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  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 15:55
La plupart des tocards sont des crétins sectaires...


Ce soir à L’Olympia, samedi 17 janvier 2015, Guy Béart – qui n’avait plus chanté sur scène depuis Bobino 1999* et qui avait donné à Chorus, au printemps 2008, sa dernière (très) longue interview depuis cette année-là** – vient faire ses adieux définitifs en public. L’occasion de rappeler combien cet auteur-compositeur majeur (trop souvent oublié) de l’histoire de la chanson francophone (« les 3 B de la chanson française », disait toujours Jacques Canetti à propos de Brel, de Brassens et de Béart…) a toujours été en avance sur son temps, visionnaire voire… prophétique !
  

Scene-Beart.jpg  

L’occasion aussi de rappeler l’importance de la chanson vivante (celle qui abolit toutes les frontières) dans le contexte morbide que l’on sait, où les terroristes d’aujourd’hui, comme les fascistes franquistes d’antan, associent leur « Viva la muerte ! » à leur dieu de haine et de vengeance, quel que soit le nom qu’ils lui donnent. L’occasion de répéter que la chanson qui nous unit, nous lie, nous relie par un fil « entre nos cœurs passé », n’en appelle toujours qu’à la nécessaire fraternité… L’occasion enfin d’un plaidoyer pour l’entrée de la chanson française à l’école, dans les programmes officiels, qu’elle puisse y dispenser, pour le plaisir de tous (Y a d’la joie…), ses valeurs pacifiques d’ouverture, de tolérance et de rassemblement, dans la qualité qui la caractérise, sans autres limites dans l’humour, la parodie, la dérision, l’esprit rabelaisien, etc., que celles qui sont fixées par la loi de la République.
  

CharlieDelacroix.jpg

Le dernier album de Guy Béart, Le Meilleur des choses, remonte déjà à septembre 2010, il venait alors de fêter ses 80 ans (voir ici mon article de l’époque). Mais en 1986, dans son album Demain je recommence, il écrivait, composait et chantait déjà ceci, en invoquant un certain Jéhovah : 

Mon Dieu, confonds les religions,
Bureaucraties de ta croyance,
Qui ensanglantent nos régions
De leurs vengeances,
Ô Jéhovah !
 

Mon Dieu, garde-moi de ces fous
Qui t’invoquent en simulacre,
Qui font de toi le dieu des loups
Et des massacres,
Ô Jéhovah ! 
  

Guy Béart – Ô Jehovah
   

Chanson pour le moins éloquente au regard des tragiques événements que l’on sait, dont les dessinateurs de Charlie Hebdo ont été les premières victimes, car ils incarnaient la liberté d’expression par excellence, dans le strict respect des valeurs républicaines si odieuses aux yeux pervers, aux esprits dévoyés des fanatiques qui ne cherchent qu’à soumettre leurs voisins et d’abord leurs femmes par la force, l’intimidation et les armes. Merci aux amis de Tryo pour ce bel hommage en chanson (où l'on retrouve Charb, Cabu, Wolinski et Tignous exerçant leur métier d’amour et d’humour) :   

 

  

Des chansons sur les fanatiques et les crétins sectaires, on n’en a (hélas) que l’embarras du choix. Mais à tout seigneur tout honneur, place au Grand Chêne de la chanson française, j’ai nommé Georges Brassens. Celui-là même qui, un jour de l’an 1969, disait en rigolant à Guy Béart (anecdote confiée personnellement par ce dernier à votre serviteur) : « Il y a deux grands auteurs-compositeurs aux vingtième siècle : moi et Georges Brassens ! À part ça, il y a Guy Béart… » C’est Maxime Le Forestier (pour qui Cabu dessina la pochette de son album Saltimbanque en 1975, outre une bande dessinée en double page à l’intérieur du 33 tours) qui chante ici Quand les cons sont braves, car la Camarde ne laissa pas à son auteur le temps de l’enregistrer. Sa teneur, fort aimable quant à la connerie ambiante dont il ne s’exonère pas lui-même (« Quand les cons sont braves / Comme moi / Comme toi / Comme nous / Comme vous / Ce n’est pas très grave... »), ne fait pas dans la nuance quand le contexte l’exige : 

Par malheur sur terre
La plupart
Des tocards
Sont des gens
Très méchants,
Des crétins sectaires.
 

Ils s’agitent,
Ils s’excitent,
Ils s’emploient,
Ils déploient
Leur zèle à la ronde,
Ils emmerdent tout l’monde !
   

 

 

À propos de tocards, de crétins sectaires, il y a déjà quatre ou cinq ans l’un de mes amis m’a dit, l’air de rien : « Tiens, aujourd’hui je me suis fait traiter de “sale juif” dans la rue… » Vous imaginez (j’espère) ma stupéfaction, que dis-je, ma consternation ! D’abord et surtout parce que je n’aurais jamais cru possible dans le pays des Lumières et des Droits de l’Homme qu’un natif dudit pays pût insulter un de ses compatriotes au seul titre qu’il n’est pas de la même confession (alors que leurs lointains ancêtres étaient tous deux peu ou prou originaires de la même région du monde)… Ensuite, parce que je n’avais jamais seulement songé à penser... que mon ami (qui n’a jamais porté son origine confessionnelle en bandoulière) pût être juif, lui qui n’est même pas pratiquant. D’ailleurs, Juif ou Martien, musulman ou Vénusien, quelle importance pour un être humain digne de ce nom ?
  

mercredimanche 

En rapportant cette triste anecdote (qui n’en est plus une aujourd’hui, mais une réalité quotidienne, tant ces insultes-là sont devenues monnaie courante), je voulais simplement dire que l’antisémitisme est une « chris’ de sacrée hostie d’tabernac’ » (comme disent nos cousins québécois) de maladie qui gagne, puisque le moindre crétin de quidam sectaire savait visiblement que mon ami était juif… et moi pas, mon ami étant mon ami et rien d’autre de plus ni de moins, quelle que soit la couleur de sa peau ou la langue dans laquelle il s’exprime. Une façon aussi de rappeler l’Histoire, même si l’essentiel est d’aller encore et toujours de l’avant pour la bonne raison que l’on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens... Pour ce faire, je convoque ici Luc Romann, disparu il y a tout juste un an, Français de France, et juif lui aussi mais citoyen du monde avant tout. 

C’est une longue histoire
Ton Livre, ta mémoire
Mais qu’as-tu fait des sources de ton sang ?
Les vois-tu se répandre
Dans le feu, dans la cendre ?
Se tarir sous les yeux de tes enfants ?
 

Tous les tambours de guerre résonnent en toi
Ils font trembler le monde
Les planètes à la ronde
Jusqu’aux étoiles, ils vont porter leur voix
 

La terre ouvre ses tombes
Devant tant d’hécatombes
Tu cherches des alouettes dans des miroirs
À quoi ça te sert, ta science et ton savoir ?  

 

      

Tirer les leçons de l’Histoire, c’est précisément ce qu’a fait Salvatore Adamo, Belge de parents italiens intégrés et fiers de l’être au Plat Pays qui les avait accueillis quand ils criaient famine au pays de leurs ancêtres ; c’est ce qu’il a fait en 1993 avec sa seconde et définitive version de cette chanson grandiose d’humanité et de fraternité : 

…Mais voici qu’après tant de haine
Fils d’Ismaël et fils d’Israël
Libèrent d'une main sereine
Une colombe dans le ciel
 

Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah 

Et par-dessus les barbelés
Le papillon vole vers la rose
Hier on l’aurait répudié
Mais aujourd’hui, enfin il ose
 

Requiem pour les millions d’âmes
De ces enfants, ces femmes, ces hommes
Tombés des deux côtés du drame
Assez de sang, Salam, Shalom…
 

Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah !  

 

  

Avec le temps, va, on pourrait penser que l’Homme s’améliore au fil de son expérience. Que nenni ! L’Histoire ? « J’étais pas né » ! L’éducation des parents ? Elle recule face au prosélytisme religieux et à l’endoctrinement rendu possible par les réseaux sociaux laissés sans contrôle. L’enseignement ? Il y a au moins quinze ans que les personnels enseignants souffrent et tirent la sonnette d’alarme… sans que personne ne les écoute. On voit le résultat. Alors ? En priant Dieu, Jéhovah, Allah (je me souviens des menaces de mort proférées à la fin des années 80 à l’encontre de Véronique Sanson « à cause de » sa chanson Allah, rien de nouveau sous le soleil...) ou les autres, qu’on finisse par atteindre un jour le fameux œcuménisme, que faire d’autre en attendant que de défendre mordicus, sinon l’athéisme ou l’agnosticisme (ça règlerait tout, d’un coup, si les religions n’existaient plus), en tout cas la laïcité. Voulez-vous que je vous dise ? Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi !
  

Cavanna.jpg 

C’est dans ce but, celui de défendre les valeurs laïques et démocratiques de la République, que les sociétés de journalistes français ont publié le communiqué de presse ci-dessous. Je me fais un devoir de le partager ici en y associant tous les anciens collaborateurs de Paroles et Musique et de Chorus, n’oubliant pas que toutes ces valeurs d’indépendance et de liberté d’expression, contre le sectarisme et l’obscurantisme, nous les avons défendues nous aussi, plusieurs décennies durant, à travers l’illustration de la chanson vivante. En l’occurrence, on me permettra d’ajouter à ce communiqué un petit apport personnel, une citation (et une vidéo) de Jacques Brel qui, en 1977, posait déjà la bonne question… induisant la même réponse. Pourquoi ont-ils tué Charlie-Hebdo et les autres ? Ils l’ont fait pour les mêmes raisons globales, fascisantes et idéologiquement intéressées, que ceux qui ont tué Jaurès : 

Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps du souffle d’un soupir :
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?...  

 


 

« MÊME PAS PEUR » 

« En mémoire de nos confrères de Charlie-Hebdo et des victimes du terrorisme assassinées à Paris, Montrouge et porte de Vincennes, nous, journalistes de presse écrite, radio, télé et internet affirmons notre refus obstiné de céder à la violence et à l’intimidation.
« Leur combat nous oblige.
« Leur courage, face aux menaces de mort, nous impose de continuer à informer sans transiger, toujours indépendants de tous les pouvoirs.Meme-pas-peur
« Comme eux, osons dire, crier, scander : nous n'avons pas peur !
« Le rire est un rempart universel contre l’obscurantisme. La caricature des idées comme des croyances est une manière de faire vivre le pluralisme. Nous n’y renoncerons pas.
« Nous voulons réaffirmer le sens de notre métier pour faire reculer la propagande, la rumeur et les manipulations. Dans les jours, les mois et les années qui viennent, nous voulons porter haut notre exigence et notre responsabilité d'informer nos concitoyens.
 

« L'enjeu dépasse notre profession. Il en va de la démocratie, aujourd'hui rongée par le doute.
« La presse a besoin de liberté
« La liberté a besoin de la presse
« Défendons-les !
 

« “Le silence, c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs. Et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs.” (Tahar Djaout, journaliste et écrivain algérien assassiné par le FIS en 1993.) » 

(Premiers signataires : Société des journalistes de l’AEF, l’Agence France Presse, Alternatives économiques, Canal+, Courrier international, La Croix, Les Échos, Europe 1, L’Express, Le Figaro, France Bleu, France Info, France Inter, France Culture, L’Humanité, iTélé, Libération, Marianne, Mediapart, Le Monde, Le Mouv’, L’Obs, Le Parisien, Le Point, RFI, RTL, Rue 89, Télérama, TF1 et La Vie.)
  

Cabu_GLEZ.jpg  

« Alors, dis et meurs », écrivait Tahar Djaout avant d’être assassiné par les obscurantistes de son pays. Sur le sujet, Georges Brassens, lui, avait sa petite idée sur la question en écrivant Mourir pour des idées, s’adressant aux « sectaires de tous poils » : 

Des idées réclamant le fameux sacrifice
Les sectes de tous poils en offrent des séquelles
Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort toujours recommencée...
Ô vous les boutefeux, ô vous, les bons apôtres,

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
Mais de grâce, morbleu ! laissez vivre les autres !
 

Mourons pour des idées, oui, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.  

 

 

 
Quelques années plus tard, Leny Escudero pensant à son père illettré, face aux franquistes désireux de maintenir le peuple dans l’ignorance, compléterait la chanson du Bon Georges à sa manière. Prenant apparemment son contrepied, avec ce titre, Vivre pour des idées, mais seulement en apparence :
 

Il était à Teruel et à Guadalajara
Madrid aussi le vit
Au fond du Guadarrama…
 

Il m´a serré fort contre lui :
« J´ai honte tu sais, mon petit,
Je me demandais, cette guerre,
Pour quelle raison j´irais la faire ?
Mais maintenant je puis le dire :
Pour que tu saches lire et écrire ! »
 

…Et, ajouterai-je aujourd’hui : et aussi DESSINER !  

 



Moralité ? C’est l’homme du jour, c’est Guy Béart qui nous l’apporte. Une histoire d’espérance folle, mais dont le rassemblement républicain du dimanche 11 janvier, après les massacres du 7 et des jours suivants, laisse augurer sa réalisation. Après le choc, indicible encore aujourd’hui, après le chagrin et les larmes, tous ces sourires réunis, par millions, du jamais vu en France depuis un siècle, tous ces cœurs battants… 

Si les larmes t’ont fait du bien,
Ce sourire est déjà le lien,
Avec les beaux jours qui viennent,
Reviennent.
 

C’est l’espérance folle
Qui carambole
Les tombes du temps.
Je vois dans chaque pierre,
Cette lumière

De nos cœurs battants…  

 

  

*Sauf lors d’un concert exceptionnel le 7 octobre 2005 à Montpellier dans le cadre du festival des « Internationales de la guitare ». **Si l’on excepte une interview donnée au Monde en 2003.


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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 19:23

La Folle Complainte


je-suis-CharlieLe 3 janvier dernier, le photographe Alain Rullier me souhaitait la bonne année en m’adressant ce portrait récent et magnifique de mon ami Cabu... Deux jours plus tôt, sur le groupe du réseau social lié à mon blog, j’avais publié ce souhait : « Un mot clé pour 2015 : l’ouverture (à tous les possibles et à tout ce que l’on peut aimer et découvrir). » Et pour symboliser ce nécessaire état d’esprit au seuil de l’an neuf, je suggérais un dialogue entre chanson et peinture, en « postant » des toiles de Matisse, adepte des fenêtres ouvertes, sur Collioure, sur Tahiti, sur le monde…

 Cabu-Portrait.jpg


Le 5 janvier, insistant sur ce qui devait être « le maître-mot de cette nouvelle année et ses corollaires, le décloisonnement, la tolérance…, j’ouvrais ce débat à la suite d’un extrait du Cantique de Matisse, de Michel Butor : « J’ai des yeux, j’ai des oreilles. Le monde pour moi est non seulement visible, mais audible. […] Qui ne s’intéresse pas à la peinture est un aveugle, à la musique une sorte de sourd, et je voudrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le guérir de ces maladies. Ce qui est normal pour un peintre, c’est de lire des livres ; pour un musicien aussi ; ce qui est normal pour un écrivain, c’est de s’intéresser à la musique et à la peinture. » Et j’y joignais une première chanson incontournable à tous points de vue, celle de Jean Ferrat (paroles d’Henri Gougaud), Picasso Colombe (1972).

Picasso colombe au laurier
Fit Guernica la mort aux cornes
Pour que dans un monde sans bornes
La nuit ne vienne plus jamais
La nuit ne vienne plus jamais…
  

  

Deux jours plus tard, la nuit était de retour, avec ces « sortes de sourds », ces sortes de malades… sauf que pour être (immensément) bêtes, ils n’en sont pas moins (consciemment et délibérément) méchants. Inimaginable, inenvisageable, inconcevable seulement cinq minutes plus tôt sur notre sol de liberté, d’égalité et de fraternité. La barbarie fasciste – tous les extrémismes, qu’ils soient politiques ou religieux, sont du fascisme – frappait des innocents sans défense, coupables seulement d’avoir exercé la plus élémentaire des libertés d’expression (et non pas d’avoir poussé la liberté d’expression au-delà de ses limites, comme on l’entend aujourd’hui de façon aussi indécente que lâche ici ou là, en France comme dans le monde) : celle de vouloir faire rire (et réfléchir) leurs semblables avec intelligence et talent.

Les amis de Charlie Hebdo le savaient, connaissaient les risques encourus et le courage de leurs journalistes, rédacteurs et dessinateurs, de son équipe tout entière, mais jamais on n’aurait cru possible que des fous (« Ce ne sont même pas des fous, a déclaré hier soir Patrick Pelloux, médecin chroniqueur au journal, ce serait faire insulte aux fous ! ») pussent passer aux actes avec des armes de guerre en plein cœur de la capitale du pays des Lumières. C’est Mozart qu’on a voulu assassiner, c’est Picasso, c’est Rimbaud, c’est Voltaire… et c’est Cabu et les siens, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré et les autres, qu’on a exécutés froidement.
 

Charlie-Dessinateurs.jpg

Quelques jours auparavant, je souhaitais encore à tous mes amis (et notamment à Cabu), anciens lecteurs de Paroles et Musique et de Chorus, « des chants d’oiseaux et des rires d’enfants », à l'instar des vœux de Jacques Brel qui, à eux seuls, contiennent tout ce que l’on peut souhaiter aux êtres humains dignes de ce nom.

« Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir, et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns.
Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer, et d’oublier ce qu’il faut oublier.
Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences.
Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants.
Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence, aux vertus négatives de notre époque.
Je vous souhaite surtout d'être vous... »

Consterné, anéanti, sans mots… comme nous tous, hommes et femmes de bonne volonté, frères humains, citoyens du monde, après les pleurs et la stupeur, je me suis senti incapable de continuer à écrire… et puis j’ai – nous avons tous – très vite compris qu’il ne fallait pas céder à la tentation du silence qui est justement ce que recherchent ces obscurantistes. Des barbares moyenâgeux se réclamant d’un être suprême qui, « grâce » à ces imbéciles dont la carence culturelle est égale à leur haine sans limite pour les Droits de l’Homme, donne avec insistance tous les signes de son inexistence.

