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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 16:14

« Hasta siempre, comandante »


Cienfuegos, Santa Clara, Santiago, Trinidad, Viñales, La Habana bien sûr… et puis la Sierra Maestra et la Playa Gijon, dans la Bahía de los cochinos, la célèbre Baie des cochons, là où « l’impéralisme a subi la première défaite de son histoire »… J’en reviens avec des centaines de photos et nombre de souvenirs indélébiles : un monde en couleur, de sensations et d’odeurs, de joie de vivre et de fraternité, de débrouillardise aussi, de musique et de chansons (omniprésentes !) où, malgré les difficultés financières, le social – la santé, l’éducation, le sport et la culture – prime sur tout le reste. Et où la mémoire du Che demeure vivante à jamais…

CUBA SÍ

C’est sûr, il y a l’envers du décor, l’appropriation injustifiable du pouvoir avec ses dérives, le manque de libre expression politique et ses conséquences, mais (sans parler du fait qu’il ne faut jamais confondre les gouvernants avec les peuples) dans quel autre pays au monde, à quel autre moment de l’Histoire, un peuple a-t-il eu à subir un blocus pareil, presque total… qui dure déjà, à Cuba, depuis cinquante-cinq ans ?!

À qui la faute aussi, si Cuba n’a eu d’autre choix que de se jeter dans les bras de l’URSS en 1961, après la tentative d’invasion organisée et armée par la CIA (précédée d’un bombardement aérien soudain) ? Auparavant, la Revolución menée par Fidel (Castro), Camilo (Cienfuegos) et le Che (Guevara) n’avait d’autre but que de rendre aux Cubains la liberté et les terres qui leur avaient été confisquées par un président fantoche mais véritable dictateur (Batista) à la solde des USA et de la mafia états-unienne. Lesquels avaient fait de cette île magnifique, baignée par l’Atlantique au nord et la mer des Caraïbes au sud, non seulement leur chasse gardée mais aussi un gigantesque casino-bordel ; surtout à l’époque de la prohibition.

« Le plus long “génocide” de l’Histoire », rappelle une banderole au sortir de l’aéroport José-Marti (le « père de l’indépendance » en 1898 et grand poète cubain : « Yo soy un hombre sincero / De donde crece la palma / Y antes de morirme quiero / Echar mis versos del alma… » et les vers suivants de la fameuse chanson Guantanamera – qui est bien plus que le tube de variétés qu’elle est devenue en France, quasiment un hymne national bis – sont de lui).

Aujourd’hui encore, les habitants de Cuba, qui souffrent d’une pauvreté imposée par le blocus et l’interdiction états-unienne faite au monde occidental de commercer avec Cuba (ou simplement de l’aider à subsister), manquent de tout, de denrées manufacturées les plus élémentaires, de savon, de dentifrice comme de médicaments, de papier ou de crayons.

Et pourtant les Cubains forment le peuple le plus naturellement accueillant et sympathique que l’on puisse connaître (en tout cas le plus empathique et convivial que je connaisse, avec les Polynésiens) ; toujours prêts qu’ils sont à vous renseigner spontanément, à vous inviter à partager un moment, à dialoguer avec un bonheur non dissimulé – et ceci sans la moindre arrière-pensée intéressée et sans jamais rien attendre de vous, sinon un écho fraternel.

Le plus naturellement accueillant, c’est certain. Et aussi, et de loin, le peuple le plus inventif ! « Nous n’avons rien, m’a dit un chauffeur de taxi qu’on qualifierait ici – à tort – de pourri, alors on invente tout. » À commencer par leurs voitures, en particulier les « belles américaines » des années 1940 et 1950, rutilantes, mais qui n’ont plus que l’apparence des modèles originaux puisque tout en elles, la moindre pièce, a dû être refait, refabriqué, réinventé avec rien, avec n’importe quoi, mille et une fois.

CUBA SÍ

Les Cubains, toujours le sourire aux lèvres, manient aussi le sens de l’humour comme personne. « Mon » chauffeur de taxi auprès duquel je m’étonnais de ne pas reconnaître du tout l’origine de son étrange véhicule, m’a répondu : « Claro, es una mezcla » (bien sûr, c’est un mélange) ! Un morceau de voiture russe, un autre chinois, une calandre chromée américaine, un moteur coréano-français (on trouve encore quelques vieilles Peugeot et j’ai même vu deux Aronde-Simca des années 1950…), des gomas (les pneus) sans cesse rechapées (…ou réchappées on ne sait comment ni d’où !), un trozo polonais, tout ça remis à la salsa cubaine : « Et la consommation est particulièrement économique, rigole-t-il. Normal c’est une hybride ! » Impayable mais vrai.

CUBA SÍ

Que dire de plus ? Il faudrait parler de Jules Supervielle dont on conserve ici le souvenir, d’Alejo Carpentier bien sûr dont on visite la maison-musée et de tant d’autres personnalités artistiques comme Lorca pour qui Cuba était un paradis ou encore Hemingway qui vécut un quart de siècle ici, au pays du Vieil homme et la mer. On peut visiter sa chambre à l’hôtel Ambos mundos (Des deux mondes) avec la machine à écrire sur laquelle, au retour de la guerre d’Espagne, il écrivit Pour qui sonne le glas… Ou sa maison du bord de mer, non loin du port où était ancré son bateau de pêche, qu’on a reconstitué à l’identique.

Mais on peut aussi et plus prosaïquement aller faire un tour dans les deux bars qu’il fréquentait assidument dans la vieille ville haute en couleurs (somptueuse et délabrée à la fois, mélange unique de merveilles architecturales et de chefs-d’œuvre plus qu’en péril) de La Havane : el Floridita (photo plus haut) et la Bodeguita où passèrent aussi (et notamment) Françoise Sagan en 1959, Salvador Allende en 1961 ou Nicolas Guillén (le grand poète cubain, auteur de Soldadito Boliviano mis en musique et chanté par Paco Ibañez). Au-dessus du comptoir de la Bodeguita trône d’ailleurs la reproduction d’un mot que le grand romancier américain écrivit sur place : « My mojito in La Bodeguita, my daiquiri in El Floridita », et il est vrai que ces cocktails au rhum cubain, et d’autres encore, ont le pouvoir et le bon goût de vous mettre de fort bonne humeur, surtout quand vous les dégustez devant un groupe de musiciens enjoués…

 
CUBA SÍ

Car la musique, les chansons – des plus traditionnelles, comme celles du répertoire de Buena Vista Social Club, aux plus récentes – sont vraiment omniprésentes. Pas un seul bar, pas un seul restaurant, pas un seul hôtel, quasiment pas une place publique qui ne vibre au son des guitares, des sax, des contrebasses, des maracas, des claves, des trompettes, des claviers… Cuba ? El paraíso de la música !

