexions sur l’évolution de la chanson. Mais à la lecture (et aux relectures immédiates !) de cette « pièce jointe » pas comme les autres, une véritable tranche de vie, je me suis dit qu’on ne pouvait pas la garder égoïstement par-devers soi.  

 


putainOutre sa belle écriture, elle offre l’air de rien un témoignage des plus éloquents, en passant du particulier au général, sur l’importance de la chanson dans nos vies et la société. Sur sa nature, son rôle, sa faculté à rassembler et à ouvrir toutes sortes de portes, tout en permettant de mieux se connaître et s’affirmer soi-même ; mais aussi sur ses dérives éventuelles, ses dangers quand on la manipule à mauvais escient, ou qu’on l’utilise pour flatter de bas instincts. « Putain de chanson ! », oui, que cette petite chose-là, capable du pire et du meilleur, et dont bien peu de monde peut nous donner le bon mode d’emploi : celui qui fait de cet art populaire par excellence – n’en déplaise au sieur Gainsbarre, tout respect mis à part – le fil sensible de nos destinées, qui nous lie, nous relie dans les joies et les peines en nous permettant de vibrer à l’unisson d’amour et d’amitié, de fraternité et de solidarité ; en un mot : d’humanité.
  

 


J’ai donc demandé à son auteur l’autorisation de la rendre publique, telle quelle. Après tout, n’avais-je pas prévu en créant ce blog une rubrique à cet effet : « Chant libre » ? Trop peu utilisée à mon goût (trois ou quatre contributions seulement en cinq ans, comme si l’on attendait de « Si ça vous chante » ma seule et unique « parole » après un trop brusque tomber de rideau), elle a permis au moins de livrer une fort pertinente réflexion de Nilda Fernandez sur le métier. À laquelle, justement, mon correspondant n’a pas manqué de faire référence :
« Le contenu de votre réponse est à la fois une surprise (comment imaginer cette lettre à côté de la contribution de Nilda Fernandez ?!) et – réflexion faite – la poursuite de ce don sans cesse renouvelé qu’est votre blog, après ce que furent vos revues. » Avec cette réserve à la suite de son accord de publication : « Cependant, je vois une limite à cette offre au lecteur : le propos vaut plus que l’auteur. C'est pourquoi je ne tiens pas à être cité personnellement. Je ne suis qu’un lecteur parmi d’autres, un membre de cette foule anonyme qui “chante, un peu distraite…”. […] Merci beaucoup pour cet échange en espérant, comme vous, que son résultat enrichisse et allonge un peu plus ce fil qui nous tient tant à cœur. »  

 

 
Alors, comme dans
L’Âme des poètes où les chansons courent dans les rues sans que les gens sachent le nom de leurs auteurs, cette lettre pour dire (encore et encore) notre amour de la chanson, couplé de façon indissociable au besoin (à l’urgence parfois) de l’offrir en partage. Une déclaration d’amour pas totalement anonyme, « cependant », car je prends sur moi de la publier ici avec le prénom et l’initiale du nom de son auteur (la moindre des choses, n’est-ce pas ?). Dernière précision, en attendant vos propres commentaires : je ne peux que partager le constat effectué aujourd’hui par Vincent B. (dans son avant-dernier paragraphe) à propos de la fraternité et du conformisme… « Y a une route / Tu la longes ou tu la coupes... » La frontière se situe quelque part entre l’acte poétique et l’objet commercial. Car la chanson peut tout dire, le meilleur, le pire.    

 

 

Publié dans : Chant libre - Par Fred Hidalgo
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Lundi 18 août 2014 1 18 /08 /Août /2014 20:32

Dans sa maison d’amour… et d’amitié

 
1965, premier album de Pierre Vassiliu : La Femme du sergent, Armand, Charlotte, Twist anti-yéyé… Un ovni apparaît dans la chanson française. Une sorte de rigolo anticonformiste voire iconoclaste. 1969, deuxième album : avec Amour amitié, chef-d’œuvre de tendresse, l’artiste surprend tout son monde et surtout les amateurs d’étiquettes. Bientôt les médias se jettent sur l’amusant Qui c’est celui-là ?... et négligent, dans l’album qui le reprend en 1974, la merveilleuse Dans ma maison d’amour. Jamais plus l’image publique de l’interprète, réduite à ce tube, ne sera en phase avec le répertoire formidablement diversifié de l’auteur-compositeur. On vient encore de le voir (et de l’entendre), quarante ans après, à l’annonce de son décès, ce 17 août 2014.
  

  Portrait-1.jpg

 
C’est en clin d’œil amical à Pierre Vassiliu, et en souvenir de notre première rencontre, au tout début des années 70 en Afrique (où il irait lui-même vivre par la suite), qu’en créant ce blog – comme le savent tous ceux qui sont inscrits à sa
newsletter – je l’avais sous-titré « Dans ma maison d’amour ». C’était en novembre 2009, après quelques mois d’une « petite mort » due à la disparition brutale de nos « Cahiers de la chanson » qui, si regrettés aujourd’hui, n’ont jamais manqué de faire chorus en temps voulu avec l’artiste.