Il y a tant de questions et tant de mystères
Tant de compassion et tant de revolvers

Tant d'angélus
Ding
CrayonsTours-copie-1Qui résonnent
Et si en plus
Ding
Y a personne ?

Arour hachem, Inch Allah
Are Krishhna, Alléluia!

Abderhamane, Martin, David
Et si le ciel était vide ?
Si toutes les balles traçantes
Toutes les armes de poing
Toutes les femmes ignorantes
Ces enfants orphelins
Si ces vies qui chavirent
Ces yeux mouillés
Ce n’était que le vieux plaisir
De zigouiller ?...
  

  

 Je me souviens de Cabu en 1983 venant soutenir (avec beaucoup d’autres, Font et Val, Simone Signoret, Guy Bedos, Leny Escudero, Graeme Allwright, Quilapayun, Djurdjura, etc.) notre combat à Dreux pour la démocratie et la tolérance contre l’extrémisme. 

PM-Font-et-ValCabu tombé aujourd’hui au champ (chant) d’honneur de la liberté d’expression, avec tous ses amis qui sont aussi les nôtres, pour nous permettre de continuer à vivre debout. L’horreur de ce moment est trop atroce pour en dire plus… sauf qu’il ne faut pas se taire, ce serait « leur » donner raison.

Contre tous les fascismes, toujours, ne jamais rien oublier, ne jamais se taire, c’est notre devoir d’êtres humains – même pas d’humanistes, de simples êtres humains – pour tenter d’empêcher que le pire, d’où qu’il vienne, ne se reproduise. Et c’est bien à cela que participait en toute conscience, avec d’immenses qualités professionnelles et beaucoup d’humour, sans autres armes que le stylo et le crayon, l’équipe de Charlie Hebdo. Merci infiniment, les amis, jamais on ne saura vous rendre ce que vous nous avez apporté mais jamais on ne vous oubliera : on vous aimait, on vous aime, on vous aimera. Toujours.
  


Souvenir... Début mars 2005, dernière ligne droite du bouclage du numéro de printemps de
Chorus...
Coup de fil de Mano Solo : « Salut Fred, j’ai des choses à dire, urgentes, qui me tiennent à cœur ! Peux-tu me laisser une carte blanche dans le prochain numéro de Chorus ? Genre une page... »
Moi : « Prends la place que tu veux, Mano... »
Le lendemain, il nous envoyait l’équivalent de trois pages pleines sans illustration. Le temps de réaménager le sommaire, je rappelais Mano : « Il faudrait pouvoir illustrer ton texte, tu peux nous donner quelque chose ? Une photo, un dessin ?... »
Mano : « Les photos, tu as ce qu'il faut dans tes archives ; pour le reste demande à mon père... »
Moi (dubitatif, les relations alors étaient quelque peu tendues entre le fils et le père) à Cabu : « J’ai besoin au moins d’un dessin pour illustrer une tribune libre de Mano... Je sais que tu ne l’as encore jamais fait pour et sur lui, mais… c’est lui qui le souhaite... et puis ce serait… bien, non ?! »
Cabu : « Lis-moi son texte… et je t’envoie dans la journée ce qu'il te faut. »
  

dessin-Mano-copie.jpg 

Ce qui fut fait et publié dans le numéro de Chorus avec Dylan en couverture : quatre pages intitulées « Le virus en papier », un texte très-très fort (conclusion de Mano : « Je remercie Chorus d’accueillir un bout de ma rage, simplement, sans avoir eu à lutter... »), illustré par un dessin d’une demi-page de Cabu sur « Mano Solo, le chanteur » en lequel les médias et beaucoup trop de journalistes, confondant l’art et le « people », la chanson et le scandale, ne voyaient en lui que « Mano Solo, le chanteur du sida »... Et c’est ainsi qu’eut lieu la réconciliation définitive entre l’un et l’autre, entre Emmanuel Cabut, disparu à 46 ans le 10 janvier 2010, et Jean Cabut, assassiné lâchement le 7 janvier 2015 (il aurait eu 77 ans mardi 13).
 

 

Antimilitariste, pacifiste, bouffeur de curés en tout genre bouffis en certitudes et autoproclamés porteurs de la Parole divine (tu parles !), mais ami des hommes, de la nature et des animaux, il n’aurait (il n’a) jamais fait de mal à une mouche… Et pourtant, « ils » l’ont tué, les salopards de connards qui ne méritent pas le nom d’êtres humains ont tué mon Cabu, notre Cabu si tendre qui faisait déjà partie du meilleur de la mémoire collective ; ils l’ont exécuté sans autre forme de procès, lui, deux policiers qui faisaient simplement leur travail et ses merveilleux collègues de Charlie Hebdo !
 

Noms-victimes.jpg 

Quelle déchirure… Oui, « pourquoi, pourquoi, t’es plus là ?! » Je pense à la chanson de Mano : « Allez viens, y a qu’à faire semblant de rien, juste un peu fermer les yeux, rien qu’y croire un tout p’tit peu… Allez, viens dans mes bras, y a pas d’raison d’rester seul comme un chien… » 
  

 

Depuis des années ils poursuivaient leur travail au service de la liberté d’expression et du rire tout simplement – du rire ! –, de la dérision aussi salutaire qu’indispensable dans nos sociétés où la bienséance, le bien-pensant, le politiquement correct et la langue de bois nous étouffent doucement mais sûrement, nous font mourir, la République et la démocratie, à petit feu. Ils continuaient parce que c’étaient eux, parce que PM-Bourges-Cabuc’étaient nous… et qu’on n’aurait su faire autrement, nous de les lire, de les aimer et de les encourager, eux de faire leur job avec talent, conscience (non, ils n’ont jamais été « irresponsables », c’est une honte de lire et d’entendre ça encore aujourd’hui, c’était tout le contraire !) et toujours dans l’idée de s’en payer une tranche, de rigoler et de nous faire rigoler de tout, malgré les risques avérés, les menaces de mort répétées… Selon le principe qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Et que la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Comme ceux du maquis de la Seconde Guerre mondiale, les résistants de la liberté contre la barbarie, ils resteront nos héros.

Et Cabu à jamais le mien : tant de souvenirs partagés avec lui depuis la création de Paroles et Musique en 1980… Chez lui, seul avec lui, à écouter des disques (Cab Calloway et Trenet bien sûr, et puis le jazz de la grande époque) et à le regarder, admiratif, dessiner le sourire aux lèvres, l’œil malicieux ; au restaurant (…végétarien) ; au spectacle (Tachan, Trenet !) ; avec Cavanna… et je pense à Reiser... et à Desproges… Sa collaboration fidèle, ses illustrations, ses couvertures (oh ! la Une du numéro d’avril 1986 de Paroles et Musique faisant écho aux déclarations nauséabondes de l’extrême droite sur la nouvelle chanson française, forcément « décadente »…) ; ses appels impromptus : « Allez viens, j’t’emmène à Droit de réponse chez Polac, on va se marrer »
 

CabuRichardFred.jpg 
CannavoTrenetÉvidemment, le livre (de référence) de Richard Cannavo sur Charles Trenet (Le Siècle en liberté) que je lui avais proposé d’illustrer à l’automne 1988, ce qui l’avait rendu si heureux (d’où sa dédicace perso faisant référence à l’Académie française : l’auteur de L’Âme des poètes y avait malencontreusement déposé sa candidature…) : deux ou trois matins par semaine, pendant presque trois mois, je me suis incrusté chez lui, n’acceptant d’en repartir qu’avec son dessin du jour – un chef-d’œuvre à chaque fois – précieusement dans ma sacoche, comme à la suite d’un hold-up librement consenti par sa victime !… Et son rire, son rire surtout, son rire toujours, toujours le même mais si communicatif. Irrésistible. Qu’est-ce qu’on riait !

Trenet-texte 

   

Dedicace-Cabu

 

Tous ceux qui l’ont connu conservent forcément le même souvenir de lui : sa gentillesse – infinie – et son rire d’enfant, de grand adolescent qui se refusait à vieillir – le Grand Duduche, c’était lui, vraiment. Et son incroyable simplicité, sa rare modestie, son humilité exemplaire, alors que c’était un géant, qui dessinait plus vite que son ombre, un génie de son art.

Comme vous, tout pareil, mon cœur saigne. Abondamment. En songeant à lui, je pense au plus beau livre que j’ai lu depuis des années, avant que le jury Goncourt s’honore à le distinguer, celui de Lydie Salvayre qui, d’une certaine façon, raconte l’histoire de ma mère en racontant l’histoire de la sienne exactement au même âge, en 1936, en Espagne. Pas pleurer. Les deux mêmes mots que disait et répétait ma grand-mère à ses deux filles en découvrant l’exil, synonyme de froidure, de solitude et d’inconnu, en février 1939 ; trois femmes fuyant la barbarie fasciste pour laquelle le cri de haine « Viva la muerte ! », à l’image des nouveaux barbares décérébrés de janvier 2015, était tout un programme. Non, « surtout, il ne faut pas pleurer. Pas pleurer… Pas pleurer ! » 
 


Spécialement pour toi, Jean (et je pense aussi à Emmanuel et à Isabelle), revoici la chanson du Fou Chantant que tu préférais… Crévindieu ! Nous forcer à écrire aujourd’hui ce genre de complainte, quand même, tu charries !... Mais si ça se trouve, quelque part, tu te marres bien avec Reiser, Desproges, Cavanna, Wolinski, Honoré, Tignous, Charb… et tu chantes
Y a d’la joie avec lui, le « Fou », le vrai, l’enchanteur, lui qui croyait au ciel et toi qui n’y croyais pas.
 

Trenet-pour-PM
On te connaît, tu sais, avec ton imagination délirante ! Rien que pour entonner encore du Trenet, fût-ce désormais avec des ailes d’ange, tu serais bien capable de t’inventer – et d’y inviter tous les potes, tous les gentils et talentueux – un miraculeux paradis des musiciens et des artistes ; avec bien au chaud dans les nuages, pour vous écouter et jouir de plaisir en faisant chorus, tous ceux et toutes celles qui vous ont aimés de votre vivant et sont partis avant vous. Triomphe assuré, ovation debout ! « Viva la vida » (nous serons votre mémoire vivante) et à bas les cons ! 
 

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 19:45

« Ça manque un peu de verbe aimer… »


Après quelques milliers de feuillets publiés aux quatre vents de la chanson, je m’étais juré (et l’avais annoncé publiquement) de ne plus écrire de critiques de disques… et je vais donc m’y tenir. Pour autant, votre serviteur n’en reste pas moins un amoureux transi de la chanson, ouvert ô combien ! aux coups de foudre et de cœur… et le dernier en date, impossible à conserver par-devers soi, s’appelle Stratégie de l’inespoir, œuvre d’un certain Hubert-Félix Thiéfaine.  

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Il fut un temps, ici même, où je m’efforçais d’aligner les chroniques de disques à la chaîne (parfois plus d’une dizaine par sujet), histoire de combler (aussi peu que ce fût) un manque véritable de débouchés médiatiques pour les artistes. C’était, il est vrai, dans les deux ou trois années suivant la disparition aussi brutale qu’improbable des « Cahiers de la chanson » et de la « petite mort » personnelle qui s’en était suivie. Le temps a passé, Chorus n’a certes pas été remplacé, mais les sites et les blogs se sont multipliés, à charge pour l’amateur de chanson de savoir trier en l’espèce le bon grain de l’ivraie. Bref, je n’écris plus de chronique ou de critique d’album, c’est comme vous voulez, mais cela ne m’empêche pas de continuer à vivre (…debout) et, donc, à partager mon enthousiasme au coup par coup.
  

 

Et pour le coup, le nouvel album d’Hubert-Félix Thiéfaine est un must en la matière ! Il semble pourtant si désespéré… À commencer par son titre, Stratégie de l’inespoir… Mais primo, on le sait depuis Léo Ferré et même avant, les chants les plus beaux sont les chants désespérés. Et secundo, Thiéfaine, notre Albatros de la chanson, notre chanteur aux semelles de vent, ne fait rien comme personne, se permettant en l’occurrence de sortir un album dont le titre (figurant seulement sur la tranche) est biffé, barré d’un trait éloquent… sauf peut-être pour cette caste « médiocratique » qu’il y fustige.
   

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Dans Résilience zéro, notre homme écrit ceci : « Au commencement était le verbe / intransitif et déroutant / Venu des profondeurs acerbes / Et noires des garderies d’enfants… » Il y parle des secrets, des tourments et des rêves d’enfant… que je crois partager avec lui pour une part essentielle, celle des secrets et des tourments. Question rêves, heureusement, outre la littérature, la chanson était là, déjà, pour nous laisser espérer d’autres lendemains qui, eux, chanteraient peut-être. Quelque vingt ans plus tard, Hubert sortait son premier album, Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir… C’était en 1978 et, résidant alors, « Horreur Harrar Arthur », en plein pays afar, deux ans avant la création de Paroles et Musique, je profitais d’un séjour parisien pour me le procurer… par hasard. Bonne pioche ! En mars 1981, enthousiaste, je découvrais pour la première fois l’énergumène sur scène. C’était à la Gaîté-Montparnasse, un petit théâtre parisien.  

 

 

Suivraient alors un premier « papier » dans le numéro (11) de juin de Paroles et Musique sous un titre bien théfainien (vous avez dit nietzchéen ?) : « Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi ! »,couv-PM-HFT-copie-3.jpg lui-même suivi de nombreux dossiers et articles, tant dans « le mensuel de la chanson vivante » que dans « les Cahiers de la chanson » qui lui succédèrent, durant les décennies 80, 90 et 2000. Avec le bonheur entre-temps d’être l’éditeur et directeur d’ouvrage de la monographie Hubert-Félix Thiéfaine, signée Pascale Bigot et parue chez Seghers (collection « Poésie et Chansons ») en 1988, puis de Jours d’orage, sa première biographie, œuvre de Jean Théfaine, publiée en 2005 dans notre « Département chanson Chorus/Fayard », et rééditée en 2011 dans une version revue et augmentée – première biographie et surtout ouvrage de référence, tant Hubert s’était livré à son presque homonyme (ce qui semblait a priori inenvisageable non seulement à ses proches et à son entourage professionnel mais à l’intéressé lui-même !) au long d’un long processus d’accouchement...
        

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Mon ami, notre ami Jean Théfaine n’est plus là pour découvrir ce nouveau chapitre de la saga thiéfainienne, mais je sais combien il l’aurait apprécié. Et combien nous en aurions parlé ensemble. On aurait d’abord noté que deux des douze chansons seulement de cet opus XVII (non compris les albums en public) sont entièrement signées, paroles et musique, de notre héraut nietzchéen de la chanson : En remontant le fleuve et Karaganda (Camp 99). La première est « hénaurme », qui n’est certes pas l’œuvre d’un perdreau de l’année : « En remontant le fleuve au-delà des rapides / Au-delà des clameurs et des foules insipides / […] Nous conduisons nos âmes aux frontières du chaos / Vers la clarté confuse de notre ultime écho... » La seconde, portée par un rock lourd et sourd est bouleversante : « Fantômes aux danses astrales, aux rhapsodiques pleurs / Visages camés bleuis graffités par la peur / Qui marchent lentement vers l’incinérateur / Vers la métallurgie des génies prédateurs / C’est l’histoire assassine qui rougit sous nos pas / […] C’est le cri des enfants morts à Karaganda… »  
  

 

Avec Jean Théfaine, on rivaliserait de citations de l’auteur – de l’auteur oui, pas du parolier : nuance de taille, qui distingue le faiseur du créateur. Famille Ferré bien sûr, même si c’est plus dans l’esprit que dans la forme. Quand il s’attaque à la chanson d’amour, par exemple, voilà ce que ça donne : « Flamboyante ivresse de mes jours / Fulgurante Astrée de mes nuits / Délicieuse hôtesse au long cours / Qui m’éclaire et qui m’éblouit / Déesse de mes gravures anciennes / Fille de mes équations païennes / Ange quantique et démon fatal / De mes lubies sentimentales… » À l’inverse, d’un amour en bout de course voici ce qu’il écrit : « La rouille fait grincer les couleurs / Dans le matin à contre-jour / Nos regards en apesanteur / Fixent le point de non-retour / La rouille fait grincer les couleurs / Et bloque les issues de secours… »

Pas de quoi s’étonner que toutes ces chansons soient introduites par des citations de Paul Celan, Charles Trenet (eh oui !), Pétrarque, Sartre, Léon-Paul Fargue, Proust, Lucrèce, Céline ou Garcia Lorca. Quand il évoque celui-ci, la solitude et l’accélération du temps, on salue bien bas : « Trafiquant de réminiscences / Volées à des foules amnésiques / J’ai longtemps laissé ma conscience / Vagabonder sur sa musique / […] Je me souviens d’étoiles filantes / Distordues dans les galaxies / D’où j’appelais l’horloge parlante / Pour avoir de la compagnie… » (Toboggan). Joueur de blues, de rock et de mots, Thiéfaine s’offre même le plaisir d’un voyage au bout du verbe avec un Retour àCélingrad !  

 

 

Qui donc ? Qui d’autre que Thiéfaine pour nous offrir aujourd’hui de telles fulgurances d’écriture ? Les connaisseurs citeront d’autres noms, bien sûr… et j’ajouterais moi-même volontiers un Manset, un Pascal Mathieu ou un Vasca, comme un Souchon à sa façon. J’aurais aimé débattre aussi avec mon ami Jean de ce glissement progressif d’Hubert-Félix d’une écriture purement surréaliste, sinon automatique, à une expression plus déterminée, livre-copie-2.jpgau service de l’idée et du sentiment, veux-je dire, plus qu’au nom de l’art pour l’art. En d’autres mots, Thiéfaine utilise désormais tout son savoir-faire au service du faire savoir, de la signifiance. Je ne dis pas que cet album est autobiographique, mais il parle spécialement à qui connaît un peu Hubert et ses fêlures (anciennes ou toutes récentes), il parle de lui et ce faisant parle de nous (enfin, de certains d’entre nous) comme rarement.