CUBA SÍ

Pas difficile dans ces conditions de s’immerger rapidement dans le mode de vie cubain. D’autant que les jolies Cubaines, blondes ou brunes, blanches, mulatas ou d’un noir profond, la plupart en corsage léger et mini-short ou mini-jupes, vous accrochent immanquablement le regard (en tout bien tout honneur, mais à tout moment et en tous lieux) ; rien d’ostensible en cela, rien que la vie ordinaire découlant d’un climat privilégié. Cela me fait penser à toutes les réflexions des gens dans la rue, après nous avoir demandé de quel pays nous venions (« de Francia »), qui nous ont spontanément et sincèrement exprimé leur compassion pour les victimes des attentats barbares de Paris. Merci encore, amigos

Pour les Cubains, amoureux de la vie, rien de plus incompréhensible que ce fanatisme obscurantiste qui vise à tuer la liberté des femmes, la culture et la musique, à tuer tout court. Question de religion sans doute ou entre autres, car même pour pratiquer la santería, la religion syncrétique locale, mélange de christianisme et de vaudou du Dahomey ou du Nigeria des anciens esclaves déportés à Cuba après sa découverte par Christophe Colomb en 1492, les chants, la danse et la musique sont encore et toujours de la partie.

Que dire encore ?... Il y faudrait tout un livre pour décrire l’ambiance et le vivre cubain auquel on se fait plus que facilement, c’est sûr, dans lequel on se fond avec bonheur. « Ça y est, nous a dit un autre chauffeur de taxi, vous êtes platanaos ! » (« bananisés », traduit littéralement). « Platanaos ? »« Sí ! En la salsa cubana ! » Dans la salsa ? J’aime ! Dans le bain, quoi…

CUBA SÍ

Quand même, avant de conclure ces lignes rapides, vous dire tout simplement que le culte du Che qui reste des plus vivace, ou plutôt l’affection naturelle que lui porte toujours le peuple cubain, se ressent de façon particulièrement émouvante, où que l’on aille dans cette grande île (mille deux cents kilomètres de long).

CUBA SÍ

Dire enfin que sa quête de l’inaccessible étoile, de l’impossible rêve d’un monde meilleur pour les hommes, libéré du joug de l’argent et du pouvoir (que penserait-il de la situation actuelle, du passage de témoin de Fidel à Raúl, lui qui avait déjà quitté Cuba pour continuer à mener en Bolivie, où il est mort exécuté pour des idées, sa lutte de libération ?) demeure ici un objectif à poursuivre. À défaut de pouvoir l’atteindre un jour. Peu importe, c’est le chemin qui compte, disait le poète…

Alors, oui, Hasta siempre, comandante ; hasta la victoria, siempre. Et vive Cuba. Viva Cuba libre !

NB. Entre autres vidéos, j’illustre ce sujet de la célèbre Guantanamera guajira (son titre original), reprise et adaptée dans le monde entier, notamment par Pete Seeger et Joan Baez aux USA, avec ici les versions de Trini Lopez et de Compay Segundo. Son compositeur officiel, à la fin des années 1920, en est le Cubain Joséito Fernandez (bien que certains musicologues reconnaissent en elle une mélodie andalouse déjà en vogue vers 1700) sur un poème de José Marti tiré de son recueil Versos sencillos (Vers simples) dont voici la traduction : « Je suis un homme sincère / Du pays où pousse le palmier / Et avant de mourir, je veux / Verser mon chant hors de mon âme. / Guantanamera, guajira Guantanamera (bis) / Mes vers sont d’un vert si clair / Et d'un carmin si brûlant / Mes vers sont comme un cerf blessé / Qui cherche refuge dans les bois. / Refrain / Je cultive une rose blanche / En juillet comme en janvier / Pour tout ami sincère / Qui me donne sa main franchement. / Refrain / Des pauvres de la terre / Je veux partager le sort. / Le ruisseau de la montagne / Me plaît plus que l’océan / Guantanamera, guajira Guantanamera. »

CUBA SÍ

J’y ajoute deux versions de Hasta siempre comandante, la magnifique chanson de Carlos Puebla, grand auteur-compositeur-interprète cubain, écrite l’année suivant la mort, le 9 octobre 1967, d’Ernesto « Che » Guevara : la version originale par son auteur-compositeur-interprète vers la fin de sa vie (il est décédé le 12 juillet 1989 à La Havane), et celle de la comédienne et chanteuse française Nathalie Cardone (née à Pau d’un père sicilien et d’une mère espagnole) qui date de 1997, avec des images de la dépouille du Che prises le 10 octobre.

Je vous conseille aussi de réécouter la chanson de Leny Escudero consacrée en 1979 au Che, Depuis ta mort, ainsi que Soldadito boliviano par Paco Ibañez dans cette vidéo où l’on voit s’exprimer de façon mensongère son exécuteur (on tira au sort parmi les soldats boliviens pour savoir qui aurait le « privilège » de l’exécuter). Pour les non hispanophones, voici la traduction de quelques vers éloquents : « Petit soldat de Bolivie / Petit soldat bolivien / Tu avances armé d’un fusil / Qui est un fusil américain / C’est le señor Barrientos qui te l’a donné / Petit soldat bolivien / Cadeau de Mister Johnson / Pour tuer ton frère (bis)… / Tu ne sais pas qui est le mort / Petit soldat de Bolivie / Le mort est le Che Guevara / Et il était argentin et cubain… / Il était aussi ton meilleur ami / Petit soldat bolivien… / Mais tu apprendras, c’est sûr, / Qu’un frère ne se tue pas / Qu’on ne tue pas son frère… »

Vous trouverez également deux chansons de l’album que Jean Ferrat enregistra en 1967 au lendemain de son séjour cubain (dont il revint ébloui) : À Santiago de Cuba et celle à laquelle j’emprunte le titre de mon article, Cuba sí ! (« Je sais que l’on peut vivre ici pour une idée... »).

Enfin, pour la route, encore une de lui, Dans la jungle ou dans le zoo, tirée de l’album Ferrat 91 (qu’il m’invita – quel beau souvenir ! – à présenter avec lui à Paris à sa sortie, dans sa seule intervention publique, excepté une émission spéciale de télévision), pour méditer un peu sur nos sociétés et l’avenir de notre monde, à l’heure où le président Obama – le premier président américain à le faire depuis 88 ans – vient d’annoncer (au grand dam de tous les candidats républicains aux prochaines élections présidentielles) sa visite officielle à la mi-mars à Cuba (un événement énorme et peut-être – c’est du moins ce qu’en attend le peuple cubain – la fin d’un blocus aussi injuste et inhumain que contraire à tous les droits de l’Homme) : « Ne tirez pas sur le pianiste / Qui joue d’un seul doigt de la main / Vous avez déchiffré trop vite / “La musique de l’être humain” / Et dans ce monde à la dérive / Son chant demeure et dit tout haut / Qu’il y a d’autre choix pour vivre / Que dans la jungle ou dans le zoo / Qu’il y aura d’autre choix pour vivre / Que dans la jungle ou dans le zoo. »

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Published by Fred Hidalgo
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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 19:32

Ami de Picasso, Lorca, Miró, Éluard, Vlaminck…

 

Il eut Picasso pour maître, Miró, Éluard, Lorca ou Vlaminck pour amis, côtoya Brassens dans les cercles anarchistes d’après-guerre et fut sans doute, avec Dali, le précurseur de la peinture surréaliste catalane. Né à Barcelone le 24 juin 1910, Antonio García Lamolla, dit Lamolla, est mort à Dreux il y a trente-cinq ans, le 13 janvier 1981… mais reste encore à découvrir.