 

 

Pour mémoire, voici juste quelques repères de ces décennies 1990 et 2000.
Automne 1994 : ouvert sur un hommage à Mouloudji, disparu le 14 juin précédent, Chorus n° 9 propose une « Rencontre » avec Pierre Vassiliu. Son actualité ? Un nouveau spectacle, grande réussite par son mélange d’humour, d’émotion, de musique et de professionnalisme : cd-LaVie  « Je l’ai beaucoup travaillé, nous confiait-il, car pour une fois j’ai eu les moyens de répéter, dix jours dans un théâtre à Ivry. J’ai essayé de faire un peu la synthèse de mes voyages, de quelques années… » Et un nouvel album, La vie, ça va, après six ans d’attente (L’amour qui passe datait de 1987), du fait de la « sourde oreille » des maisons de disques.

« Un album charnu et épicé, soulignait le signataire de l’article, notre collaborateur Daniel Pantchenko, largement influencé par la période africaine de l’artiste et dont la chanson-titre (samba-reggae d’origine brésilienne) commence à se faire entendre sur les médias. »

Depuis que je traîne sur la terre
On n’me dit toujours pas ce que je fais là
Eh bien j’ai percé le mystère…

 

 

Et de préciser encore : « Ce sera sans doute beaucoup plus long pour Dangereux, un “bon gros reggae” où nos princes de tous poils en prennent pour leur gouverne. » « Y en a marre, confirmait l’auteur-compositeur. Les gens sont tristes, solitaires, y a plus de solidarité. Tout ça, c’est la faute aux politiques. Faut qu’on arrête de se plaindre et qu’on bouge ! » Le délai pour que cette chanson soit enfin diffusée s’avéra bien plus que « beaucoup plus long » : pire, pas une fois à ma connaissance on ne l’entendit sur les ondes nationales ! Difficile, il est vrai et bien dérangeant (surtout pour un chanteur catalogué rigolo), de faire plus radical comme révolte…

 

 
Automne 2003, rubrique Disques de Chorus n° 45. Au sommaire les Têtes Raides avec Qu’est-ce qu’on s’fait chier !, Louis Chedid avec Botanique et Vieilles Charrues, Anne Sylvestre avec Les Chemins du vent, Jean-Louis Murat avec Lilith, François Béranger avec 18 chansons de Félix, Cali avec L’Amour parfait, Paule-Andrée Cassidy avec Lever du jour, Claude Semal avec Les Chaussettes célibatairesCD-Pierres-precieuses.jpg et puis une cinquantaine d’autres critiques (du jeune public à une sélection d’albums du monde), dont celle du double CD de Pierre Vassiliu, le bien-nommé Pierres précieuses.

« Acte (ou CD) 1, annonce notre collaboratrice Valérie Lehoux : les nouvelles chansons. Car si les télés et radios le boudent, Vassiliu continue d’écrire, sans jamais se renier. Outre quelques reprises aussi inattendues que réussies (Mon pote le Gitan, L’Étrangère), on le retrouve ici en terrain connu : son disque exhale ce parfum d’Afrique qui lui est devenu si cher. Hymne d’amour aux charmes du Sénégal, titres signés avec le Casamançais Youssou Mané, chansons sensuelles, histoires de pirogues… Vassiliu conserve l’âme généreuse et le cœur nomade. »

Le second CD était un autre bijou, composé d’extraits de concerts pris sur le vif, à Marseille et à Pézenas (la ville dont était natif son copain Boby…). Dont Amour amitié, bien sûr. Et Valérie de conclure : « Ces chansons, des années soixante à aujourd’hui, brossent le portrait d’un homme ironique certes, mais inquiet aussi, tendre et concerné. À l’inverse d’une étiquette qu’il est temps de déchirer pour voir celui qui se planque derrière. Un artiste. » Ce sera hélas le dernier album original dudit artiste...

 

 

Hiver 2005-2006, rubrique Livres de Chorus n° 54 : où il est question de Francis Cabrel, Joe Dassin, Nino Ferrer, Juliette, Georges Moustaki, Étienne Roda-Gil, Alain Souchon et Laurent Voulzy, Zazie… et puis aussi de Pierre Vassiliu, avec son autobiographie intitulée Qui c’est celui-là ? Un titre qui s’imposait, note Serge Dillaz, « car la question n’a jamais eu de réponse. Que savait-on au juste de M. Vassiliu ? Un rigolo aux élans de tendresse inattendus, baba-cool toujours par monts et par vaux, artiste atypique pour qui la carrière compte moins qu’un gueuleton copieusement arrosé ?… “C’mec-là”, finalement, a décidé de mettre de l’ordre dans ce fatras de clichés avec une vraie autobiographie.
  