D’ailleurs, c’est bien de lui et de son fils Lucas qu’il parle, en bonus de Stratégie de l’inespoir, quand il adapte Father and Song, une chanson de Cat Stevens : « Quand on veut faire de sa vie / Un enjeu ou un paradis / Faut garder ses rêves de môme / Jusqu’au dernier cri. » Lucas, Hubert-Félix, passage de témoin en cours… Qui rend d’autant plus éloquent, a posteriori, le témoignage de Lucas, 21 ans aujourd’hui, que Jean Théfaine avait tenu à recueillir et à publier tel quel, à la première personne, en pages 404-406 de son Jours d’orage revu et augmenté…
  

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Ici, Lucas Thiéfaine n’est pas seulement aux guitares (très présentes), aux côtés du génial Alice Botté, il est aussi aux arrangements et à la réalisation de l’album, conjointement avec Dominique Ledudal. Peu de musiciens au demeurant mais assez, et bien utilisés surtout, pour emplir l’espace comme s’il s’agissait d’un orchestre symphonique : outre les précités aux guitares, il y a Christopher Board au piano, Marc Perier à la basse, Frédéric Scamps au minimoog, et Bruce Cherbit à la batterie et aux percussions. Tandis que Vincent Segal au violon cello et Marc Apap au violon alto prêtent leur concours pour les deux chansons atypiques du disque : Mytilène Island et Père et fils (que, petit plaisir personnel, je nous offre ici dans sa version originale).

  

 

Avec l’ami Théfaine, biographe de Thiéfaine et membre du comité de rédaction de Chorus de sa création à son tout dernier numéro, on relèverait que la tendance musicale de ces dernières années, amorcée surtout avec Scandale mélancolique (l’avant-dernier album, en 2005, avant Suppléments de mensonge en 2011), se poursuit ici à travers la collaboration d’une dizaine de compositeurs : Yan Péchin (pour Angelus, une chanson – les thiéfainiens apprécieront – tirée de son « fameux » album inédit Itinéraire d’un naufragé…), Arman Méliès (pour Fenêtre sur désert et Résilience zéro), Jean-François Péculier (pour Stratégie de l’inespoir), Cali (pour Lubies sentimentales), JP Nataf (pour Amour désaffecté), Mathieu Monnaert (pour Médiocratie), Julien Perez (pour Retour à Célingrad), Christopher Board (pour Toboggan), et puis… Fred-et-Jean-copie-3.jpgl’inattendue mais bienvenue Jeanne Cherhal pour Mytilène Island, une tendre balade où l’auteur, semblant se souvenir des scènes les plus troublantes de La Vie d’Adèle, se fait chanteur sans filet… Risque-tout, veux-je dire, car question filet de voix, il y a déjà longtemps qu’on sait, plus précisément depuis sa tournée en guitare-voix, que Thiéfaine est un grand interprète.

En résumé en conclusion, dirait-on de concert, Jean Théfaine et moi, un album aussi admirable dans l’écriture que celle-ci est épurée (pas un mot de trop, « ciselée au cordeau », ajouterait Jean…) ; un album musicalement dominé par la marque rock de fabrique de l’artiste (quoique de plus en plus blues-rock à l’approche, semble-t-il, du « toboggan »…), mais très contrasté car ne craignant pas (ou plus) de faire le grand écart, avec des tonalités musicales très différentes d’un titre à l’autre ; un album enfin où la voix et le chant sont plus beaux et affirmés que jamais, bien en avant de l’orchestration.  

 

  

Pour illustrer tout ce qui précède, sur la « signifiance », sur l’engagement personnel de l’auteur, voici en quelque sorte la morale (aïe, il ne va pas aimer ce mot !) de cet opus XVII chargé d’amour et de souffrance, de noirceur et d’inespoir – d’espoir en creux, optimiste mais lucide, autrement dit (merci Grand Jacques !) « désespéré mais avec élégance »… Un constat, disons plutôt, tout d’empathie et de « désabusion » (salut Nino !). Cela s’appelle Médiocratie :

…au rayon philosophie
On est restés chez Démocrite
On joue les chasseurs d’arc-en-ciel
Meublés chez Stark & compagnie
Mais on sort d’un vieux logiciel
Made in Néanderthal-City…
Médiocratie… médiacrité !
Frères humains dans nos quartiers
Ça manque un peu d’humanité
Médiocratie… médiacrité !
Ça manque un peu de verbe aimer
De respect, de fraternité
Médiocratie… médiacrité !
  

 

Voilà. C’était ma première non-critique de disque. Bien de circonstance du reste, eu égard à un album au titre barré, sur la pochette duquel le chanteur apparaît le regard occulté… Comme dirait Bertin, dans son Carnet à lui, il n’y a plus de temps à perdre devant la porte que quelqu’un ferme sur nous, inéluctablement… Alors, oui, qu’importent désormais « les rimes et les rythmes », qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ?! Question : cela vous donne-t-il moins envie de vous enivrer ?

_________

NB. Si l’album précédent d’Hubert-Félix Thiéfaine, son double album + DVD en public, Homo Plebis Ultimae Tour, était dédié en 2012 à la mémoire de Jean Théfaine, celui-ci l’est notamment à celle de Jean-Louis Foulquier. 

• HF Thiéfaine : Stratégie de l’inespoir, 13 titres, 50’29, Columbia/Sony Music (site de l’artiste, avec les premières dates de sa tournée prochaine, du 15 avril à la fin 2015, en passant par le Palais des Sports de Paris, les 16 et 17 octobre).


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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 12:24

Nuits de Champagne ou la promesse de l’Aube


Créé à Troyes en 1992 (dans sa formule actuelle), le festival des Nuits de Champagne appartient au cercle historique restreint des plus importantes manifestations chansonnières de France, aux côtés de Bourges, La Rochelle et Montauban. Une spécificité admirable le distingue toutefois des autres : son Grand Choral composé de près de mille choristes venus de tout l’espace francophone pour faire chorus avec l’invité d’honneur de l’édition (d’Aznavour à Voulzy en passant par Chedid, Clerc, Jonasz, Lavilliers, Le Forestier, Nougaro, Renaud, Sanson, Sheller… ou Tryo). Celle de cette année, aux vacances de la Toussaint, aura été exceptionnelle, car consacrée pour la première fois au répertoire d’un artiste disparu. De Jacques Brel en l’occurrence, comme l’indiquait son titre « Au suivant ! ». Avec, à la coda, un succès total, artistique autant que populaire : émotions en tout genre et record de fréquentation ! Instantanés et impressions personnelles, tels que notés dans mon « carnet »…
 

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Pour rejoindre les coulisses de l’Espace Argence, le cœur du festival en plein cœur de ville – une belle salle aux murs de briques rouges (ex-gare, ex-école, ex-prison : voilà ce qui s’appelle de la restauration intelligente) pouvant accueillir près de deux mille personnes assises –, il faut montrer patte blanche au gardien. Oh, rien de bien méchant, à Troyes tout respire la convivialité, rien à voir avec les cerbères parisiens, gros bras et petite tête, qui « protègent » les artistes comme s’il s’agissait de chefs-d’œuvre en péril ; ici on a surtout affaire à des bénévoles passionnés et, forcément, on se reconnaît et on sympathise très vite.
 

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Ce soir-là, celui du premier Grand Choral de Jacques Brel, le vendredi 24 octobre (il y en aura deux autres avec la matinée et la soirée du samedi, les trois à guichets fermés !), alors que la foule commence à se masser à l’extérieur de la salle, il m’interpelle :

 « Vous devez savoir ça, vous, l’année de la mort de Jacques Brel ?
– C’était en 1978, le 9 octobre. Cela fait trente-six ans.
– Trente-cinq-quarante ans, oui, c’est bien ce que je pensais, j’étais encore tout gamin…
– Pourquoi me demandez-vous cela ?
– C’est parce que j’aurais voulu pouvoir donner l’année précise, tout à l’heure, à deux jeunes qui m’ont dit qu’ils allaient venir au spectacle pour le découvrir.
– C’est bien...
– Sauf qu’ils m’ont d’abord demandé : “Vous savez à quelle heure arrive le chanteur… Jacques Brel ?” »
Moi, incrédule, balbutiant un « Noooooon… ? »
« Si, je vous assure, ils espéraient obtenir un autographe ! » 
 

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Au-delà de l’énormité, l’anecdote est révélatrice. La roue tourne, sans pitié pour notre mémoire qui flanche. À la veille de l’édition, Pierre-Marie Boccard, le directeur-fondateur du festival (qui a eu l’intelligence de s’appuyer très vite sur Jean-Michel Boris, encore directeur de l’Olympia à l’époque, pour la partie artistique), s’interrogeait d’ailleurs sur le bien-fondé de ce défi – reprendre le répertoire d’un artiste disparu – quand le public et les choristes s’étaient fait jusque-là un bonheur de compter sur la présence, sur scène, de l’artiste à l’honneur. D’autant plus que l’édition 2013, « festive et interactive, unanimement saluée », avait rajeuni encore plus la formule, avec le Grand Choral de Tryo : « L’idée de cap générationnel franchi avec Tryo n’est évidemment pas abandonnée. Nous restons connectés à cette génération-là. » Il est vrai qu’il y avait déjà eu une tentative avec Bénabar, « couplé » à Michel Delpech en 2006, deux ans après la triplette Fugain-Lavoie-Maurane. Mais « les Nuits de Champagne ont une histoire qui évolue au fur et à mesure des éditions. Il y a longtemps que nous avions envie d’intégrer des répertoires d’auteurs-compositeurs-interprètes disparus, tels Trenet, Bashung ou Berger ; des répertoires de référence dont la chanson ne peut se passer… »

Comment allier le tout, le patrimoine et la création présente ? Comment passer sans heurt et sans dommage d’un groupe en activité, ouvert à toutes les expériences, à un « monstre sacré » comme Brel à l’œuvre gravée dans le marbre ? La réponse, pour Pierre-Marie Boccard, allait de soi : « Il fallait une formule originale : parcourir ce répertoire avec des artistes de la génération actuelle. » Ainsi fut-il proposé à Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe de chanter Brel en s’insérant aussi talentueusement que naturellement dans le Grand Choral.
 

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Le Grand Choral ? Un ensemble composé de 850 amoureux de la chanson provenant de tout l’espace francophone et incarnant presque toutes les générations. En cette cité champenoise, la cuvée 2014 (forte de deux tiers de cépages féminins) allait d’une pétillante Mathilde R., 14 ans, dont c’était déjà le cinquième Grand Choral (Mathilde est revenue !) à d’excellents et indispensables crus « hors d’âge ». J’ai même croisé une choriste… australienne, Nicholle N., venue spécialement de Sydney : obsédée dès l’âge de 15 ans par Brel, elle a appris par cœur tous ses textes pour réussir son option chanson française au bac australien ! repetition.jpgAujourd’hui encore, elle loue « son idéalisme, sa vulnérabilité, sa capacité à exposer les sentiments les plus profonds » et souligne qu’il nous donne « la permission de ressentir son émotion, notre émotion. » 

Faut vous dire, monsieur, faut vous dire, madame, que jouer les choristes aux Nuits de Champagne n’est pas forcément la sinécure que l’on pourrait croire. C’est un travail de longue haleine qui démarre chaque année quatre mois avant le festival. Le temps d’apprendre les textes de l’artiste à l’honneur (une petite vingtaine sur la cinquantaine sélectionnée au départ) ; puis de travailler le chant, chacun chez soi, à partir du CD réalisé par l’association de chant choral à l’origine du festival « Chanson contemporaine », avec les musiques spécialement harmonisées par le directeur artistique et musical Brice Baillon et le pianiste et chef de choeur Christophe Allègre. Enfin, à la veille de la manifestation, le chœur battant physiquement, vient le temps des répétitions : un temps intense – j’en suis témoin – allant crescendo jusqu’au jour même de la première, le filage du spectacle de 20 h 30 ayant lieu dans l’après-midi !

 

Mais Brel, quand même… Brel ! Pour une première incursion dans le patrimoine, c’était osé ! Réputé quasiment inchantable, le Grand Jacques, tant son interprétation a marqué à jamais ses chansons ; et puis réécrire les orchestrations de François Rauber… Mais la fortune sourit aux audacieux et le défi n’a pas fait vaciller Christophe Allègre, convaincu de son fait : « Brel nous aurait dit la même chose que Maxime Le Forestier il y a deux ans : prenez mon répertoire et triturez-le ! » Avec le regret cependant que le principal intéressé, cette fois, ne soit pas là pour voir le résultat… Il est vrai que chanter Brel en chœur est un exercice bien différent que celui auquel s’attaque, telle une mission (presque) impossible, un seul individu ; on a trop vite fait de comparer les prestations.
  

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À Troyes, notre Australienne préférée, Nicholle, s’est éclatée à chanter Brel avec tous ces passionnés : « L’esprit du Grand Jacques est entré dans mon cœur. J’ai eu les larmes aux yeux pendant les répétitions. » Elle n’aura pas été la seule, loin de là. Car l’émotion suscitée par les chansons de Brel était à l’unisson de l’intensité du travail fourni. Moi-même, voyez-vous, ayant eu la chance de jouer la petite souris pendant deux jours de répét’… Un parterre impressionnant, un pianiste et puis cinq chefs de chœur (trois hommes et deux femmes) formidables de pédagogie et d’enthousiasme communicatif, vivant physiquement, gestuellement, chaque chanson. Quand les voix s’envolent, pour reprendre Orly par exemple, ce chant d’amour désespéré Clarika.jpg(« Il doit lui dire je t’aime / Elle doit lui dire je t’aime / […] Et puis infiniment / Comme deux corps qui prient / Infiniment lentement / Ces deux corps se séparent / Et en se séparant / Ces deux corps se déchirent / Et je vous jure qu’ils crient… »), difficile en effet de résister à l’émotion générale, presque palpable.

Difficile… voire impossible, pour Clarika, Jamait puis Pierre Lapointe, lorsque Pierre-Marie Boccard est venu les présenter aux choristes. Car la surprise est grande pour ces trois-là, qui incarnent encore la relève, de se voir offrir par une telle assemblée, en guise d’accueil, une chanson de leur répertoire respectif ! Caresse-moi pour Jamait, Bien mérité pour Clarika et Deux par deux rassemblés pour notre « chanteur populaire québécois préféré » (ainsi se présentait-il lui-même l’été dernier dans une savoureuse chronique quotidienne sur France Inter). 

 

 

Les larmes aux yeux, pour le moins, pour chacun des trois, soufflés, estomaqués. « Dire que j’avais à peine terminé cette chanson, se rappellera Jamait plus tard, quand je suis venu pour la première fois à ce festival, tout juste débutant, en 2000, et qu’elle est reprise aujourd’hui par un chœur gros comme ça, de presque mille belles personnes… Les lacrymales ont fait leur œuvre. »
  

 

Et les sanglots, presque, pour la jeune femme… Mettez-vous à leur place : « Cette petite chanson, écrite sur un coin de bureau, dans la solitude, qui s’envole et prend tout d’un coup une ampleur pareille, dira Clarika, quel coup au cœur ! » Pierre Lapointe, qui tout comme Jamait revendique Brel parmi ses références majeures (et qu’on attendait à Montréal à la cérémonie des « Félix », avec six ou sept nominations, dès le lendemain du festival !), le confirmait : « C’est quelque chose de très impressionnant, de très poignant. C’est la première fois que j’ai l’opportunité de chanter avec un chœur gigantesque, et c’est très troublant… Stressant aussi car il faut assumer quand tu es en avant. Tu as une locomotive derrière qui te presse… »

 

 

Pour la petite histoire, puisque Jamait a évoqué l’édition 2000, c’est cette année-là que fut organisée pour la première fois à Troyes une rencontre entre les choristes et l’artiste invité à partager la scène avec eux – les artistes en l’occurrence, car ils étaient deux : Francis Cabrel et Alain Souchon… et c’était votre serviteur* qui s’était chargé de l’animer. Si je me permets de l’évoquer, c’est que beaucoup de monde, Jamait.jpgsur place, m’en a reparlé comme d’un souvenir marquant, les deux compères s’étant montrés complices comme jamais, et aussi drôles (et pertinents) que disponibles. Quatorze ans déjà.

Entre ces répétitions, les trois représentations publiques et le filage préalable, j’ai eu l’impression d’être comme un choriste de plus intégré à cette belle aventure. Je n’émettrai par conséquent aucun jugement de valeur sur le concert lui-même, sinon pour dire que l’assistance lui fit chaque fois une ovation identique et relever cette remarque d’un professionnel : « Dommage que ça ne puisse pas tourner », à laquelle Clarika opposait ce sentiment : « C’est aussi la rareté qui fait la préciosité de la chose, que l’on soit tous en empathie… » Je préciserai simplement que les responsables musicaux et choraux avaient choisi, la plupart du temps, de se démarquer des interprétations et orchestrations bréliennes trop prégnantes, pour permettre au Grand Choral (soutenu par quatre excellents musiciens installés en haut de la scène : guitare, basse, claviers, accordéon, batterie) d’offrir une véritable recréation. Soit en solo, si j’ose dire (comme pour les trois chansons des artistes invités), soit pour accompagner Clarika (dans Vesoul et Les Flamandes), Jamait (Bruxelles et Ces gens-là) et Lapointe (Au suivant et Amsterdam), dans une astucieuse mise en scène justifiant le titre du spectacle : « Au suivant »… Le tout s’achevant en rappel sur une perle du dernier album du Grand Jacques, Voir un ami pleurer.  

 

 

Marque de fabrique des Nuits de Champagne, le Grand Choral n’en constitue pour autant que la partie émergée de l’iceberg artistique, réparti dans cinq lieux de spectacles, tous situés dans un périmètre restreint et chacun répondant à des besoins différents. Plus grand que l’Espace Argence (où une ancienne chapelle annexe accueille les concerts de fin de soirée, réservés aux artistes et groupes émergents), mais plus convivial qu’un Zénith, le Cube est plutôt destiné aux spectacles dits grand public. 

au-suivantEt puis, de part et d’autre d’Argence, à moins de dix minutes à pied l’un de l’autre (« c’est le triangle d’or du festival », sourit Pierre-Marie Boccard), s’élèvent deux beaux théâtres à l’italienne : le Théâtre de Champagne (mille places) et le Théâtre de la Madeleine (500).

