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  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
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Jeudi 24 juillet 2014 4 24 /07 /Juil /2014 15:54

Rencontres Marc-Robine, dixième...


Il y a les festivals qui jouent correctement leur rôle de diffusion d’une chanson intergénérationnelle et de promotion des talents émergents, et puis il y a les festivals qui surfent seulement sur la vague de l’air du temps et du succès éphémère (mais aussitôt rentable) ; il y a les festivals grand public à œillères qui occultent presque totalement la chanson de proximité, comme dirait Michel Trihoreau, celle qui pourtant constitue l’essentiel de notre création, et puis il y a les festivals sourds et aveugles à tout ce qui ne ressort pas d’un genre donné dans lequel ils s’enferment et se sclérosent. Et puis, il y a les festivals qui ouvrent des portes, dans la fraternité artistique et le partage convivial. Parmi ceux-ci – comment aurait-il pu en être autrement sans usurper leur appellation ? –, les « Rencontres Marc-Robine » qui célébraient déjà pour la dixième fois, du 16 au 19 juillet, la mémoire de notre ami… 
  

Vue-mediatheque.jpg

 
Blanzat (département du Puy-de-Dôme, région Auvergne), 3400 habitants seulement… mais une commune mue d’une belle volonté politique qui lui a permis de se doter d’infrastructures culturelles que nombre de villes moyennes lui envieraient : un complexe ouvert aux spectacles, expositions et conférences, la salle Muscade, et un grand bâtiment avec étage, la médiathèque (d’agglomération) Aimé-Césaire, qui, ouverte en 2013, s’associait pour la première fois aux Rencontres Marc-Robine, organisées par l’association « On connaît la chanson ». J’ai d’ailleurs eu le plaisir d’être le tout premier à inaugurer cette collaboration avec ma conférence sur la fabuleuse histoire du Grand Jacques aux Marquises. Et – le croirez-vous ? – la salle était comble, il a fallu rajouter au dernier moment plusieurs rangées de chaises…
  

Mediatheque.jpg

 
L’Auvergne et la chanson, c’est toute une histoire que nous vous avons régulièrement contée dans la revue
Chorus au long des années 90 et 2000. Blanzat, donc, avec son association et ses actions permanentes de diffusion, de promotion et d’accompagnement de la chanson dans les différents départements de la région (notamment, depuis 2004, avec ses « Rencontres Marc-Robine », nées à St-Bonnet-près-Riom). Et puis Cébazat, tout à côté, avec le Sémaphore, une grande salle conventionnée, sa saison culturelle et son festival « Sémaphore en chanson » (la prochaine édition, quatorzième du nom, s’y déroulera du 7 au 14 novembre). Enfin, à Clermont-Ferrand, les « Rencontres de la chanson française » dues au tenace et passionné Claude Mercier qui ont permis, durant un bon quart de siècle, de mettre en évidence l’essentiel de la relève française voire francophone. Puys-de-Dome.jpgSans oublier, à Cournon d’Auvergne, la Baie des singes, le « petit haut lieu » de l’humoriste Chraz dédié aux one-man-shows et à la chanson. Bref, terreau particulièrement fertile (voire volcanique) pour la chanson vivante que cette vallée de la Limagne, surplombée par la chaîne des puys, avec le Puy-de-Dôme en point d’orgue. 

Les Rencontres Marc-Robine ? Elles sont nées de l’admiration que lui professait Alain Vannaire, l’âme et la cheville ouvrière d’« On connaît la chanson », et des liens qui s’étaient tissés entre lui et Marc lors de venues de celui-ci dans son festival. Pour leur dixième édition, ma présence avait été requise pour parler de celui qui nous accompagna vingt-trois ans durant, dans l’amitié et le travail étroitement mêlés. Une première pour moi, que de retracer ainsi, en public, pendant près de deux heures (avec ma chère et tendre aux manettes, pour illustrer le tout en son et lumière sur grand écran), la vie et l’œuvre de celui qui se définissait comme « un colporteur de chansons ». Moment d’émotion intense, forcément, et de partage (visiblement) nécessaire. « …Et nous savons tous, à ce moment précis – écrit Claude Fèvre sur le site « NosEnchanteurs » qui a couvert la manifestation – que nous vivons à l’écouter un moment rare. »
  

Robine-Hidalgo.jpg 

C’était en début d’après-midi dans la grande salle d’expositions de La Muscade, où Radio Arverne ouvrait ensuite ses micros aux Rencontres, chaque jour de 17h à 19h, en particulier aux artistes à l’affiche ou seulement de passage qui venaient en outre chanter une chanson ou deux en public ; comme Rémo Gary, qu’on écoute toujours avec bonheur, ou Coline Malice, la régionale de l’étape. Le lendemain, même heure, même chaleur (au propre et au figuré)Vannaire mais à la Médiathèque cette fois, c’est de Brel l’aventurier magnifique que j’allais parler. Comme un « bonus » à la plus belle et sensible biographie qui lui ait été consacrée… par Marc Robine. Tout se tient, tout s’enchaîne comme je l’ai montré lors de cette causerie (une synthèse, en fait, de ma conférence)… et tout continue, car Jacques Brel reste vivant auprès de ses amis des Marquises (qui sont désormais les miens). 

C’est à la Muscade que tout le monde se donne rendez-vous dans la matinée. C’est au restau du festival (la cantine de l’école maternelle) que festivaliers, artistes et organisateurs se retrouvent pour papoter en liberté. C’est aux conférences qu’on accourt (le lendemain de mon départ, hélas obligé, Jacques Bertin présentait la sienne sur Félix Leclerc dont on célèbrera le 2 août le centenaire de la naissance). C’est à la salle d’expos qu’on assiste ou participe aux deux heures quotidiennes de radio en direct, coanimées par Alain Vannaire, qu’on découvre une belle exposition (de Serge Féchet et Jacqueline Girodet) sur « les paysages de Jacques Bertin », une autre sur les dix ans des Rencontres (photos d’André Hébrard)Livres-copie-1.jpg ou qu’on fouille dans les bacs de disques vinyles et CD, de livres et de revues aussi, à la recherche de petits bonheurs (tirés de la collection de Jean-Yves Coissard : troc à volonté !). 