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» Vassiliu joue franc-jeu », constate Dillaz. « L’enfance avec une mère sensible aux charmes du piano et un père toubib, violoniste à ses heures, les boîtes à bachot, l’amour des canassons (il fut apprenti jockey), la rébellion, le rejet de la famille : tout y passe dans ce qui constitue les préludes d’une vocation. cd-AmourAmitie.jpg La guerre d’Algérie, aussi, qui eut un rôle non négligeable dans cette découverte chansonnière. La Femme du sergent fut en effet écrite à cette époque. Immédiatement testée sur les populations autochtones, elle confirma notre homme dans sa conviction : la chanson pouvait faire office de gagne-pain !

» De retour au foyer (une péniche au bord de la Marne), l’ex-bidasse s’empresse de fréquenter Le Petit Conservatoire de Mireille ; tout en officiant dans un club de jazz et en chantant dans les cabarets. cd-Toucouleur.jpg À travers mille anecdotes, Vassiliu fait revivre ces jours (et nuits) de rencontres, de rires et de bitures. Les amitiés qui résisteront au temps, comme celles qui ne durent que quelques heures. Les tournées avec les yéyés. Les premières parties à l’Olympia ou ailleurs. Les joies, les déceptions.

» Grand sentimental, Pierre Vassiliu n’oublie pas d’évoquer ses enfants, ses amours, ses voyages. Les séjours prolongés en Afrique tiennent la piste un bon moment. À la réflexion, on se demande d’ailleurs comment ce paresseux invétéré a eu le loisir de mettre en boîte dix-sept albums… sans compter ses musiques de films. Tant pis pour lui. On a envie de dire : une autre ! Encore une histoire, encore une chanson… »
  

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Une autre, oui, encore une autre ! Il nous en a tellement offertes, de belles et de splendides. Et pourtant, il ne reste de lui, pour l’audiovisuel grand public, qu’un seul et unique titre. Je ne sais pas pourquoi, mais en écrivant ces derniers mots, j’ai envie de me repasser le « Coup de gueule » d’Hervé Cristiani (évidemment ignoré des diffuseurs). Lui aussi, tout récemment disparu, nous a offert de formidables albums, d’inoubliables chansons comme celles de son dernier opus, Paix à nos os. Mais toute sa carrière, pour les « grands » médias, s’est inexorablement réduite à son seul Il est libre Max...

V’là ce qu’elle donne, la vie d’artiste
Depuis que l’tiroir-caisse a pris le pouvoir
Sainte Madonne, comme c’est devenu triste
Y a plus d’place pour mes belles histoires
Ah ! que ça m’fait de la peine
Misère humaine tu m’assassines
Moi qui rêvais d’être sur scène
Je meurs oublié dans la cuisine… 

 

 

Aujourd’hui, c’est sûr qu’au paradis des musiciens, ils sont tout à fait libres, Hervé et Pierre. Mais à nous, qui les aimions de leur vivant, ça nous fait une p… de sacrée consolation ! Comme l’écrivait Paul Fort cité par Brassens (l’idole absolue de Vassiliu, jusqu’à s’installer à Sète ces dernières années) : « Ne crois pas au cimetière / Il faut nous aimer avant / Ma poussière et ta poussière / Deviendront le jouet du vent / Il faut nous aimer sur terre / Il faut nous aimer vivants. » Ce que Jean-Roger Caussimon traduisait ainsi : « Il faut aimer de tout son cœur / Et, sans attendre, / Dire “Je t’aime” à ceux qu’on aime / Avant qu’ils ne soient loin de nous… »
 

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Dans une chanson plus méconnue, Barbara, elle, enfonçait le clou, douloureusement :

C’est trop tard pour verser des larmes
Maintenant qu’ils ne sont plus là
Trop tard, retenez vos larmes
Trop tard, ils ne les verront pas
Car c'est du temps de leur vivant
Qu’il faut aimer ceux que l’on aime
Car c’est du temps de leur vivant
Qu’il faut donner à ceux qu’on aime.

Que feront-ils de tant de fleurs
Maintenant qu’ils ne sont plus là ?
Que feront-ils de tant de fleurs
De tant de fleurs à la fois ?
Alliez-vous leur porter des roses
Du temps qu’ils étaient encore là ?
Alliez-vous leur porter des roses ?

Ils auraient préféré, je crois,
Que vous sachiez dire je t’aime
Que vous leur disiez plus souvent
Ils auraient voulu qu’on les aime
Du temps, du temps de leur vivant.

 

 

C’est la morale (toujours recommencée) de cette triste histoire. Il faut faire chorus quand il est temps. Plus tard, c’est souvent trop tard. Une fois qu’on vous a tout pris, la vie, l’amour, l’amitié, et même vos yeux pour pleurer, il ne vous reste plus qu’à parler aux anges. S’agissant de Pierre, cependant, je veux croire que dans sa maison d’amour, guitare en mains, les anges, il s’en arrange…  

 

 

 

Publié dans : Hommage - Par Fred Hidalgo
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