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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 19:23

La Folle Complainte


je-suis-CharlieLe 3 janvier dernier, le photographe Alain Rullier me souhaitait la bonne année en m’adressant ce portrait récent et magnifique de mon ami Cabu... Deux jours plus tôt, sur le groupe du réseau social lié à mon blog, j’avais publié ce souhait : « Un mot clé pour 2015 : l’ouverture (à tous les possibles et à tout ce que l’on peut aimer et découvrir). » Et pour symboliser ce nécessaire état d’esprit au seuil de l’an neuf, je suggérais un dialogue entre chanson et peinture, en « postant » des toiles de Matisse, adepte des fenêtres ouvertes, sur Collioure, sur Tahiti, sur le monde…

 Cabu-Portrait.jpg


Le 5 janvier, insistant sur ce qui devait être « le maître-mot de cette nouvelle année et ses corollaires, le décloisonnement, la tolérance…, j’ouvrais ce débat à la suite d’un extrait du Cantique de Matisse, de Michel Butor : « J’ai des yeux, j’ai des oreilles. Le monde pour moi est non seulement visible, mais audible. […] Qui ne s’intéresse pas à la peinture est un aveugle, à la musique une sorte de sourd, et je voudrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le guérir de ces maladies. Ce qui est normal pour un peintre, c’est de lire des livres ; pour un musicien aussi ; ce qui est normal pour un écrivain, c’est de s’intéresser à la musique et à la peinture. » Et j’y joignais une première chanson incontournable à tous points de vue, celle de Jean Ferrat (paroles d’Henri Gougaud), Picasso Colombe (1972).

Picasso colombe au laurier
Fit Guernica la mort aux cornes
Pour que dans un monde sans bornes
La nuit ne vienne plus jamais
La nuit ne vienne plus jamais…
  

  

Deux jours plus tard, la nuit était de retour, avec ces « sortes de sourds », ces sortes de malades… sauf que pour être (immensément) bêtes, ils n’en sont pas moins (consciemment et délibérément) méchants. Inimaginable, inenvisageable, inconcevable seulement cinq minutes plus tôt sur notre sol de liberté, d’égalité et de fraternité. La barbarie fasciste – tous les extrémismes, qu’ils soient politiques ou religieux, sont du fascisme – frappait des innocents sans défense, coupables seulement d’avoir exercé la plus élémentaire des libertés d’expression (et non pas d’avoir poussé la liberté d’expression au-delà de ses limites, comme on l’entend aujourd’hui de façon aussi indécente que lâche ici ou là, en France comme dans le monde) : celle de vouloir faire rire (et réfléchir) leurs semblables avec intelligence et talent.

Les amis de Charlie Hebdo le savaient, connaissaient les risques encourus et le courage de leurs journalistes, rédacteurs et dessinateurs, de son équipe tout entière, mais jamais on n’aurait cru possible que des fous (« Ce ne sont même pas des fous, a déclaré hier soir Patrick Pelloux, médecin chroniqueur au journal, ce serait faire insulte aux fous ! ») pussent passer aux actes avec des armes de guerre en plein cœur de la capitale du pays des Lumières. C’est Mozart qu’on a voulu assassiner, c’est Picasso, c’est Rimbaud, c’est Voltaire… et c’est Cabu et les siens, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré et les autres, qu’on a exécutés froidement.
 

Charlie-Dessinateurs.jpg

Quelques jours auparavant, je souhaitais encore à tous mes amis (et notamment à Cabu), anciens lecteurs de Paroles et Musique et de Chorus, « des chants d’oiseaux et des rires d’enfants », à l'instar des vœux de Jacques Brel qui, à eux seuls, contiennent tout ce que l’on peut souhaiter aux êtres humains dignes de ce nom.

« Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir, et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns.
Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer, et d’oublier ce qu’il faut oublier.
Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences.
Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants.
Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence, aux vertus négatives de notre époque.
Je vous souhaite surtout d'être vous... »

Consterné, anéanti, sans mots… comme nous tous, hommes et femmes de bonne volonté, frères humains, citoyens du monde, après les pleurs et la stupeur, je me suis senti incapable de continuer à écrire… et puis j’ai – nous avons tous – très vite compris qu’il ne fallait pas céder à la tentation du silence qui est justement ce que recherchent ces obscurantistes. Des barbares moyenâgeux se réclamant d’un être suprême qui, « grâce » à ces imbéciles dont la carence culturelle est égale à leur haine sans limite pour les Droits de l’Homme, donne avec insistance tous les signes de son inexistence.

Il y a tant de questions et tant de mystères
Tant de compassion et tant de revolvers

Tant d'angélus
Ding
CrayonsTours-copie-1Qui résonnent
Et si en plus
Ding
Y a personne ?

Arour hachem, Inch Allah
Are Krishhna, Alléluia!

Abderhamane, Martin, David
Et si le ciel était vide ?
Si toutes les balles traçantes
Toutes les armes de poing
Toutes les femmes ignorantes
Ces enfants orphelins
Si ces vies qui chavirent
Ces yeux mouillés
Ce n’était que le vieux plaisir
De zigouiller ?...
  

  

 Je me souviens de Cabu en 1983 venant soutenir (avec beaucoup d’autres, Font et Val, Simone Signoret, Guy Bedos, Leny Escudero, Graeme Allwright, Quilapayun, Djurdjura, etc.) notre combat à Dreux pour la démocratie et la tolérance contre l’extrémisme. 

PM-Font-et-ValCabu tombé aujourd’hui au champ (chant) d’honneur de la liberté d’expression, avec tous ses amis qui sont aussi les nôtres, pour nous permettre de continuer à vivre debout. L’horreur de ce moment est trop atroce pour en dire plus… sauf qu’il ne faut pas se taire, ce serait « leur » donner raison.

Contre tous les fascismes, toujours, ne jamais rien oublier, ne jamais se taire, c’est notre devoir d’êtres humains – même pas d’humanistes, de simples êtres humains – pour tenter d’empêcher que le pire, d’où qu’il vienne, ne se reproduise. Et c’est bien à cela que participait en toute conscience, avec d’immenses qualités professionnelles et beaucoup d’humour, sans autres armes que le stylo et le crayon, l’équipe de Charlie Hebdo. Merci infiniment, les amis, jamais on ne saura vous rendre ce que vous nous avez apporté mais jamais on ne vous oubliera : on vous aimait, on vous aime, on vous aimera. Toujours.
  