Celui-ci héberge également, depuis la précédente édition, des rencontres littéraires : deux cette année avec mon ex(cellent)-confrère et obsédé textuel Patrice Delbourg, venu parler de son livre Les Funambules de la ritournelle (l’Archipel), où il fait la part belle aux « fantassins du verbe » et autres « manufacturiers de la chanson »… et votre serviteur pour L’aventure commence à l’aurore qui retrace le voyage au bout de la vie de Jacques Brel.
  

 

Organisées en collaboration avec la (superbe) librairie troyenne « Les Passeurs de texte » (qui pour l’occasion avait composé une fort belle vitrine d’ouvrages chansonniers), c’est son responsable, Jean-Luc Rio, qui les anime avec la ferveur d’un libraire exigeant, doublé, ce qui ne gâte rien, d’un amoureux de la chanson… et de Brel en particulier. Entre autres spectateurs et spectatrices de qualité, un certain Jean-Michel Boris qui ne manqua pas de contribuer au débat en évoquant ses souvenirs de la mort et de la mise en bière du Grand Jacques à l’hôpital de Bobigny…
  

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Soirée débordante d’émotion, couronnée par le spectacle de Pierre Lapointe seul au piano, déclinant toutes les facettes de l’amour-amitié : « J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Auréolés de bonheur / Sous des centaines de soleils qui pleurent / La peau rapiécée par des fils / Sortant de nos talons d’Achille / […] J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Massacrés par l’allégresse / D’un lourd sentiment amoureux / À se marteler de questions / À se crier comme il fait bon / De rester là / De rester là… » C’est d’ailleurs le message que passera le chanteur à la fin du concert, après une belle reprise de C’est extra (Ferré), invitant le public à ne pas s’en aller, le temps d’enfiler sa « tenue de ville » et de revenir sur scène répondre à toutes les questions souhaitées, sur lui et sur le métier. Une façon intelligente de démythifier le star system (tout en coupant à la séance des autographes) et pour le public d’entrer dans les coulisses de la création.

 

 

Pour ma part, thématique aidant, le festival m’avait aimablement concocté une rencontre informelle avec les choristes, en vue de leur proposer un condensé de ma conférence sur la fabuleuse histoire du Grand Jacques aux Marquises. À la condition toutefois de prendre le risque de m’approprier l’un de leurs rares moments de détente, sous un chapiteau voisin du gymnase où avaient lieu les répétitions. Première contrainte : trois quarts d’heure maxi pour une heure trente (minimum) d’habitude. Second souci : le chapiteau en question est un espace où les choristes viennent souffler un peu, le temps d’échanger leurs impressions autour d’une boisson ou d’une collation. Je dois à la vérité de dire que je n’en menais pas large avant cette rencontre, formalisée simplement par une cinquantaine de chaises face à une scène improvisée, avec sono, écran et vidéoprojecteur… 
  

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Mais riche expérience a posteriori, qui m’a vraiment fait comprendre, en le ressentant physiquement, combien les artistes du supposé âge d’or de la chanson française avaient du mérite, quand ils se produisaient devant un parterre de dîneurs hâbleurs, souvent indifférents au chanteur. Chance des inconscients ou miracle brélien, toujours est-il que dix minutes après le début des hostilités dans un va-et-vient on ne peut plus bruyant, l’assistance se comptait, debout et attentive, en centaines de personnes… Fred-Troyes.jpgTout le reste du festival, on n’a pas arrêté de me remercier pour ce moment, comme aurait dit une certaine Valérie. « C’était un peu, a commenté gentiment une choriste sur Internet, comme la cerise inattendue sur le gâteau du Grand Choral… » Un peu aussi ma façon à moi de remercier celui-ci de m’avoir ouvert la porte des répétitions. 

Autre bonheur personnel, nourri d’émotion, encore (oh oui, quelles Nuits !) : des « retrouvailles » tout au long de cette édition bien nommée avec d’anciens lecteurs de Paroles et Musique et/ou de Chorus qui m’ont fait l’amitié de se présenter, non sans hésitation parfois – la faute à une forme de respect (le « privilège » de l’âge sans doute !) voire à la crainte de me « déranger » alors que rien n’est pire que l’indifférence sinon l’absence –, et surtout de souligner combien Chorus en particulier, cinq ans après sa disparition, leur manque encore. Jean-Jacques Goldman (qui lui a montré plus d’une fois son attachement) en aurait fait une chanson : « Tu manques, si tu savais / Tu manques tant / Plus que je ne l’aurais supposé… » À mon tour de saluer ici certains d’entre eux qui ont bien voulu se nommer (beaucoup d’autres se sont signalés sans décliner leur identité) : merci à Claire, à Didier, Éric, Frantz, Jean-Luc, Jean-Pierre, Micheline, Nora, Philippe, Soizick, merci à Valérie… et à la revoyure, j’espère, on the road again, comme l’a chanté Lavilliers lors de ces Nuits. 
  

 

Au-delà de son hommage au Grand Jacques, cette vingt-septième édition (du 19 au 25 octobre) proposait en effet une affiche plus riche que jamais : l’avant-première du Soldat Rose 2 avec Thomas Dutronc, Nolwenn Leroy, Tété, Isabelle Nanty, Ours et Pierre Souchon, Helena Noguerra, Élodie Frégé, etc., et la participation exceptionnelle de Francis Cabrel ; le spectacle concept autour d’Allain Leprest, Où vont les chevaux quand ils dorment ? (créé en avant-première à Montauban 2013) avec Romain Didier, Jean Guidoni et Jamait ; les concerts de Julien Doré, Bernard Lavilliers, Florent Marchet, Renan Luce, Oldelaf, Yodelice, Maxime Le Forestier (« Brel, je ne l’ai rencontré qu’une fois. J’avais 16 ans, je lui ai serré la main. C’était au casino du Val André, dans les Côtes-d’Armor… Je l’ai revu deux autres fois dans L’Homme de la Mancha, à Paris »)… et une bonne vingtaine d’autres, dont les concerts « solo » de Clarika, de Jamait et de Pierre Lapointe, qui ne cessent de grandir en qualité et en profondeur de chant.   

 

 

De Zaz aussi, « Découverte » en 2010 du festival Alors… Chante ! de Montauban, et devenue depuis, avec son naturel et l’originalité de son timbre gouailleur, le chantre par excellence de ces Petits riens qui font la différence entre une vie de tiédeur (« Revoilà l’inutile… » chantait Brel) et une autre d’ardeur (« Cela ne s’éteint pas, écrivait Aragon mis en musique par Hélène Martin ; je suis là qui brûle… »), mais surtout l’interprète de proue de la chanson française à travers le monde. Et de Lavilliers, donc, et puis de Maxime Le Forestier qui, l’un au Cube et l’autre à l’Espace Argence, ont offert des prestations dignes de leurs meilleurs crus – ce qui n’est pas peu dire quand il s’agit d’artistes avec autant de bouteille ! Dignes aussi de la complicité qui les unit à ce festival depuis qu’ils ont chanté avec le Grand Choral : Nanard invitant des choristes à le rejoindre sur scène ; Maxime revenant exceptionnellement en dernier rappel, non pas avec un Brassens de plus, mais avec une version magnifique du Plat Pays

Superbe spectacle que celui-ci, l’un des derniers d’une tournée commencée il y a près d’un an et demi (elle s’achève en décembre), peu après son Grand Choral de Troyes : « Je me sens chez moi ici, nous expliquera Maxime, parce qu’ici on a affaire à des goûteurs de chansons. » La preuve, la reprise en chœur (dans la salle, cette fois) de nombre de chansons de son concert, « pas stressant », assis et acoustique, mais ô combien millimétré et fusionnel. La simple histoire d’un P’tit Air contagieux… et qui dit, l’air de rien, la primauté de la chanson : « On laisse des traces ou des séquelles / Des peintures ou des monuments / Les statues tombent forcément / Gravitation universelle / Alors qu’un air qui se faufile / De lèvre en lèvre et qui survit / Ça peut nous faire un paradis… » 
  

  

Que dire encore ? Parler de l’omniprésence généreuse de Jamait dans cette édition : avec son propre récital, ses participations au Grand Choral et au spectacle Leprest, un mini-concert Brel dans un café de Troyes archicomble – car il existe aussi un festival off dans les bars du centre ville – et même un tour de chant spécial à la Maison d’Arrêt… Sans parler d’une séance de dédicaces à la Fnac ! Et pendant l’un des repas que nous avons partagés (en compagnie notamment de Maxime Le Forestier, Clarika, Pierre Lapointe, Guidoni, etc., car les Nuits de Champagne offrent également aux professionnels cette belle convivialité), Yves trouvait encore le moyen de nous interpréter du Tachan, étant à quelques jours seulement de créer à Dijon son « Jamait chante Tachan », en présence de l’intéressé (qui, lui, a totalement renoncé à la scène). Étonnant, insatiable et attachant Jamait dont le grain de voix, rarissime dans la chanson française, n’est pas sans évoquer celui de Tom Waits ou de Vladimir Vissotski. 
  

  

Et puis, et ce sera mon dernier mot pour qui penserait qu’une telle édition, célébrant un artiste disparu, s’adresse à un public plus âgé que la moyenne : non seulement c’est faux car Brel touche toutes les générations (y compris les ados amateurs de « musiques actuelles », on l’a vu ici avec des spécialistes qui l’ont revisité en version électro !), mais il existe en outre à Troyes une manière de second Grand Choral, réservé aux enfants, qui s’appelle le Chœur de l’Aube et réunit 700 collégiens-chanteurs. C’est lui qui ouvre chaque année le festival dans l’enthousiasme partagé et qui, cette fois (c’était le dimanche 19 octobre en matinée et en soirée), s’est littéralement « éclaté » à chanter du Brel à l’unisson… Les collégiens (qui ne risquent pas de demander à l’avenir à quelle heure arrive le chanteur Jacques Brel…) mais aussi les spectateurs (plus de 1500 dont une majorité de jeunes parents) puisqu’il s’agit toujours d’un spectacle interactif. 

De L’Aube à l’unisson au Grand Choral qui impliquent si activement les amateurs de chanson au sens noble du terme (« C’est fantastique, m’a dit Jamait, admiratif ; nous, on nous paye pour chanter, mais eux, les choristes, qui viennent de partout à leurs frais et prennent sur leurs congés, ils payent pour le plaisir de chanter ! »), en passant par les artistes émergents, les fers de lance de la relève et les figures de proue de la chanson francophone, ce festival, ça n’est rien que du bonheur… Et la garantie, comme la promesse de l’aube, qu’il existera toujours des lendemains et, donc, d’autres Nuits qui chantent. 
  

 

*J'avais réalisé plusieurs tables rondes exclusives pour Chorus avec Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Yves Simon et Alain Souchon de concert (qui donneraient lieu au beau-livre Les Chansonniers de la table ronde), et Pierre-Marie Boccard m’avait demandé si j’accepterais de rééditer une telle rencontre en public avec Alain et Francis…

NB. Contact du festival : Pierre-Marie Boccard, directeur général, ou Sandrine Beltramelli, directrice artistique, BP 60155, 3 rue Vieille Rome, 10000 Troyes (tél. tél. 03 25 72 11 65, site Internet) ; merci à L’Est Éclair-Libération Champagne qui a publié le 15 octobre un bel hors série gratuit de 12 pages intitulé « Une semaine avec Brel », d’où sont tirés certains propos repris ici.


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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 15:53

C’est une chanson qui nous rassemble…

 

« Attention les feuilles ! » ce sont bien sûr les feuilles d’automne qui tombent et se ramassent à la pelle, mais à Meythet (Haute-Savoie), la salle organisatrice de ce festival créé en 2001 ne s’appelle pas Rabelais pour rien : ici, les feuilles, c’est d’abord les esgourdes, ces disgracieux appendices sans lesquels la chanson resterait lettre morte, couchée sur le papier, veux-je dire. Au Rabelais et dans les 33 autres lieux qui font chorus pendant douze jours (du 8 au 19 octobre cette année), « on fait tout sérieusement… sans se prendre au sérieux » !

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La citation –
« c’est même notre credo », dit-il – est de Laurent Boissery, directeur-fondateur de ce festival pas comme les autres. Pourquoi ? Parce qu’il est le contraire du festival traditionnel, limité dans le temps et se tenant dans un lieu unique. « Attention les feuilles ! » est disséminé à travers l’agglomération d’Annecy, hébergé par toutes sortes de salles (« de la crèche à la maison de retraite, en passant par le lycée, les écoles de musique, les bibliothèques ou les médiathèques ») et offrant à son public – outre ses concerts, bien entendu, dans de belles salles – des animations, des expos, des rencontres autour de la chanson mais aussi du cinéma et de la littérature... « On ratisse large ! » sourit Laurent Boissery, bien connu dans la Fédération des Festivals francophones (créée en mai 2005 dans le cadre d’ « Alors… Chante ! »* à Montauban, à partir d’une charte édictant une vision culturelle et non mercantile de la diffusion de spectacles et qui regroupe une trentaine de festivals de chanson francophone sans distinction de taille ni de formule), pour être le pince sans rire de l’assemblée… Le plus écolo aussi, sans doute, des directeurs de festivals puisqu’il ne se déplace jamais sans son vélo… et les pinces ad hoc.
  

Laurent-Boissery.jpg 

Il faut dire que la ville d’Annecy (où les cyclistes sont rois !) montre une vision aussi réelle qu’idyllique de l’écologie, avec un environnement naturel préservé : son lac au pied de la chaîne des Aravis, sa montagne du Semnoz qui offre une vision panoramique à 360° de toute cette région magnifique, avec vue directe sur le mont Blanc et les Alpes… Pourquoi s’en priver ? « Attention les feuilles ! » chante aussi sur le lac, à bord de la Libellule, un luxueux bateau de croisière… Oui, ici on ratisse large, peut-être, mais avec le souci, toujours, d’être « un festival franco-responsable », histoire de signifier son engagement « dans la défense et la promotion de la langue française ». Dès 1980, le mensuel Paroles et Musique se faisait le porte-parole de la « chanson vivante » (par opposition à une certaine chanson de variété qui occupait alors le devant de la scène médiatique en occultant le reste, à savoir la quasi-totalité de l’iceberg chansonnier), aujourd’hui « Attention les feuilles ! » y ajoute l’ingrédient de la proximité en s’adressant avant tout au public régional qu’il a réussi à fidéliser.  

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S’il est un festival qui mérite l’appellation de chanson (vivante) de proximité – pour faire un clin d’œil à Michel Trihoreau, « inventeur » du concept –, c’est bien celui-ci. Pour son public bien sûr mais aussi pour la qualité de sa relation avec les artistes qu’il accueille. Pas de frimeurs ici, mais des « chantauteurs » comme j’aime à les appeler, à hauteur d’homme. Ça n’est pourtant pas une raison de l’ignorer au plan national. Voici donc quelques rappels et impressions de sa quatorzième édition, dans l’espoir de vous inciter à découvrir ce festival (voire sa région) à l’occasion de la prochaine, en octobre 2015 – toujours durant les vacances de Toussaint. À le découvrir ou à vous y intéresser et à faire jouer le bouche à oreille… 

C’est le Rabelais, je l’ai dit, la belle salle de Meythet, à quelques encablures seulement d’Annecy, qui est l’épicentre du festival et fut son lieu d’origine, en 2001, avec seulement trois soirées. En 2014, « Attention les feuilles ! » était présent durant douze jours dans trente-quatre lieux répartis sur dix communes de l’agglomération (qui n’en compte que trois de plus) : Meythet, donc, Metz-Tessy, Seynod, Cran-Gevrier, Annecy, Annecy-le-Vieux, Poisy, Argonay, Pringy, Montagny-les-Lanches, outre la ville voisine de Rumilly où, bonheur, j’allais retrouver une vieille connaissance. Richard Desjardins !
  

Desjardins.jpg 

C’était le 18 octobre, après la première partie de l’Israélienne et citoyenne du monde (qui vit en France) Lior Shoov, véritable extraterrestre aussi de la chanson (en français, mais aussi en anglais, en arabe et en hébreu). Découverte du dernier « Alors… Chante ! » de Montauban, elle propose un « set », pas vraiment un concert, une performance plutôt où la danse et l’art du cirque se mêlent à la chanson, malgré son talent de multi-« instrumentiste » des plus étonnants : ukulélé, hang, tubes en plastique, harmonica, sanza, mignonnettes d’alcool, jouets, genoux percussifs, tambourin… Et à la fin, elle s’avoue très émue et heureuse d’avoir été invitée à se produire (avec l’assurance d’une vieille briscarde qui n’aurait pas perdu son âme d’enfant) « pour la première fois dans une grande salle » : le Quai des Arts, 500 places.
  

   

Desjardins seul à la guitare (pardon, « à sa guétard »), ce soir-là, c’est un peu Vissotsky lui aussi seul à la guitare, comme Atahualpa Yupanqui, c’est un peu Lluis Llach seul au piano. C’est un peu Ferré, c’est un peu Brel, c’est un peu Dylan… et c’est Richard Desjardins, né en 1948 au fin fond du Québec, en Abbittibbi, à 600 km au nord de Montréal. Vous ne connaissez pas le russe, ni le castillan, ni le catalan, ni l’anglais dylanien… ni le québécois fort personnel (et poétique) de Desjardins ? Peu importe, le grand frisson est là. On ressent des chansons puissantes, intelligentes, qui vous flanquent la chair de poule, sans qu’on arrive à en déterminer précisément l’origine : les textes, les musiques, la voix ? Un peu de tout ça bien sûr, mais entre les ingrédients qui vont le composer et le plat que l’on va déguster, dans une salle où le poète installe une atmosphère qui n’appartient qu’à lui, il y a ce miracle de la chanson que l’on n’explique pas, dont on sait seulement qu’il est le propre des tout-grands. 