LAMOLLA, MON ONCLE

C’est ainsi que fonctionne notre société, ainsi que fonctionnent les politiciens, les médias, les éditeurs, les maisons de disques, tout le monde : à coups de commémorations. Alors, pourquoi ne pas y aller de la mienne – oh ! bien modeste, à l’image du personnage… –, sachant que si je ne m’y colle pas, personne ne le fera à ma place : j’étais en effet son neveu et seul filleul. Voici donc retracée à grands traits l’histoire d’un illustre inconnu, d’un grand peintre reconnu par ses pairs mais presque totalement ignoré des médias. « La lumière ne se fait que sur les tombes », disait Ferré qui le connaissait aussi.

En 2010, la ville de Lérida (Lleida en catalan) où Lamolla passa l’essentiel de son adolescence et les prémices de sa vie d’adulte, de 1914 jusqu’à son engagement dans l’armée républicaine en 1937 au lendemain du putsch franquiste, célébra dignement le centenaire de sa naissance. Sous le titre Lamolla, miroir d’une époque, on y présenta notamment au Museu d’Art Jaume Morera, du 26 octobre 2010 au 31 janvier 2011 (puis à Ségovie du 11 février au 30 mai et à Saragosse du 21 juin au 16 septembre) une extraordinaire exposition de ses œuvres surréalistes, des toiles et des sculptures, complétée de certains de ses premiers tableaux réalisés en exil. On y trouvait aussi de nombreuses illustrations témoignant de son implication au service de la liberté dans diverses revues artistiques d’avant-garde.

LAMOLLA, MON ONCLE

Le jour du vernissage, les spécialistes venus de Barcelone et de Madrid pour commenter sa peinture mirent l’accent sur l’importance de son rôle et la place de pionnier qu’il occupait dans le surréalisme catalan des années trente. On y rappela qu’il exposa à Madrid dès 1935 – à l’âge de 25 ans –, à la même époque que Dali et Miró, eux aussi pour la première fois. Prévue du 2 au 16 décembre, cette expo (composée de 17 peintures, 23 dessins et quatre sculptures) fut un tel succès critique et populaire qu’on dut la prolonger jusqu’au 28.

Parmi ses visiteurs illustres, un certain Federico García Lorca qui, émerveillé par les bleus de ses toiles, écrivit spontanément un poème en son hommage. Ce jour-là naquit une franche amitié entre le poète et le peintre. L’année suivante, Lorca lui annonça même sa venue chez lui, accompagné par Dali ; il était notamment question que Lamolla, grand amateur de musique et de chanson, leur fasse découvrir le répertoire musical des Gitans (que Lorca appréciait beaucoup, cf. Le Romancero gitano…) de Lérida. Mais la guerre civile, déclenchée le 17 juillet 1936, empêcha ce séjour d’avoir lieu et les deux hommes ne se revirent plus jamais.

LAMOLLA, MON ONCLE

Pour ma part, qui vécus une large part de mon enfance dans l’atelier de Lamolla, à le regarder peindre avec admiration, je dus patienter jusqu’au 26 octobre 2010 pour découvrir, au musée de Lérida (qui s’était fait prêter, récupérées en Espagne mais aussi en France auprès de propriétaires divers), des toiles que je n’avais jamais vues. Ni mes proches ni moi – excepté ma mère et sa sœur aînée, Fidela, qui avait connu puis épousé Lamolla à Lérida. Parmi celles-ci, hasard incroyable ou signe du destin (n’est-ce pas, Éluard ?), une peinture de 1934 intitulée Il a plu des chansons… en français dans le texte !!! Pour quelqu’un qui a passé sa vie à mettre en avant la chanson française (et adore la peinture), vous ne croyez pas qu’il y a là, rétrospectivement, de quoi s’interroger ?

LAMOLLA, MON ONCLE

Il est du reste fort possible que cette toile ait fait partie de l’exposition logicofobista (un mouvement pictural formé d’un groupe de peintres catalans, au premier rang desquels figuraient Miró, Dali… et Lamolla), présentée à Barcelone du 5 au 15 mai 1936 : « l’exposition la plus importante du surréalisme espagnol », écrit Jesús Navarro Guitart, directeur du Museu d’Art Jaume Morera et biographe de Lamolla (éd. Alzafeta, Lleida, 2011). Toujours est-il que Paul Éluard, qui s’était déplacé spécialement à Barcelone pour cette expo, avait déjà rencontré mon oncle quelques mois plus tôt, en janvier 1936, à l’occasion d’une exposition de Picasso. Cette fois-là – où le poète donna une conférence sur le père du cubisme (« Picasso selon Éluard, selon Breton et selon lui-même »), une autre intitulée « Qu’est-ce que le surréalisme ? » et fit une lecture de son œuvre poétique –, il prit contact avec les artistes catalans qui s’identifiaient à ce mouvement. Parmi eux, Lamolla, dont il découvrit l’œuvre avec enthousiasme, au point de noter son grand intérêt « non seulement pour tout ce qu’il a déjà fait, qui nous interpelle, mais aussi pour tout le potentiel qu’il possède en lui ».

LAMOLLA, MON ONCLE

Lamolla, qui peignait depuis sa plus tendre enfance, n’avait encore que 26 ans, mais il entretenait déjà une correspondance avec Picasso, avait noué des liens d’amitié avec Miró et Lorca, était salué par le grand critique d’art madrilène Manuel Abril, etc. Ce dernier fut d’ailleurs le commissaire général de la grande exposition présentée à Paris, au Musée du Jeu de Paume, du 12 février au 5 avril 1936, L’Art espagnol contemporain, où Lamolla exposa une toile de 1934 et cinq autres de 1935, aux côtés de Solana, Vásquez Díaz, Gargallo, Picasso, Juan Gris et nombre d’artistes prometteurs entre lesquels il allait être particulièrement remarqué par le critique du Temps, René Jean, et celui du Jour, Chamine. Bref, l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices pour Antonio Lamolla (ou Antoni, en catalan) dont le talent lui ouvrait toutes grandes les portes de l’histoire de la peinture.

C’était compter sans Franco qui, quelques mois plus tard, soutenu par les fascistes et les nazis, allait trahir la République espagnole. Je vous la fais courte – d’autant que j’ai déjà évoqué ce pan de vie familial – mais après avoir rejoint les rangs républicains, tout en collaborant à diverses revues artistiques à caractère libertaire, il prit finalement le chemin de l’exil, à travers les Pyrénées, durant le terrible hiver 1939.

LAMOLLA, MON ONCLE

Arrivé en France, il fut parqué au Barcarès (le troisième camp de concentration ouvert par les autorités, le 14 février, après Argelès-sur-Mer le premier – où fut enfermé mon père Alfredo – et Saint-Cyprien le 8). Là il allait retrouver par hasard son beau-frère Bienvenido, jeune frère de ma mère, qui ne tarderait guère plus de six mois à mourir des mauvais traitements reçus… « Bienvenu », tu parles !

