Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
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  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Mercredi 9 avril 2014 3 09 /04 /Avr /2014 12:42

La légende d’Hiva Oa

 
1929 : grand millésime pour la petite Belgique qui voit naître deux personnages appelés à devenir mondialement célèbres par leurs aventures, l’un arborant une houppe, l’autre inséparable de sa pipe… Mais un troisième, né le 8 avril de cette même année, n’aura besoin de personne, ni d’Hergé ni de Simenon, pour se forger lui-même un destin… et, au-delà de sa carrière exceptionnelle, pour vivre des aventures d’autant plus étonnantes qu’elles ne seront pas de papier. Quand la réalité dépassera la fiction, le navigateur au long cours devenu pilote au grand cœur, « là-bas, sous un ciel de corail » (où tout le monde l’appelait affectueusement Jacbrel, sans distinction de prénom ou de nom), surpassera le chanteur-comédien…


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« Veux-tu que je te dise ? », ami amoureux de la chanson et admirateur de Jacques Brel, si je sais bien que « Gémir n’est pas de mise aux Marquises », j’aimerais néanmoins te confier l’impatience qui est la mienne, dans l’attente de pouvoir enfin partager la suite des aventures du Grand Jacques... Car si L’aventure commence à l’aurore, en 1974, au plat pays, elle se prolonge encore, en 2014, en Polynésie !

Inutile de revenir sur la raison d’être de ce livre – dont l’idée ne m’avait pas même effleuré auparavant –, sinon pour rappeler que son écriture s’est comme imposée à moi, après coup, tant il semblait indispensable et urgent de partager autant que possible les découvertes effectuées sur place, les informations et témoignages recueillis. La vie « d’après » de Jacques Brel, sa vie méconnue d’aventurier, éclaire en effet celle du chanteur d’un jour nouveau en crédibilisant totalement et définitivement son œuvre. Après les déclarations d’intention, les actes : une « chanson de geste » d’autant plus admirable qu’on ne lui connaît aucun équivalent.
  

Barbara – Gauguin (Lettre à Jacques Brel)


Bonheur, donc, d’offrir pour la première fois cette histoire-là en partage, et bonheur, ensuite, de constater que ce qui nous a touchés « là-bas » où sa voix « chante encore » (cf. la Lettre à Jacques Brel de Barbara) touche pareillement ceux qui en lisent le récit. Mais surtout, depuis, bonheur d’aller plus loin, beaucoup plus loin, dans ce voyage au bout de la vie, avec les anciens amis du Grand Jacques qui l’ont fréquenté durant ses trois dernières années, à Tahiti comme aux Marquises, à Punaauia comme à Hiva Oa... où la légende (comme le chantait le regretté Pierre Rapsat) est en marche.
  

Pierre Rapsat – La légende d'Hiva Oa

 

Depuis la parution du livre, en effet, ma satisfaction principale (voire mon principal motif de fierté) est d’être devenu proche… des proches de Brel aux antipodes. Nous n’arrêtons plus de converser, d’échanger des idées, de vérifier des informations, de les recouper et même d’échafauder des hypothèses sur ce qui aurait pu être le quotidien de « Jacbrel » (sobriquet phonétique sous lequel le connaissaient les Marquisiens, comme s’il s’agissait d’un patronyme en soi) une fois construite sa propre maison sur les hauteurs d’Atuona. Pourquoi ? Parce que chacun d’entre eux s’est déclaré heureux, ému même, de retrouver « le » Brel qu’ils ont connu, qu’ils ont été très peu à connaître d’aussi près, dans la vérité des choses et non dans l’artifice du spectacle (bien qu’une même sincérité, dans son cas, l’ait toujours accompagné à la ville comme à la scène).  

 

 
Bonheur, oui, d’avoir intégré le cercle restreint des amis du poète disparu. Mieux : ses membres me font à présent la joie (et l’insigne honneur) de me considérer comme leur confident privilégié s’agissant de Jacky le Polynésien. Tant et si bien qu’en l’espace de six mois, j’ai amassé nombre d’informations complémentaires sur son (modeste) mode de vie, ses paris (fous) d’aviateur ou son altruisme (exemplaire), des anecdotes aussi (souvent savoureuses), des documents (uniques) et même des lettres (éloquentes) qui ne demandent – avec l’accord des intéressés – qu’à être portées à la connaissance du plus grand nombre.