 

 

 Flash-back vécu : fin des années 80, Festival d’été de Québec. Renaud et moi sommes invités à une émission en direct de Radio-Canada. C’est la charmante, passionnée (et aujourd’hui très regrettée) Chantal Jolis qui mène le débat. À un moment, en pleine émission, elle s’adresse à nous : « Quel spectacle avez-vous prévu de voir ce soir ? » Et devant la réponse évasive de Renaud et de votre serviteur (il y a tellement de concerts simultanés dans ce festival que j’ai plutôt, pour ma part, l’habitude de courir d’un site à l’autre, de grappiller ici et là des bouts de spectacles), Chantal d’ajouter : « Ne cherchez plus. Allez voir Richard Desjardins, je vous garantis que vous ne le regretterez pas ! »
  

 

     

Richard qui ? Aucun de nous deux ne le connaissait encore, mais nous suivîmes le conseil… et fûmes subjugués par cette découverte, dans une salle (le bar d’Auteuil) où le public québécois s’esclaffait aux digressions de l’artiste et l’applaudissait à tout rompre. Et nous, ne comprenant pas la moitié des paroles (quel accent, ce Desjardins, surtout à l’époque !) ni les références sociopolitiques dont il truffait sa prestation, de rester malgré tout littéralement scotchés ! Stupéfaits par tant de talent. Sur le moment, je me souviens d’avoir pensé à un mix de Ferré et de Dylan…
   

 

Après le spectacle (et avant de faire la connaissance du chanteur), Renaud, son frère Thierry (pareillement touché) et moi-même nous transformâmes en conjurés : comment un artiste pareil (40 ans à l’époque) pouvait-il être encore inconnu en France ?! To-ta-le-ment inconnu ! Au Québec, il est vrai, il venait seulement de sortir son deuxième album (et encore, par souscription !), Les Derniers Humains (…sept ans après le premier, autoproduit). Nous décidâmes donc ce soir-là d’appeler chacun de notre côté, une fois rentrés en France, nos principales connaissances professionnelles pour tenter de faire découvrir Desjardins dans l’Hexagone. Ainsi fut fait. Résultat des courses : diffusion de ses chansons dans l’émission de Jean-Louis Foulquier sur France Inter, premier passage aux Francofolies de La Rochelle en 1991 puis à Paris, au Théâtre de la Ville, en 1992. La même année, Richard figurait en « Rencontre » d’ouverture du tout premier numéro de Chorus, aux côtés de Léo Ferré et de Nilda Fernandez.
  

 

À ce jour, le sujet le plus important qui lui ait été consacré dans la presse européenne reste sa « chorusgraphie » du printemps 2005 (« Un homme debout », Chorus n° 51, 24 pages, 36 photos, bio, entretien, témoignages, repères, discographie…). Et L’Existoire, son douzième et dernier album (pour le moment), a reçu en 2012 le « Félix » (l’équivalent québécois d’une Victoire de la musique) de l’album de l’année.
  

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Desjardins, c’était l’événement d’« Attention les feuilles ! » 2014. Son coup de cœur et sa révélation, de façon assez unanime, a été un trio humoristique, Blond & Blond & Blond dont je ne saurais raconter la prestation sans risquer de déflorer bien des choses… ce qui serait dommage. Alors, si vous ne les connaissez pas encore, il est temps pour vous de faire l’expérience du syndrome de Stockholm ! Comme l’indique leur bio, To, Mar et Glar, qui sont frère et sœurs, nous viennent en effet de Suède... « Après avoir conquis leur pays d’origine, les voici débarquant en terre gauloise. Ils ont juré sur le catalogue Ikea que tout ce qu’ils joueront sera retenu par votre attention. Et ils tiennent parole, foi d’élan ! Les Blond & Blond & Blond ont pris nos classiques en otage » : leur spectacle s’intitule Hømåj à la chonson française
  

 

À dire vrai, je n’ai pas suivi l’ensemble de l’édition, étant moi-même invité dans le cadre du festival à présenter, à la bibliothèque de Poisy, ma conférence sur la Fabuleuse Histoire du Grand Jacques aux Marquises. Excellent accueil des responsables du lieu, public en empathie avec le sujet (dont certains, m’ont-ils dit à la fin, ont eu la chance d’assister soit au spectacle exceptionnel de Jacques Brel en soutien à Pierre Mendès-France : c’était durant la campagne législative de 1967, le 23 février à Grenoble, soit à sa toute dernière, à Roubaix, le 16 mai 1967)… et spectateurs venus de toute la région, y compris de Genève. Merci à Laurent Boissery qui était là pour ouvrir les hostilités (toutes relatives), malgré son obligation d’être partout à la fois sur le festival, merci aux charmantes personnes dirigeant la bibliothèque, et merci à tous ceux qui m’ont fait l’amitié de se déplacer spécialement… et d’en redemander à la fin, avec une batterie de questions.
  

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Pour mémoire, l’affiche de cette quatorzième édition avait de quoi satisfaire les plus exigeants des amateurs de chanson vivante, un qualificatif que Laurent Boissery et les siens revendiquent haut et fort. Avec trois permanents seulement – ceux du Rabelais de Meythet, qui assure une belle programmation tout au long de l’année – et sept professionnels intermittents, « Attention les feuilles ! » 2014 a ouvert grandes ses portes (et ses esgourdes) à Véronique Pestel, Jeanne Garraud, Clément Bertrand, Boule, Chouf, Kosh, Karimouche, La Vraie Nonique, Courir les Rues et sa Band’, Léonid, Noga & Patrick Bebey, Vérone, Florent Marchet, Sirius Plan (voir vidéo ci-dessous ; avec un concert d’une heure et demie sur le lac d’Annecy, à bord du bateau de croisière la Libellule, à la nuit tombée : « Un véritable régal ! » selon Laurent Boissery), GMD Orchestra, Loraine Félix, Simon Autain, Laurent Berger, Strange Enquête, Gaële, Alexandra Hernandez & Jonathan Mathis, les Tit’ Nassels, Moran, Thomas Pitiot, les Hay Babies (trois jeunes femmes du Nouveau-Brunswick qui s’emploient à régéréner la musique folk acadienne avec des chansons parsemées de mots anciens mais d’images et de situations bien actuelles)... Et puis des troupes, comme la Compagnie La Gueudaine ou encore la Compagnie Rêves et chansons qui a présenté trois spectacles différents pour le jeune public.
 

 

Un festival pas comme les autres, disais-je et c’est bien ça qui séduit à coup sûr : la spécificité, l’originalité, trop de festivals ou labellisés comme tels n’étant que d’interchangeables organismes de diffusion de spectacles identiques, je veux dire qui se contentent d’exposer les artistes du moment « vendus » partout par les tourneurs, sans ligne éditoriale affichée ni souci d’imprimer leur empreinte. « Attention les feuilles ! », pour vous dire qu’on n’y fait pas les choses comme ailleurs, a lancé son édition à 0 heure le 8 octobre (à minuit donc !) par… une conférence sur « le rôle de la musique dans la qualité du sommeil », donnée par le docteur Toufik Didi, pneumologue et spécialiste du sommeil au Centre hospitalier Annecy/Genevois (commune de Metz-Tessy). Et ça n’est qu’à l’issue de celle-ci que les… insomniaques ont pu assister au concert d’ouverture du Normand Boule qui n’a besoin de personne pour se singulariser.
  

 

Pour le reste, je signalerai encore une rencontre de Clément Bertrand autour du métier de chanteur avec les élèves de l’École de musique de Poisy et ceux du Lycée Baudelaire de Cran-Gevrier ; celle de Véronique Pestel à la Médiathèque de la Turbine (Cran-Gevrier) autour de son « Cahier d’apprendre » (trois cahiers en fait : deux sont des notes de tournée, notamment à travers les pays de l’Est, le troisième est la restitution, sous forme de poèmes, d’un travail préalable mené à Annecy avec le percussionniste Laurent Kraif) ; une bourse aux disques à Meythet ; ou encore cette rencontre littéraire et musicale (un petit événement en soi !) avec l’excellentissime David McNeil, qu’Alain Souchon entre autres considère (à juste titre) comme l’un des plus grands auteurs de la chanson française contemporaine.
  

 

C’était le 14 octobre en fin d’après-midi au Bistrot des Tilleuls à Annecy et c’est génial quand la chanson envahit ainsi les lieux de vie les plus divers, d’autant qu’un buffet littéraire, en compagnie de l’artiste, suivait cette rencontre. On y a parlé de sa carrière, de son nouvel album, Un lézard en septembre (le précédent en studio, Seul dans mon coin, datait de 1991 !), de ses livres évidemment (une dizaine de romans et ouvrages autobiographiques), de ses contes pour enfants, scénarios et pièces de théatre… et on y a chanté quelques-unes de ses chansons (comme Hollywood, dont Yves Montand fit un succès), puisque David avait eu la bonne idée de venir avec quelques musiciens...
 

 

Voilà, c’est tout ça, « Attention les feuilles ! ». Pour l’apprécier à sa juste mesure, il convient de bien ouvrir ses mirettes et de laisser ses esgourdes s’emplir tout doux tout doucement de petits bonheurs inconnus des rouleaux compresseurs médiatiques. Ici, les « feuilles », qui ne croulent pas sous les décibels ni les larsens, ne se ramassent pas à la pelle : elles y accueillent de la chanson écologique de proximité. De la chanson qui (nous) rassemble. C’est du vivant, du vécu, de l’oxygène en musique et, nom d’une pipe, ça donne diantrement envie d’en reprendre une bouffée !

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Contact « Attention les feuilles ! » : Laurent Boissery, Salle de spectacles Le Rabelais, 21 route de Frangy, 74960 Meythet (tél. : 04 50 24 49 10 ; e-mail : rabelais@agglo-annecy.fr; site du Rabelais ; site du festival).

*DERNIÈRE HEURE (voir sujet précédent) : une pétition est désormais en ligne, que tout un chacun peut signer ICI… si ça lui chante. Son intitulé ? « Pour que vive la chanson, je défends le festival Alors… Chante ! » Lequel, parmi les options envisagées par son équipe dirigeante et de bénévoles, ne rejette pas la possibilité d’une délocalisation… 


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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 12:13

Y en a marre !

 

Certains d’entre nous étaient dans la confidence : on savait que la municipalité de Montauban était de moins en moins en phase (comme dirait mon amie Litote) avec les valeurs de découverte et de diversité, de défense de la francophonie aussi, prônées par le festival Alors… Chante ! Ce que l’on ignorait, c’est qu’elle avait déjà décidé de lui supprimer brutalement et sans appel sa subvention pourtant vitale. Sans appel… et sans tenir compte, c’est un comble, des importantes retombées économiques engendrées chaque année par le festival durant la semaine de l’Ascension. Cela signifie une mise à mort immédiate de celui-ci, à l’aube, qui plus est, de sa trentième édition…
  

 

Chronique d’une mort annoncée ? C’est à voir, car la résistance s’organise. Dans l’après-midi du vendredi 7 novembre, tout s’est précipité. Au communiqué de presse de la municipalité de Montauban annonçant la fin irréversible de son soutien à Alors… Chante ! (imagine-t-on les villes de Bourges, de La Rochelle ou d’Avignon, par exemple, se tirer une balle dans le pied en refusant de soutenir les festivals qui les popularisent et les enrichissent ?!), l’équipe du festival a répondu par un autre communiqué (voir plus bas) remettant les pendules à l’heure. 
  

 

Particulièrement touché par cette attaque contre un événement culturel menant depuis trente ans un inlassable travail de fond (certes trop souvent invisible aux yeux et aux oreilles des « grands » médias comme des politiciens à courte vue, mais indispensable à la vie de la filière musicale), je mets d’autant plus volontiers en ligne ledit communiqué de presse que j’ai l’impression de vivre, même de loin aujourd’hui (n’ayant aucun lien autre qu’affectif avec ce festival), un bis repetita… Ces gens-là (ohé ! Grand Jacques, ton épée, ton armure !) ne savent donc procéder qu’en vous portant des coups de poignard dans le dos. Qu’en vous plaçant devant le fait accompli ! « Pauvre monde, insupportable monde / C’en est trop, tu es tombé trop bas / Tu es trop gris, tu es trop laid / Abominable monde… » On comprendra aisément, je pense, que je fasse (et incite à faire) chorus sans réserve... et sans délai. 
  

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La seule façon, peut-être, de sauver Alors... Chante ! consiste – du moins dans un premier temps – en une mobilisation générale de ses festivaliers, du monde professionnel (éditeurs, agents, tourneurs, etc.) pour lequel sa disparition serait une catastrophe, mais surtout des artistes qu’il a accompagnés au long de trois décennies. Je ne citerai pas de noms ici, mais j’y pense très fort !!! D’ailleurs je suis certain que Léo Ferré, Allain Leprest, Georges Moustaki et autre Claude NougaroLeprest-Jamait-Nilda-copie-1 (pour ne citer que ces quatre-là aujourd’hui si regrettés) pousseraient plus qu’un cri d’indignation, ils entreraient en révolte et le feraient savoir haut et fort ! N’attendez pas, amis de la chanson : prenez votre plus belle plume et, avant toute chose, commencez par exprimer votre soutien à l’équipe organisatrice du festival, à ses bénévoles, à son président Roland Terrancle et à son directeur-fondateur Jo Masure. Il faut d’abord se compter, on verra pour la suite. L’e-mail à utiliser est indiqué au bas du communiqué de presse. 

Chanter, c’est lancer des balles pour que quelqu’un les attrape, des ballons d’hélium pour faire monter les hommes… Alors, ami(e) de la chanson, tu sais quoi faire pour enrayer ce nivellement systématique par le bas. Au moins et ce sera déjà ça, en l’occurrence, pour que continue de vivre Alors... Chante ! Alors… vise juste et bien… et lance tes balles pour qu’elles fassent mouche. 
  

 

    Communiqué de presse

Montauban-communique

Faisant chorus avec Alain Souchon, je parlais plus haut de balles à lancer en chœur et à rattraper en plein vol pour espérer un sauvetage d’Alors… Chante ! Sans cela, on sera réduit à laisser faire encore une fois ceux pour qui la célèbre citation (quoique probablement apocryphe) « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver » reste d’actualité ; réduit à parler de vol arrêté, comme disait Vladimir Vissotsky, l’un des plus grands auteurs-compositeurs-interprètes de l’histoire de la chanson mondiale. De vol arrêté ou de fin du bal. Car, comme le chantait ce merveilleux poète, les assassins de la culture populaire ne s’en prennent jamais au balles (celles qui tuent) mais les utilisent toujours pour abattre les oiseaux qui chantent : « C’est les oiseaux, jamais les balles, qu’on arrête en plein vol… »
  

 

DERNIÈRE HEURE : une pétition est désormais en ligne, que tout un chacun peut signer  ICI… si ça lui chante. Son intitulé ? « Pour que vive la chanson, je défends le festival Alors… Chante ! » Lequel, parmi les options envisagées par son équipe dirigeante et de bénévoles, ne rejette pas la possibilité d’une délocalisation…

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NB. Pour rappel, voici les différents sujets, en paroles, en musiques et en images, consacrés ici, depuis la création de ce blog, au festival Alors… Chante !
 2010 : 
L’Âme des poètes – Alors… Chante ! 25e, Supplément d’âme – Supplément d’âme (suite)  Supplément d’âme (fin)
 2011 : L’Ascension de la chanson
 2012 : Je chanterai, tu chanteras, il ou elle chantera… – Montauban, le dernier des Mohicans… en français dans le texte – En français dans le texte (2) : Boby, Wally, Camille, Tiou, Liz et les autres – En français dans le texte (3) : Sorcières, je vous aime – En français dans le texte (fin) : Des Bravos (à la relève) et un coup de chapeau (à Leprest)
 2013 : Les Enfants de Léo : pour le vingtième anniversaire de la disparition du Vieux Lion – Léo, Allain… et les autres – Alexis, Amélie, Barcella… et les autres
 2014 : Chanteurs sachant chanter : Les « Découvertes » au cœur… d’Alors Chante – Vivre debout.

 

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2 novembre 2014 7 02 /11 /novembre /2014 19:40

L’Allain, l’Italien, le Bertin et le Danzin…

 

Je suis là… De plus en plus silencieux, peut-être, mais je reste là. À l’écoute. De vos mots, de vos chants, de vos créations. Veiller : c’est d’autant plus important dans une société dont la déliquescence politico-économique étouffe l’humain, tout en alimentant les sentiments les plus radicaux et vils, de haine et d’exclusion, de médiocrité et de formatage, au détriment des valeurs les plus élémentaires de solidarité, de diversité et de partage. « Il y a beaucoup de morts dans le journal d’hier / Et beaucoup de misère, mais partout / Beaucoup de gens qui restent indifférents / Le lendemain tout semble déjà moins grave… » J’ai souvent envie de ruer dans les brancards, de me lancer dans de tonitruantes diatribes, mais à quoi bon si c’est sans effet aucun ? Il faudrait posséder la folie qui accompagnait le chevalier à la triste figure, mais n’est pas l’Homme de la Mancha qui veut. Alors il reste l’art, le refuge suprême pour s’abriter des moulins à vent… à défaut de pouvoir les vaincre. 
  