C’est ici aussi qu’on se rencontre, qu’on se retrouve, qu’on se reconnaît. Entre « usagers » d’Internet et familiers de « Si ça vous chante » (ou de « La maison de la chanson vivante ») comme les passionnées Martine F. ou Danièle S. Entre anciens « toujours orphelins » de Paroles et Musique et/ou de Chorus, comme Gérard S. Disques.jpg(qui organisa le dernier concert de Francis Lemarque) ou Serge J., président d’une association de chanson située en Lorraine. Plein d’autres comme Arturo González Martín, ami des poètes de la chanson et poète lui-même, venu spécialement de la région de Madrid (et auteur d’un superbe pregón* sur la manifestation, ci-dessous en post-scriptum pour l’introduction et en castillan dans le texte pour la partie qui me concerne… que je ne résiste pas au plaisir de reprendre, sans aller jusqu’à oser la traduire), ou Christian Landrain, venu lui d’Ivry, du Picardie plus précisément dont les murs restent imprégnés du souvenir d’Allain Leprest… Banderolledont les Rencontres Marc-Robine accueillirent l’ultime récital, un soir d’été 2011. 

À Blanzat, où tout se fait à pied, on est du matin au soir comme immergés dans un bain, de chansons bien sûr mais aussi et surtout de fraternité et d’ouverture. Et resurgissent spontanément en moi les vers de Jean Vasca : « Un jour la vie sera comme une main ouverte… », « Fraternité à la fenêtre… », « J’ouvre des portes… », « Amis soyez toujours… » Ici, on incarne la chanson telle qu’on l’aime, c’est-à-dire attisant la curiosité et le dialogue, jouant le rôle de trait d’union, rassemblant les énergies éparpillées, tissant du lien social et jetant des passerelles entre les êtres et les situations. 
       

 

Pour ce qui est de lancer des ponts, le Grenoblois Laurent Berger est un orfèvre en la matière. Aussi imposant à la scène par le physique que réservé à la ville, ce grand gaillard tricote l’écriture et la musique de ses chansons (accompagné par la délicate et virtuose Nathalie Fortin au piano) comme un artisan amoureux de son métier. En provenance directe du pont (et du festival !) d’Avignon, Laurent Berger allait d’emblée nous entraîner sous d’autres ponts, ceux de Paris d’où l’on finit par s’élancer, sans un rond mais pour de bon, « dans son dernier voyage / de ce bateau sans voiles / vers son ultime étoile » :

Car si j’ai de la veine
Si les vents me comprennent
Je veux que mon radeau
Ma galère, mon berceau
Tout chargé de mes doutes
Sache trouver sa route
Où l’amour vaut encore
Un peu plus cher que l’or…
Et qu’il s’immobilise
Enfin aux Marquises. »
       

 

 
Me revient alors en mémoire ce que Marc Robine, justement, écrivait à son sujet (dans le n° 37 de
Chorus) en 2001 : « Écriture remarquable, accompagnement musical limpide et intelligent, jeu de guitare assuré et voix d’une subtile sensualité métallique. Prenons date : funambule sur le fil incertain qui va de Brel à Leprest en passant par Dimey, ce type ira loin. Ou alors les amateurs de chanson n’ont plus que des curiosités frileuses… » Pas un mot à changer treize ans plus tard ! Sauf bien sûr à s’inquiéter sur ce qui pousse le grand public et surtout les grands médias (faute d’une véritable mission de service public) à ignorer systématiquement de tels artistes. 

Plein chant dans l’esprit et la forme (superbe voix, profonde et chaude), chanson de haute tenue et cependant à hauteur d’homme (un alliage d’autant plus beau qu’il est rare). Famille Brel, Leprest, Dimey, c’est sûr, Vasca, Bertin et Bruno Ruiz aussi, mais sans ostentation. Tout juste une référence soudaine, un clin d’œil pour initiés. Ainsi, le Grand Jacques qui avait « mal aux autres » et professait toujours la nécessité d’« aller voir », aurait-il été heureux de constater que les graines d’avenir et d’altruisme qu’il avait semées ne l’ont pas été en vain : « Aller voir / Juste en bas de chez soi / Il suffit d’une fois / Pour que son regard change / Aller voir / Sur le trottoir d’en face / Là où la vie se passe / Et se fait plus étrange… »
  

Bobin.jpg 

C’est dans un véritable écrin qu’on se presse au concert – deux récitals par soir ; une salle en gradins de 200 places, à l’acoustique parfaite. Ici, la tradition l’oblige, un projecteur braqué dans le noir sur un portrait dessiné de Marc Robine au-dessus de la scène (avec, en légende, cette citation de La Peur et la Fatigue, tirée de son album L’Errance : « On m’avait prévenu qu’il y aurait toujours un morceau de chemin que je ne ferais pas »), on commence chaque soirée par une de ses chansons enregistrées. Les Terre-Neuvas, Les Aventuriers
  

Marc Robine – La peur et la Fatigue
   

À l’entracte et à la fin, on se retrouve pour échanger. Les avis, même concordants, ne sont jamais définitifs ; même dans la discordance, ils restent ouverts à la discussion. Comme avec le Québécois Moran, qui développe un univers intime sur fond de batterie et de riffs de guitares. Comme avec le groupe Musiques à ouïr dans un spectacle concept autour du répertoire de… Brigitte Fontaine : des chansons déjantées, un groupe qui ne craint pas d’aller encore plus loin, cela peut surprendre. Pour ma part, j’ai adoré ! Mené par le « percuteur »-arrangeur Denis Charolles, Musiques à ouïr (ex-Étrangers familiers qui revisitèrent naguère, avec Éric Lareine, les chansons de Brassens) c’est aujourd’hui un collectif de cinq musiciens multi-instrumentistes de haut vol (harpe, cuivres, batterie, claviers et cordes), dont trois au chant en complément de ou en alternance avec Oriane Lacaille (la fille de René, oui) et… Loïc Lantoine.