Dans le même temps, mais de leur côté, quatre femmes connaissaient les mêmes affres de l’exode : ma grand-mère, ma mère, sa sœur aînée Fidela (épouse et désormais enceinte de Lamolla) et leur jeune cousine Rosa, qui avaient fui les bombardements franquistes de Lérida (lesquels, avant Guernica, firent de nombreuses victimes civiles dont des écoliers), pour Barcelone qui résistait encore. Parvenues à la frontière française, on les fit monter dans un train qui les conduisit directement, sans leur dire ni demander quoi que ce soit, jusqu’à Dreux, neuf cents kilomètres plus haut. Maire de cette sous-préfecture située à 35 km de Chartres et à 80 de Paris, grand humaniste, Maurice Viollette (1) avait en effet choisi d’ouvrir les portes de sa ville aux républicains espagnols, malgré le fait qu’une grande partie de la presse et de l’opinion françaises, alors, les conspuait en les traitant de va-nu-pieds et de bolcheviques…

1. Maire de Dreux dès 1908, ministre d’État sous le Front populaire de 1936 à 1938, sénateur révoqué puis arrêté sous le gouvernement de Vichy, il sera réélu à la Libération et restera maire de Dreux et président du conseil général d’Eure-et-Loir jusqu’à sa mort en 1960, à 90 ans.

LAMOLLA, MON ONCLE

D’illustres personnages mais surtout de beaux humains qui avaient connu Lamolla en Espagne tentèrent alors de le faire sortir du camp pour qu’il émigre au Mexique (comme le cinéaste Luis Buñuel et bien d’autres républicains espagnols) : Joan Miró, le peintre et poète surréaliste anglais Roland Penrose (futur Lord Penrose) et le critique et historien d’art français Christian Zervos.

En définitive, Fidela étant sur le point d’accoucher, Lamolla bénéficia d’un privilège exceptionnel : grâce à l’intervention de Maurice Viollette, justement, auprès du préfet des Pyrénées-Orientales, on l’autorisa à quitter le camp pour rejoindre sa femme. Et c’est ainsi que le 25 août 1939 naquit André Garcia Lamolla (mon premier cousin « français ») qui, pour la petite histoire, fut le premier enfant de réfugiés républicains espagnols à voir le jour en Eure-et-Loir.

Triste revers de la médaille, mon jeune oncle maternel Bienvenido – que ma grand-mère (c’est un incroyable roman… vrai) était retournée chercher au camp du Barcarès, seule, alors qu’elle ne parlait pas un mot de français et que son fils était incapable de se mouvoir par lui-même – décédera au même moment ; devenant, lui, le premier républicain espagnol à mourir en terre d’Eure-et-Loir (il repose aujourd’hui au cimetière de Dreux auprès de sa mère). Il avait 24 ans.

Un département où Lamolla passerait dès lors le reste de sa vie, à Dreux où naîtraient ses trois autres enfants, Antoine, Carmen puis Yolande, et où il créerait un atelier suivi au fil des ans par de nombreux élèves ; mais d’abord dans le village de Brézolles où il conserverait longtemps une petite propriété en lisière de campagne.

LAMOLLA, MON ONCLE

Là, il deviendrait rapidement un intime de Maurice de Vlaminck, grand ami de Derain et créateur avec lui et Matisse du fauvisme né l’été 1905 à Collioure (…où s’acheva le voyage du poète Antonio Machado chanté par Aragon). Soixante-dix ans après la rencontre des deux hommes à Rueil-la-Gadelière, Godelieve de Vlaminck, l’une des deux filles du peintre, ferait le déplacement à Lerida (cf. notre photo de famille). Et surtout, en signe de fidélité, elle compléterait l’expo de la plus belle des façons en y associant à titre exceptionnel plusieurs chefs-d’œuvre de son père, dont un célèbre autoportrait à la pipe.

Arrêt sur image : détail amusant, on aperçoit cet autoportrait dans l’atelier de Vlaminck, accroché en haut à droite, sur la photo dont je vous offre – plus bas dans cet article – la primeur sur la… toile. Attention, document ! Une photo de la collection personnelle de mes parents : ce jour de 1948, en effet, bien qu’absents sur la photo, ils avaient été invités en même temps que mon oncle, ma tante et leur jeune fils Antoine, qu’on voit ici avec d’autres amis, en compagnie de l’épouse de Vlaminck, Berthe Combe, et de Marianne Oswald qui était alors une chanteuse « réaliste » extrêmement célèbre (elle allait d’ailleurs consacrer un film documentaire à Vlaminck).

Tenez, pour en finir avec cet aparté, pour le plaisir et pour le désespoir aussi, car rien n’a changé depuis en la matière, celle des gens qui ont faim, ce Prévert-Kosma toujours d’actualité, interprété par Marianne Oswald :

Dans les années 40, Lamolla décrivait ainsi son environnement humain à l’un de ses correspondants espagnols : « Je mène une vie assez retirée et, bien que j’entretienne de nombreuses relations dans la région, je n’y compte que peu d’amis. Je n’ai de relations familières qu’avec le peintre Vlaminck et sa famille, qui vivent à huit kilomètres de chez nous. C’est un excellent ami, comme il en existe bien peu. »

À cette époque, il poursuivait son œuvre surréaliste, créant des toiles d’une intensité inouïe, souvent très sombres, marquées par le désastre de la guerre (Arriba España, viva la muerte, L’Épouvantail, La Bombe atomique, Les Chevaux…), et d’autres, plutôt tournées vers l’espérance, au contraire (même raisonnée), comme La Musique. Et puis, peu à peu, devant l’insuccès commercial et les difficultés matérielles, confronté à la nécessité de faire vivre sa famille, il glissa vers la peinture figurative.

LAMOLLA, MON ONCLE

En réalité, il continuait de peindre dans son style d’avant-guerre, en le faisant évoluer, jusque dans les années 70, mais dans la plus grande discrétion. Ses toiles absolument magnifiques, confondantes de puissance, d’une originalité totale, étaient remisées dans l’un de ses deux ateliers de Dreux, dissimulées derrière une tenture, et je crois bien avoir été l’un des rares à bénéficier du privilège de pouvoir les admirer de son vivant. J’imagine que c’était dû surtout à mon jeune âge et à ma curiosité affichée, car je passais le plus clair de mon temps libre, surtout le jeudi, à le voir peindre. Sa palette apparemment anarchique, la façon dont il mélangeait ses couleurs et bien sûr son art, qui me paraissait magique, me transportaient d’admiration.

LAMOLLA, MON ONCLE

Et puis, entre deux peintures à l’huile, deux gouaches ou deux croquis au fusain, il prenait son violon ou sa mandoline et se plaisait à me faire partager de merveilleux moments, car il jouait très bien de ces instruments… et voyait bien combien j’y étais sensible. Aujourd’hui je crois pouvoir dire que si je dois l’essentiel de ma passion pour la chanson à ma grand-mère, c’est mon oncle qui m’initia à la musique. C’est chez lui aussi que, très-très jeune, j’entendis Brassens pour la première fois. Marqué à jamais, d’abord et en particulier, par Le Gorille, Le Petit Cheval, Les Amoureux des bancs publics, Chanson pour l’Auvergnat et Les Sabots d’Hélène

Son œuvre surréaliste laissée de côté, par force, Lamolla allait dès lors peindre des centaines de toiles représentant des paysages, des vues de villes et de villages, des bouquets de fleurs, des natures mortes, des nus, des portraits (notamment de don Quichotte)… ou des sujets religieux comme un impressionnant Christ en croix ou une Descente de croix monumentale. Ses pérégrinations le menèrent partout dans l’Hexagone, ainsi que dans plusieurs pays européens, exposant sur place, dans de prestigieuses galeries parisiennes ou lors de salons, entre autres (mais systématiquement) au Grand Palais, au Salon des Indépendants.