 

C’est en tout cas ce qui me tient « éveillé » et me nourrit. Oui, je suis là ; toujours à l’affût du beau et du prometteur, insatiable amateur de découvertes. Seulement, « tout va un peu plus vite », dit la chanson, et il faut faire des choix. Délaisser un peu le blog pour écrire un nouveau livre, par exemple, et vivre aussi dans la vraie vie, pas seulement sur la toile… « Car il est plus que temps aujourd’hui de vivre / De repousser la porte que quelqu’un ferme sur nous / Inéluctablement. »

On continue (gentiment) de m’écrire pour regretter la « périodicité » actuelle de ce blog, bien inférieure à ce qu’elle était dans les trois premières années de son existence, quand j’essayais à moi seul de continuer à faire chorus avec l’actualité du disque, du livre et de la scène. J’ai déjà répondu, ici même, à ce genre de de courriels : outre le fait que je reste relativement actif sur le groupe « social » lié à ce blog (grâce à la simplicité et à la rapidité de son fonctionnement technique), CouvLeprestj’ai préféré décrocher de la création immédiate pour porter avant tout témoignage de choses vues et vécues seulement par moi-même. Certes pas par narcissime, mais bien par souci de faire œuvre utile (et non redondante avec tout ce qui existe déjà) en livrant des informations inédites (cf. Jacques Brel, Cali, Frédéric Dard, Leny Escudero, Jean Ferrat, Léo Ferré, Jean-Louis Foulquier, Paco Ibañez, Allain Leprest, Georges Moustaki, Claude Nougaro, Marc Robine, Pierre Rapsat, Luc Romann, Anne Sylvestre, etc.).

Je n’en garde pas moins les yeux et les oreilles grands ouverts sur la scène actuelle et les funambules de la ritournelle, comme les appelle mon excellent confrère Patrice Delbourg. Sans trop me soucier « des rimes et des rythmes », comme le chante le poète ; sans hiérarchie ni obligation aucune, veux-je dire. Ensuite, qui m’aime me suive… ou pas. Ici, c’est toujours et seulement si ça vous chante.

Aujourd’hui, je viens d’abord vous recommander la lecture du livre de Marc Legras sur Allain Leprest, Dernier domicile connu, paru à l’Archipel. Marc Legras ? Voici ce que j’écrivais de lui à propos de son précédent livre sur Georges Moustaki : « Marc Legras a vécu deux existences journalistiques en parallèle : l’une de “responsable d’édition” des journaux télévisés de France Télévisions et l’autre de spécialiste de la chanson ; à la radio d’abord, avec ses propres émissions sur France Musique et France Culture, puis dans la presse à travers Paroles et Musique et Chorus, dont il fut un membre éminent de 1980 à 2009. » 

 

 

C’est le second « vrai » livre consacré à l’ami Allain (après celui du Suisse Thomas Sandoz, Je viens vous voir, publié en 2003), et celui qui devrait bénéficier à l’avenir du qualificatif « de référence ». Pourquoi ? D’abord, parce que décidé d’un commun accord avec l’artiste – à l’occasion d’une rencontre pour Chorus (n° 63, printemps 2008, photo ci-dessous) –, ce livre aurait dû être mené, jusqu’à son terme, à deux voix et à quatre mains… Et c’est la vie du génial auteur, hélas, qui s’est achevée avant terme, le 15 août 2011¸nous privant de nombreuses merveilles à venir et de cet ouvrage tel qu’il avait été conçu et arrêté. Ensuite, parce qu’après l’avoir interrompu, Marc Legras a choisi, heureusement, de le reprendre et de le retravailler différemment, tout en le saupoudrant de la mémoire de l’artiste, grande ouverte à l’auteur, et maintenant offerte en primeur à ses lecteurs.
 

Leprest-Legras.jpg 

Tout juste exprimerai-je le petit regret (qui ne change rien au fond du livre) que l’histoire, très étroite, d’Allain Leprest avec Paroles et Musique (dès 1982) qui organisa même une soirée exceptionnelle en 1985 (à l’Atelier à Spectacles de Vernouillet) pour le faire découvrir à ses lecteurs, puis avec Chorus (multiples articles jusqu’à son importante « chorusgraphie » en 2002 – le dossier le plus complet qui lui ait jamais été consacré jusque-là) n’ait pas forcément été restituée comme elle aurait pu l’être. Cela dit, j’imagine la difficulté voire la peine, le courage en un mot, qu’il a fallu à Marc pour reprendre ce livre, en l’absence de celui qui devait en être à la fois le sujet et le co-auteur. Et tout ce qu’il a pu lui coûter, en son for intérieur, pour le mener à bien en se mettant dès lors en quête des témoins des premières années de la vie et de la carrière d’Allain Leprest. Le résultat est là : tout est bon dans ce Dernier domicile connu, dont Marc Legras nous retrace lui-même, ci-dessous, les tenants et aboutissants. 
  

 

CouvReggianiSecond ouvrage chansonnier à recommander : celui retraçant l’histoire du Rital de la chanson française, qui fut fidèlement accompagnée, elle aussi, par Chorus et Paroles et Musique auparavant. Justement, c’est Daniel Pantchenko, qui l’avait rencontré à plusieurs reprises pour nos « Cahiers de la chanson », qui signe cette nouvelle biographie – après celles d’Aznavour (avec Marc Robine), de Ferrat et d’Anne Sylvestre –, à l’occasion des dix ans de la disparition, le 22 juillet 2004, de ce merveilleux interprète. De l’excellent travail, comme toujours, à l’image des dossiers que l’auteur écrivait pour Chorus (et notamment celui d’Allain Leprest, évoqué ci-dessus). Serge Reggiani, l’acteur de la chanson, chez Fayard (…où Chorus, tout se recoupe et tout s’enfuit… mais rien ne s’oublie, avait créé un beau « Département chanson »). 
  

 

J’évoquais Allain Leprest… C’est l’occasion de vous présenter quelqu’un de sa famille d’esprit. Pierre-Paul Danzin, 38 ans aujourd’hui, qui nous vient du Nord-Pas-de-Calais avec deux albums, Les Moineaux d’Égare et Charivari… dont trois chansons coécrites avec Allain Leprest – il n’y a pas de hasard ! À vous de faire la démarche de les découvrir. En attendant, en voici une autre, paroles et musique de Danzin, à laquelle je vous défie de résister, pour autant qu’un brin d’humanité vous accompagne (je dis ça pour ceux qui pourraient s’é…garer ici) : L’Antichambre… 
  

 

À part ça ? Quoi d’autre dans mon carnet du jour ? Deux festivals qui, chacun dans son style, demandent à être connus beaucoup plus largement que dans leur sphère régionale ; chacun avec sa propre spécificité qui ne les fait ressembler à aucun autre. Deux manifestations qui se sont déroulées dans la seconde quinzaine d’octobre et dont je vous parlerai plus en détail la prochaine fois : « Attention les feuilles ! » organisé dans l’agglomération d’Annecy, et « Les Nuits de Champagne », organisées à Troyes par l’association Chanson contemporaine avec un « Grand Choral » unique en son genre – l’édition 2014 était consacrée pour la première fois à un artiste disparu, mais dont l’œuvre reste dans toutes les mémoires… 
 


Voilà. La pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, a beau nous attendre, pour le temps qui reste nous tenons la lampe allumée et nous repoussons de toutes nos forces le sommeil…

Dans le journal d’hier beaucoup de morts
Et puis partout beaucoup de gens indifférents
Nous sommes peu nombreux à veiller
Nous tenons la lampe allumée
Nous repoussons de toutes nos forces le sommeil
Et la lampe nous fait les yeux brillants
Nous tenons la lampe allumée
Nous ne vieillissons pas
 


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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 10:00

L’aventure continue… en édition de poche

 

On le sait, ça n’est pas un livre « de plus » sur le chanteur Jacques Brel, c’est le récit d’une aventure et le portrait d’un homme hors du commun, d’un « libertaire pacifiste » et altruiste qui a donné le meilleur de lui-même à l’écart des médias et des feux de la rampe. Ce qu’on ignore peut-être, c’est qu’il ne s’agit pas non plus d’un livre entre deux, d’une enquête comme une autre, mais le fruit d’une quête personnelle : commencée à l’aurore d’une vie essentiellement vouée à la défense et à l’illustration de la chanson, elle se poursuit aujourd’hui avec la sortie d’une édition en format poche, revue et complétée pour l’occasion. Explications de l’auteur, mots de lecteurs… et brouillon du chanteur – enregistré par lui-même à Atuona ! – d’une chanson majeure : attention, document exceptionnel d’un chef-d’œuvre en devenir !


« Merci pour votre ouvrage sur Jacques Brel aux Marquises. C’est intéressant, émouvant, passionnant, bouleversant. Nous avons beaucoup appris, ma fille et moi (c’est elle qui me l’a prêté) et nous en parlons avec émotion. Après sa lecture, que j’ai conseillée aux autres membres de ma famille, nous avons ressorti les disques et nous comprenons mieux le sens des paroles. Votre ouvrage est très bien écrit et se lit aisément. Quant à Atuona, on a l’impression d’y être… »

Depuis la parution de ce livre sur le voyage au bout de la vie de Jacques Brel, en septembre 2013, résultante d’un reportage en Polynésie effectué deux ans plus tôt, j’ai eu la chance d’obtenir nombre d’informations et documents complémentaires inédits. Au bonheur d’offrir pour la première fois cette histoire-là en partage, puis à celui de constater que ce qui nous a touchés si fort « là-bas », où sa voix « chante encore » (cf. la Lettre à Jacques Brel de Barbara), touche et continue de toucher pareillement les lecteurs (cf. le récent courriel ci-dessus signé Hélène T.), s’est ajoutée en effet la joie de poursuivre désormais le chemin avec les anciens amis du Grand Jacques ; ceux qui l’ont fréquenté durant ses trois dernières années, à Tahiti comme aux Marquises, à Hiva Oa, où la réalité a rejoint la chanson.
  

riviere-cheval 

Après coup, cet ouvrage a permis que les proches de Brel aux antipodes et moi-même devenions également très proches. Nous n’arrêtons plus de converser, d’échanger des idées et des souvenirs, de vérifier des informations, de les recouper et même d’échafauder des hypothèses sur ce qui aurait pu être le quotidien de « Jacbrel » (sobriquet phonétique sous lequel le connaissaient les Marquisiens, comme si c’était un patronyme en soi), une fois installé dans sa propre maison sur les hauteurs d’Atuona. Pourquoi ? Parce que chacun d’entre eux s’est déclaré heureux, ému même de retrouver, à sa lecture, l’homme extraordinaire qu’ils ont connu, qu’ils ont été très peu à connaître d’aussi près, dans la vérité des choses et non dans l’artifice du spectacle (bien qu’une même sincérité, dans son cas, l’ait toujours accompagné à la ville comme à la scène).

 Tout au long de ce périple sur les traces du Grand Jacques, pendant que je le vivais ou le retranscrivais, je me suis senti interpellé par de curieuses coïncidences : retrouvailles inattendues, passerelles improbables… Cerise sur le gâteau, voilà que l’un des principaux personnages de la saga brélienne aux Marquises se révèle être, par ricochets normands, un membre de ma famille d’alliance ! Il a fallu que notre séjour accouche d’un livre imprévu, non planifié – même pas envisagé – puis que celui-ci fasse naître un dialogue nourri, malgré douze heures de décalage horaire, pour que ce lointain cousinage nous saute aux yeux ! « Ce que nous appelons le hasard, disait Voltaire, n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu… »

C’est une chance insigne d’avoir intégré ainsi le cercle restreint des amis du poète disparu ; voire d’être considéré comme un confident privilégié, s’agissant de Jacky le Polynésien : sur son (modeste) train de vie, ses paris (fous) d’aviateur, ses projets (altruistes) pour les Marquises… Alors, aujourd’hui, sans aller jusqu’à l’édition augmentée à laquelle j’aspire (qui devra attendre quelques années pour voir, peut-être, le jour), la version en format poche de L’aventure commence à l’aurore qui vient de sortir en librairie constitue déjà une édition revue et (légèrement) complétée. J’ai saisi cette opportunité offerte par mon éditeur pour, d’une part, corriger des imprécisions et confirmer grâce à de nouvelles sources ce qui semblait encore incertain, et d’autre part ajouter des infos, disséminées dans le corps du récit : des anecdotes éloquentes, des extraits de correspondances inédites et quelques faits nouveaux.

Brel-couv-poche-copie-1« Jacques serait fier de te lire », m’a écrit un grand chanteur français que j’estime beaucoup, lui aussi très discret et avare de sa présence dans les médias. Peut-être. On n’en sait rien. Ce que je sais, en revanche, et en toute certitude, c’est que rien ne sera jamais aussi fort pour moi que d’avoir pu marcher sur ses pas – ceux d’un « voyageur lointain » (Barbara) redevenu anonyme après avoir été « l’être le plus important qui soit dans la chanson » (Brassens), un homme révolté, indigné, provocateur à ses heures, débordant d’empathie, toujours positif et néanmoins désespéré (mais avec élégance) –, là où lui-même avait marché sur les pas de Gauguin…

 
De « Six pieds sous terre »
à « Jojo »

Dans le chapitre 16 de L’aventure commence à l’aurore, intitulé « Avec l’ami Jojo » (pp. 225-238 de l’édition originale et 259-274 de la version poche), je souligne l’importance de la « transpiration » chez Jacques Brel dans son processus d’écriture, une fois survenue l’« inspiration ». Pour ce faire, je me fonde sur la découverte, durant mon séjour en Polynésie, de brouillons inconnus de deux chansons du futur album. La ville s’endormait et Jojo. Mais attention, pas de simples manuscrits, des brouillons chantés et enregistrés sur un magnétophone à cassettes par Brel lui-même dans sa petite case d’Atuona, s’accompagnant à l’orgue…

Des moutures de chansons à naître, terriblement émouvantes, qui nous permettent de vérifier qu’il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. On savait bien que tel était le cas avec Jacques Brel. Lui-même n’a jamais cherché à nier, au contraire, le rôle et l’importance du travail dans le développement d’une œuvre. On était pourtant à cent lieues de se douter à quel point. Il aura fallu partir sur ses traces au bout du monde pour s’en rendre compte. Pour comprendre combien il avait besoin de remettre son ouvrage sur le métier. Des moutures mais surtout d’incroyables documents, pour ne pas dire davantage, enregistrés probablement dans les premières semaines de l’année 1977 (le disque serait mis en boîte à Paris en septembre-octobre suivants).

C’est le besoin de rendre hommage à son ami Georges Pasquier, alias Jojo, disparu le 1er septembre 1974, qui, deux ans plus tard, allait être le déclencheur de l’album. Mais aussi un frein, des mois durant, car Jacques tient absolument à terminer cette chanson avant de s’attaquer réellement à la suite. Entre septembre 76 et début 77, il va peiner, galérer, souffrir, sans parvenir à trouver le bon angle d’attaque. L’épreuve est extrêmement difficile à surmonter, à la hauteur du chagrin que lui a causé la mort de celui qui était sa conscience politique et son confident le plus proche.

Que dire de cette version enregistrée de façon artisanale, « brute de décoffrage », qui était alors, pour l’auteur-compositeur-interprète solitaire d’Atuona, un outil de travail indispensable ? À part le fait qu’il s’agit d’un document des plus extraordinaires, rescapé de cette époque (présenté ici sur des images d’archives où l’on découvre Jojo au fil des années, toujours aux côtés de Jacques, accompagné de Charley Marouani, Gérard Jouannest, François Rauber ou Jean-Michel Boris, mais aussi de Brel sillonnant le ciel des Marquises aux manettes de son… Jojo, puisque c’est ainsi qu’il baptisa son bimoteur), elle apparaît si éloignée de la merveille connue de tous qu’elle en devient un cas d’école brélien. Du chemin à tracer entre l’idée de départ et son point d’arrivée.

  

 

Anticipation de Jojo ; brouillon, esquisse, ébauche ou première mouture, Six pieds sous terre – c’est alors son titre provisoire – est tout cela et autre chose à la fois : presque une autre chanson. Même sa mélodie est embryonnaire. Si l’on s’efforce d’oublier celle qu’on a en mémoire pour se placer en auditeur du Grand Jacques pendant qu’il s’enregistre (vêtu d’un simple short et d’une chemisette entrouverte, il fait chaud et humide…), on se borne tout juste à la deviner, tant l’accompagnement semble monocorde et le tempo trop carré ; sans doute imposé par la boîte à rythmes de l’orgue qu’il a fait venir de Tahiti, par l’Aranui, la « goélette » qui mouille à Hiva Oa environ une fois par mois.

Qu’y a-t-il de commun en effet entre ce premier jet et la chanson qui sera enregistrée le 5 septembre 1977, trois ans quasiment jour pour jour après la mort de son grand ami ? Le refrain. Et encore, avec une variante de taille, car nulle part en ce début d’année 77, il n’est question nommément de Georges Pasquier dans ce texte : « Six pieds sous terre, il chante encore / Six pieds sous terre, il n’est pas mort… » La formidable trouvaille de l’auteur, encore lointaine, sera de s’adresser directement à Jojo et de le tutoyer d’un bout à l’autre de la chanson. Rien de tel lorsqu’il enregistre ce premier jet. Il se contente de l’évoquer à la troisième personne sans fournir d’indices probants sur l’identité de celle-ci.