Souvenir... Début mars 2005, dernière ligne droite du bouclage du numéro de printemps de
Chorus...
Coup de fil de Mano Solo : « Salut Fred, j’ai des choses à dire, urgentes, qui me tiennent à cœur ! Peux-tu me laisser une carte blanche dans le prochain numéro de Chorus ? Genre une page... »
Moi : « Prends la place que tu veux, Mano... »
Le lendemain, il nous envoyait l’équivalent de trois pages pleines sans illustration. Le temps de réaménager le sommaire, je rappelais Mano : « Il faudrait pouvoir illustrer ton texte, tu peux nous donner quelque chose ? Une photo, un dessin ?... »
Mano : « Les photos, tu as ce qu'il faut dans tes archives ; pour le reste demande à mon père... »
Moi (dubitatif, les relations alors étaient quelque peu tendues entre le fils et le père) à Cabu : « J’ai besoin au moins d’un dessin pour illustrer une tribune libre de Mano... Je sais que tu ne l’as encore jamais fait pour et sur lui, mais… c’est lui qui le souhaite... et puis ce serait… bien, non ?! »
Cabu : « Lis-moi son texte… et je t’envoie dans la journée ce qu'il te faut. »
  

dessin-Mano-copie.jpg 

Ce qui fut fait et publié dans le numéro de Chorus avec Dylan en couverture : quatre pages intitulées « Le virus en papier », un texte très-très fort (conclusion de Mano : « Je remercie Chorus d’accueillir un bout de ma rage, simplement, sans avoir eu à lutter... »), illustré par un dessin d’une demi-page de Cabu sur « Mano Solo, le chanteur » en lequel les médias et beaucoup trop de journalistes, confondant l’art et le « people », la chanson et le scandale, ne voyaient en lui que « Mano Solo, le chanteur du sida »... Et c’est ainsi qu’eut lieu la réconciliation définitive entre l’un et l’autre, entre Emmanuel Cabut, disparu à 46 ans le 10 janvier 2010, et Jean Cabut, assassiné lâchement le 7 janvier 2015 (il aurait eu 77 ans mardi 13).
 

 

Antimilitariste, pacifiste, bouffeur de curés en tout genre bouffis en certitudes et autoproclamés porteurs de la Parole divine (tu parles !), mais ami des hommes, de la nature et des animaux, il n’aurait (il n’a) jamais fait de mal à une mouche… Et pourtant, « ils » l’ont tué, les salopards de connards qui ne méritent pas le nom d’êtres humains ont tué mon Cabu, notre Cabu si tendre qui faisait déjà partie du meilleur de la mémoire collective ; ils l’ont exécuté sans autre forme de procès, lui, deux policiers qui faisaient simplement leur travail et ses merveilleux collègues de Charlie Hebdo !
 

Noms-victimes.jpg 

Quelle déchirure… Oui, « pourquoi, pourquoi, t’es plus là ?! » Je pense à la chanson de Mano : « Allez viens, y a qu’à faire semblant de rien, juste un peu fermer les yeux, rien qu’y croire un tout p’tit peu… Allez, viens dans mes bras, y a pas d’raison d’rester seul comme un chien… » 
  

 

Depuis des années ils poursuivaient leur travail au service de la liberté d’expression et du rire tout simplement – du rire ! –, de la dérision aussi salutaire qu’indispensable dans nos sociétés où la bienséance, le bien-pensant, le politiquement correct et la langue de bois nous étouffent doucement mais sûrement, nous font mourir, la République et la démocratie, à petit feu. Ils continuaient parce que c’étaient eux, parce que PM-Bourges-Cabuc’étaient nous… et qu’on n’aurait su faire autrement, nous de les lire, de les aimer et de les encourager, eux de faire leur job avec talent, conscience (non, ils n’ont jamais été « irresponsables », c’est une honte de lire et d’entendre ça encore aujourd’hui, c’était tout le contraire !) et toujours dans l’idée de s’en payer une tranche, de rigoler et de nous faire rigoler de tout, malgré les risques avérés, les menaces de mort répétées… Selon le principe qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Et que la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Comme ceux du maquis de la Seconde Guerre mondiale, les résistants de la liberté contre la barbarie, ils resteront nos héros.

Et Cabu à jamais le mien : tant de souvenirs partagés avec lui depuis la création de Paroles et Musique en 1980… Chez lui, seul avec lui, à écouter des disques (Cab Calloway et Trenet bien sûr, et puis le jazz de la grande époque) et à le regarder, admiratif, dessiner le sourire aux lèvres, l’œil malicieux ; au restaurant (…végétarien) ; au spectacle (Tachan, Trenet !) ; avec Cavanna… et je pense à Reiser... et à Desproges… Sa collaboration fidèle, ses illustrations, ses couvertures (oh ! la Une du numéro d’avril 1986 de Paroles et Musique faisant écho aux déclarations nauséabondes de l’extrême droite sur la nouvelle chanson française, forcément « décadente »…) ; ses appels impromptus : « Allez viens, j’t’emmène à Droit de réponse chez Polac, on va se marrer »
 

CabuRichardFred.jpg 
CannavoTrenetÉvidemment, le livre (de référence) de Richard Cannavo sur Charles Trenet (Le Siècle en liberté) que je lui avais proposé d’illustrer à l’automne 1988, ce qui l’avait rendu si heureux (d’où sa dédicace perso faisant référence à l’Académie française : l’auteur de L’Âme des poètes y avait malencontreusement déposé sa candidature…) : deux ou trois matins par semaine, pendant presque trois mois, je me suis incrusté chez lui, n’acceptant d’en repartir qu’avec son dessin du jour – un chef-d’œuvre à chaque fois – précieusement dans ma sacoche, comme à la suite d’un hold-up librement consenti par sa victime !… Et son rire, son rire surtout, son rire toujours, toujours le même mais si communicatif. Irrésistible. Qu’est-ce qu’on riait !

Trenet-texte 

   

Dedicace-Cabu

 

Tous ceux qui l’ont connu conservent forcément le même souvenir de lui : sa gentillesse – infinie – et son rire d’enfant, de grand adolescent qui se refusait à vieillir – le Grand Duduche, c’était lui, vraiment. Et son incroyable simplicité, sa rare modestie, son humilité exemplaire, alors que c’était un géant, qui dessinait plus vite que son ombre, un génie de son art.