Il aimait spécialement la Bretagne où il se rendait aussi souvent que possible. Dans les années 60, la réflexion d’un conférencier breton, commentant son Chemin de croix réalisé pour l’église de Trébeurden résumait bien la place réelle de l’artiste, bien que méconnue du plus grand nombre : « Antonio Lamolla est à la peinture ce que Federico García Lorca est à la poésie. Mais si le poète espagnol fut fusillé par les franquistes, Antonio Lamolla lui survécut en s’exilant en France. La douleur de l’exil et sa peur rétrospective transparaissent dans toute son œuvre. » (2)

2. Cité par Pierlouim dans son excellent blog sur la ville de Dreux, ses concitoyens ou visiteurs célèbres (le grand dramaturge Jean de Rotrou, le poète et cofondateur de l’Académie française Antoine Godeau, Victor Hugo qui fit à pied, à 19 ans, le voyage de Paris à Dreux pour y retrouver sa belle contre l’avis des parents de celle-ci, etc.), où il a déjà consacré plusieurs sujets à Lamolla, dont celui-ci, très bien documenté.

LAMOLLA, MON ONCLE

Anecdote éloquente : intime de Vlaminck, je l’ai dit, et ami respectueux et déférent de Picasso depuis les années 30, il se proposa comme médiateur entre les deux hommes pour en finir avec une polémique née entre eux depuis que le premier avait accusé le second d’être le père et l’instigateur de « l’art dégénéré du cubisme »… Voici ce que Lamolla écrivit (en espagnol) au maître de Malaga dans une lettre postée depuis Brézolles et datée du 22 avril 1947, où il s’excusait de ne pas être encore allé le voir en France.

« Cher compatriote Picasso,

Pour rompre avec cette bizarrerie, je me permets de vous dire que, depuis que je suis réfugié en France, j’ai pensé à plusieurs reprises à vous rendre visite. Seule la timidité m’en a empêché, qui est d’ailleurs la cause de mon isolement. Vous avez à présent tellement d’admirateurs qui vont continuellement vous importuner, que je n’ai pas voulu être un de plus à voler de précieuses minutes à un artiste de votre stature.

Je vous écris aujourd’hui poussé par un devoir sacré né en moi, après une récente visite à mon voisin Vlaminck, lequel vit à 8 km du village où j’habite. […] Il n’est pas utile que je vous donne des détails sur ce peintre, car vous le connaissez sans aucun doute mieux que moi. Ce que je voulais vous dire, c’est que je suis stupéfait et admiratif devant sa production.

Pardonnez mon intervention quichottesque, mais je dois vous dire que vous êtes tous deux, Picasso et Vlaminck, deux colosses dotés de forces suffisamment égales pour vous lancer dans des discussions ou polémiques stériles. Si je peux vous être utiles, je me mets à votre disposition, désireux de pouvoir atténuer cet incident, qui ne fait que réjouir les médiocres. Soyez généreux avec un artiste pour lequel les circonstances sont actuellement défavorables mais dont le nom, au siècle prochain – comme celui de Picasso – sera prononcé avec vénération. Je m’acquitte ici d’un devoir de conscience.

Je reste votre obligé.
Avec un salut cordial. »

La timidité, le tempérament quichottesque, le devoir de conscience, l’urgence de faire le lien… et la prescience du rôle de la postérité. J’ai comme l’impression de reconnaître ces traits de caractère… Un peu d’inconscience aussi, non seulement parce qu’il avait affaire à des aînés (Vlaminck venait d’avoir 71 ans, Picasso en avait 66 et Lamolla seulement 37 !), mais bel et bien à des « colosses », en effet, de la peinture mondiale. Et à un colosse tout court, s’agissant de son voisin qui mesurait 1,80 m ce qui ne laissait pas d’être impressionnant à l’époque, et ne devait pas peser loin d’un quintal. Mais ô combien avait-il raison en parlant des polémiques qui ne font que réjouir les imbéciles et les improductifs !

 
LAMOLLA, MON ONCLE

En commun, outre la proximité et bien sûr la sensibilité artistique, entre l’homme du Sud, catalan, et l’homme du Nord, d’origine flamande, entre celui qui avait fui à son corps défendant les couleurs éclatantes de la Catalogne et celui qui avait choisi de s’abriter sous les ciels tourmentés des confins de la Beauce et de la Normandie, entre l’un des pionniers avec Dali du surréalisme catalan et l’un des trois principaux artisans du fauvisme avec Matisse et Derain (Terrus, le peintre d’Elne et grand ami du sculpteur Maillol, en fut le quatrième mousquetaire), il y avait aussi leur amour de la musique, de la chanson et du violon en particulier.

Le second, avant même de vivre de sa peinture, avait été violoniste professionnel. Un sportif accompli aussi, malgré le fait que la pipe ne quittait plus sa bouche (Lamolla, lui, c’était plutôt le cigare ou le cigarillo) : un véritable athlète et même un coureur cycliste ! Quelle destinée que celle de Vlaminck ! Finalement, il ne s’échapperait plus de sa petite bourgade d’Eure-et-Loir, où il repose aujourd’hui, que pour rejoindre le paradis des magiciens du pinceau et du beau, le 11 octobre 1958. Allez savoir si, pour l’occasion et malgré ses 82 ans, il n’enfourcha pas une dernière fois sa bicyclette…

Lamolla-Vlaminck, Vlaminck-Lamolla… Une chose, en revanche, les distingua dans leur vie pratique, la notion d’une certaine insouciance du lendemain. Si un jour Vlaminck accepta de vendre la totalité de sa production, tout ce qu’il avait peint et se trouvait encore dans son atelier, au grand marchand d’art Ambroise Vollard (que Gauguin, qui n’écoulait une toile que de loin en loin, et encore, à vil prix, traitait d’escroc), mon oncle refusa de signer lorsqu’on lui mit sur la table une proposition du même type. C’était pourtant, surtout quand on sait ce que tirer le diable par la queue signifie, une proposition qui ne se refusait pas ! Je me souviens qu’on évoqua la question dans le cercle familial restreint, c’était à la fin des années 60 : cela se comptait en millions de nouveaux francs…

Peut-être aurait-il accepté (je n’y crois pas trop cependant), si l’offre d’achat n’eût été assortie d’une préemption sur toutes les œuvres à naître ; laquelle, pour Lamolla, prit aussitôt l’allure d’une condition inacceptable. Adieu veaux, vaches, cochons, couvée… fors la dignité et le respect de soi.