Tout au long de cette histoire, pendant que je la vivais ou la retranscrivais, je l’ai déjà dit, j’ai été interpellé par de curieuses coïncidences. Retrouvailles inattendues, passerelles improbables… Bizarre, vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre. « Il n’y a pas de hasard, affirmait Eluard, il n’y a que des rendez-vous. » Justement, ne voilà-t-il pas que l’un des principaux personnages de la saga brélienne aux Marquises se révèle, par alliance, être l’un de mes parents ?! Un cousin de ma chère et tendre, laquelle a régulièrement fréquenté sa famille jusqu’à la fin de son adolescence… Pas croyable, c’est sûr... Et pourtant vrai : il a fallu que notre voyage accouchât d’un livre imprévu, puis que celui-ci fasse naître un dialogue nourri, malgré douze heures de décalage horaire, pour que cette parenté nous saute aux yeux ! « Ce n’est pas moi qui écris, note Charley Marouani dans son livre de souvenirs, c’était écrit... »




En annonçant l’automne dernier sur ma page Facebook un second tirage de Jacques Brel – L’aventure commence à l’aurore, je posais la question : « Deux sans trois ? Il n’en tient qu’à vous… » Depuis, une autre réimpression a bel et bien été effectuée avant les fêtes de fin d’année ; Askoy-haut-copie-1.jpgpreuve que l’histoire du Grand Jacques aux antipodes suscite autant d’intérêt que d’enthousiasme. L’histoire véridique d’un homme pétri d’empathie parti à l’assaut des moulins à vent du Pacifique… Le jour où Brel est mort, Brassens lui-même ne disait-il pas : « Ce n’est pas pour rien qu’il a fait L’Homme de la Mancha, c’est parce qu’il était un véritable Don Quichotte. Il l’était dans la vie. »

Aujourd’hui, ami amoureux de la chanson et admirateur de Jacques Brel, j’espère que le prochain tirage de l’ouvrage pourra donner lieu à une édition « revue et augmentée », intégrant l’essentiel des éléments inédits recueillis depuis six mois. En début d’année, j’avais même annoncé au site « Planète francophone » qui a consacré un long sujet au livre (sous l’angle « Bilan et perspectives ») que je travaillais d’ores et déjà à une nouvelle mouture…

À vrai dire, je bous d’impatience, tellement il est frustrant d’être à la tête d’une somme pareille d’informations (et de savoir qu’on est le seul à l’être !) et de ne point pouvoir en faire aussitôt profiter les autres… Peut-être à l’occasion d’un prochain épisode de la saga ? Si ce 8 avril est la date anniversaire de la naissance du Grand Jacques (lui qui disait que ça n’était pas la durée d’une vie, l’essentiel, mais son intensité, l’imagine-t-on à 85 ans ?!), c’est aussi et surtout le début du compte à rebours jusqu’au jour très attendu de la remise à l’eau de l’Askoy. En effet, « le voilier de Jacques » (comme l’a joliment chanté Jean-Roger Caussimon), rescapé des sables de Nouvelle-Zélande où il s’était échoué dans les années 90 et restauré depuis en Belgique, devrait reprendre la mer le 24 juillet prochain : quarante ans pile après que Jacques en eut levé l’ancre et largué les amarres avec sa fille France et sa compagne Maddly pour mettre – à l’aurore – le cap sur l’aventure !


D’ici là, sans vous commander bien sûr, quelques précisions à partager autour de vous – si ça vous chante ! –, histoire de répondre collectivement à de nombreux messages faisant état de la difficulté à trouver désormais l’ouvrage en librairie. Le monde de l’édition est ainsi fait, aujourd’hui, qu’un livre – même bénéficiant d’un réel succès d'estime – se voit vite remplacé dans les étagères par plus récents que lui. Seuls échappent à ce système de cavalerie les best-sellers et autres nouveautés « vues à la télé »… 