Comme vous, tout pareil, mon cœur saigne. Abondamment. En songeant à lui, je pense au plus beau livre que j’ai lu depuis des années, avant que le jury Goncourt s’honore à le distinguer, celui de Lydie Salvayre qui, d’une certaine façon, raconte l’histoire de ma mère en racontant l’histoire de la sienne exactement au même âge, en 1936, en Espagne. Pas pleurer. Les deux mêmes mots que disait et répétait ma grand-mère à ses deux filles en découvrant l’exil, synonyme de froidure, de solitude et d’inconnu, en février 1939 ; trois femmes fuyant la barbarie fasciste pour laquelle le cri de haine « Viva la muerte ! », à l’image des nouveaux barbares décérébrés de janvier 2015, était tout un programme. Non, « surtout, il ne faut pas pleurer. Pas pleurer… Pas pleurer ! » 
 


Spécialement pour toi, Jean (et je pense aussi à Emmanuel et à Isabelle), revoici la chanson du Fou Chantant que tu préférais… Crévindieu ! Nous forcer à écrire aujourd’hui ce genre de complainte, quand même, tu charries !... Mais si ça se trouve, quelque part, tu te marres bien avec Reiser, Desproges, Cavanna, Wolinski, Honoré, Tignous, Charb… et tu chantes
Y a d’la joie avec lui, le « Fou », le vrai, l’enchanteur, lui qui croyait au ciel et toi qui n’y croyais pas.
 

Trenet-pour-PM
On te connaît, tu sais, avec ton imagination délirante ! Rien que pour entonner encore du Trenet, fût-ce désormais avec des ailes d’ange, tu serais bien capable de t’inventer – et d’y inviter tous les potes, tous les gentils et talentueux – un miraculeux paradis des musiciens et des artistes ; avec bien au chaud dans les nuages, pour vous écouter et jouir de plaisir en faisant chorus, tous ceux et toutes celles qui vous ont aimés de votre vivant et sont partis avant vous. Triomphe assuré, ovation debout ! « Viva la vida » (nous serons votre mémoire vivante) et à bas les cons ! 
 

 

 
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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 19:45

« Ça manque un peu de verbe aimer… »


Après quelques milliers de feuillets publiés aux quatre vents de la chanson, je m’étais juré (et l’avais annoncé publiquement) de ne plus écrire de critiques de disques… et je vais donc m’y tenir. Pour autant, votre serviteur n’en reste pas moins un amoureux transi de la chanson, ouvert ô combien ! aux coups de foudre et de cœur… et le dernier en date, impossible à conserver par-devers soi, s’appelle Stratégie de l’inespoir, œuvre d’un certain Hubert-Félix Thiéfaine.  

  CD-HFT.jpg 

Il fut un temps, ici même, où je m’efforçais d’aligner les chroniques de disques à la chaîne (parfois plus d’une dizaine par sujet), histoire de combler (aussi peu que ce fût) un manque véritable de débouchés médiatiques pour les artistes. C’était, il est vrai, dans les deux ou trois années suivant la disparition aussi brutale qu’improbable des « Cahiers de la chanson » et de la « petite mort » personnelle qui s’en était suivie. Le temps a passé, Chorus n’a certes pas été remplacé, mais les sites et les blogs se sont multipliés, à charge pour l’amateur de chanson de savoir trier en l’espèce le bon grain de l’ivraie. Bref, je n’écris plus de chronique ou de critique d’album, c’est comme vous voulez, mais cela ne m’empêche pas de continuer à vivre (…debout) et, donc, à partager mon enthousiasme au coup par coup.
  

 

Et pour le coup, le nouvel album d’Hubert-Félix Thiéfaine est un must en la matière ! Il semble pourtant si désespéré… À commencer par son titre, Stratégie de l’inespoir… Mais primo, on le sait depuis Léo Ferré et même avant, les chants les plus beaux sont les chants désespérés. Et secundo, Thiéfaine, notre Albatros de la chanson, notre chanteur aux semelles de vent, ne fait rien comme personne, se permettant en l’occurrence de sortir un album dont le titre (figurant seulement sur la tranche) est biffé, barré d’un trait éloquent… sauf peut-être pour cette caste « médiocratique » qu’il y fustige.
   

HFT2.jpg

Dans Résilience zéro, notre homme écrit ceci : « Au commencement était le verbe / intransitif et déroutant / Venu des profondeurs acerbes / Et noires des garderies d’enfants… » Il y parle des secrets, des tourments et des rêves d’enfant… que je crois partager avec lui pour une part essentielle, celle des secrets et des tourments. Question rêves, heureusement, outre la littérature, la chanson était là, déjà, pour nous laisser espérer d’autres lendemains qui, eux, chanteraient peut-être. Quelque vingt ans plus tard, Hubert sortait son premier album, Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir… C’était en 1978 et, résidant alors, « Horreur Harrar Arthur », en plein pays afar, deux ans avant la création de Paroles et Musique, je profitais d’un séjour parisien pour me le procurer… par hasard. Bonne pioche ! En mars 1981, enthousiaste, je découvrais pour la première fois l’énergumène sur scène. C’était à la Gaîté-Montparnasse, un petit théâtre parisien.  

 

 

Suivraient alors un premier « papier » dans le numéro (11) de juin de Paroles et Musique sous un titre bien théfainien (vous avez dit nietzchéen ?) : « Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi ! »,couv-PM-HFT-copie-3.jpg lui-même suivi de nombreux dossiers et articles, tant dans « le mensuel de la chanson vivante » que dans « les Cahiers de la chanson » qui lui succédèrent, durant les décennies 80, 90 et 2000. Avec le bonheur entre-temps d’être l’éditeur et directeur d’ouvrage de la monographie Hubert-Félix Thiéfaine, signée Pascale Bigot et parue chez Seghers (collection « Poésie et Chansons ») en 1988, puis de Jours d’orage, sa première biographie, œuvre de Jean Théfaine, publiée en 2005 dans notre « Département chanson Chorus/Fayard », et rééditée en 2011 dans une version revue et augmentée – première biographie et surtout ouvrage de référence, tant Hubert s’était livré à son presque homonyme (ce qui semblait a priori inenvisageable non seulement à ses proches et à son entourage professionnel mais à l’intéressé lui-même !) au long d’un long processus d’accouchement...
        

jean-et-Hubert.jpg

Mon ami, notre ami Jean Théfaine n’est plus là pour découvrir ce nouveau chapitre de la saga thiéfainienne, mais je sais combien il l’aurait apprécié. Et combien nous en aurions parlé ensemble. On aurait d’abord noté que deux des douze chansons seulement de cet opus XVII (non compris les albums en public) sont entièrement signées, paroles et musique, de notre héraut nietzchéen de la chanson : En remontant le fleuve et Karaganda (Camp 99). La première est « hénaurme », qui n’est certes pas l’œuvre d’un perdreau de l’année : « En remontant le fleuve au-delà des rapides / Au-delà des clameurs et des foules insipides / […] Nous conduisons nos âmes aux frontières du chaos / Vers la clarté confuse de notre ultime écho... » La seconde, portée par un rock lourd et sourd est bouleversante : « Fantômes aux danses astrales, aux rhapsodiques pleurs / Visages camés bleuis graffités par la peur / Qui marchent lentement vers l’incinérateur / Vers la métallurgie des génies prédateurs / C’est l’histoire assassine qui rougit sous nos pas / […] C’est le cri des enfants morts à Karaganda… »  
  