LAMOLLA, MON ONCLE

Lamolla attendit les prémices de la fin du franquisme avant de retourner épisodiquement en Espagne, pour y retrouver certains de ses parents et amis d’enfance et repartir peindre à travers la péninsule. En Catalogne bien sûr (où je le suivis, seul, un été, le temps de tourner un petit film sur lui, en 8 mm couleurs, à l’époque où j’hésitais encore entre l’école de journalisme et l’institut des hautes études cinématographiques – il fut d’ailleurs projeté en boucle aux expos 2010 et 2011 de Lérida, Ségovie et Saragosse), mais aussi en Andalousie, en Castille, à Tolède… Des expositions suivirent ici ou là ; la première depuis la guerre civile en septembre 1966 à Borges Blanques, dans la province de Lérida, une autre en 1974 à Madrid, symboliquement très importante, trente-neuf ans après sa rencontre avec Lorca.

Là, du 29 janvier au 12 février à la Galeria Quixote (ça ne s’invente pas !), Madrid découvrit d’un coup le versant figuratif de son inspiration : quarante-six œuvres composées pour la plupart de paysages captés au cours de ses voyages, depuis son retour en Espagne (où, malgré un pied-à-terre à Lérida et l’ouverture d’un nouvel atelier non loin de là, à Guimerá, jamais il n’envisagea de revenir définitivement) ; mais aussi d’Amsterdam, de Bruges, de Venise, de Naples, de Gênes… et bien sûr de Paris. 

LAMOLLA, MON ONCLE

Après Madrid, il y eut Barcelone (aujourd’hui on trouve plusieurs de ses toiles surréalistes au Museu Nacional d’Art de Catalunya à côté des « grands maîtres » qui furent ses amis) ; mais il dut attendre 1976 pour que soit enfin réalisée à Lérida une exposition anthologique de son œuvre.

À Dreux, puisqu’il faut bien revenir à son port d’attache, où il vécut finalement plus de temps qu’en Espagne, il s’intégra de la meilleure des façons, en donnant le meilleur de lui-même aux autres. Tout le monde se souvient de lui avec bonheur, admiration et tendresse ; comme d’un homme très simple et avenant, presque ordinaire, timide jusqu’au bout alors qu’il était pétri d’un talent hors du commun.

LAMOLLA, MON ONCLE

Au cours des décennies 60 et 70, il peignit nombre de paysages et de rues du cru, exposa à plusieurs reprises dans la ville. En 1961 notamment, du 3 au 15 décembre, où l’ex-réfugié arrivé avec presque rien sur le dos et rien du tout dans les poches, paya largement sa dette en rendant Hommage à Dreux et au Pays Drouais : soixante peintures et gouaches dont trente-six rien que sur le thème. La mairie en acheta quelques-unes, dont une superbe Grande Rue de nuit (la grande rue Maurice-Viollette...) qui trône aujourd’hui à la place d’honneur dans le bureau du maire, et une autre (Rue Philidor) qu’on peut découvrir au Musée d’art de Dreux, tout près d’un somptueux Monet et, devinez donc, d’un… Vlaminck. Surtout, le maire en profita pour lui passer commande d’une grande fresque sur la danse pour le Foyer du Théâtre de Dreux. Elle y est toujours, c’est une œuvre allégorique, débordante de couleurs, de près de quatre mètres sur deux…

LAMOLLA, MON ONCLE

Antoni(o) García Lamolla qui ne signait jamais que Lamolla (le nom de famille de sa mère), victime d’une maladie respiratoire, disait adieu aux siens un triste 13 janvier d’il y a trente-cinq ans. Il avait seulement 70 ans, dont quarante et un passés en France… Le temps est venu sans doute que celle-ci à son tour, la ville de Dreux en particulier, lui rende un peu de ce qu’il lui a apporté. Comment ? Par une grande exposition pardi ! Et pourquoi pas, pour commencer, en donnant son nom à une rue, à une place ou à un bâtiment culturel de la ville... le Théâtre par exemple ?

LAMOLLA, MON ONCLE

Je l’ai indiqué au début : j’étais son filleul, à lui l’anarchiste (respectueux toutefois, jusqu’au péril de sa vie, des œuvres d’art qu’il sauva dans les églises pendant la guerre civile), moi, le fils d’un commandant de l’armée républicaine « rouge ». C’est tout dire du rôle décoratif des traditions dont il ne faut pas exagérer le poids. Ce que je n’ai pas précisé, c’est que le baptême avait eu lieu dans l’église de Brézolles (peinte évidemment par Lamolla, à l’instar de celle d’Auvers-sur-Oise…), posée bucoliquement au bord de l’étang. À Brézolles oui, dont le présentateur du journal de 8 h de Radio Canada, à l’heure de plus grande écoute, dirait quelque cinquante ans plus tard que c’était « l’adresse mythique de la chanson francophone »… Tout se recoupe, non ?

LAMOLLA, MON ONCLE

Et pourtant, savez-vous en quelle langue on parla surtout ce jour-là dans l’enceinte apostolique et romaine, où mon oncle se suspendit à la corde de la cloche, à tour de rôle avec l’hôte en soutane de ces lieux, pour voir qui la ferait sonner le plus longtemps ? Pas en français ni en espagnol ni même en latin. Je vous le donne en mille : le curé, heureux comme tout de retrouver des « pays », venait d’arriver, encore écrasé de nostalgie, directement de Perpignan ! On m’a dit depuis que jamais on n’avait entendu le catalan chanter aussi bien dans les c(h)œurs que ce jour-là à Brézolles…

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 17:30

L’amour, le perlimpinpin et le frisson de l’accordéon

 

Observateurs, témoins privilégiés ou acteurs de la chanson française, nous avons eu trop souvent à nous plaindre du mauvais traitement que nos dirigeants politiques lui ont infligée depuis des lustres – qu’il s’agisse d’incompétence, d’indifférence ou de suffisance – pour ne pas saluer cette fois sa présence fondamentale lors de l’hommage officiel de la nation aux victimes des attentats, vendredi 27 novembre. Trop tard, hélas, pour l’un des grands musiciens de Jacques Brel, qui avait aussi accompagné Barbara, et puis Allain Leprest… au Bataclan : notre ami Jean Corti nous a quittés deux jours plus tôt.

BREL, BARBARA, LEPREST... JEAN CORTI

Tout commentaire sur le déroulement de cette impressionnante cérémonie en hommage aux victimes des attentats du vendredi 13 novembre à Paris et Saint-Denis, en présence de leurs familles meurtries, serait superflu. Émotion, recueillement et dignité. En revanche, qu’on ait souhaité, avant La Marseillaise, donner à écouter au peuple de France et à ses principaux élus, comme une communion laïque, deux chansons aussi prégnantes que Quand on n’a que l’amour de Jacques Brel et Perlimpinpin de Barbara, appelle immanquablement quelques remarques.

Jamais le Grand Jacques et la sublime Barbara, au grand jamais, n’auraient pu imaginer que leurs chansons, fussent-elles des chefs-d’œuvre, pussent servir à honorer un jour les victimes d’une telle barbarie, eux qui en appelaient de tous leurs mots à la fin des maux de la terre, par l’amour, la fraternité et la tendresse.