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Alors, qu’on se le dise : pour n’être plus visible en magasins, L’aventure commence à l’aurore reste bel et bien disponible – dans les meilleurs délais – sur commande chez votre libraire (via l’éditeur, les bien-nommées Éditions de l’Archipel), ou en ligne dans les différents sites de vente par correspondance. Notamment chez : Amazon ; Chapitre ; Decitre ; Dialogues ; Fnac, Le Furet du Nord ; Mollat ; ou encore Archambault (Québec). Disponible également en numérique, en « e-book », chez Google ; Kobo ; Les Libraires ; Numilog, etc. Il n’y a vraiment que l’embarras du choix. Cela dit, n’attendez pas pour le commander (ou le recommander à vos amis) la parution d’une éventuelle édition augmentée, car celle-ci – encore hypothétique et de toute façon lointaine – est forcément conditionnée par l’épuisement des stocks actuels... Condition sine qua non pour tout éditeur.

En cette attente (du moins je l’espère), je reste à votre entière disposition – et avec grand plaisir – pour répondre à toute demande d’envoi d’exemplaires dédicacés (en l’adressant ICI). Pour répondre à vos questions aussi (ou simplement prolonger la conversation) sur cette quête qui a mené « Jacbrel » jusqu’à l’archipel le plus isolé au monde ; l’histoire d’un homme qui tourna le dos à la gloire pour réaliser son « impossible rêve » : transformer une vie d’artiste en destinée d’exception. La légende d’Hiva Oa ne fait que commencer. À suivre !

 ____________

NB. Pour rappel, je propose une conférence illustrée, complémentaire du livre, sur « la fabuleuse histoire du Grand Jacques aux Marquises » : précisions et comptes rendus sur mon site, rubrique « Conférences », ou sur ce blog (cf. « L’Echappée Brel »)... si ça vous chante.


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Jeudi 20 mars 2014 4 20 /03 /Mars /2014 19:42

« Machado dort à Collioure »… depuis 75 ans


Louis Aragon lui rend hommage dans
Les Poètes, mis en musique et chanté par Jean Ferrat : « Machado dort à Collioure / Trois pas suffirent hors d’Espagne / Que le ciel pour lui se fit lourd / Il s’assit dans cette campagne / Et ferma les yeux pour toujours... » C’était le 22 février 1939. Soixante-quinze ans plus tard, j’y étais.  

 

 

 « Hasard ? Destinée ? Simples coïncidences ? La question est posée… » écrivais-je ici même il y a trois ans à propos de Giuseppe Caliciuri et d’Alfredo Hidalgo. Après avoir survécu aux principales batailles de la guerre d’Espagne, le grand-père de Cali et mon père, l’un combattant des Brigades internationales et l’autre commandant dans l’armée républicaine, allaient en effet se retrouver (sans se connaître) à Vernet-les-Bains, petite cité célébrée par le chanteur catalan dans son dernier album studio. Plus étonnant encore : selon toute vraisemblance, c’est l’arrière-grand-père de Cali, Alexandre – photographe à Prades (et de Pablo Casals en particulier) – qui fixa sur la pellicule le passage de mon père à Vernet (comme de tous les officiers de l’armée républicaine, regroupés d’abord dans ce village au pied du Canigou, en février-mars 1939, avant d’être internés le long du littoral roussillonnais). Mon père fut parqué ainsi au camp d’Argelès avec ceux de Leny Escudero et de Paco Ibañez… Curieuses destinées croisées d’étranges étrangers, comme disait Prévert.

 Après s’être évadé d’Argelès puis du camp de Saint-Cyprien, arrêté une seconde fois par la police, il fut alors mis aux fers (et au pain sec) dans la forteresse de Collioure, l’ancien Château des Rois de Majorque, si chargé d’histoire, où le régime d’alors embastillait les plus « récalcitrants » des républicains espagnols ou membres des Brigades internationales jugés dangereux pour la sécurité nationale… Et c’est à Collioure justement (rendue plus heureusement célèbre dans la première partie du vingtième siècle par les peintres Derain, Matisse et autres inventeurs du fauvisme), que le 28 janvier 1939 était arrivé Antonio Machadol’un des plus grands poètes de langue castillane, parvenu au bout du chagrin et du chemin que jamais plus il nous est donné d’emprunter à nouveau. « Caminante no hay camino / Se hace camino al andar… »