  

Musiques-a-ouir.jpg 
Cela commence de façon très classique avec
Cet enfant que je t’avais fait  (Higelin-Fontaine), sur les notes cristallines de la harpiste, et puis ça dérape dans la provocation et l’humour absurde. Quelle jubilation ! Pensez : Conne, Le Nougat, Brigitte, La Symphonie pastorale, La Viande, Kékéland… avec un sommet himalayesque au centre du motif : Lantoineun dialogue joué-chanté entre Areski et Fontaine, autrement dit Oriane et Loïc (car lui fait la fille et elle le garçon…). L’Incendie ! Un morceau d’anthologie, entre impassibilité (la description quasi-scientifique de la catastrophe en cours) et inquiétude (avec un Loïc Lantoine grandiose, masquant ses craintes au départ, l’air détaché, pour finir totalement frénétique) devant le désastre grandissant jusqu’à la chute finale de l’immeuble en flammes, après une explosion de gaz. Dix bonnes minutes de fou rire irrésistible, la salle écroulée, hurlant et pleurant de rire, n’en pouvant plus devant les mimiques et la gestuelle de Lantoine, dansant sur lui-même comme un Leprest mâtiné du meilleur Bourvil. Cocktail détonant ! Colossal. Grand moment. 

Pour Loïc Lantoine, ce spectacle n’est pourtant qu’« une parenthèse, en forme de récréation ». Alors ne le manquez pas s’il vient à passer près de chez vous et que « la » Fontaine revue et corrigée vous incite à l’ouïr plutôt qu’à la fuir. Mais souvenez-vous, de toute façon, que Loïc Lantoine, le spécialiste de « la chanson non chantée » (voir « Alors... chante ! 2 » vers la fin du sujet), est l’un de nos meilleurs auteurs francophones. Et quelle présence ! Quel charisme ! Quand Lantoine paraît, le public, aux anges, est captivé. 

Un mot encore, car je n’étais pas parti pour un compte rendu, d’autant plus que j’ai manqué les  prestations notamment de Kent, de Michel Bühler et de Jacques Bertin (avec ses propres chansons mais aussi dans une création autour du répertoire de Jacques Douai, disparu il y a dix ans), pour évoquer un des talents les plus prometteurs (et déjà bien connus) de la relève, j’ai nommé Frédéric Bobin
          

  

À la guitare, avec l’excellent Mikaël Cointepas à la contrebasse, il nous enveloppe de chansons tendres sans faire l’impasse, à travers des cas d’espèce, sur les préoccupations sociales et la dérive sociétale. Les textes sont écrits en symbiose avec son frère aîné, ses musiques font la part belle aux mélodies, la voix est chaleureuse et l’homme aussi attachant à la ville qu’à la scène. Que demander de plus ? Une distinction ? C’est fait : l’an dernier il a été lauréat du premier Prix Marc-Robine. Sûr que celui-ci aurait été particulièrement fier de voir son nom associé aux chansons de Frédéric Bobin. Reste maintenant à espérer que l’artiste saura creuser son sillon jusqu’à toucher l’ensemble du public qu’il mérite.  

 

  

Amis soyez toujours, chante Jean Vasca. À Blanzat, même sans se connaître forcément, on se sent déjà amis, en tout cas de totale connivence. D’ailleurs, on y rencontre ou retrouve aussi des artistes venus pour le plaisir : Dominique Cista (album Portes éphémères), Marc Gicquel (album Reggianissimo), Coline Malice (nouvel album Les Nouveaux Riches), Gérard Mayen (double album Encore Intime-idée), Jean-Michel Piton (album Le cœur se sert de tout…). D’autres sans doute que je n’ai pas reconnus ou qui ne se sont pas présentés à moi.
  

Remo-gary.jpg  

Et puis Rémo Gary bien sûr, venu à Blanzat cette fois pour diriger avec Frédéric Bobin la chorale des spectateurs (« Chanter sur un volcan »), et qui s’interroge de plus en plus – au point de douter du pouvoir de la chanson – non seulement sur l’adéquation, parfois déficiente on le sait, entre l’homme et l’œuvre, mais surtout sur l’osmose ressentie par un certain public avec certaines idées chantées… sans entraîner pour autant quelque retombée positive que ce soit sur la marche du monde. Il en a d’ailleurs fait une chanson, paroles et musique, sur son nouvel album, Idées reçues
         
 

  

Une chanson – interprétée en direct à Radio Arverne, seul à la guitare – qui résume cette question de la plus simple et belle des façons : en énumérant, en guise de couplets, les membres d’un panthéon à faire figurer au fronton de toutes les écoles (républicaines) de France (et d’ailleurs, car on y retrouve aussi bien Machado que Van Gogh, Neruda que George Orwell, etc.), avec ce refrain aussi sobre qu’éloquent : « On devrait être / Ce que ceux-là / Voulaient pour nous / On devrait être / Ce que ceux-là / Voulaient pour nous. » Paroles et musique : Rémo Gary. À la guitare Frédéric Bobin, à la contrebasse Mikaël Cointepas, au piano Joël Clément. Et aux chœurs, je l’espère : tous les fidèles de Paroles et Musique puis de Chorus – déraciné sans préavis comme de la mauvaise herbe il y a cinq ans, jour pour jour, au moment où j’écris ces lignes –, et désormais de « Si ça vous chante ». 

Amis soyez toujours ces veilleuses qui tremblent
Cette fièvre dans l'air comme une onde passant
Laissez fumer longtemps la cendre des paroles
Ne verrouillez jamais la vie à double tour…

 

* « PREGÓN PARA 10 AÑOS DE MÚSICA SOBRE UN VOLCÁN LLAMADO MARC ROBINE »

(Qu’est-ce qu’un pregón ? Pensez à un marché où l’on vend de tout, du neuf et du vieux, et où les vendeurs présentent leur marchandise à tue-tête… Le pregón est devenu aussi un genre littéraire qui se pratique lors des fêtes populaires et qui a été repris par des poètes comme Rafael Alberti, Gloria Fuertes, etc.) 