 

Avec Jean Théfaine, on rivaliserait de citations de l’auteur – de l’auteur oui, pas du parolier : nuance de taille, qui distingue le faiseur du créateur. Famille Ferré bien sûr, même si c’est plus dans l’esprit que dans la forme. Quand il s’attaque à la chanson d’amour, par exemple, voilà ce que ça donne : « Flamboyante ivresse de mes jours / Fulgurante Astrée de mes nuits / Délicieuse hôtesse au long cours / Qui m’éclaire et qui m’éblouit / Déesse de mes gravures anciennes / Fille de mes équations païennes / Ange quantique et démon fatal / De mes lubies sentimentales… » À l’inverse, d’un amour en bout de course voici ce qu’il écrit : « La rouille fait grincer les couleurs / Dans le matin à contre-jour / Nos regards en apesanteur / Fixent le point de non-retour / La rouille fait grincer les couleurs / Et bloque les issues de secours… »

Pas de quoi s’étonner que toutes ces chansons soient introduites par des citations de Paul Celan, Charles Trenet (eh oui !), Pétrarque, Sartre, Léon-Paul Fargue, Proust, Lucrèce, Céline ou Garcia Lorca. Quand il évoque celui-ci, la solitude et l’accélération du temps, on salue bien bas : « Trafiquant de réminiscences / Volées à des foules amnésiques / J’ai longtemps laissé ma conscience / Vagabonder sur sa musique / […] Je me souviens d’étoiles filantes / Distordues dans les galaxies / D’où j’appelais l’horloge parlante / Pour avoir de la compagnie… » (Toboggan). Joueur de blues, de rock et de mots, Thiéfaine s’offre même le plaisir d’un voyage au bout du verbe avec un Retour àCélingrad !  

 

 

Qui donc ? Qui d’autre que Thiéfaine pour nous offrir aujourd’hui de telles fulgurances d’écriture ? Les connaisseurs citeront d’autres noms, bien sûr… et j’ajouterais moi-même volontiers un Manset, un Pascal Mathieu ou un Vasca, comme un Souchon à sa façon. J’aurais aimé débattre aussi avec mon ami Jean de ce glissement progressif d’Hubert-Félix d’une écriture purement surréaliste, sinon automatique, à une expression plus déterminée, livre-copie-2.jpgau service de l’idée et du sentiment, veux-je dire, plus qu’au nom de l’art pour l’art. En d’autres mots, Thiéfaine utilise désormais tout son savoir-faire au service du faire savoir, de la signifiance. Je ne dis pas que cet album est autobiographique, mais il parle spécialement à qui connaît un peu Hubert et ses fêlures (anciennes ou toutes récentes), il parle de lui et ce faisant parle de nous (enfin, de certains d’entre nous) comme rarement.

D’ailleurs, c’est bien de lui et de son fils Lucas qu’il parle, en bonus de Stratégie de l’inespoir, quand il adapte Father and Song, une chanson de Cat Stevens : « Quand on veut faire de sa vie / Un enjeu ou un paradis / Faut garder ses rêves de môme / Jusqu’au dernier cri. » Lucas, Hubert-Félix, passage de témoin en cours… Qui rend d’autant plus éloquent, a posteriori, le témoignage de Lucas, 21 ans aujourd’hui, que Jean Théfaine avait tenu à recueillir et à publier tel quel, à la première personne, en pages 404-406 de son Jours d’orage revu et augmenté…
  

Avec-Lucas.jpg
Ici, Lucas Thiéfaine n’est pas seulement aux guitares (très présentes), aux côtés du génial Alice Botté, il est aussi aux arrangements et à la réalisation de l’album, conjointement avec Dominique Ledudal. Peu de musiciens au demeurant mais assez, et bien utilisés surtout, pour emplir l’espace comme s’il s’agissait d’un orchestre symphonique : outre les précités aux guitares, il y a Christopher Board au piano, Marc Perier à la basse, Frédéric Scamps au minimoog, et Bruce Cherbit à la batterie et aux percussions. Tandis que Vincent Segal au violon cello et Marc Apap au violon alto prêtent leur concours pour les deux chansons atypiques du disque : Mytilène Island et Père et fils (que, petit plaisir personnel, je nous offre ici dans sa version originale).

  

 

Avec l’ami Théfaine, biographe de Thiéfaine et membre du comité de rédaction de Chorus de sa création à son tout dernier numéro, on relèverait que la tendance musicale de ces dernières années, amorcée surtout avec Scandale mélancolique (l’avant-dernier album, en 2005, avant Suppléments de mensonge en 2011), se poursuit ici à travers la collaboration d’une dizaine de compositeurs : Yan Péchin (pour Angelus, une chanson – les thiéfainiens apprécieront – tirée de son « fameux » album inédit Itinéraire d’un naufragé…), Arman Méliès (pour Fenêtre sur désert et Résilience zéro), Jean-François Péculier (pour Stratégie de l’inespoir), Cali (pour Lubies sentimentales), JP Nataf (pour Amour désaffecté), Mathieu Monnaert (pour Médiocratie), Julien Perez (pour Retour à Célingrad), Christopher Board (pour Toboggan), et puis… Fred-et-Jean-copie-3.jpgl’inattendue mais bienvenue Jeanne Cherhal pour Mytilène Island, une tendre balade où l’auteur, semblant se souvenir des scènes les plus troublantes de La Vie d’Adèle, se fait chanteur sans filet… Risque-tout, veux-je dire, car question filet de voix, il y a déjà longtemps qu’on sait, plus précisément depuis sa tournée en guitare-voix, que Thiéfaine est un grand interprète.

En résumé en conclusion, dirait-on de concert, Jean Théfaine et moi, un album aussi admirable dans l’écriture que celle-ci est épurée (pas un mot de trop, « ciselée au cordeau », ajouterait Jean…) ; un album musicalement dominé par la marque rock de fabrique de l’artiste (quoique de plus en plus blues-rock à l’approche, semble-t-il, du « toboggan »…), mais très contrasté car ne craignant pas (ou plus) de faire le grand écart, avec des tonalités musicales très différentes d’un titre à l’autre ; un album enfin où la voix et le chant sont plus beaux et affirmés que jamais, bien en avant de l’orchestration.  