 Là, totalement dépourvu de moyens de subsistance (ayant dû tout abandonner en cours de route, y compris ses derniers manuscrits), des gens de cœur lui proposèrent de s’installer dans une pension de famille, la maison Quintana, avec son frère Jose, sa belle-sœur Matea, sa mère Ana âgée de 88 ans et un ami écrivain, Corpus Barga, qui l’avaient accompagné dans l’exil. Mais épuisé par l’exode, désespéré par l’inhumanité, il s’éteignit quelques semaines plus tard comme on souffle une chandelle... « Les vents du Sud soufflaient / Et l’homme entreprit son voyage / Son orgueil, un peu de foi et un arrière-goût amer pour tout bagage... / Ni prophète ni martyr Antonio ne voulut être / Il fut pourtant un peu des deux, sans l’avoir voulu... / […] Le poète mourut loin de son foyer / Il est recouvert de la poussière d’un pays voisin… » rappelle Joan-Manuel Serrat dans sa magnifique chanson À Collioure.  

 

 

Ce 22 février 1939, âgé de 64 ans, Antonio Machado léguait à la postérité une œuvre exceptionnelle, et pourtant d’une simplicité sans pareille, n’ayant d’égale que son humanisme. Les non hispanophones l’ignorent peut-être, mais « don Antonio » est l’auteur – entre tant et tant de merveilles (qu’il rassemblait sous le terme générique Cantares – autrement dit « Chansons ») – l’un des plus beaux poèmes du monde, peut-être le plus beau car le plus universel qui puisse être, Caminante no hay camino, d’où sont extraits ces quelques vers : 

Caminante son tus huellas el camino y nada más
[Voyageur, ce sont tes traces le chemin et rien de plus]
Caminante no hay camino, se hace camino al andar
[Voyageur, il n’y a pas de chemin, on trace son chemin en avançant]
Al andar se hace el camino y al volver la vista atrás
[En marchant on trace le chemin et en jetant un regard derrière soi]
Se ve la senda que nunca se ha de volver a pisar
[On voit le sentier que plus jamais on n’aura l’occasion d’emprunter]
Caminante no hay camino sino estelas en la mar…
[Voyageur, il n’y a pas de chemin, seulement un sillage dans la mer...]

Le voici, également mis en musique, adapté (la chanson reprend en fait plusieurs strophes de Proverbios y cantares, dont est tiré ce poème, complétées ensuite par le chanteur) et interprété par le même Serrat (dans un album, véritable chef-d’œuvre, entièrement consacré au poète en 1969, Dedicado a Antonio Machado, poeta), l’un des grands ACI espagnols des cinq dernières décennies : 

Nunca perseguí la gloria
[Je n’ai jamais cherché la gloire]
Ni dejar en la memoria
[Ni à laisser dans la mémoire]
De los hombres mi canción
[Des hommes ma chanson…]

Golpe a golpe, verso a verso
[Peu à peu, vers après vers]
Murió el poeta lejos del hogar
[Le poète est mort loin de son foyer]
Le cubre el polvo de un país vecino
[La poussière d’un pays voisin le recouvre]
Al alejarse, le vieron llorar
[Pendant qu’il s’éloignait, on le vit pleurer]
« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar »
[Voyageur, il n’y a pas de chemin,
C’est en avançant qu’on trace le chemin]  

 


Quand enfin mon père a pu quitter Collioure, le poète était mort. Il avait été inhumé le 23 février, son cercueil drapé du drapeau républicain, dans le vieux cimetière du village, à deux pas de la Pension Quintana.Tombe Il y repose toujours, auprès de sa mère, Ana Ruiz Machado... qui le suivit à seulement trois jours de distance dans ce dernier voyage. Soixante-quinze ans plus tard, le 22 février 2014 – je l’ai raconté dans l’un de mes sujets précédents, « L’Échappée Brel » –, je donnais à deux pas de Collioure ma conférence sur l’histoire méconnue de Jacques Brel aux Marquises, lui qui s’était réjoui d’apprendre (et de chanter dans son dernier album) que Franco était
« tout à fait mort ». Alors qu’un mémorial à la Retirada (l’arrivée des Républicains espagnols sur le sol français) était inauguré ce même jour à Argelès (en présence d’enfants et petits-enfants de combattants antifascistes de la guerre d’Espagne venus des quatre coins de l’Europe), je ne pouvais quitter cette magnifique région sans me rendre à mon tour sur les traces du poète bien-aimé…