On s’amusera à comparer les deux « versions », ou à lire dans le livre leur analyse comparative, mais d’ores et déjà ne cherchez pas dans Six pieds sous terre le sublime néologisme « Tu frères encore » en troisième reprise du refrain de Jojo. Jacques ne l’a pas encore inventé cinq mois après s’être attelé à ce premier titre. Ni d’ailleurs les fameux vers : « Nous savons tous les deux / Que le monde sommeille / Par manque d’imprudence. » La preuve de sa théorie sur l’accouchement d’une œuvre : 1% d’inspiration pour 99% de transpiration…
       

 

Autre constat, la qualité intacte de sa voix, qui vient battre en brèche les prétendues informations (ayant suivi la sortie de l’album en novembre 1977) selon lesquelles on l’aurait trafiquée en studio à Paris, en particulier pour l’éclaircir, pour supprimer son voile... « C’est des c…, tout ça », m’a confirmé tout récemment encore celui qui fut non seulement l’un de ses grands amis en Polynésie, Michel Gauthier, mais aussi l’un de ses deux pilotes instructeurs avec lesquels il allait revalider sa propre licence de vol : « Lui qui avait cru ne plus jamais pouvoir piloter à cause de son poumon en moins, ça ne l’empêchait pas non plus de chanter avec une puissance impressionnante ! » Pour la petite histoire, c’est à Michel Gauthier, le premier, que Jacques Brel fit écouter, un jour qu’il dînait chez lui à Atuona, toutes les chansons qu’il allait enregistrer à Paris. « Pas seulement celles de l’album, plein d’autres aussi, car il y avait de quoi faire deux disques… »
       
 

Brel-Gauthier.jpg 

La photo qui le montre ici avec Brel au pied du Jojo, les deux amis rayonnant de joie, fut prise un jour de 1977 après un premier atterrissage, ensemble, à Ua Pou, l’une des îles du groupe nord de l’archipel où la compagnie d’aviation régulière ne voulait pas se poser, du fait de l’extrême dangerosité de sa piste. Jacques y retournera ensuite chaque semaine pour apporter le courrier, un exploit à chaque fois ! « Avec la montagne en bout de piste, se souvient aujourd’hui l’octogénaire mais toujours fringant et jeune d’esprit Michel Gauthier, une fois qu’on avait décidé de poser, il ne fallait pas se louper, car il n’y avait pas d’échappatoire. Ce jour-là – c’était Jacques qui pilotait – j’étais extrêmement fier de mon élève… »
  

Un mort encore vivant

Nous voilà en automne 2014. Trente-six ans déjà que le Grand Jacques a mis les voiles. Mais le temps ne fait rien à l’affaire. Si son œuvre continue d’être présente dans la mémoire collective, sa philosophie de vie (et de mort), sa grande faculté d’empathie et de compassion (« J’ai mal aux autres… »), sa quête permanente de l’inaccessible étoile accompagnent également beaucoup d’entre nous. On me le dit, on me le confie, on me l’écrit régulièrement depuis un an. Avec parfois de jolies surprises. Ainsi, le 8 juillet dernier, quelques jours après nos retrouvailles avec Michel Gauthier, j’ai reçu ce courriel d’une lectrice du Roussillon, Monique M. :

 

galet

 
« J’ai eu l’occasion de me rendre trois fois à Hiva Oa, en 2001, 2010 et 2012. Le galet signé “Georges Brassens, de Sète”, dont vous parlez dans le livre (p. 332) et que vous avez pris dans la main, a été déposé par un ami et moi au pied de la tombe de Jacques Brel. Voici d’ailleurs une photo avec nos prénoms Monique et Noël sur la tranche… Merci pour tous ces souvenirs. Votre livre sur Brel aux Marquises est une merveille ! »

Je me revois, découvrant ce monticule de galets portant des petits mots, des signes d’amitié ou de reconnaissance à l’égard du Grand Jacques. Un message personnel, un simple « merci » voire un titre éloquent de chanson : Quand on n’a que l’amour, Vivre debout, On n’oublie rien… Des galets recueillis sur la grève d’Atuona par des « passants » venus de Tahiti ou de l’autre bout du monde qui ont voulu laisser une trace discrète. Parmi eux, le plus inattendu qui soit : « De Georges Brassens, Sète » ! Bien sûr, celui-ci ne s’est jamais rendu aux Marquises, mais Brel, qui avait décidé de bâtir une maison plus confortable dans le but d’y recevoir ses amis du Vieux Monde (tel Lino Ventura), n’avait sans doute pas abandonné l’idée de convaincre aussi Tonton Georges… Alors (merci Monique), vous imaginez mon émotion en découvrant sur place ce salut d’outre-tombe !

  

tombeFredgaletBrassens.jpg 

Là, à même le sol où repose Jacques Brel, à deux pas de l’endroit où dort Gauguin, écrivais-je en épilogue de mon récit, le galet de « Brassens » en main, l’instant est intense, unique. Et me revient en mémoire sa dernière bravade, comme un défi lancé à la Camarde (à moins que cela ne fût le chant ultime d’un poète qui voyait décidément plus loin que le commun des mortels ?) :

Je mords encore
À pleines dents
Je suis un mort
Encore vivant !

Un mort encore vivant. La formule était judicieuse, ainsi que me l’écrit Marc G. de Narbonne après l’une de mes conférences en pays catalan :

« Tout d’abord bravo et merci pour votre ouvrage sur Brel. C’est le chaînon manquant, la pièce qui termine le puzzle de la vie de cet artiste que nous sommes encore un très grand nombre à aimer. Le Grand Jacques est toujours vivant dans nos têtes et nos cœurs. Longtemps, longtemps, longtemps après, ses chansons courent toujours dans nos rues... J’ai vu, mais trop tard, que vous donniez une conférence dans les P.-O. non loin de chez moi. À quand une conférence à Narbonne ? Charles aimerait tant avoir des nouvelles de Jacques... Je passe plusieurs fois par semaine devant la maison de Trenet et j’ai toujours une petite pensée pour son ancien occupant mais également pour ses frères de chanson que sont Ferré, Brassens (qui dort non loin d’ici dans son cimetière marin) et bien sûr Jacques Brel. »

Des nouvelles de Jacques, cher Marc ? En voici, grâce à Joël C. qui m’écrivait ceci le 13 mai dernier :

« Je tiens, moi aussi, à vous remercier pour ce très beau livre, que j’ai acheté et lu dès sa sortie. Il est arrivé à pic : quelques semaines plus tôt, j’avais décidé de réserver un billet pour les Marquises. Voilà (très) longtemps que j’y pensais, mais ne savais pas comment m’y prendre. Maintenant, je sais : je pars le 4 juin et serai devant sa tombe le 12 juin au matin. Je rêverai alors à la cathédrale de Picardie ou de Flandre qui m’aura amené là. Votre livre m’accompagnera, je le relirai pendant le voyage. »
  

avion-hangar.jpg

Trois mois plus tard, en juillet, Joël venait au rapport :

« C’est fait, je reviens des Marquises. Quelle émotion devant sa tombe et dans le musée qui lui est consacré à Hiva Oa ! J’avais votre livre et j’y ai fait sécher une fleur du frangipanier qui pousse au-dessus de sa tombe. Il est généreux avec Jacques, le frangipanier : en permanence des fleurs se détachent pour fleurir sa tombe. Les Marquises sont magnifiques et les Marquisiens adorables, je comprends son attachement pour cette population hier plus isolée qu’aujourd’hui. Nous connaissions ses multiples talents, grâce à vous nous connaissons aussi son immense générosité qui sur place n’a fait que commencer à se déployer (avion, cinéma...). Dans tout ce qu’il a fait, il était hors normes et la dernière partie de sa vie, plus discrète, était à l’image de ce qu’il avait fait avant. J’espère qu’un jour pourra sortir une édition augmentée de votre ouvrage, que j’ai prêté à bord du navire qui m’emmenait à Hiva Oa et qui a été très apprécié… »

Et puis, cet été encore, pendant le séjour de Michel Gauthier, est arrivé ce courriel de Claire Sc. :

« Il y a quelque temps, poussée par la curiosité, j’ai soulevé la couverture de votre livre. Je ne suis pourtant pas “fan” de Jacques Brel ; non que je ne lui reconnaisse pas de talent, mais voilà... Une question de voix, peut-être, et à cela on ne peut rien... Mystérieuse alchimie qui produit la rencontre entre deux sensibilités, entre celui qui chante, celui qui l’écoute. Et puis il y a cette image, figée dans mon esprit : image noir et blanc, sur le petit écran de la télévision familiale d’un homme grimaçant et suant, scandant Ne me quitte pas... Cette représentation reste pour moi associée à Jacques Brel, c’est bien pauvre, j’en conviens et bien sûr c’est trop résumer un homme, un artiste, surtout que ni un homme ni un artiste ne se résument. J’aurais pu en rester là, mais heureusement, muée par la curiosité, je vous ai suivi dans votre périple, à la rencontre de Brel.  

 

 

» J’aime les histoires, et celle que vous me contez – dans un récit parfois suspendu, interrompu au rythme de vos pérégrinations, des rencontres, il y a tant de choses à dire... – m’a captivée. Moi-même j’ai interrompu ma lecture, écouté quelques titres, relu quelques textes, repris ma lecture. En vous lisant, j’ai découvert un artiste, mais surtout un homme, j’ai souri, je me suis étonnée et j’ai ri aussi, je me suis laissé porter, peu à peu j'ai lâché mes a priori. J’ai découvert un homme attendrissant, touchant, drôle, généreux, “multiple”, un homme dans la vie.

» Finalement, paradoxalement, lorsque s’achève le livre, j’ai le sentiment que... c’est un peu court ; je serais bien restée encore un peu, en la compagnie amicale de Jacques ! Qu’importe, j’ai envie maintenant de poursuivre le voyage, d’en savoir plus sur lui. Merci : il n’y a pas meilleure façon pour découvrir une personne que de saisir la main tendue de quelqu’un qui l’aime. »

J’ai imprimé ce message et l’ai montré à Michel Gauthier, dont certains moments vécus avec Jacques Brel font partie des plus intenses de toute sa vie (pourtant remplie d’aventures aériennes hors du commun, dignes de l’Aéropostale, qui l’ont mené de l’inextricable forêt d’Afrique équatoriale à l’horizon infini du Pacifique). Il a esquissé un sourire d’acquiescement et a dit : « C’est la plus belle justification de ton livre, le plus beau compliment que tu pouvais espérer : faire tomber les a priori et donner à aimer quelqu’un qui, au mieux, t’indifférait jusque-là... Ça “lui” aurait plu de lire ça. »
  

Fred-Gauthier.jpg

Coïncidence, je venais d’achever un ouvrage du génie de la relativité, Albert Einstein, qui ne craignait pas de se montrer absolu en écrivant ceci : « Quand nous aimons, nous existons dans le monde. C’est la seule chose qui donne un sens à notre vie. » CQFD ?

Plus haut, à son retour d’Hiva Oa, Joël C. évoquait le « musée Jacques-Brel ». Justement, Serge Lecordier, l’homme auquel on doit cet espace et surtout la rénovation du Jojo, qui l’abrite aujourd’hui, dont le premier contact avec Brel fut tout près d’être fracassant (leurs deux 4x4 faillirent se télescoper à proximité du terrain d’aviation), venait de m’adresser ce clin d’œil amical : « Sache, cher Fred, qu’un écrivain suisse (Blaise Hofmann) m’a offert un nouvel exemplaire de ton livre. L’ayant en double, j’en ai profité pour l’offrir à mon tour, hier soir, à un ami yachtman de passage à Hiva Oa. Tu vas donc naviguer dans le Pacifique... »

J’imagine le bateau levant l’ancre à l’aube claire, dans la baie de Tahauku, sous la pluie traversière, et le Grand Jacques, en pensée, quelque part à son bord… Lui qui, toutes voiles dehors, avait traversé le Pacifique pour retrouver ici l’anonymat le plus total. Là où il ne serait plus une idole, encore moins un dieu, mais mieux, tellement mieux qu’un dieu : un Homme. Là où il atteindrait sans le savoir son inaccessible étoile. Là ? Un archipel au large de tout que ses premiers habitants appelèrent « la Terre des Hommes »… Vous savez quoi ? L’aventure recommence à l’aurore !

____________

LE LIVRE : Jacques Brel, l’aventure commence à l’aurore, édition revue et complétée, Archipoche éditions, 456 pages (+ cahier photos de 8 pages). À noter que l’édition originale grand format (qui ne sera pas réimprimée) reste disponible jusqu’à épuisement des stocks en librairie (ou par correspondance auprès de l’auteur). Pour rappel, on peut écouter la bande-son des chansons citées dans le livre (plus d’une centaine) en cliquant ICI

DES RENCONTRES-DÉBATS autour du livre (entrée libre) : samedi 18 octobre à la bibliothèque de Poisy (74), à 11 h, dans le cadre du festival « Attention les feuilles ! » ; jeudi 23 octobre à 18 h au Théâtre de la Madeleine, dans le cadre du festival « Nuits de Champagne » (dédié cette année au répertoire de Jacques Brel, chanté par Clarika, Jamait et Pierre Lapointe avec un Grand Choral de 850 membres). Pour mémoire, je propose aussi une conférence spécifique sur « la fabuleuse histoire du Grand Jacques aux Marquises ».

 


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9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 00:03

Je me souviens du 9/09... et du reste

 

Aujourd’hui même, Claude Nougaro aurait 85 ans. Né la même année que le Grand Jacques (qui disait de lui à Tahiti : « Nougaro ? C’est le meilleur d’entre nous ! »), il a vécu toute sa vie sous le signe du 9, ou plutôt du neuf, du nouveau, du renouveau. Véritable phénix de la chanson française, ce natif du 9/09/1929 s’est appliqué comme nul autre à renaître de ses cendres pour repartir toujours de plus belle. Une fois sa formule musicale du moment arrivée à son apogée, alors qu’il aurait pu prolonger son succès longtemps encore, il préférait tourner la page et s’attaquer à un nouveau défi – quitte à passer sans transition d’une formation rock explosive au simple piano-voix de ses débuts au Lapin Agile* ou à la fanfare de L’Enfant-phare de Paziols. L’artiste avait besoin de se remettre sans cesse en danger pour se sentir exister. C’est ce qu’il me confia, entre autres, le jour de ses 55 ans – le 9/09/1984 – où il avait tenu à m’inviter chez lui pour travailler à son premier dossier de Paroles et Musique…  

 

  

Il tournait alors avec Maurice Vander au piano, Pierre Michelot à la contrebasse et Bernard Lubat (en alternance avec Philippe Combelle ou Francis Lassus) à la batterie : « Nougaro Trio », une formule acoustique dans laquelle il se sentait particulièrement à l’aise et avec laquelle il pouvait donner le meilleur de lui-même. Je le vérifierai deux ans plus tard d’une manière on ne peut plus privilégiée en étant, ma chère et tendre et moi, les seuls journalistes à le suivre durant sa tournée d’un mois en Afrique noire. Capable de modifier son concert non seulement d’un soir ou d’un pays à l’autre mais aussi le soir même, pour mieux s’adapter au public local, Claude s’investirait comme jamais (ou encore plus que d’habitude) dans cette tournée exceptionnelle à bien des titres, pour se mettre en règle avec l’Afrique rêvée de son enfance toulousaine. Une tournée-charnière** intervenant juste après le non-renouvellement de son contrat par le label Barclay et au cours de laquelle se déciderait la suite de sa carrière, avec son départ annoncé pour New York d’où il reviendrait, six mois plus tard, avec son plus gros succès discographique…
  

Eglise-Affiche.jpg 

Juste pour le plaisir du partage, flash-back sur le premier concert de Claude Nougaro en terre ouest-africaine. Nous sommes à Brazzaville. La salle (du centre culturel français dirigé par Bernard Baños-Robles) est comble et surchauffée : et « comme on ne présente pas plus Nougaro qu’on ne présentait Brel ou Brassens », c’est sans autre introduction que débute le spectacle du Toulousain. Qu’il est loin son pays, ce soir-là, qu’il est loin… et pourtant qu’il devient proche lorsque, d’emblée, sa voix s’élève pour incarner la ville rose, le canal du Midi et la brique rouge des Minimes… Maurice Vander égrène les premières notes au piano, bientôt suivi de la basse de Pierre Michelot puis de la batterie, légère, du petit lutin Francis Lassus.  

 

 

Le ton est donné, le rythme infernal, les titres se succédant sans interruption ou presque – à la Brel ! Le Jazz et la Java, L’Amour sorcier, Sa majesté le Jazz, Sing Sing Song, Quatre boules de cuir, À bout de souffle, Le Rouge et le Noir… Acclamations du public noir chauffé à blanc, puis cueilli à froid par l’émotion quand Nougaro s’interrompt, au milieu de son tour, pour présenter L’Accordéoniste, les doigts de Vander seuls pour accompagner son souffle vital : « Il y a trois racines à mon arbre généalogique : la première, c’est mon père qui était un grand chanteur d’opéra, de bel canto ; la deuxième, c’est la voix de Louis Armstrong, le jazz ; et la troisième, c’est la chanson française incarnée par Édith Piaf… » Justement, après Piaf, Claude entonne Armstrong ! C’est du délire dans la salle : « Je ne suis pas noir / Je suis blanc de peau / Quand on veut chanter l’espoir / Quel manque de pot… »  

 

  
Longtemps, longtemps après, Claude reviendra pour un rappel ultime interpréter
Prométhée, un masque africain sur le visage. La salle est portée au point d’incandescence, au propre (pas de climatisation) comme au figuré, saisie, captivée, subjuguée par le rythme, la danse, les mots, la voix et les sons de ce diable d’homme. Et le ministre congolais de la Culture de répéter à qui veut bien l’entendre, dans ce tohu-bohu de plaisir indescriptible, que « c’est de loin le meilleur spectacle français qu’on ait jamais vu à Brazza ! ». Trois semaines suivront à ce rythme au cours d’une tournée étincelante, produisant des résultats surprenants, des rencontres inattendues et des spectacles hors du commun – même pour un artiste habité par le souci de donner toujours le meilleur de lui-même.

 

  

C’était le 20 octobre 1986. Mais déjà, en mars 1984, ce précurseur de la musique africaine dans la chanson française (L’Amour sorcier en 1966, Locomotive d’or en 1973…) avait atterri dans la Corne de l’Afrique, avant de faire un saut dans l’océan Indien. J’ai peu ou prou raconté l’histoire de cette première tournée qui a fait de notre ami Baños-Robles (futur directeur du CCF de Brazzaville en 86…) et de nous-mêmes des instruments du destin en permettant indirectement à Claude Nougaro de rencontrer à la Réunion celle qui deviendrait « la femme de [sa] mort » – ainsi qu’il me le confierait en octobre 1986 au cœur d’une étouffante mais émouvante et inoubliable nuit congolaise.