 

  

Pour illustrer tout ce qui précède, sur la « signifiance », sur l’engagement personnel de l’auteur, voici en quelque sorte la morale (aïe, il ne va pas aimer ce mot !) de cet opus XVII chargé d’amour et de souffrance, de noirceur et d’inespoir – d’espoir en creux, optimiste mais lucide, autrement dit (merci Grand Jacques !) « désespéré mais avec élégance »… Un constat, disons plutôt, tout d’empathie et de « désabusion » (salut Nino !). Cela s’appelle Médiocratie :

…au rayon philosophie
On est restés chez Démocrite
On joue les chasseurs d’arc-en-ciel
Meublés chez Stark & compagnie
Mais on sort d’un vieux logiciel
Made in Néanderthal-City…
Médiocratie… médiacrité !
Frères humains dans nos quartiers
Ça manque un peu d’humanité
Médiocratie… médiacrité !
Ça manque un peu de verbe aimer
De respect, de fraternité
Médiocratie… médiacrité !
  

 

Voilà. C’était ma première non-critique de disque. Bien de circonstance du reste, eu égard à un album au titre barré, sur la pochette duquel le chanteur apparaît le regard occulté… Comme dirait Bertin, dans son Carnet à lui, il n’y a plus de temps à perdre devant la porte que quelqu’un ferme sur nous, inéluctablement… Alors, oui, qu’importent désormais « les rimes et les rythmes », qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ?! Question : cela vous donne-t-il moins envie de vous enivrer ?

_________

NB. Si l’album précédent d’Hubert-Félix Thiéfaine, son double album + DVD en public, Homo Plebis Ultimae Tour, était dédié en 2012 à la mémoire de Jean Théfaine, celui-ci l’est notamment à celle de Jean-Louis Foulquier. 

• HF Thiéfaine : Stratégie de l’inespoir, 13 titres, 50’29, Columbia/Sony Music (site de l’artiste, avec les premières dates de sa tournée prochaine, du 15 avril à la fin 2015, en passant par le Palais des Sports de Paris, les 16 et 17 octobre).


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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 12:24

Nuits de Champagne ou la promesse de l’Aube


Créé à Troyes en 1992 (dans sa formule actuelle), le festival des Nuits de Champagne appartient au cercle historique restreint des plus importantes manifestations chansonnières de France, aux côtés de Bourges, La Rochelle et Montauban. Une spécificité admirable le distingue toutefois des autres : son Grand Choral composé de près de mille choristes venus de tout l’espace francophone pour faire chorus avec l’invité d’honneur de l’édition (d’Aznavour à Voulzy en passant par Chedid, Clerc, Jonasz, Lavilliers, Le Forestier, Nougaro, Renaud, Sanson, Sheller… ou Tryo). Celle de cette année, aux vacances de la Toussaint, aura été exceptionnelle, car consacrée pour la première fois au répertoire d’un artiste disparu. De Jacques Brel en l’occurrence, comme l’indiquait son titre « Au suivant ! ». Avec, à la coda, un succès total, artistique autant que populaire : émotions en tout genre et record de fréquentation ! Instantanés et impressions personnelles, tels que notés dans mon « carnet »…
 

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Pour rejoindre les coulisses de l’Espace Argence, le cœur du festival en plein cœur de ville – une belle salle aux murs de briques rouges (ex-gare, ex-école, ex-prison : voilà ce qui s’appelle de la restauration intelligente) pouvant accueillir près de deux mille personnes assises –, il faut montrer patte blanche au gardien. Oh, rien de bien méchant, à Troyes tout respire la convivialité, rien à voir avec les cerbères parisiens, gros bras et petite tête, qui « protègent » les artistes comme s’il s’agissait de chefs-d’œuvre en péril ; ici on a surtout affaire à des bénévoles passionnés et, forcément, on se reconnaît et on sympathise très vite.
 

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Ce soir-là, celui du premier Grand Choral de Jacques Brel, le vendredi 24 octobre (il y en aura deux autres avec la matinée et la soirée du samedi, les trois à guichets fermés !), alors que la foule commence à se masser à l’extérieur de la salle, il m’interpelle :

 « Vous devez savoir ça, vous, l’année de la mort de Jacques Brel ?
– C’était en 1978, le 9 octobre. Cela fait trente-six ans.
– Trente-cinq-quarante ans, oui, c’est bien ce que je pensais, j’étais encore tout gamin…
– Pourquoi me demandez-vous cela ?
– C’est parce que j’aurais voulu pouvoir donner l’année précise, tout à l’heure, à deux jeunes qui m’ont dit qu’ils allaient venir au spectacle pour le découvrir.
– C’est bien...
– Sauf qu’ils m’ont d’abord demandé : “Vous savez à quelle heure arrive le chanteur… Jacques Brel ?” »
Moi, incrédule, balbutiant un « Noooooon… ? »
« Si, je vous assure, ils espéraient obtenir un autographe ! » 
 

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Au-delà de l’énormité, l’anecdote est révélatrice. La roue tourne, sans pitié pour notre mémoire qui flanche. À la veille de l’édition, Pierre-Marie Boccard, le directeur-fondateur du festival (qui a eu l’intelligence de s’appuyer très vite sur Jean-Michel Boris, encore directeur de l’Olympia à l’époque, pour la partie artistique), s’interrogeait d’ailleurs sur le bien-fondé de ce défi – reprendre le répertoire d’un artiste disparu – quand le public et les choristes s’étaient fait jusque-là un bonheur de compter sur la présence, sur scène, de l’artiste à l’honneur. D’autant plus que l’édition 2013, « festive et interactive, unanimement saluée », avait rajeuni encore plus la formule, avec le Grand Choral de Tryo : « L’idée de cap générationnel franchi avec Tryo n’est évidemment pas abandonnée. Nous restons connectés à cette génération-là. » Il est vrai qu’il y avait déjà eu une tentative avec Bénabar, « couplé » à Michel Delpech en 2006, deux ans après la triplette Fugain-Lavoie-Maurane. Mais « les Nuits de Champagne ont une histoire qui évolue au fur et à mesure des éditions. Il y a longtemps que nous avions envie d’intégrer des répertoires d’auteurs-compositeurs-interprètes disparus, tels Trenet, Bashung ou Berger ; des répertoires de référence dont la chanson ne peut se passer… »

Comment allier le tout, le patrimoine et la création présente ? Comment passer sans heurt et sans dommage d’un groupe en activité, ouvert à toutes les expériences, à un « monstre sacré » comme Brel à l’œuvre gravée dans le marbre ? La réponse, pour Pierre-Marie Boccard, allait de soi : « Il fallait une formule originale : parcourir ce répertoire avec des artistes de la génération actuelle. » Ainsi fut-il proposé à Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe de chanter Brel en s’insérant aussi talentueusement que naturellement dans le Grand Choral.
 