      

 

Pour retrouver d’abord la pension Quintana, restée telle quelle depuis l’époque. Un hôtel-pension, aux allures de grande maison bourgeoise, où Antonio Machado vécut les trois dernières semaines de sa vie…

Plaque_Maison2.jpg

Et bien sûr, pour me recueillir sur sa tombe qui, à l’écart des autres, semble accueillir les visiteurs du petit cimetière du centre-ville ; si lourde de symboles… et si chargée d’affection presque palpable. (Mon père eut-il la possibilité, au printemps 1939, de venir lui confier la sienne ? Je ne le saurai jamais...)    

BAL 
Attenante à celle-ci, magnifiquement fleurie aux couleurs de la République espagnole dont la bannière est présente, une boîte à lettres qui a déjà recueilli des milliers de messages personnels (que la Fondation Machado de Collioure dépouille et classe soigneusement). Avec Félix Leclerc à qui l’on dépose des courriers sur sa sépulture de l’Île d’Orléans (ainsi que des souliers...), avec Jacques Brel à Hiva Oa, où les passants laissent des mots émouvants sur des galets ramassés sur la grève, voilà un autre grand personnage de notre belle histoire contemporaine, admiré pour sa bonté, son courage et son œuvre admirable, que l’on ne se résout pas à considérer comme absent. Et l’on continue de converser avec lui par-delà le temps et l’espace (puisque des courriers lui sont postés du monde entier)... 

En février 2009, pour les soixante-dix ans de sa disparition, Paco Ibañez – qui a mis ses Proverbios y Cantares en musique – était là, pour lui rendre hommage et le chanter…
  

PacoCollioure.jpg

 

 

Gravée dans le granit, outre les indications de naissance et de mort pour lui et pour sa mère (avec la précision « Mère du poète »), une simple strophe – la dernière – de son poème Retrato (Portrait) en guise d’épitaphe :
   

datesNM.jpg 

Y cuando llegue el día del último viaje,
[Et quand viendra le jour du dernier voyage,]
Y esté al partir la nave que nunca ha de tornar
[Et que soit prêt à partir le navire qui jamais ne revient]
Me encontraréis a bordo ligero de equipaje,
[Vous me trouverez à bord léger de bagages,]
Casi desnudo, como los hijos de la mar.
[Presque nu, comme les enfants de la mer...]
       

 

Usé par le chagrin et fatigué de n’apercevoir, derrière lui, que des cadavres sur des champs de douleur, la liberté et la fraternité foulées aux pieds par la barbarie, le poète vécut ses dernières heures au bord de la Méditerranée. Il repose parmi les fleurs et les vers qu’on continue de lui apporter dans sa dernière demeure. Comme un panthéon à elle seule des lettres espagnoles. Beaucoup plus en fait : ci-gît, sous une grosse dalle grise, loin des poètes de salon, un frère humain qui veille au songe d’un monde meilleur… et qui, aujourd’hui, a bien besoin d’êtres à sa (dé)mesure. Comme l’avoue Joan Manuel Serrat, de retour à Collioure dans le reportage vidéo que je vous propose de découvrir, il est très émouvant de se retrouver ici…

  

 

Enseignant dévoué, professeur de français, philanthrope, amoureux de la vie, solidaire et porte-parole des gens de peu et de bonne volonté, modeste et lucide (ô combien !), merveilleux auteur de cantares… « don Antonio » fut tout cela à la fois. Juste quelqu’un de bien. Un modèle d’homme. Grâce à ses écrits, que d’autres n’ont pas fini de chanter, il nous accompagne à jamais. « Le vrai tombeau des morts, a dit un autre poète, c’est le cœur des vivants... » 
  

Epitaphe.jpg

__________
NB. Pour en savoir plus, ces liens sur l’histoire du poète jusqu’à sa mort à Collioure et sur la Fondation Antonio Machado qui, installée dans cette même ville, perpétue sa mémoire tout en encourageant les jeunes poètes actuels : 1. Machado à Collioure ; 2. La Fondation Machado de Collioure. Pour mémoire : la vidéo noir et blanc où Serrat chante En Collioure fut enregistrée en 1969 au Chili ; la vidéo où il chante Caminante, en duo avec Joaquin Sabina (et le public !), est relativement récente ; les fortifications que l’on découvre au début du reportage sur Machado à Collioure sont celles du Château Royal où plusieurs centaines de combattants républicains antifascistes furent embastillés sans procès par le gouvernement Daladier.