« Manifeste pour 10 ans de musique sur un volcan nommé Marc Robine »
(par Arturo González Martín)

« Entrez, messieurs, mesdames, entrez ! Entrez, vous tous, chers mammifères, dans ce haut lieu de rencontre autour de Marc Robine, notre père à tous pendant bien des années, et passé au rang de fils de “On connaît la chanson”. Entrez, entrez dans ce marché cordial où l’on vend les meilleurs produits du monde, et où l’on vous en offre d’autres venus de planètes à venir…

Je vous vends les quatre vents,
L’air de la liberté,
Le cyclone de l’imagination,
Les zéphyrs de la joie,
Les alizés de l’espérance et de la paix.

Entrez, et achetez mes grimpeurs bénévoles qui escaladent pas à pas les sommets de la vérité blessée par la foudre de toutes les guerres…

« VENDO Hidalgos, con sus profundas y precisas historias sobre Jacques Brel y sobre los cantos y cantantes de casi todo el mundo, en alas de libros, revistas y encuentros horizontales… VENDO palabras vestidas de fiesta y pasión… VENDO Hidalgos con lujos de Altamira, escuchador de músicas nacidas en mil y un puertos de Francia, novelas con guitarra… ¡Canta, Hidalgo, canta! ¿ Dónde canta Hidalgo? ¿Cuándo canta? Su voz ilumina las costas de la Africa oscura, de la América más ignota como navío perdido… o excita, incita y forma círculos con el arco íris de voces de Brel, Brassens, Ferré o Marc Robine… y la suya, mascarón de proa hacia lo cierto… una voz navegante, serena, que absorbe el viento de los cuatro que viven… y en Francia se remansa sobre papel y lechos digitales. »


Publié dans : Concerts et festivals - Par Fred Hidalgo
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Samedi 12 juillet 2014 6 12 /07 /Juil /2014 10:20

Bienvenue à la Maison (de la chanson vivante) !


On me fait l’amabilité de m’écrire en privé pour regretter la fréquence « trop espacée » entre les sujets de ce blog : des « messages personnels » assez nombreux pour que je me permette d’y répondre globalement en public… en rappelant un article précédent, intitulé « Le Jardin extraordinaire ». J’y expliquais en effet que
Si ça vous chante allait prendre une orientation (et donc une périodicité) différente de celle de ses débuts, où l’objectif était de compenser aussi peu que ce soit – au plan de l’actualité chansonnière de l’espace francophone – la cessation brutale de parution de Chorus (Les Cahiers de la chanson) en juillet 2009… il y a déjà cinq ans.


Cette revue, dont le rôle référentiel s’accompagnait d’importantes et incessantes retombées pratiques pour le disque et la scène, n’ayant pas été remplacée, et la presse dans son ensemble s’enfonçant dans un marasme sans précédent, c’est tout logiquement, avec le temps, que les blogs et sites ne demandant pas le même investissement, ni financier bien sûr ni même pratique et technique, se sont multipliés ; en particulier ceux dédiés au suivi discographique et scénique, d’aucuns, qui plus est, animés en équipe. Dès lors, l’intérêt pour moi de poursuivre en solitaire ce travail de promotion critique de l’actualité de la chanson n’avait plus de réel intérêt, alors que j’avais sans doute mieux à faire en tentant d’apporter un petit plus, lié à mon expérience du « métier » et à ma connaissance des artistes.
 
  

MaisonChansonVivante.jpg

 
Mais dans ce même « Jardin extraordinaire » du 9 juillet 2012, pour ne pas tourner le dos à l’évolution et à la vie pratique de la chanson, j’annonçais la création sur Facebook d’un groupe portant le même nom que ce blog mais sous-titré « La maison de la chanson vivante ». Destiné à mettre en relation (et plus, si affinités) le public amateur (mais éclairé) de chanson, les artistes et les professionnels (agents, éditeurs, producteurs, responsables de salles et de festivals…), il fonctionne aussi bien que possible avec près de 3000 «
 pensionnaires » aujourd’hui répartis dans l’espace francophone pour l’essentiel. Son mode de fonctionnement s’apparente à une auberge espagnole où chacun vient proposer ou chercher les menus ou ingrédients qu’il souhaite, modernes, d’avant-garde ou traditionnels, au-delà bien entendu des découvertes inattendues, qu’on soit fin gourmet et/ou amateur de mets plus populaires, qui s’offrent à tous. J’y interviens moi-même régulièrement, beaucoup plus qu’ici, dès que j’ai une information d’intérêt général à partager, mais sans user ni abuser de ma tâche d’« aubergiste » ou, comme une aimable lectrice me qualifia un jour, d’« échanson de la chanson ».

Entre autres, et pour exemple(s), en guise d’invitation à franchir – si ça vous chante – le seuil de notre Maison de la chanson, outre des annonces de festivals, de sorties de livres ou de disques, j’y ai tout récemment mis en ligne ces informations (ou compléments de sujets au blog) : 

• La création d’une licence chanson d’expression française à l’Université Bordeaux-Montaigne (une première en France !), dont le cursus entre déjà, en septembre prochain, dans sa troisième année et dont la mise en œuvre avait été précédée de ce clip décapant, génial détournement (d’un extrait de La Chute, le film d’Oliver Hirschbiegel) qui voyait le führer en fureur (pléonasme) opérer un constat chansonnier plein de lucidité pour déplorer finalement de futurs lendemains qui chantent : « Bientôt tous les jeunes écouteront à nouveau Léo Ferré… et cesseront d’écouter nos merdes » !
(Tous renseignements et ou inscriptions, jusqu’au 25 août prochain, sur ce site). 