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Le Grand Choral ? Un ensemble composé de 850 amoureux de la chanson provenant de tout l’espace francophone et incarnant presque toutes les générations. En cette cité champenoise, la cuvée 2014 (forte de deux tiers de cépages féminins) allait d’une pétillante Mathilde R., 14 ans, dont c’était déjà le cinquième Grand Choral (Mathilde est revenue !) à d’excellents et indispensables crus « hors d’âge ». J’ai même croisé une choriste… australienne, Nicholle N., venue spécialement de Sydney : obsédée dès l’âge de 15 ans par Brel, elle a appris par cœur tous ses textes pour réussir son option chanson française au bac australien ! repetition.jpgAujourd’hui encore, elle loue « son idéalisme, sa vulnérabilité, sa capacité à exposer les sentiments les plus profonds » et souligne qu’il nous donne « la permission de ressentir son émotion, notre émotion. » 

Faut vous dire, monsieur, faut vous dire, madame, que jouer les choristes aux Nuits de Champagne n’est pas forcément la sinécure que l’on pourrait croire. C’est un travail de longue haleine qui démarre chaque année quatre mois avant le festival. Le temps d’apprendre les textes de l’artiste à l’honneur (une petite vingtaine sur la cinquantaine sélectionnée au départ) ; puis de travailler le chant, chacun chez soi, à partir du CD réalisé par l’association de chant choral à l’origine du festival « Chanson contemporaine », avec les musiques spécialement harmonisées par le directeur artistique et musical Brice Baillon et le pianiste et chef de choeur Christophe Allègre. Enfin, à la veille de la manifestation, le chœur battant physiquement, vient le temps des répétitions : un temps intense – j’en suis témoin – allant crescendo jusqu’au jour même de la première, le filage du spectacle de 20 h 30 ayant lieu dans l’après-midi !

 

Mais Brel, quand même… Brel ! Pour une première incursion dans le patrimoine, c’était osé ! Réputé quasiment inchantable, le Grand Jacques, tant son interprétation a marqué à jamais ses chansons ; et puis réécrire les orchestrations de François Rauber… Mais la fortune sourit aux audacieux et le défi n’a pas fait vaciller Christophe Allègre, convaincu de son fait : « Brel nous aurait dit la même chose que Maxime Le Forestier il y a deux ans : prenez mon répertoire et triturez-le ! » Avec le regret cependant que le principal intéressé, cette fois, ne soit pas là pour voir le résultat… Il est vrai que chanter Brel en chœur est un exercice bien différent que celui auquel s’attaque, telle une mission (presque) impossible, un seul individu ; on a trop vite fait de comparer les prestations.
  

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À Troyes, notre Australienne préférée, Nicholle, s’est éclatée à chanter Brel avec tous ces passionnés : « L’esprit du Grand Jacques est entré dans mon cœur. J’ai eu les larmes aux yeux pendant les répétitions. » Elle n’aura pas été la seule, loin de là. Car l’émotion suscitée par les chansons de Brel était à l’unisson de l’intensité du travail fourni. Moi-même, voyez-vous, ayant eu la chance de jouer la petite souris pendant deux jours de répét’… Un parterre impressionnant, un pianiste et puis cinq chefs de chœur (trois hommes et deux femmes) formidables de pédagogie et d’enthousiasme communicatif, vivant physiquement, gestuellement, chaque chanson. Quand les voix s’envolent, pour reprendre Orly par exemple, ce chant d’amour désespéré Clarika.jpg(« Il doit lui dire je t’aime / Elle doit lui dire je t’aime / […] Et puis infiniment / Comme deux corps qui prient / Infiniment lentement / Ces deux corps se séparent / Et en se séparant / Ces deux corps se déchirent / Et je vous jure qu’ils crient… »), difficile en effet de résister à l’émotion générale, presque palpable.

Difficile… voire impossible, pour Clarika, Jamait puis Pierre Lapointe, lorsque Pierre-Marie Boccard est venu les présenter aux choristes. Car la surprise est grande pour ces trois-là, qui incarnent encore la relève, de se voir offrir par une telle assemblée, en guise d’accueil, une chanson de leur répertoire respectif ! Caresse-moi pour Jamait, Bien mérité pour Clarika et Deux par deux rassemblés pour notre « chanteur populaire québécois préféré » (ainsi se présentait-il lui-même l’été dernier dans une savoureuse chronique quotidienne sur France Inter). 

 

 

Les larmes aux yeux, pour le moins, pour chacun des trois, soufflés, estomaqués. « Dire que j’avais à peine terminé cette chanson, se rappellera Jamait plus tard, quand je suis venu pour la première fois à ce festival, tout juste débutant, en 2000, et qu’elle est reprise aujourd’hui par un chœur gros comme ça, de presque mille belles personnes… Les lacrymales ont fait leur œuvre. »
  

 

Et les sanglots, presque, pour la jeune femme… Mettez-vous à leur place : « Cette petite chanson, écrite sur un coin de bureau, dans la solitude, qui s’envole et prend tout d’un coup une ampleur pareille, dira Clarika, quel coup au cœur ! » Pierre Lapointe, qui tout comme Jamait revendique Brel parmi ses références majeures (et qu’on attendait à Montréal à la cérémonie des « Félix », avec six ou sept nominations, dès le lendemain du festival !), le confirmait : « C’est quelque chose de très impressionnant, de très poignant. C’est la première fois que j’ai l’opportunité de chanter avec un chœur gigantesque, et c’est très troublant… Stressant aussi car il faut assumer quand tu es en avant. Tu as une locomotive derrière qui te presse… »

 

 

Pour la petite histoire, puisque Jamait a évoqué l’édition 2000, c’est cette année-là que fut organisée pour la première fois à Troyes une rencontre entre les choristes et l’artiste invité à partager la scène avec eux – les artistes en l’occurrence, car ils étaient deux : Francis Cabrel et Alain Souchon… et c’était votre serviteur* qui s’était chargé de l’animer. Si je me permets de l’évoquer, c’est que beaucoup de monde, Jamait.jpgsur place, m’en a reparlé comme d’un souvenir marquant, les deux compères s’étant montrés complices comme jamais, et aussi drôles (et pertinents) que disponibles. Quatorze ans déjà.