 

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Lundi 3 mars 2014 1 03 /03 /Mars /2014 18:30

Du faubourg des Minimes à la Cinquième Avenue

 
Jeudi 4 mars 2004 à 13 h, l’info tombait comme un couperet en ouverture des journaux audiovisuels : Claude Nougaro est mort ! La veille au soir, via un courriel, je formulais encore le souhait de lui rendre visite dans les jours prochains. Nous pensions en effet, tout en sachant que son état de santé s’était récemment détérioré, que Claude serait toujours des nôtres pour célébrer la sortie de son nouvel album prévue à la fin du printemps ou le 09/09 suivant, pour ses 75 ans... La Camarde ne le permit pas, fauchant sans état d’âme l’artiste qui était entre tous, de tout l’espace francophone, l’incarnation par excellence de la chanson vivante.
       
 


Stupeur et chagrin mêlés, immenses. Et seulement la possibilité technique, pour la revue Chorus que nous animions alors et dont le numéro de printemps était sous presses, d’arrêter le tirage du cahier en cours et de remplacer une autopub par une photo en hommage à l’auteur de Il faut tourner la page. Avec cette simple citation en légende : « Ta chanson / Ta chanson colle à la peau / Ta chanson / Ta chanson a le cœur gros… » Stupeur, chagrin… et souvenirs. « Cet homme était un géant, l’égal de Brassens, de Brel, de Gainsbourg », dira Michel Legrand, son comparse des débuts et ami pour la vie. Et c’est bien ainsi que nous-mêmes, toujours, l’avions considéré. « Motsicien » génial – ainsi qu’il s’était défini spontanément lors de ma première grande rencontre professionnelle avec lui, le jour de ses 55 ans, pour son dossier de Paroles et Musique (cf. la photo de Jean-Pierre Leloir) –, interprète fabuleux à la voix royale et au swing ravageur. Géant, certes. Mais surtout unique… par ses qualités multiples.
 


FredNougaro-copie-1.jpg
Un chanteur complet en effet, le plus complet de sa génération. Nougaro et son chant incandescent, lave inextinguible qui mettait le feu aux planches. Nougaro et cette langue vivante, vibrante et colorée qui n’appartenait qu’à lui : « J’ai besoin de rendre les mots visibles, charnels et d’exacerber leur puissance musicale, nous confia-t-il. Je tente de restituer la poésie, langue de couleur, à son chant originel total. » Car ce « métèque de l’âme », toujours prompt à défricher de nouvelles galaxies, toujours prêt à repartir de zéro, « comme une Piaf au masculin », ce « Nègre grec » doué d’une étonnante capacité à renaître sans cesse de ses cendres, ne serait sans doute jamais devenu cet auteur singulier dans la chanson française sans le chant qui éclaire et justifie l’œuvre de création : « Mon gueuloir, c’est la scène. Mieux que celui de Flaubert ! Il employait ce mot, cette méthode, parce qu’il savait qu’une langue, c’est aussi du son. Moi, je n’aurais pas écrit s’il n’y avait pas eu le chant. »


J’ai raconté ici même, dans une « Lettre ouverte à Claude Nougaro », toute l’importance, personnelle autant que professionnelle, que le « pygmée occitan » a revêtue dans ma vie. Je n’y reviendrai donc pas. Sauf pour dire que, depuis sa disparition, nous n’avons cessé de marcher sur ses traces jusqu’en pays cathare, dans ce village de cigales qui l’hébergeait souvent l’été, où coulait le Verdouble et soufflait la tramontane. Comme nous l’avions accompagné, mon épouse et moi, seuls aux côtés de ses musiciens, techniciens et de sa compagne, lors d’une longue tournée en Afrique de l’Ouest, durant l’automne 1986.