Quand on n’a que l’amour
À offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour…

Quand on n’a que l’amour
Pour parler aux canons
Et rien qu’une chanson
Pour convaincre un tambour…

Jamais non plus les amoureux de chanson que nous sommes, prônant le rapprochement entre les hommes, l’abolition des barrières en tout genre par l’éducation et la culture (et il serait temps qu’on se demande par quel prodige infernal les religions monothéistes, censées étymologiquement « relier » les êtres humains entre eux, suscitent depuis toujours des motifs de se combattre et d’être intolérants les uns envers les autres...), n’aurions pu imaginer que des chansons aussi éminemment pacifistes que celles-ci fussent données à entendre dans l’enceinte d’un lieu aussi chargé d’histoire militaire que les Invalides.

Déjà, l’option de la chanson française, rien que ça… Même l’équipe de France de football, victorieuse de la Coupe du Monde 1998 à Paris, avait brandi, en guise d'emblème de son triomphe, une chanson américaine ! I Will Survive, popularisée par Gloria Gaynor ; belle chanson certes mais triste équipe de France marquée par l’inculture de son propre patrimoine chansonnier… Pourquoi pas Les Copains d’abord ou Douce France, ou bien Allumer le feu de Johnny Hallyday, Un autre monde de Téléphone, Mistral gagnant de Renaud ? Peu importe, il n’y a que l’embarras du choix. Oui, pourquoi pas ? A-t-on tellement honte d’être né français pour ignorer à ce point la langue de Molière ? « Qui ça ?! Si ça se trouve, j’étais même pas né… »

Fermons la parenthèse, oublions la digression et revenons à nos réflexions. Ou plutôt à une interrogation qui, elle aussi, vient spontanément à l’esprit : qui donc a été à l’origine du choix des chansons de Brel et de Barbara – lesquels, rappelons-le, étaient deux amis à la vie, à l’amour, à la mort (souvenez-vous de Franz et aussi de Gauguin, Lettre à Jacques Brel…) –, tout sauf gratuit ? La question vaut d’autant plus d’être posée que c’est la première fois (à ma connaissance) que la chanson dite de variétés est utilisée en France, depuis la Seconde Guerre mondiale, d’une façon si solennelle. Et qui donc a choisi les interprètes ?

BREL, BARBARA, LEPREST... JEAN CORTI

D’après certaines sources personnelles (merci Robert…) et des informations relayées par la presse parisienne (notamment Le Parisien et Le Figaro), le choix du jeune trio féminin formé par Yael Naïm (qui s’est distinguée récemment à Troyes, lors du Grand Choral d’Alain Souchon et Laurent Voulzy), Nolwenn Leroy et Camélia Jordana, pour chanter Quand on n’a que l’amour a été arrêté d’un commun accord par le Premier ministre Manuel Valls et la ministre de la Culture Fleur Pellerin ; laquelle aurait d’abord consulté Vincent Frèrebeau, patron du label indépendant Tôt ou tard (où n’est passé que du beau monde : Dick Annegarn, Mathieu Boogaerts, Jeanne Cherhal, Da Silva, Vincent Delerm, Fabulous Trobadors, Thomas Fersen, Agnès Jaoui, Lhasa, Franck Monnet, JP Nataf… ou Yael Naïm).

Quant aux titres retenus, la décision émane du plus haut sommet de l’État, de François Hollande lui-même. Soit que le Président de la République ait personnellement jeté son dévolu sur eux (après, dit-on, une réunion préparatoire avec ses conseillers) ; soit qu’il ait donné son accord à la ministre de la Culture, qui aurait proposé ces deux titres ainsi que le nom de Natalie Dessay pour interpréter Perlimpinpin.

Pour qui, comment, quand et pourquoi ?
Contre qui, comment, contre quoi ?
C’en est assez de vos violences
D’où venez-vous, où allez-vous ?
Qui êtes-vous, qui priez-vous ?
Je vous prie de faire silence …

Et vivre, vivre passionnément
Et ne combattre seulement
Qu’avec les feux de la tendresse…
Et donner, mais donner avec ivresse !

Par curiosité, je suis allé « surfer » sur les réseaux sociaux, pour prendre un peu le pouls de l’opinion publique, la chanson française n'étant que trop souvent considérée avec condescendance voire mépris par une minorité branchée et sectaire qui compte uniquement des références anglo-saxonnes dans son panthéon musical. Comme s’il était contre nature d’apprécier à la fois Gaston Couté et Woody Guthrie, Brel et Bowie, Barbara et Cohen, Brassens et Dylan, Ferrat et Pete Seeger, Ferré et Springsteen, Nougaro et Al Jarreau… Et puis Oum Kalsoum, Atahualpa Yupanqui, Ismaël Lo, Paolo Conte, Joan Manuel Serrat, Youssou N’Dour, Violeta Parra, Danyel Waro, Lluis Llach… Bref ! Je n’ai pas été déçu… Si la majorité des internautes a fait part de son émotion, une minorité s’est permis d’ironiser sur l’utilisation de la chanson française pour saluer la mémoire de fans de rock américain, s’agissant du concert des Eagles Of Death Metal. L’indécence et l’imbécillité n’ont décidément pas de limites dans l’entreprise de « french music bashing », comme ils disent, voire de « french way of life bashing » (ce qui est un comble en l'occurrence, puisque les terroristes nous ont justement attaqués pour notre mode de vie à la française)…

BREL, BARBARA, LEPREST... JEAN CORTI

Le Bataclan, pour moi, ce sont surtout les concerts de Graeme Allwright, de Leny Escudero, de Nilda Fernandez, de Michel Jonasz, de Sapho, de tant et tant d’autres chanteurs et groupes français ou francophones. Le Bataclan, c’est le souvenir aussi d’un incroyable défilé d’artistes, surtout des jeunes, venus nombreux rendre hommage à l’ancien accordéoniste de Brel en ayant le privilège d’être accompagnés par lui le temps d’une chanson ; c’est le souvenir, en particulier, d’Allain Leprest égrenant ses mots au son des notes de Jean Corti. C’était le 11 juin 2007 très précisément. 

Neuf ans plutôt, nous avions eu droit en comité restreint – le comité de rédaction de Chorus élargi à un cercle d’amis – à la primeur de ce formidable duo-là, avec La Gitane déjà et plein d’autres… Cela se passait le 21 septembre 2002 dans le canton de Brézolles où ma chère et tendre et moi avions eu le bonheur d’organiser leur rencontre : la rencontre d’Allain Leprest et de Jean Corti, et ça avait une sacrée signification pour nous qui voyions dans le premier un descendant direct du Grand Jacques… dont le second avait été un très proche collaborateur.

Ce samedi-là, on fêtait chez nous le dixième anniversaire de Chorus, autrement dit notre vingtième anniversaire de presse chanson. Nous avions invité nombre d’amis artistes, professionnels ou hommes (et femmes) de plume (Graeme Allwright, Antoine, Agnès Bihl, Jean-Michel Boris, Clarika, Patrice Dard, Natacha Ezdra, Daniel Hélin, Jehan, Jofroi, Bernard Joyet, Laurent Malot, Jean Musy, Xavier Renard, Pierre Tisserand, etc.), dont Allain et Jean qui, le soir venu – car c’était comme ça, lors de nos petites fêtes –, allaient improviser un duo voix-accordéon du plus bel effet. Brel-Leprest, une boucle se bouclait en même temps que naissait une histoire d’amour : Leprest-Corti.