 

 

• La parution d’un petit livre d’après une chanson de Luc Romann, disparu en début d’année. S’il n’a pas fini de nous manquer (pour rappel : La Désespérance et La reconnaissance du cœur), aujourd’hui l’un de ses amis de longue date, Jacques Coustals, vient nous donner indirectement de ses nouvelles, en nous offrant un conte inédit inspiré par l’une de ses chansons les plus tendres et jolies, Le Petit Cheval et la Fleur. Il aurait aimé, c’est sûr. Doublement même. Parce que le conte et son écriture, tout de charme et de poésie, sont au diapason de son univers. Et parce que ses illustrations, aussi naïves que colorées, sont l’œuvre des élèves d’une école primaire qui accueillit naguère et avec bonheur notre auteur-compositeur. Racontant l’histoire de Zino, un jeune enfant du voyage qui va rencontrer le petit cheval, cet ouvrage de 40 pages à l’italienne s’accompagne d’un CD de deux chansons de Romann : celle dont il s’inspire et, de façon judicieuse, celle consacrée à ses Amis du voyage. En vente uniquement par correspondance (chèque de 16 €, port compris, à l’ordre de Jacques Coustals) en adressant directement la commande à l’auteur : route de Darnac, 09000 Serres-sur-Arget.
 

Coustals_Romann.jpg

(Pour mémoire, Jacques Coustals est le coauteur avec Luc Romann, qui a toujours été très proche dans l’esprit et dans son œuvre des gens du voyage, de La Pancarte, récit d’une action menée il y a près de trente ans, mais hélas toujours d’actualité, pour faire annuler un arrêté municipal et une pancarte discriminatoires. L’ouvrage de 96 pages, illustré par dix artistes peintres est toujours disponible chez Jacques Coustals – 8 € l’exemplaire, port inclus).
  

 
 Un mini compte rendu du 29
e festival de Montauban, où (n’ayant pu assister qu’à la moitié de la manifestation) j’ai toutefois vu et apprécié la prestation d’une « Demoiselle inconnue » Demoiselle-inconnuequi a emporté l’adhésion du public entre toutes les découvertes en lice l’après-midi, sous le Magic Mirrors (seize cette année au lieu de douze auparavant). Gageons que La Demoiselle inconnue en question, qui gagne à être connue, ne le sera sans doute plus très longtemps, d’autant que le label « Mon Slip » des Têtes Raides (une garantie de qualité et d’originalité) l’a prise en production. En revanche, j’ai manqué le passage du groupe Peter Peter, également distingué en soirée parmi les douze découvertes complémentaires (tendance plus électrique) de cette vingt-neuvième édition.    

 

 

Pour le reste, j’ai bien ou particulièrement aimé, disons un peu, beaucoup, énormément (passons sur les pas du tout) les concerts des Ogres de Barback (très tendu en permanence), de Jacques Higelin (très grognon contre la société actuelle, avec un Champagne final éblouissant), de Thomas Fersen (très intelligent et jubilatoire en solo, en piano-voix ou simple diseur magnifique),Higelin des Innocents (dans un retour très attendu et, pour les ex-fans des eighties, très apprécié), de Christian Olivier dans un (très surprenant) exercice de lecture de chansons… Et j’ai regretté d’avoir manqué tout ou partie des spectacles d’Aldebert, de Jeanne Cherhal, de Florent Marchet, de Renan Luce ou de Zaz, faute d’horaires concordants, les uns chevauchant les autres, la faute souvent, en cascade, au surplus – finalement superflu – de découvertes. L’édition 2015, la trentième d’Alors… Chante !, n’en sera que plus attendue et, on le souhaite ardemment, que plus réussie.

  

Fersen

 

 L’affiche des dixièmes « Rencontres Marc-Robine », du 15 au 19 juillet prochains à Blanzat (63), auxquelles j’aurai le plaisir de participer. Consacrées à notre ami et collaborateur de Paroles et Musique et de Chorus (plus de vingt ans de compagnonnage étroit…), disparu en août 2003 (voir « Le Colporteur de chansons » et « La Chanson du passeur »), on y retrouvera Batlik, Jacques Bertin, Laurent Berger, Frédéric Bobin, Michel Bühler, Kent, Oriane Lacaille, Loïc Lantoine, Moran et Les Tit’ Nassels. Et on y parlera chanson en permanence, on en écoutera et on en débattra, avec une chorale (dirigée par Frédéric Bobin et Rémo Gary), un atelier d’écriture (dirigé par Emile Sanchis) qui reprendra le répertoire de Marc Robine, un plateau découvertes, des émissions de radio en direct… et la conférence de Jacques Bertin sur Félix Leclerc à l’occasion du centenaire de la naissance du « Roi Heureux » (le 2 août 1914, à La Tuque, en Mauricie).   

 

 

Pour ma part, et à la demande des organisateurs, j’y proposerai deux causeries de circonstance, l’une sur Marc Robine, bien sûr, et l’autre sur Jacques Brel aux Marquises, puisque je me suis délibérément inscrit dans les pas de Marc pour compléter et prolonger son formidable travail sur la vie et l’œuvre du Grand Jacques (…ou Le Roman de Jacques Brel) dont je fus l’éditeur heureux en 1998. (Contacts et programme détaillé ici en cliquant sur « Les Rencontres Marc-Robine » en colonne de gauche de l’affiche).

 

AfficheRencontres.jpg

 

• Une chanson de circonstance, pour illustrer le sujet précédent de ce blog (« Chantez-vous franglais ? ») sur la maltraitance actuelle du français et le reniement de certains, dans la chanson comme dans les médias, au profit de l’anglais. Une affaire qui ne date pas d’aujourd’hui si l’on en croit cette « toune » on ne peut plus d’actualité… bien que datant de… 1931 ! Une chanson écrite et interprétée dans la langue du peuple (québécois), par la reine de la turlute, j’ai nommé La Bolduc !