Entre ces répétitions, les trois représentations publiques et le filage préalable, j’ai eu l’impression d’être comme un choriste de plus intégré à cette belle aventure. Je n’émettrai par conséquent aucun jugement de valeur sur le concert lui-même, sinon pour dire que l’assistance lui fit chaque fois une ovation identique et relever cette remarque d’un professionnel : « Dommage que ça ne puisse pas tourner », à laquelle Clarika opposait ce sentiment : « C’est aussi la rareté qui fait la préciosité de la chose, que l’on soit tous en empathie… » Je préciserai simplement que les responsables musicaux et choraux avaient choisi, la plupart du temps, de se démarquer des interprétations et orchestrations bréliennes trop prégnantes, pour permettre au Grand Choral (soutenu par quatre excellents musiciens installés en haut de la scène : guitare, basse, claviers, accordéon, batterie) d’offrir une véritable recréation. Soit en solo, si j’ose dire (comme pour les trois chansons des artistes invités), soit pour accompagner Clarika (dans Vesoul et Les Flamandes), Jamait (Bruxelles et Ces gens-là) et Lapointe (Au suivant et Amsterdam), dans une astucieuse mise en scène justifiant le titre du spectacle : « Au suivant »… Le tout s’achevant en rappel sur une perle du dernier album du Grand Jacques, Voir un ami pleurer.  

 

 

Marque de fabrique des Nuits de Champagne, le Grand Choral n’en constitue pour autant que la partie émergée de l’iceberg artistique, réparti dans cinq lieux de spectacles, tous situés dans un périmètre restreint et chacun répondant à des besoins différents. Plus grand que l’Espace Argence (où une ancienne chapelle annexe accueille les concerts de fin de soirée, réservés aux artistes et groupes émergents), mais plus convivial qu’un Zénith, le Cube est plutôt destiné aux spectacles dits grand public. 

au-suivantEt puis, de part et d’autre d’Argence, à moins de dix minutes à pied l’un de l’autre (« c’est le triangle d’or du festival », sourit Pierre-Marie Boccard), s’élèvent deux beaux théâtres à l’italienne : le Théâtre de Champagne (mille places) et le Théâtre de la Madeleine (500).

Celui-ci héberge également, depuis la précédente édition, des rencontres littéraires : deux cette année avec mon ex(cellent)-confrère et obsédé textuel Patrice Delbourg, venu parler de son livre Les Funambules de la ritournelle (l’Archipel), où il fait la part belle aux « fantassins du verbe » et autres « manufacturiers de la chanson »… et votre serviteur pour L’aventure commence à l’aurore qui retrace le voyage au bout de la vie de Jacques Brel.
  

 

Organisées en collaboration avec la (superbe) librairie troyenne « Les Passeurs de texte » (qui pour l’occasion avait composé une fort belle vitrine d’ouvrages chansonniers), c’est son responsable, Jean-Luc Rio, qui les anime avec la ferveur d’un libraire exigeant, doublé, ce qui ne gâte rien, d’un amoureux de la chanson… et de Brel en particulier. Entre autres spectateurs et spectatrices de qualité, un certain Jean-Michel Boris qui ne manqua pas de contribuer au débat en évoquant ses souvenirs de la mort et de la mise en bière du Grand Jacques à l’hôpital de Bobigny…
  

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Soirée débordante d’émotion, couronnée par le spectacle de Pierre Lapointe seul au piano, déclinant toutes les facettes de l’amour-amitié : « J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Auréolés de bonheur / Sous des centaines de soleils qui pleurent / La peau rapiécée par des fils / Sortant de nos talons d’Achille / […] J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Massacrés par l’allégresse / D’un lourd sentiment amoureux / À se marteler de questions / À se crier comme il fait bon / De rester là / De rester là… » C’est d’ailleurs le message que passera le chanteur à la fin du concert, après une belle reprise de C’est extra (Ferré), invitant le public à ne pas s’en aller, le temps d’enfiler sa « tenue de ville » et de revenir sur scène répondre à toutes les questions souhaitées, sur lui et sur le métier. Une façon intelligente de démythifier le star system (tout en coupant à la séance des autographes) et pour le public d’entrer dans les coulisses de la création.

 

 

Pour ma part, thématique aidant, le festival m’avait aimablement concocté une rencontre informelle avec les choristes, en vue de leur proposer un condensé de ma conférence sur la fabuleuse histoire du Grand Jacques aux Marquises. À la condition toutefois de prendre le risque de m’approprier l’un de leurs rares moments de détente, sous un chapiteau voisin du gymnase où avaient lieu les répétitions. Première contrainte : trois quarts d’heure maxi pour une heure trente (minimum) d’habitude. Second souci : le chapiteau en question est un espace où les choristes viennent souffler un peu, le temps d’échanger leurs impressions autour d’une boisson ou d’une collation. Je dois à la vérité de dire que je n’en menais pas large avant cette rencontre, formalisée simplement par une cinquantaine de chaises face à une scène improvisée, avec sono, écran et vidéoprojecteur… 
  

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Mais riche expérience a posteriori, qui m’a vraiment fait comprendre, en le ressentant physiquement, combien les artistes du supposé âge d’or de la chanson française avaient du mérite, quand ils se produisaient devant un parterre de dîneurs hâbleurs, souvent indifférents au chanteur. Chance des inconscients ou miracle brélien, toujours est-il que dix minutes après le début des hostilités dans un va-et-vient on ne peut plus bruyant, l’assistance se comptait, debout et attentive, en centaines de personnes… Fred-Troyes.jpgTout le reste du festival, on n’a pas arrêté de me remercier pour ce moment, comme aurait dit une certaine Valérie. « C’était un peu, a commenté gentiment une choriste sur Internet, comme la cerise inattendue sur le gâteau du Grand Choral… » Un peu aussi ma façon à moi de remercier celui-ci de m’avoir ouvert la porte des répétitions. 

Autre bonheur personnel, nourri d’émotion, encore (oh oui, quelles Nuits !) : des « retrouvailles » tout au long de cette édition bien nommée avec d’anciens lecteurs de Paroles et Musique et/ou de Chorus qui m’ont fait l’amitié de se présenter, non sans hésitation parfois – la faute à une forme de respect (le « privilège » de l’âge sans doute !) voire à la crainte de me « déranger » alors que rien n’est pire que l’indifférence sinon l’absence –, et surtout de souligner combien Chorus en particulier, cinq ans après sa disparition, leur manque encore. Jean-Jacques Goldman (qui lui a montré plus d’une fois son attachement) en aurait fait une chanson : « Tu manques, si tu savais / Tu manques tant / Plus que je ne l’aurais supposé… » À mon tour de saluer ici certains d’entre eux qui ont bien voulu se nommer (beaucoup d’autres se sont signalés sans décliner leur identité) : merci à Claire, à Didier, Éric, Frantz, Jean-Luc, Jean-Pierre, Micheline, Nora, Philippe, Soizick, merci à Valérie… et à la revoyure, j’espère, on the road again, comme l’a chanté Lavilliers lors de ces Nuits. 
  