 

Eglise-Paziol.jpg  

Merveilleux souvenir, à bien des titres que cette étape de transition intervenant juste après son licenciement brutal de chez Barclay (déclaré coupable de ne pas vendre assez de vinyles, lui qui ne vivait que pour les planches et la communion avec le public…), mais annonçant son départ pour New York… L’idée même en fut lancée un soir d’octobre à Brazzaville, chez mon ami Bernard Baños-Robles, directeur du centre culturel français et organisateur de cette tournée.

Avec-BBR-copie-2.jpg 

Non seulement elle nous valut à la ville comme à la scène des moments particulièrement intenses à vivre – d’autant qu’il s’agissait pour ce précurseur de la musique africaine en France, comme il le fut aussi de la musique brésilienne, de sa découverte de ce continent noir cher à son cœur et à son corps –, mais elle se révélerait en outre le prélude indispensable à sa formidable histoire nougayorkaise. On le sait, celle-ci allait bientôt redonner un nouveau souffle à sa carrière de Phénix de la chanson française. Ô combien ! En pulvérisant à la rentrée suivante ses records de vente de disques, Nougayork lui permettrait de toucher un nouveau et tout jeune public…

Nougaro-Abidjan.jpg  

Autre souvenir gravé dans notre disque dur personnel, ce conseil (impérieux !) donné deux ans plus tôt à Bernard Baños-Robles, alors responsable du centre culturel Arthur Rimbaud de Djibouti, qui cherchait « le » chanteur francophone le plus en adéquation possible avec son budget matériel (limité) et son ambition artistique (illimitée) pour ouvrir un réseau de diffusion régional : « Nougaro, Nougaro et encore Nougaro ! » Autrement dit, Nougaro Trio, avec Bernard Lubat à la batterie, Pierre Michelot à la contrebasse et Maurice Vander au piano. Formation légère en soute, mais inégalable en scène. Le conseil aussitôt retenu (après que j’eus préparé le terrain auprès de l’intéressé), notre ami « vendait » le spectacle à ses collègues de l’océan Indien, pour permettre à Nougaro Trio de se produire à six reprises : une à l’île Maurice, deux à Djibouti et trois à la Réunion… où Claude allait rencontrer son « Île Hélène », qui exerçait sur place comme kiné.

 

Octobre 1986 : en veine de confidences, après un récital hors catégorie et un dîner festif en plein air, sous la voûte étoilée et dans la touffeur tropicale, Claude se penchera vers moi pour me glisser à l’oreille : « Tu sais Fred, j’en ai eu, des femmes, dans ma vie… Mais Hélène, elle, c’est la femme de ma mort… » Admirable formule, toute d’amour et de confiance en l’avenir… que celui-ci ne démentira pas. 1984-2004, vingt ans d’amour et un mariage dans l’intervalle.

 

On le sait maintenant, la vie ne m’a pas donné la possibilité de rencontrer Jacques Brel. En revanche, elle m’a gratifié, comme un immense privilège, de l’amitié du Grand Claude. De tous les artistes de sa génération, Claude Nougaro est sans aucun doute l’un de ceux que j’ai fréquenté le plus, avec qui j’ai partagé le plus de choses, échangé le plus d’idées et de confidences. Dix ans d’absence déjà... Comme Jacky le Bruxellois, son aîné de cinq mois, le Toulousain aurait eu 85 ans en 2014, étant nés l’un et l’autre en 1929.
  

 

Le rapprochement n’est pas gratuit car, trop longtemps considéré en marge des Trenet, Brassens, Brel, Ferré, Leclerc, Barbara, Gainsbourg, Ferrat, Vigneault, Aznavour et autres Béart ou Bécaud, alors qu’à sa façon il réunissait à lui seul l’ensemble de leurs immenses qualités, Nougaro était à juste titre porté au pinacle par le Grand Jacques. « C’est le meilleur chanteur de notre génération, assurait celui-ci à l’un de ses amis de Polynésie en 1976. Il a le rythme dans le sang, la voix dans le cœur, le texte fidèle et ingénieux, généreux. […] Nougaro, c’est la Cinquième Avenue ! » Bluffant ! De Toulouse à New York, jolie prescience...


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