Écoutez mes bons amis la chanson que j'vais vous chanter…
Je vous dis tant que j’vivrai
J’dirai toujours « moé » pis « toé »
Je parle comme l’ancien temps
J’ai pas honte de mes vieux parents
Pourvu que j’mets pas d'anglais
J’nuis pas au bon parler français…  

 

 

La Bolduc en 1931 défendait déjà sa culture et sa langue à la radio. En 2014, Gilles Vigneault continue de tracer le même sillon avec un rare bonheur et un talent inépuisable. Avec Vivre debout, extraite de son nouvel album, ce grand « chansonnier » devant l’Éternel réussit l’exploit de prolonger la chanson éponyme de Jacques Brel (de même que celle de Leny Escudero, Vivre pour des idées). Et de quelle façon, en alexandrins, s’il vous plaît ! « Pour défendre trois mots que disait mon grand-père / Apportés par chez nous au temps de Rabelais / En forme de rondeau, ballade ou triolet / Pour que mon petit-fils apprenne au secondaire / Que c’est en perdant ça que les peuples se meurent... »

Vivre debout et prêt à partir à toute heure
Boire, dormir debout comme font les chevaux
Le pas de liberté inscrit dans leurs sabots
Puisqu’il y a toujours péril en la demeure
Vivre...
Vivre debout...
Pour me survivre, délesté de mes vieux tabous
Le cœur toujours prêt à suivre le pas pressé
Du caribou
Vivre...
Vivre debout !  

 

 

Voilà pour expliquer un peu ma « discrétion » croissante ici… et vous conseiller – si bien sûr ça vous chante d’être informé(e) ainsi de l’actualité, d’y contribuer vous-même ou de participer aux débats constructifs qui caractérisent cette auberge ouverte aux quatre vents de la chanson – de frapper à sa porte. Entrée libre à ceux et celles qui demandent leur admission. On y accède ICI (si l’on est déjà inscrit à Facebook ou en s’y inscrivant).

Pour le reste, je continuerai d’alimenter ce blog avec (et seulement) des sujets plus ou moins personnels, mais toujours développés (à l’exception peut-être de certains compléments d’information). Quitte à ce qu’ils soient de plus en plus espacés... « On n’a tous que deux vies, disait Confucius, et la deuxième commence le jour où l’on réalise qu’on n’en a qu’une. » Comme le note l’excellent Arbon qui a délaissé subitement sa vie de chef d’entreprise pour se lancer corps et âme dans la chanson, la véritable passion de sa vie : « Nombreux sont ceux qui, à la suite d'une maladie ou d'un accident, mettent de l'ordre dans leur existence, questionnent leurs choix passés, se libèrent d'entraves inutiles, s'efforcent d’aller à l’essentiel, et commencent leur deuxième vie. Ce n’est pas un hasard. Ils se sont, comme le dit Confucius, rendus compte qu’ils n'en avaient qu’une. Il se peut que le choix, au fond, soit de vivre deux vies, ou aucune. Deux vies, en prenant conscience de sa finitude. Aucune, en vivant sans réaliser qu’on vit. »

Ce n’est pas un hasard, assure Arbon. Et Romann, lui, que disait-il, déjà ? « C’est pas par hasard, pas par hasard, c’est pas par hasard, pas par hasard… »  

 

 

Arbon

(PS. Si vous ne connaissez pas Arbon, lui aussi gagne à être connu… comme le public gagne à le connaître ! Allez donc écouter ses chansons sur son site – il publiera à l’automne son troisième album – et lire par exemple ce qu’en dit Michel Serres, de l’Académie française : « Les chansons d’Arbon sont intelligentes, fines, légères, secrètes, un peu comme la musique de Couperin, un peu comme du La Fontaine, un peu comme la poésie de Brassens. Et renouer avec cette tradition, avec une légèreté et une fraîcheur contemporaines, est d'une certaine manière un chef-d’œuvre. »)



Publié dans : En bref et en vrac - Par Fred Hidalgo
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Jeudi 22 mai 2014 4 22 /05 /Mai /2014 11:12

Pauvre Villon, pauvre Verlaine…


La langue française a fait son temps
Paraît qu'on n’arrête pas l’progrès
Que pour être vedette à présent
Il vaut mieux chanter en anglais...
(Jean Ferrat, 1980)

 
Tout a vraiment débuté après la Libération, avec la découverte du « rêve américain ». Puis une certaine chanson – celle de la « vague yéyé » – a servi de cheval de Troie pour désarmer la génération suivante : pseudonymes aux consonances éloquentes (Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Dick Rivers, Frank Alamo, Sheila, etc.), adaptations massives de standards anglo-américains, vocables anglais se substituant insidieusement à leurs équivalents français... Pour être dans le coup, plus besoin d’être « dans le vent », on était « in »… et le tour était joué. Le ver était dans le fruit. Depuis, omniprésente dans les médias qui font l’opinion, la langue de Thatcher s’impose partout à celle de Molière, laquelle perd non seulement en influence internationale mais surtout s’appauvrit dans son pré carré (ou hexagonal si vous préférez). En France, on ne parle plus de défi, mais de challenge, pire : de battle ; pour faire de l’audience à la télé, après l’access prime time (voire le before), c’est The Voice, maintenant, qui a… voix au chapitre. Et c’est en anglais, souvent, que l’on entre désormais en chanson…

 

 
Dans mon éditorial du premier numéro de Chorus (1992), pour expliquer les objectifs de cette revue trimestrielle de 196 pages sous-titrée « Les Cahiers de la chanson » et annoncer d’emblée qu’elle resterait ouverte tant aux styles musicaux les plus divers qu’aux (plus belles) chansons du monde et ne serait pas exclusivement consacrée à la « chanson française » (notion trop étroite voire étriquée laissant place à des tentatives récurrentes de récupération nationaliste), Num-Chorusje m’efforçais d’employer l’expression « chanson vivante » – laquelle traduisait déjà, dès 1980, la nature de Paroles et Musique, précisément sous-titré « Le Mensuel de la chanson vivante ». stylo-arbre-paletteEt bien sûr j’y accolais le terme « francophone », puisque telle était (principalement) la zone de compétence (et d’habitat) de notre équipe rédactionnelle.

Mais je parlais aussi de « paroles et musiques de l’espace francophone » (c’était même le titre de l’édito). Ou, pour être plus précis encore, de « chansons d’expression française et de l’espace francophone », ce qui allait me valoir aussitôt les foudres de certains : pléonasme ! s’écrièrent-ils avec véhémence... et des œillères aux oreilles !!! Comme si l’on pouvait évacuer d’un geste aussi leste la chanson vivante d’Afrique, de l’océan Indien ou de Polynésie écrite et interprétée en langues vernaculaires, ces langues maternelles, complémentaires du français (considéré avant tout comme le vecteur indispensable à l’entente – sous toutes ses formes – entre les différentes composantes ethniques d’un même pays). Sans parler du créole d’Haïti et des Antilles, de la Réunion, de Maurice et des Seychelles, et a fortiori des langues dites régionales que sont l’alsacien, le basque, le breton, le catalan, le corse ou l’occitan.