 

Au-delà de son hommage au Grand Jacques, cette vingt-septième édition (du 19 au 25 octobre) proposait en effet une affiche plus riche que jamais : l’avant-première du Soldat Rose 2 avec Thomas Dutronc, Nolwenn Leroy, Tété, Isabelle Nanty, Ours et Pierre Souchon, Helena Noguerra, Élodie Frégé, etc., et la participation exceptionnelle de Francis Cabrel ; le spectacle concept autour d’Allain Leprest, Où vont les chevaux quand ils dorment ? (créé en avant-première à Montauban 2013) avec Romain Didier, Jean Guidoni et Jamait ; les concerts de Julien Doré, Bernard Lavilliers, Florent Marchet, Renan Luce, Oldelaf, Yodelice, Maxime Le Forestier (« Brel, je ne l’ai rencontré qu’une fois. J’avais 16 ans, je lui ai serré la main. C’était au casino du Val André, dans les Côtes-d’Armor… Je l’ai revu deux autres fois dans L’Homme de la Mancha, à Paris »)… et une bonne vingtaine d’autres, dont les concerts « solo » de Clarika, de Jamait et de Pierre Lapointe, qui ne cessent de grandir en qualité et en profondeur de chant.   

 

 

De Zaz aussi, « Découverte » en 2010 du festival Alors… Chante ! de Montauban, et devenue depuis, avec son naturel et l’originalité de son timbre gouailleur, le chantre par excellence de ces Petits riens qui font la différence entre une vie de tiédeur (« Revoilà l’inutile… » chantait Brel) et une autre d’ardeur (« Cela ne s’éteint pas, écrivait Aragon mis en musique par Hélène Martin ; je suis là qui brûle… »), mais surtout l’interprète de proue de la chanson française à travers le monde. Et de Lavilliers, donc, et puis de Maxime Le Forestier qui, l’un au Cube et l’autre à l’Espace Argence, ont offert des prestations dignes de leurs meilleurs crus – ce qui n’est pas peu dire quand il s’agit d’artistes avec autant de bouteille ! Dignes aussi de la complicité qui les unit à ce festival depuis qu’ils ont chanté avec le Grand Choral : Nanard invitant des choristes à le rejoindre sur scène ; Maxime revenant exceptionnellement en dernier rappel, non pas avec un Brassens de plus, mais avec une version magnifique du Plat Pays

Superbe spectacle que celui-ci, l’un des derniers d’une tournée commencée il y a près d’un an et demi (elle s’achève en décembre), peu après son Grand Choral de Troyes : « Je me sens chez moi ici, nous expliquera Maxime, parce qu’ici on a affaire à des goûteurs de chansons. » La preuve, la reprise en chœur (dans la salle, cette fois) de nombre de chansons de son concert, « pas stressant », assis et acoustique, mais ô combien millimétré et fusionnel. La simple histoire d’un P’tit Air contagieux… et qui dit, l’air de rien, la primauté de la chanson : « On laisse des traces ou des séquelles / Des peintures ou des monuments / Les statues tombent forcément / Gravitation universelle / Alors qu’un air qui se faufile / De lèvre en lèvre et qui survit / Ça peut nous faire un paradis… » 
  

  

Que dire encore ? Parler de l’omniprésence généreuse de Jamait dans cette édition : avec son propre récital, ses participations au Grand Choral et au spectacle Leprest, un mini-concert Brel dans un café de Troyes archicomble – car il existe aussi un festival off dans les bars du centre ville – et même un tour de chant spécial à la Maison d’Arrêt… Sans parler d’une séance de dédicaces à la Fnac ! Et pendant l’un des repas que nous avons partagés (en compagnie notamment de Maxime Le Forestier, Clarika, Pierre Lapointe, Guidoni, etc., car les Nuits de Champagne offrent également aux professionnels cette belle convivialité), Yves trouvait encore le moyen de nous interpréter du Tachan, étant à quelques jours seulement de créer à Dijon son « Jamait chante Tachan », en présence de l’intéressé (qui, lui, a totalement renoncé à la scène). Étonnant, insatiable et attachant Jamait dont le grain de voix, rarissime dans la chanson française, n’est pas sans évoquer celui de Tom Waits ou de Vladimir Vissotski. 
  

  

Et puis, et ce sera mon dernier mot pour qui penserait qu’une telle édition, célébrant un artiste disparu, s’adresse à un public plus âgé que la moyenne : non seulement c’est faux car Brel touche toutes les générations (y compris les ados amateurs de « musiques actuelles », on l’a vu ici avec des spécialistes qui l’ont revisité en version électro !), mais il existe en outre à Troyes une manière de second Grand Choral, réservé aux enfants, qui s’appelle le Chœur de l’Aube et réunit 700 collégiens-chanteurs. C’est lui qui ouvre chaque année le festival dans l’enthousiasme partagé et qui, cette fois (c’était le dimanche 19 octobre en matinée et en soirée), s’est littéralement « éclaté » à chanter du Brel à l’unisson… Les collégiens (qui ne risquent pas de demander à l’avenir à quelle heure arrive le chanteur Jacques Brel…) mais aussi les spectateurs (plus de 1500 dont une majorité de jeunes parents) puisqu’il s’agit toujours d’un spectacle interactif. 

De L’Aube à l’unisson au Grand Choral qui impliquent si activement les amateurs de chanson au sens noble du terme (« C’est fantastique, m’a dit Jamait, admiratif ; nous, on nous paye pour chanter, mais eux, les choristes, qui viennent de partout à leurs frais et prennent sur leurs congés, ils payent pour le plaisir de chanter ! »), en passant par les artistes émergents, les fers de lance de la relève et les figures de proue de la chanson francophone, ce festival, ça n’est rien que du bonheur… Et la garantie, comme la promesse de l’aube, qu’il existera toujours des lendemains et, donc, d’autres Nuits qui chantent. 
  

 

*J'avais réalisé plusieurs tables rondes exclusives pour Chorus avec Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Yves Simon et Alain Souchon de concert (qui donneraient lieu au beau-livre Les Chansonniers de la table ronde), et Pierre-Marie Boccard m’avait demandé si j’accepterais de rééditer une telle rencontre en public avec Alain et Francis…

NB. Contact du festival : Pierre-Marie Boccard, directeur général, ou Sandrine Beltramelli, directrice artistique, BP 60155, 3 rue Vieille Rome, 10000 Troyes (tél. tél. 03 25 72 11 65, site Internet) ; merci à L’Est Éclair-Libération Champagne qui a publié le 15 octobre un bel hors série gratuit de 12 pages intitulé « Une semaine avec Brel », d’où sont tirés certains propos repris ici.


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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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