Les deux hommes en effet ne se perdraient plus de vue, multipliant les rencontres, d’ordre personnel ou professionnel. Comme dans cette vidéo où ils parlent d'accordéon canaille et d’accordéonistes populaires comme Mimile, Gus Viseur, Tony Murena, Jo Privat...

Pour mémoire, Jean Corti fut l’accordéoniste attitré de Jacques Brel pendant six ans (l’accordéon d’Amsterdam à l’Olympia 64, c’est lui !), d’août 1960 jusqu’à son avant-dernière tournée s’achevant en août 1966, ayant choisi entre-temps de se consacrer à des activités plus sédentaires. Il signa ou cosigna la musique de plusieurs de ses chansons, seul (Les Bourgeois), avec Gérard Jouannest (Titine), avec celui-ci et Brel (Les Toros, Madeleine), avec François Rauber et Brel (Les Vieux). Il reprendra néanmoins l’accordéon et poursuivra une brillante carrière d’accompagnateur ponctuel de chanteurs et groupes des années 1990-2000, surtout avec les Têtes Raides, ainsi que de soliste compositeur.

BREL, BARBARA, LEPREST... JEAN CORTI

Alors qu’il avait sorti dès les années 1950 nombre de 45 tours de reprises, par exemple la bande originale en 1959 du film de Robert Hossein tiré d’un roman de Frédéric Dard, Toi le venin, que je vous propose ici (attention document !), il recommença à enregistrer dans les années 2000, accueilli sur le label Mon Slip des Têtes Raides. D’abord deux albums de compositions personnelles et de chansons du patrimoine (Couka, en 2001, Versatile, en 2007), puis un troisième, Fiorina (2009), de reprises de Brel, mais aussi de Barbara, de Brassens et de Ferré. Son accordéon épousait les voix de Jeanne Cherhal, Thomas Fersen, Zaza Fournier, Lola Lafon, Loïc Lantoine, Christian Olivier, Olivia Ruiz, Rachid Taha… et Allain Leprest, bien sûr et encore, dans une mémorable version des Bourgeois.

Allain Leprest et Jean Corti – Les Bourgeois

Avant de rejoindre Brel, il avait eu l’occasion d’accompagner Brassens – à la contrebasse ! – lorsque celui-ci se produisait au tout début des années 50 à la Villa d’Este où il était à demeure avec sa petite formation musicale, Le Trio Corti. Par la suite, nombreux furent les artistes qui firent appel à son talent de maestro du piano du pauvre : de Barbara aux Rita Mitsouko, en passant par Alain Bashung, Michel Petrucciani ou Henri Tachan. Finalement, ce sont les Têtes Raides qui allaient lui offrir une seconde carrière à partir du milieu des années 1990, comme on peut le voir dans cette vidéo extraite d’un hommage télévisé à Brel, diffusé le 10 octobre 1998. Un document où Brel présente ses musiciens du moment : Philippe Combelle à la batterie, Pierre Sim à la contrebasse et Jean Corti à l’accordéon, outre Gérard Jouannest au piano.

C’est cette même équipe qui suivit le chanteur dans son avant-dernière tournée qui passa par la mer Rouge et l’océan Indien (Djibouti, Madagascar, la Réunion puis l’île Maurice) du 21 avril au 3 mai 1966. À l’époque, Brel donnait quelque trois cents concerts par an – un record ! C’est à eux quatre, et à Jojo qui suivait Jacques comme son ombre, que ce dernier annonça sa décision d’arrêter la scène. C’était le 21 août 1966 au casino de Vittel et ce jour-là fut l’ultime concert de Jean Corti avec Jacques Brel. Il passera la main – les mains, plus exactement – à  André Dauchy pour la tournée des adieux, de l’automne 1966 au printemps 1967, avec l’Olympia dans l’intervalle, du 6 octobre au premier novembre.

Trente-six ans plus tard, le soir des dix ans de Chorus, le 21 septembre 2002, Jean Corti allait également accompagner notre ami et collaborateur Marc Robine durant cinq ou six chansons. Grand souvenir, évidemment… Les deux hommes se connaissaient bien. Marc l’avait rencontré des années auparavant dans le cadre de son enquête pour Grand Jacques, le roman de Jacques Brel (Anne Carrière/Chorus), « la » bio de référence ; et à nouveau en 1998 pour une grande interview que l’on publierait à l'automne dans le « dossier spécial Brel » de Chorus (90 pages sur un numéro de 196 pages !).

BREL, BARBARA, LEPREST... JEAN CORTI

Un témoignage important, pointu et formidablement vivant, avec plein d’humour car Corti était un joyeux drille qui aimait rire : « Je n’ai jamais vu personne sauter sur Brel pour lui arracher ses fringues, comme cela se faisait à l’époque pour Claude François, par exemple. Brel était tout à fait sociable, souriant. Il ne faisait pas la gueule et parlait volontiers avec le premier venu. Alors que maintenant, c’est gardes du corps et compagnie ! Des gardes du corps ! Ça ne sert à rien, enfin je pense, c’est une mise en scène, quoi ! Avec Brel, au contraire, l’ambiance était très détendue ; on pouvait facilement plaisanter avec lui. Je me souviens que pour le charrier, je lui disais : “Aujourd’hui la mode est aux danseuses ; regarde Claude François et les Claudettes… Tu devrais faire comme lui et embaucher des nanas…” Et il me répondait : “Moi, j’aimerais bien ; mais c’est Madame Corti qui ne veut pas !” »

Le 26 août 2003 disparaissait Marc Robine. Le 13 octobre, une soirée musicale était organisée à la Maroquinerie, à Paris, par Chorus et EPM. Parmi plusieurs dizaines d’artistes venus saluer sa mémoire en paroles et en musiques ou par leur seule présence, on retrouvait bien sûr Allain Leprest et Jean Corti. Le 25 août 2011, c’est l’Allain aux deux ailes qui s’envolait au firmament des poètes. Et avec lui, avec eux, un peu de la beauté du monde, de son éclat, de sa fraternité. Quant au 13 novembre 2015… « Pour qui, comment, quand et combien ? / Contre qui, comment et combien ? / À en perdre le goût de vivre / Le goût du pain / Et celui du perlimpinpin… »

Né Giovanni Cortinovis en Italie, à Bergame, la même année que Jacky de Bruxelles, Jean Corti a mis les voiles à son tour le 25 novembre, à l’âge de 86 ans. L’âge que Brel aurait aujourd’hui s’il vivait encore, aux Marquises, pour terminer sa course, « vieillard tonitruant / En chantant “Amsterdam” »… On ne réécrit pas l’histoire. Il faut faire avec. Mais comment faire pour retrouver le goût de vivre, le goût du pain, et celui du perlimpinpin ? La réponse, comme toujours, est dans la chanson :

Pour être avec vous et c’est bien
Et pour une rose entrouverte
Et pour une respiration
Et pour un souffle d’abandon
Et pour un jardin qui frissonne
Pour l’accordéon qui soupire…

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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