Partisan de la diversité culturelle et même Citoyen du Monde (à l’exemple d’un Jean Rostand croisé dans mon adolescence), je suis donc fort à l’aise pour dénoncer aujourd’hui le français-bashing – comme ils disent. Rien de plus tristement français, du reste, que ce comportement qui consiste à se déconsidérer soi-même, à dénigrer systématiquement son pays, ses valeurs et ses représentants – dans le sport, la culture, la science ou autre. Mais là, c’est le comble, on touche le fond, puisque c’est carrément notre langue qu’on jette aux orties comme on pousse grand-mère vers la sortie pour en solder l’héritage (alors que, si ça trouve, comme le disait mon cher Frédéric Dard, « elle brosse encore » !).

Ainsi, à force d’à force, on rend obsolète sa propre langue en lui substituant sans cesse des mots anglais ou en inventant des barbarismes (par exemple « le jour d’après » ou « le jour d’avant » – pour The Day After ou The Day Before – au lieu tout simplement du « lendemain » et de la « veille ») qui n’ont pas lieu d’être. Peu importe, la société du spectacle privilégie l’anglicisme au français courant. Et la chanson, en l’occurrence, va même plus vite que la musique.
 

  

Rien de nouveau sous le soleil, certes. Réécoutez donc La langue française de Léo Ferré qui date de 1964. Et puis Pour être encore en haut d’l’affiche (« …faudrait qu’je susurre en angliche… »), la goualante du pauvre Jean (Ferrat) qui, seize ans plus tard mais avec une même ironie, rattachait directement cette dérive linguistique à la chanson. « Pour être encore en haut d’l’affiche / J’commence à penser en angliche / Quand j’aurai le feeling ad hoc / Ça va faire mal en amerloque… » Rien de nouveau à l’Ouest, c’est sûr : dès 1964 aussi, l’excellent et indispensable professeur Étiemble n’avait-il pas dénoncé cette même pollution (consistant à remplacer un mot français existant par son équivalent britannique) en pointant son origine au… débarquement américain de la Seconde Guerre mondiale ? Cette année-là, en effet, Étiemble publiait Parlez-vous franglais ?, à lire et à relire. Tenez, en guise d’aperçu (ou de rafraîchissement), voici le texte de quatrième de couverture, signé de l’auteur :

« Les Français passent pour cocardiers ; je ne les crois pas indignes de leur légende. Comment alors se fait-il qu’en moins de vingt ans (1945-1963) ils aient saboté avec entêtement et soient aujourd'hui sur le point de ruiner ce qui reste leur meilleur titre à la prétention qu’ils affichent : le français.

 » Hier encore langue universelle de l’homme blanc cultivé, le français de nos concitoyens n’est plus qu’un sabir, honteux de son illustre passé. Pourquoi parlons-nous franglais ? Tout le monde est coupable : la presse et les Marie-Chantal, la radio et l'armée, le gouvernement et la publicité, la grande politique et les intérêts les plus vils.

» Pouvons-nous guérir de cette épidémie ? Si le ridicule tuait encore, je dirais oui. Mais il faudra d’autres recours, d’autres secours. Faute de quoi, nos cocardiers auront belle mine : mine de coquardiers, l’œil au beurre noir, tuméfiés, groggy, comme disent nos franglaisants, K.O. Alors, moi, je refuse de dire O.K. »

 

  
Un demi-siècle après le coup de gueule d’Étiemble, force est de constater que ce phénomène d’anglicisation, particulièrement dans la chanson – vecteur essentiel de propagation d’une langue –, connaît ces temps-ci une amplification alarmante. De plus en plus de groupes, de jeunes artistes, natifs de l’Hexagone (ou d’autres pays non anglophones, car l’épidémie ne cesse de s’étendre), chantent désormais en anglais – encouragés par les médias qui les invitent ou en parlent volontiers et les festivals qui les accueillent sans se poser trop de questions –, justifiant l’abandon de leur langue natale sous le prétexte (ô combien éculé et fallacieux) que l’anglais sonnerait « tellement mieux » que le français (ou donc que l’espagnol, l’italien, le portugais, etc.)… Mensonges, foutaises ! se fâchait Nougaro dans son ode à l’alexandrin : « Moi, ma langue, c’est ma vraie Patrie / Et ma langue, c’est la française / Quand on dit qu’elle manque de batterie / C’est des mensonges, des foutaises ! »

 
Et quand bien même ! Quel mépris porté à l’écriture, à l’idée, à l’histoire, au « message », en un mot au sens, au seul profit du son ! Merci bien ! Merci pour les Béranger (les deux) et les Bruant, Couté, Montéhus, Lemarque, Trenet, Brassens, Souchon, Leprest… Pauvre Villon, pauvre Verlaine ! Lamartine, Baudelaire, Hugo, Aragon, Prévert, réveillez-vous, ils sont devenus fous ! Mais peut-être que, dans leur langue natale, les textes de ces déracinés volontaires seraient jugés un tantinet moins intéressants que ceux de leurs prédécesseurs dans la carrière…

S’il n’y a plus rien d’autre à faire
Pour échapper à la misère,
Si c’est l’seul moyen ici-bas
D’intéresser les mass media,
Si le français ou le breton
Si l’occitan ou l’auvergnat,
Comme on m’le dit sur tous les tons,
Le show-business il aime pas ça,
Y a p’t-êtr’ quand même un avantage
À cette évolution sans frein :
On pourra chanter sans entrave
Quand les gens n’y comprendront rien !