Il aurait suffi en effet, qu’à la demande de « BBR » qui cherchait « un grand artiste français, au cachet modeste et qui voyage léger » (la quadrature du cercle !) pour convaincre ses collègues de Maurice et de la Réunion de monter un réseau régional de diffusion, que nous lui recommandions n’importe quel autre chanteur… et cette rencontre décisive entre Hélène (alors kiné à Saint-Denis de la Réunion) et Claude (qui avait le dos bloqué à la veille de son spectacle…) n’aurait jamais eu lieu***. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », disait le poète…

Mais voilà, lorsque Bernard nous passa ce coup de fil de Djibouti, à l’automne 1983, il se trouvait que l’auteur d’Armé d’amour venait de nous annoncer qu’il répétait chez lui, dans son grand atelier de l’avenue Junot à Montmartre, avec le futur Nougaro Trio. Et c’est son nom, dans l’instant, sans aucune hésitation, qui s’imposa à moi. J’appelai ensuite l’intéressé pour lui faire part de cette proposition et lui parler de Djibouti, où j’avais vécu (et sympathisé avec BBR) à la fin des années 70, puis, son accord de principe obtenu, je contactai son agent pour établir les liens nécessaires.
  

FredNougaro.jpg 

Moins d’un an après, je me retrouvai chez lui pour mettre en boîte la longue interview dont nous avions besoin pour lui consacrer un premier dossier dans « le mensuel de la chanson vivante ». Claude avait lui-même choisi la date : ce serait le jour de ses 55 ans, un dimanche ; ni la veille (où d’ailleurs il se produisit triomphalement devant plus de cent mille personnes à la Fête de l’Huma) ni le lendemain, mais le 09/09 ! Témoin de notre rencontre : le regretté photographe Jean-Pierre Leloir (celui d’ « une célèbre affiche » avec Brel, Brassens et Ferré) qui nous faisait alors l’amitié (et l’honneur) de collaborer avec nous. Une autre personne, une seule, était présente, discrètement, comme en coulisses : une certaine Hélène rentrée de la Réunion au printemps précédent, qui deviendrait son épouse dix ans plus tard et passerait avec lui les vingt dernières années de sa vie. Histoire d’un coup de foudre et d’un amour au long cours…  

 

 

Claude ne me l’avoua pas explicitement, mais je suis convaincu qu’en m’invitant précisément ce jour-là – joli privilège –, il exprimait implicitement sa reconnaissance pour avoir été en quelque sorte l’un des deux « deus ex machina » de sa rencontre avec Hélène. D’ailleurs, après le « travail » (arrosé au champagne) qui dura tout l’après-midi, Claude fouilla dans ses affaires pour me confier un manuscrit inédit en me priant de bien vouloir le publier dans « son » dossier (Paroles et Musique n° 44, novembre 1984). Pensez si j’avais besoin de me faire prier pour un inédit de Claude Nougaro !

Cet inédit, c’était le poème que Claude avait dédié à Hélène, avant qu’elle ne quitte la Réunion puis Toulouse pour le rejoindre définitivement à Paris. Une « Lettre à Hélène » dans laquelle il se languissait de la retrouver et qui, sous le titre définitif Réunion, donnerait lieu dans son dernier album chez Barclay, l’année suivante, à la tendre chanson que l’on sait. « Dans les lignes de mon avenir / Ta main est écrite dans la mienne / Sans toi c’est un exil, une île Sainte-Hélène / Ô ma lointaine longue à venir / Invente-moi encore une île mauricienne / Une Réunion pour nous unir… »  

 

  
Quoi d’étonnant alors que, trente ans plus tard – en cette année 2014 marquant les dix ans de sa disparition – je me sois retrouvé pour parler de lui, de l’homme et de l’artiste, à Paziols, ce village des Hautes Corbières où avec Hélène il avait élu domicile, chaque été, depuis 1994 ? Une petite bâtisse presque attenante à l’église au « clocher mexicain », perchée sur un roc qui domine un paysage magnifique, à perte de vue, avec le Verdouble coulant en contrebas et un château cathare à l’horizon.  

 

  

C’était juste en face d’une jolie maison aux volets bleus faisant office de restaurant et de café-théâtre à la fois. Le Merle Bleu. Les murs de celui-ci sont encore imprégnés de la présence du Petit Taureau qui aimait à y inviter ses amis artistes de passage : Marti, Leprest, Vander, Gougaud, Cujious, Jehan, Vassiliu…
  

merle-bleu-maison-jacqueline.jpg 

La maîtresse des lieux, Jacqueline Delpey, organisait cet été avec la municipalité de Paziols un hommage vibrant à son hôte le plus célèbre (qui lui avait d’ailleurs dédié une « fable » – voir ci-dessous). Concerts des chansons de son répertoire (notamment avec La Rouquiquinante), exposition de poèmes et de dessins inédits à la salle des fêtes, projection d’un court métrage du spectacle que le chanteur avait offert ici même aux habitants pour les remercier de leur accueil… et finalement, le samedi 30 août au Merle Bleu, petite causerie de votre serviteur.
  

merle-bleu-txt.jpg 

Surprise pour les amis et admirateurs de Claude, des curieux aussi, avides d’en savoir plus sur lui : prolongée jusqu’à plus soif et plus faim (tapas et sangria à volonté !), cette rencontre aussi informelle que conviviale allait bénéficier de la présence rare d’un certain Bernard Baños-Robles… L’occasion de reconstituer symboliquement notre duo de « la campagne d’Afrique » comme disait le « Nègre grec », incarnation même du mot qui chante et qui danse.
  

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Trente ans après la rencontre de l’artiste avec sa muse, à laquelle il ne consacrera pas moins de quatre chansons : Réunion en 1985, Kiné en 1989, L’Irlandaise en 1993 et L’Île Hélène en 2000 – si ça n’est pas de l’amour sourcier, ça, rien ne le sera jamais ! Trente ans après… et à deux pas de leur maison d’été, sur la place Claude-Nougaro de Paziols… Voulez-vous que je vous dise ? Ce soir-là, sans parler de l’émotion, l’âme du cantor cathare – celui qui, en ces lieux de soleil et de tramontane, écrivit la plupart des chansons de son album L’Enfant-phare – était attablée à nos côtés. 

(Photos de Bernard Baños-Robles et Mauricette Hidalgo)

 

 
*C’est au Lapin Agile que Nougaro choisira recevoir le 23 mars 1998 la médaille d’officier de l'ordre national du Mérite (cf. le document audio-vidéo ci-dessus). **J’ai publié le reportage de cette tournée dans le n° 66 de Paroles et Musique (janvier 1987), repris (sans les illustrations) dans mon livre Putain de chanson (1991). ***On lira le détail de cette rencontre, sous forme d’un entretien entre Hélène Nougaro et moi-même dans le n° 68 de Chorus (été 2009). 


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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 19:44

« La somme du pollen dont on s’est nourri… »



courrierCher Fred Hidalgo,

Depuis la lecture de mon premier Paroles et Musique en 1986 (un numéro consacré à Gérard Manset), jusqu’à maintenant, vos publications m’ont accompagné, très régulièrement. Le vrai début date de l’automne 1992, lorsqu’un ami me présenta le premier numéro de Chorus. Aussitôt, je m’abonnai, jusqu’à la mauvaise nouvelle de l’été 2009. Depuis, je consulte votre blog « Si ça vous chante », dont la première mise en ligne, au mois de novembre suivant, reste un souvenir émouvant. Après avoir profité, toutes ces années durant, des découvertes, éclairages, coups de cœur que vous-même et vos collaborateurs m’avez offerts, le moment est venu de vous dire, au moins, la place prise par la chanson dans mon existence, la richesse de ce que vous m’avez transmis et, peut-être, comment s’est formée pour moi « la somme du pollen dont on s’est nourri ».  

 

 
JonaszSylvestreIl y eut un avant
Paroles et Musique, un avant Chorus. Dès ma plus tendre jeunesse, la chanson fut un magnifique moyen de me lier au monde. Mes parents chantaient en duo, aux fins des repas, des choses sentimentales qui bouleversaient l’auditoire. Mon père était capable de passer – seul – d’un chant révolutionnaire aux couplets les plus corsés d’un corps de garde ; la voix de ma mère prenait un volume particulier tous les dimanches à l’église. Pris par le naturel de leurs expressions, mêlant parfois ma voix aux leurs, je découvris, à mon tour, que je chantais juste. De cette époque, j’ai gardé le sentiment que chanter devant les autres est une forme d’engagement, de mise au jour de ses tréfonds, tant la voix en est l’expression.

 

 
À l’occasion d’un festival des arts amateurs, qui se tient chaque premier dimanche de juin dans le village de Oiron (Deux-Sèvres), j’ai entendu en famille un chœur d’adultes handicapés qui reprenait des bluettes des années soixante-dix (Claude François, Joe Dassin…). Ils chantaient faux, ne respectaient vraiment pas la mesure, mais étaient tellement heureux d’être là, sur scène, devant un public, qu’ils firent un tabac. Nous étions nous-mêmes heureux de les voir ainsi, grâce à la chanson. Celle-ci avait, en quelques instants, transformé en chaleureuse attention le regard porté d’ordinaire sur eux.
  

 

 
La chanson m’a pris tout jeune, dans la vie simple de mon entourage. Les livres étaient peu nombreux à la maison, mais il y avait un tourne-disque fabriqué par mon père, sur lequel j’entendis Piaf et
La Foule, Montand et ses chansons populaires de France, Ferrat qui chantait Aragon. Également, le poste de radio, installé au-dessus du buffet de la cuisine, fit l’effet d’une corne d’abondance, par l’Auvergnat, Paris s’éveille, Toute la musique que j’aime  

 

 
Aux dons des adultes – notamment cet ami de mes parents qui me fit découvrir Brel et Ferré – s’ajoutèrent, l’adolescence venue, les échanges avec les copains : Lavilliers, Renaud, Higelin, Béranger, Le Forestier, Ribeiro chantant Piaf… la liste est si longue ! Mais il y eut plus que cette vague, que ces voix si diverses : l’esprit soufflait libre, véhément, ironique, tendre ; il semblait tout dire du monde et ouvrait les portes vers les autres façons de le dire, la littérature bien sûr, mais aussi la peinture (Van Gogh d’Escudéro) ou le cinéma (Nougaro).
  

 


 Dans cette profusion imprévisible et imparable –
« les oreilles n’ont pas de paupières… » – s’imposaient deux évidences. Les œuvres déjà citées, comme tant d’autres, transforment ceux qui s’y plongent ; c’est la première.  

 


Avoir été emporté par
C’est extra ou Les Mots bleus, instruit à l’écoute de Plus la peine de frimer et de Cécile ma fille, lesté de ces deux viatiques contradictoires que sont Les Copains d’abord et Il voyage en solitaire, averti par Département 26, voilà qui prépare aux plus grandes échéances et procure, parfois, une force inespérée. Ainsi, à l’occasion d’un de ces moments contraints de la vie de famille que peut être un mariage, j’eus le plaisir insolent de répondre à un bis demandé, en faisant applaudir Hécatombe au milieu d’une assemblée largement composée de gendarmes.

 

 
La seconde évidence est d’une tout autre portée : plus que le reflet de son époque, la chanson en exprime les courants, des plus superficiels aux plus profonds. Encore faut-il les saisir et les comprendre.
 

 

 
C’est là, cher Fred Hidalgo, que vous intervenez, en compagnie de vos collaborateurs. Par vos publications, je disposai alors d’un formidable outil de (re)découverte et de compréhension de la chanson. Citer tous ceux que j’ai appris à écouter grâce à vous serait trop long. Quelques-uns tiennent cependant une place particulière : Kent, Allain Leprest, Nilda Fernandez, Thomas Fersen, Marka, Jean-Louis Murat, Agnès Bihl, Jeanne Cherhal. Surtout, vous avez aiguisé l’envie de découvrir au gré de mes voyages, d’aller chercher par moi-même. Cela m’a permis de rencontrer, par le plus grand des hasards, ce gaillard amical qu’est Éric Frasiak. Inévitablement, prolongeant votre démarche, j’ai pris le goût de partager ces découvertes.
  

 

 
Thiefaine.jpgMon pourvoyeur du premier numéro de
Chorus, qui tient le département musique d’une importante médiathèque en région parisienne, est un partenaire précieux pour les belles disputes que nous avons parfois au sujet de la chanson. Cette manière de s’offrir aux autres par ses préférences permet aussi de confirmer ses amitiés : quelqu’une qui voit dans Nougaro un poète et court les concerts de Romain Didier ne peut pas être entièrement mauvaise. Enfin, un de mes bonheurs est d’entendre mes trois enfants me rappeler joyeusement le souvenir de ce que je leur chantais avant qu’ils s’endorment : L’Âme des poètesLa Maison près de la fontaine et, les soirs de « pas sommeil », Le Cri du kangourou  

 


Votre blog « Si ça vous chante » se fait l’écho des regrets, que beaucoup expriment, de la perte de
Chorus. Je suis évidemment de ceux-là. Vos pages électroniques sont néanmoins précieuses pour mieux ressentir et comprendre le renouvellement permanent de ce patrimoine. Elles permettent l’accès direct à vos trouvailles et à vos réflexions. Je complète avec FrancoFans, riche de références mais qui relève plus du catalogue périodique que de la revue. Nous avons besoin d’une voix – d’un chœur même – qui mette le monde en perspective au travers de la chanson.  

 

 
Ce besoin est d’autant plus grand que je crois trouver dans ce qui se chante aujourd’hui des signes inquiétants pour le sentiment de fraternité : du cynisme arrogant du rap bling-bling aux avertissements d’une Mélissmell ou d’un Batlik, en passant par le désenchantement commercialisé d’une Mylène Farmer et l’énergie du désespoir d’un Mokaiesh, me voilà maintenant sur le qui-vive. L’histoire montre que la chanson peut être une vigie, porteuse de lucidité, comme affreusement conformiste et chargée des pires travers de son époque.
  

 

 
Voilà, cher Fred Hidalgo, ce que je tenais à vous exprimer : comment cet art et, avec lui, vos écrits et publications ont pu m’influencer ainsi que d’autres, indirectement, qui me succéderont. Permettez-moi d’associer à cette reconnaissance et ce profond respect votre épouse Mauricette. Ceci n’est qu’un bilan d’étape ; il y a encore beaucoup à entendre et à aimer, grâce à vous notamment. Merci d’avance pour ce qui va suivre. (
Vincent B. – 19 août 2014)  

 

 
POST-SCRIPTUM DE FRED HIDALGO

Dans l’esprit de son auteur, cette lettre m’était exclusivement destinée. « La période des vacances, m’expliquait-il sobrement par courriel, est parfois l’occasion de mettre un peu d'ordre après le tumulte d’une année bien remplie. La pièce jointe en est l’illustration. Avec tous mes remerciements pour m’avoir permis de faire ce point-là. » Des lettres, des courriels, des petits mots – des mots bleus presque toujours –, j’en reçois beaucoup. Comme nous en recevions beaucoup, toujours, du temps de Paroles et Musique puis de Chorus. Pour notre bonheur, nos lecteurs ont toujours tenu à échanger avec nous, à commenter nos découvertes et nos réflexions sur l’évolution de la chanson. Mais à la lecture (et aux relectures immédiates !) de cette « pièce jointe » pas comme les autres, une véritable tranche de vie, je me suis dit qu’on ne pouvait pas la garder égoïstement par-devers soi.  

 


putainOutre sa belle écriture, elle offre l’air de rien un témoignage des plus éloquents, en passant du particulier au général, sur l’importance de la chanson dans nos vies et la société. Sur sa nature, son rôle, sa faculté à rassembler et à ouvrir toutes sortes de portes, tout en permettant de mieux se connaître et s’affirmer soi-même ; mais aussi sur ses dérives éventuelles, ses dangers quand on la manipule à mauvais escient, ou qu’on l’utilise pour flatter de bas instincts. « Putain de chanson ! », oui, que cette petite chose-là, capable du pire et du meilleur, et dont bien peu de monde peut nous donner le bon mode d’emploi : celui qui fait de cet art populaire par excellence – n’en déplaise au sieur Gainsbarre, tout respect mis à part – le fil sensible de nos destinées, qui nous lie, nous relie dans les joies et les peines en nous permettant de vibrer à l’unisson d’amour et d’amitié, de fraternité et de solidarité ; en un mot : d’humanité.
  

 


J’ai donc demandé à son auteur l’autorisation de la rendre publique, telle quelle. Après tout, n’avais-je pas prévu en créant ce blog une rubrique à cet effet : « Chant libre » ? Trop peu utilisée à mon goût (trois ou quatre contributions seulement en cinq ans, comme si l’on attendait de « Si ça vous chante » ma seule et unique « parole » après un trop brusque tomber de rideau), elle a permis au moins de livrer une fort pertinente réflexion de Nilda Fernandez sur le métier. À laquelle, justement, mon correspondant n’a pas manqué de faire référence :
« Le contenu de votre réponse est à la fois une surprise (comment imaginer cette lettre à côté de la contribution de Nilda Fernandez ?!) et – réflexion faite – la poursuite de ce don sans cesse renouvelé qu’est votre blog, après ce que furent vos revues. » Avec cette réserve à la suite de son accord de publication : « Cependant, je vois une limite à cette offre au lecteur : le propos vaut plus que l’auteur. C'est pourquoi je ne tiens pas à être cité personnellement. Je ne suis qu’un lecteur parmi d’autres, un membre de cette foule anonyme qui “chante, un peu distraite…”. […] Merci beaucoup pour cet échange en espérant, comme vous, que son résultat enrichisse et allonge un peu plus ce fil qui nous tient tant à cœur. »  

 

 
Alors, comme dans
L’Âme des poètes où les chansons courent dans les rues sans que les gens sachent le nom de leurs auteurs, cette lettre pour dire (encore et encore) notre amour de la chanson, couplé de façon indissociable au besoin (à l’urgence parfois) de l’offrir en partage. Une déclaration d’amour pas totalement anonyme, « cependant », car je prends sur moi de la publier ici avec le prénom et l’initiale du nom de son auteur (la moindre des choses, n’est-ce pas ?). Dernière précision, en attendant vos propres commentaires : je ne peux que partager le constat effectué aujourd’hui par Vincent B. (dans son avant-dernier paragraphe) à propos de la fraternité et du conformisme… « Y a une route / Tu la longes ou tu la coupes... » La frontière se situe quelque part entre l’acte poétique et l’objet commercial. Car la chanson peut tout dire, le meilleur, le pire.    

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Chant libre
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