Pauvre Modigliani aussi et Cioran dont une même indignation, pour les mêmes motifs – à un siècle de distance –, me revient ici en mémoire. De grands artistes français par le talent et pourtant étrangers par la naissance. L’Italien : « Et vous ? Vous ne bougez pas ? C’est pourtant vous que ça regarde, vous dont la langue est le français que des voyous assassinent ! » Le Roumain : « Moi le métèque, le rebut des Balkans, je suis inconsolable de cet abandon et d’autant plus outré que des hommes nés sur ce sol, entichés de déprédations, s’en accommodent ou, pire, en accélèrent la chute. Il y a là comme une joie maligne à se détruire. On s’obstine à choquer, à crétiniser, à alourdir, à infecter l’atmosphère. On se rebelle, dans un conformisme satisfait, contre la pollution industrielle. On oublie celle de la langue ! » Une pollution que de Gaulle lui-même, qui avait des belles lettres, appelait « du volapük intégré ».
 
vielle accordeon 

Il y a longtemps, on le voit, que le problème existe. Mais les médias l’amplifient et le mondialisent chaque jour davantage. Des bastions hautement francophones comme le Québec qui, ô paradoxe !, nous servait d’exemple (voire de prétexte) pour défendre encore le français en France, cèdent à présent du terrain à leur voisin hégémonique, la relève chansonnière en particulier qui n’hésite plus à emprunter la langue de John Wayne dans l’espoir de mieux chevaucher les hit-parades. Le rêve d’un « pays » francophone ouvert comme une île aux autres cultures serait-il en train de s’effacer, de se fondre dans un océan anglophone sans partage ? Au Québec, ironisait en tout cas Gilles Vigneault dès 1976, « on chante dans les veillées au lieu de régler nos problèmes… et après cela on vote libéral, comme tout le monde ! » Pis, on s’en va au market…
 

 

Ce même Québec, cette « Belle Province », où l’irremplaçable Bernard Dimey aimait pourtant à se ressourcer, en regarnissant sa besace langagière de bons et loyaux mots perdus en cours de route, jusqu’à la butte Montmartre dénaturée par les fast food et autres maux commerciaux à l’effigie de l’Oncle Sam… Dimey-de Gaulle – qui l’eût cru ? – même combat !
 
DimeyLeFrancais 

C’est du reste l’Europe tout entière qui prend ce mauvais pli. Un exemple symbolique entre tous : le concours Eurovision de la chanson, dont la cinquante-neuvième édition a eu lieu début mai. Belle opportunité d’y faire valoir les spécificités culturelles et linguistiques de chacun des pays participants, de promouvoir la grande diversité du continent et de favoriser l’émergence de vrais talents, pas vrai ? Il en résulte au contraire le constat consternant d’une Europe monochrome où la quasi-totalité des quelque trente nations en lice a fait le choix de renier ses propres couleurs, de baisser frileusement son étendard, je veux dire d’abandonner sa langue au profit de l’anglais standard. Vous objecterez à juste titre que, lorsqu’un pays, comme la France, fait le pari de chanter encore dans sa langue, il finit bel et bon dernier ! La preuve par l’absurde (et le masochisme), en fait, de la domination librement admise de l’anglais – absurde comme la chanson ni faite ni à faire (quel tintouin !) présentée par les « représentants officiels de la France », les Twin Twin… Et je ne parle pas de l’uniformisation du format chanson réduit au mieux à un concours de voix (doublé d’un défilé vestimentaire), ni de son nivellement par le bas (son absence de fond atteignant des profondeurs insoupçonnées), à l’image de la politique continentale menée à Bruxelles… On voudrait favoriser l’abstention aux élections européennes qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’Eurovision ? Une arme de promotion massive contre l’Europe de la culture !

Je m’égare ? Pas un instant. « La chanson peut tout dire / Le meilleur, le pire… », chante Gilles Servat, n’étant rien de moins que le reflet de l’air du temps. Air du temps que le Québécois Bori a su capter avec éloquence (et quelque moquerie désespérée) dans une chanson de son nouvel album, sobrement intitulée Je suis français...

 


Le bon roi François, ami et protecteur des arts et des artistes, doit se retourner dans sa tombe quand il écoute nos porte-parole autoproclamés qui s’invitent et se congratulent les uns les autres en usant d’un franglais qui s’éloigne de plus en plus de « la langue de chez nous » (que disait Stendhal, à ce sujet ? Que « le penchant des esprits médiocres est de briller par le ton et le jargon du moment »…). Lui qui avait institué le « langaige maternel françoys » (cf. l’ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539) comme langue du droit et de l’administration en France, en remplacement du latin ; ce qui n’empêchait nullement les idiomes régionaux de vivre (et de chanter) en bonne coexistence.
 

 

 

« C’est quoi une chanson sans texte ? » demandais-je dans mon sujet précédent. Peut-être une chanson française qu’on écrit en anglais pour masquer ses carences dans sa propre langue… « Faut pas avoir peur de jouer avec sa langue maternelle, assurait Frédéric Dard alias San-Antonio. La langue est un matériau. On doit l’éprouver. Casser la croûte des traditions. » À vous de jouer, donc, amis artisans de la chanson ! À vous de réinventer la langue, la vôtre, la mienne, la nôtre. Chacun et chacune à sa façon, mais sans renier un vocabulaire (ni son histoire : « Le passé est notre fortune », aimait à rappeler Brassens) qui a fait ses preuves, plus riche et nuancé que bien d’autres. « C’est une langue belle à qui sait la défendre / Elle offre les trésors de richesses infinies / Les mots qui nous manquaient pour pouvoir nous comprendre / Et la force qu’il faut pour vivre en harmonie. »

À quoi ça aurait servi sinon, crénom de nom, que la Jeanne boute l’Angloy hors de France, si c’est pour lui dérouler complaisamment le tapis rouge aujourd’hui ?! La langue française, faut lui faire des marmots, pas la poignarder dans le dos, encore moins la faire monter sur le bûcher ou l’échafaud. Foin d’autodafé et de franglais : face à ces maux récurrents, le français n’a pas dit son dernier mot ! Ni la chanson qui ne pleure que pour vous plaire…

      

 

Publié dans : Éditoriaux - Par Fred Hidalgo
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